AGRIPPINA

COMPOSITEUR

Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE

Vincenzo Grimani
 
ORCHESTRE
La Grande Ecurie et la Chambre du Roy
CHOEUR

DIRECTION
Jean-Claude Malgoire

Ottone
Thierry Grégoire

Lesbo
Alain Buet

Agrippina
Véronique Gens

Poppea
Donata D'Annunzio Lombardi

Narciso
Fabrice Di Falco

Claudio
Nigel Smith

Nerone
Phlipppe Jaroussky

Pallante
Bernard Deletré

DATE D'ENREGISTREMENT
mars 2003
LIEU D'ENREGISTREMENT
Théâtre de Tourcoing
ENREGISTREMENT EN CONCERT

EDITEUR
Dynamic
DISTRIBUTION
Codaex
DATE DE PRODUCTION
31 mars 2004
NOMBRE DE DISQUES
3
CATEGORIE
DDD

Critique de cet enregistrement dans :

"...Cette prise sur le vif se justifiait, ne serait-ce que pour des récitatifs plein d'allant et de naturel, superbement animés par le claveciniste Benoît Hartoin. Lorsqu'on passe aux airs, les choses se gâtent... Malgoire, chef chaleureux, n'est pas un grand rythmicien et l'on connaît ses soudaines baisses de régime, comme la virtuosité très relative d'un orchestre qui partage parfois l'indolence de son chef. En ce qui concerne la distribution, l'Agrippine de Véronique Gens et le Néron de Philippe Jaroussky la dominent de haut, sur les plans de la splendeur vocale et du style - mais la première est trop pudique pour le personnage féroce qu'elle est censée camper. Pour le reste, à l'exception d'un Othon lymphatique (Thierry Grégoire), les voix sont saines, mais pas toujours adaptées à leur rôle le Claude de Nigel Smith manque de graves et la Poppée bien timbrée d'Ingrid Perruche, aux vocalises approximatives, n'a pas l'abattage qui sied à la séductrice, ce qui explique la ridicule mutilation de Se giunge il dispetto. Les autre coupures sont plus discrètes : deux airs seulement, sur quarante-deux, mais une demi-douzaine de da capo, parmi lesquels on regrette surtout celui de Tu ben degno. Une version imparfaite mais vivante, qui ne détrône pas celle de Gardiner (Philips, un peu froide) et se place à égalité avec celle de McGegan (complète mais plus tiède, Harmonia Mundi)."

"La redoutable matrone romaine est ici Véronique Gens : c'est un vrai plaisir de pouvoir deviner la situation théâtrale et le jeu dans la moindre de ses interventions, avec des récitatifs toujours extrêmement articulés et expressifs, ou dans "Se vuoi pace", son dernier air, où on lui donnerait le bon dieu sans confession ! Toutefois, dès l'aria "L'alma mia fra le tempeste", on remarque des A très précautionneusement couverts qui sapent l'intelligibilité du texte et le brio du chant. Les vocalises, ici et là, sont à coup sûr superbes. Mais le timbre est parfois inégal, comme dans la scène 18 du premier acte (avec Poppea). On constatera une tendance à un chant affecté et maniéré dans "Non ho che cor che per amanti" (Acte I), sarà devenant un soro embourgeoisé. Ingrid Perruche est Poppea : on admirera l'agilité de sa voix et son timbre chaleureux, bien que la phrase, au début, soit un brin déconstruite et sans ligne. "Fa quanto vuoi" s'avère exquisément brillant. Par la suite, son chant se libère, et nous offre une plénitude bien plus intéressante. Ainsi "Se giunge un dispetto" beaucoup plus direct. A l'acte III, dans "Bel piacer", la soprano offre un numéro de voltige magnifiquement réalisé.

Le malheureux Ottone était confié à Thierry Grégoire : dès le récitatif de la scène 11, on constatera à quel point Malgoire sait choisir la voix idéale pour tel rôle. Celle-ci est claire, présente, le chant est joliment articulé et sait se faire doux et suave, comme dans "L'ultima del gioir meta gradita". L'une des plus célèbres pages de Haendel nous vient de la partie de ce personnage : après le récitatif "Otton, quai portentoso", ici très dramatique et même emporté, de l'Acte II, le contre-ténor aborde son aria "Vuoi che udite il moi lamento" avec une grande dignité, n'hésitant pas à produire des sons plutôt droits, dépourvus de vibrato belcantiste de mauvais goût, avec nuance et sensibilité. Bravo également pour "Tacero" de l'Acte III, d'une belle élégance.

Philippe Jarousski propose un Nerone comiquement sale gosse d'un timbre qui a gagné en couleur et en moelleux, comme on le remarquera dès "Qual piacere a un cor pietoso". S'il est encore sage à ce moment, on le retrouvera dans toute sa superbe à l'Acte III, pour "Coll'ardor". Dans "Come nubbe", il soigne minutieusement un chant précis et divinement musical. La basse Bernard Deletré est un Pallante très projeté aux récitatifs particulièrement mordants, mais moins satisfaisant dans les arie où les aigus sont un peu lâchés dans la nature. Il est plus heureux dans "Col raggio placido" à l'Acte II, généreusement sonore. Le Narciso de Fabrice di Falco propose des phrases toujours bien menées, même si les ornements et les vocalises paraîtront lourds. Alain Buet est un excellent Lesbo, tandis que Nigel Smith déçoit en Claudio : les graves sont profonds, certes, le timbre est avantageusement corsé, mais un recours systématique à l'ostentation nuit au chant, comme dans "Il tuo duolo non celar" du premier acte, et de manière flagrante dans "Cade il mondo soggiogato" au second, dans lequel la voix en devient franchement disgracieuse.

Les ensembles sont en général bien équilibrés, tandis que Jean-Claude Malgoire à la tête de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy fait évoluer sa lecture d'un calme relatif à un déchaînement passionnel dans lequel il semble beaucoup s'amuser. Il apporte le plus grand soin au lamento d'Ottone, et termine cette Agrippina dans un ironique climat de paix qui laisse le sourire. En conclusion, nous dirons que malgré les quelques réserves émises ça et là, cet enregistrement est globalement satisfaisant - il ne faut pas perdre de l'esprit qu'il s'agit d'un live."

"Théâtre municipal de Tourcoing, les 21 et 23 mars 2003 : profits et périls de l'enregistrement sur le vit. D'un côté, chacun sait où il va et comment y parvenir ; l'attitude est juste, le geste spontané, le verbe senti. D'un autre côté, le décor gronde (CD 1, plage 10, haut-parleurs sensibles, gare !), la simple existence prime la nuance ; on ose peu, et pourtant les violons traversent de redoutables nuages. A ce jeu du live, déclarons sans hésiter Véronique Gens triumphans. Une vocalise désormais laborieuse, un style appuyé, une valse du II (Ogni vento) bien terne... tous ces reproches tombent devant uneincarnation chatoyante qui n'oublie ni la noblesse de l'impératrice ni la bassesse de la marâtre, ni le tragique nu des "Pensieri" ni les intrigues à ressorts des récitatifs. Détournée en comtesse pour Nozze di Poppea parfaitement plausibles, Agrippine subit et mène la danse tour à tour, sans faiblir une seconde.

Ses partenaires ne franchissent pas si aisément les obstacles d'une partition vénitienne plus théâtrale et moins belcantiste que la plupart des ouvrages londoniens, assez ardue toutefois pour interdire à tout le plateau l'exécution soignée de deux doubles croches consécutives. lngrid Perruche, moins geisha romaine qu'Agrippine en puissance, butte sans cesse sur son vibrato ; le baryton Nigel Smith se tire comme il peut - c'est-à-dire avec les honneurs - d'un rôle de basse "osminiennne" ; les comparses cherchent dans le caractère une issue aux méandres d'un art vocal qui leur échappe tout à fait. Seul Philippe laroussky fait illusion dans un emploi retors dont il exalte l'innocence, assume les vocalises ("Come nube" loyal, ce qui est en soi un miracle) et fuit la perversité. Difficile pour un falsettiste de trouver son chemin dans ces pages expressives et lyriques. Ottone, écrit pour une contralto, pose ainsi de nombreux problèmes à un Thierry Grégoire fragile qui pourtant connaît Haendel et tire de son lamento "Voi, che udite", des accents d'une rare émotion.

Chacun s'engage avec détermination, guidé par un Jean-Glande Malgoire discret, accompagnateur plus que partenaire, garant de la musique, du style et de la bonne humeur plus que maître de son (petit) orchestre ou forgeron des sentiments. Beaucoup de tableaux, peu de théâtre ; d'innombrables mélodies, peu de passions. Comme à l'époque de Tamerlano, on observera que ses ciseaux épargnent plusieurs pages modestes au début pour trancher au moment le moins opportun (toutes les cavatines du II écourtées, le lamento d'Agrippine rogné, le "Io di Roma" fanfaron de Claudio réduit à perdre sens, le dernier air d'Ottone envolé.... Maïs, dans une discographie ou ne défendent les couleurs du chef-d'oeuvre que le chevronné quoique prudent Gardiner (meilleure troupe à ce jour), l'impossible McGegan et le moins possible encore Hogwood (0n vous laissez pas séduire par une affiche dorée : c'est une horreur), cette quatrième intégrale tient son rang. Le DVD a suivre, témoin du spectacle réglé par Frédéric Fishach, fera-t-il mieux ?" 

"Loin de la muséologie qui paralyse tant de versions des opéras de Haendel, Jean-Claude Malgoire nous invite à un formidable moment de musique et de théâtre. Agrippina a été composée en 1709 - en trois semaines, a-t-on écrit - par le jeune Haendel à la fin de sa carrière italienne, avant qu'il ne regagne les brumes du Nord pourvu d'une notoriété définitivement installée. L'opéra a été créé à Venise avec un grand succès. Son intrigue se tient encore loin des drames propres aux oeuvres de maturité, mais les prémices de ces splendeurs futures se remarquent déjà dans le personnage écrasant d'Agrippine. Passant par toute la gamme des sentiments, cette femme, qui manipule chacun pour placer son fils sur le trône impérial, est un des personnages les plus troubles peints par Haendel. Véronique Gens en donne une interprétation magistrale. Cette artiste a abandonné tous les tics du chant baroque pour y insuffler sensibilité et expressivité. Elle est excellemment entourée par une équipe de ieunes chanteurs, principalement français. En Néron, Philippe Jaroussky fascine par une virtuosité étourdissante et un jeu de couleurs vocales d'un extrême raffinement, tandis que, dans celui d'Othon, Thierry Grégoire expose un mezzo riche et déchirant.

A côté de la belle version de Neville Marriner, gravée en studio, voici un nouvel éclairage - plus vivant et plus "électrique " - d'une oeuvre qui a scellé le destin de Haendel en imposant sa marque de fabrique et son génie."

"Malgoire, La Grande Ecurie, et l'Atelier de Tourcoing, ne sauraient rivaliser avec la version Gardiner mais, avec une équipe quasi exclusivement française, ont cependant effectué ici du beau travail. Il y a là du vrai théâtre, un gros effort d'investissement dans le texte (dans les récitatifs comme dans les airs) et, si toutes les ressources d'expressivité ne sont pas toujours suffisamment utilisées (deux exemples les violons de "Come nube", les bois dans "Non ho cor che per amarti", bien prosaïques), Jean-Claude Malgoire dynamise son orchestre comme rarement. Il y a dans cette réalisation deux merveilles : l'une, absolue, tient à la prestation extraordinaire de Philippe Jaroussky qui, pour n'avoir pas en Néron la perversité mielleuse de Lee Ragin, en a bien l'insolence juvénile et charmeuse, savamment androgyne ; l'autre, plus contestable, à l'Agrippine de Véronique Gens, trop peu ou trop scolairement vipérine face à la fascinante Della Jones, mais suprêmement bien chantante (un "Pensiri" à couper le souffle). Ingrid Perruche en Poppée, très présente et admirable dans les récitatifs, l'est presque davantage. Nigel Smith en impose en Claudio - de façon parfois presque intempestive (cf. les écarts à l'entrée de "Cade il mondo"). Le reste de la distribution est satisfaisant. Un témoignage très honnête, donc, des merveilleuses qualités de ce chef-d'oeuvre de jeunesse."

 

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