IDOMÉNÉE

Idoménée

COMPOSITEUR

André CAMPRA
LIBRETTISTE

Antoine Danchet

DATE
DIRECTION
EDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLEE
1992
William Christie
Harmonia Mundi
3
français
1994
William Christie
Harmonia Mundi
1
français

 

Tragédie lyrique sur un livret d'Antoine Danchet, homme de lettres prolifique, librettiste attitré de Campra (1671 - 1748). Elle fut créée à l'Académie royale de musique le 12 janvier 1712, dans une distribution réunissant : Hardouin (Eole) et Mlle Poussin (Vénus) dans le prologue, Gabriel-Vincent Thévenard (Idoménée), Buseau (Arcas), Jacques Cochereau (Idamante), Charles Hardouin (Arbas), Ilione (Françoise Journet), Marie Antier (Dircé), Mlle Pestel (Electre), Dun (Neptune), Mantienne (La Jalousie, Némésis).

Elle fut reprise pour l'ouverture de la saison, le 3 avril 1731, avec Dun (Eole) et Mlle Eremans (Vénus) dans le prologue, Chassé (Idoménée), Dumast (Arcas), (Idamante), Ilione (Mlle Le Maure), Mlle Pélissier (Electre), Dun (Neptune), Cuvillier (La Jalousie, Némésis), Mlle Petitpas (Une Crétoise, une Bergère).

L'oeuvre fut jouée à Lyon, dans la salle du Jeu de Paume de la Raquette Royale, en 1749/50, à l'initiative de Mangot, beau-frère de Jean-Philippe Rameau.

Le livret s'inspire d'une tragédie de Prosper Jolyot de Crébillon (*), créée à la Comédie française en décembre 1705. La source se trouve dans un Commentaire sur Virgile de Maurus Honoratus Servius, grammairien du Ve siècle, imprimé à Venise en 1475.

(*) Prosper Jolyot de Crébillon, poète tragique, académicien en 1731 (1674-1762)

  

 Synopsis détaillé

Prologue

Les Antres d'Eole. Ce dieu y paraît au milieu des Vents qui sont enchaînés à des rochers. Au loin, à travers une ouverture de la caverne, la mer.

(1) Le choeur des Vents furieux supplie Eole de les libérer pour aller ravager la terre et les mers. Une symphonie agréable annonce l'arrivée de Vénus et apaise les Vents. Vénus demande à Eole de créer une terrible tempête pour punir Idoménée, le vainqueur de Troie. Libérés par Eole, les Aquilons s'empressent de lui obéir, tandis que Vénus et sa suite - les Amours, les Grâces, les Plaisirs - se joignent aux divinités de la mer pour célébrer le pouvoir de l'amour dans la caverne d'Eole. (3) Divertissement : Sarabande, Vénus et les choeurs, air de Vénus, air des Tritons, Menuet, choeur des Grâces, Passepied, choeurs

Acte I

Le Palais des rois de Crète

(1) Ilione, fille du roi de Troie Priam, révèle qu'elle a repoussé les avances d'Idoménée, le roi de Crète, mais qu'elle aime en secret son fils Idamante. (2) Celui-ci fait part à Ilione de son espoir de revoir son père, et de rendre leur liberté aux prisonniers troyens. Il avoue son amour à Ilione. On amène les captifs troyens. (3) Idamante les fait libérer de leurs chaînes. Les Crétois et Troyens célèbrent ensemble l'évènement : Rondeau, air d'une Crétoise, air des Troyens, Gigue. (4) Arrivée d'Electre, la fille d'Agamemnon qui vit réfugiée à la cour de Crète, qui s'insurge de la décision d'Idamante. (5) Arbas vient apporter une funeste nouvelle : Idoménée, dont le retour de Troie se faisait attendre, aurait disparu en mer. (6) Electre, amoureuse d'Idamante, clame sa rage jalouse.

Acte II

Les bords de la mer agitée par une tempête affreuse. Des vaisseaux brisés et qui ont fait naufrage. la nuit. On entend le bruit du tonnerre et on voit des éclairs.

(1) Les guerriers crétois naufragés implorent la clémence des Dieux. (2) Neptune surgit de la mer et calme les flots en rappelant à Idoménée sa promesse. (3) Le calme est revenu. Idoménée révèle à Arcas la nature de cette promesse : sacrifier la première personne qu'il rencontre sur le rivage s'il rentre sain et sauf. Il renvoie Arcas comme une personne s'avance, et se met en retrait parmi les débris des vaisseaux. (4) Celui qui arrive n'est autre qu'Idamante qui vient chercher la solitude. Il aperçoit Idoménée et engage la conversation sans qu'aucun reconnaisse l'autre. Idamante finit par révéler qu'il est le fils d'Idoménée, que l'on croit péri en mer. Celui-ci est bouleversé, et révèle également qui il est. Il croit échapper à son destin fatal, en chassant son fils, qui le suit sans comprendre. (5) Electre, désespérée par l'indifférence d'Idamante à son égard, fomente une vengeance et en appelle à Vénus pour qu'elles s'emploie à dresser le père contre son fils. (6) Vénus apparaît dans son char et indique à Electre que sa vengeance est aussi la sienne. (7) Restée seule, Vénus appelle la Jalousie et lui demande d'exercer sa vengeance. (8) La Jalousie, avec sa suite, répond à l'appel de Vénus, et se prépare à transformer l'amour en furie. Danse.

Acte III

Le port de Sidonie, avec des vaisseaux en rade.

(1) Arcas tente d'apaiser Idoménée. Celui-ci est partagé entre le désir de protéger son fils, et la jalousie, ayant appris qu'Idamante était épris d'Ilione. Sur proposition d'Arcas, il ordonne qu'Idamante raccompagne Electre en sa patrie. (2) Survient Ilione. Idoménée l'accuse de le repousser parce qu'elle est amoureuse d'Idamante. Ilione ne peut cacher la vérité. (3) Resté seul, Idoménée mesure le trouble qui est le sien. (4) Electre vient remercier Idoménée de sa décision. (5) Elle se réjouit de quitter la Crète avec Idamante. (6) Divertissement. Les matelots s'apprêtent à prendre la mer. Electre appelle les vents favorables. Rigaudons. Electre chante l'Espérance. (7) Idoménée vient dire adieu à Idamante, et veut faire embarquer les Argiens. On entend un bruit épouvantable, la mer se soulève, les vents forment une tempête. (8) Protée surgit et annonce qu'il s'oppose au départ. A son appel, un monstre sort de la mer. Protée menace de tout détruire si Idoménée ne respecte pas la promesse faite à Neptune. Idoménée se propose en sacrifice, mais refuse de livrer une autre victime.

Acte IV

Une campagne agréable. Au loin, le temple de Neptune.

(1) D'abord satisfaite par cette menace pour la Crète, Ilione s'inquiète aussitôt pour Idamante. (2) Idamante arrive. Il confie à Ilione que son père caache un secret, et qu'il va aller combattre le monstre. Les amants s'avouent leur passion réciproque, mais Ilione annonce à Idamante qu'il a un rival, en la personne du roi. (3) Idoménée survient, et s'étonne de trouver son fils au temple de Neptune. Idamante l'interroge, mais Idoménée ordonne à son fils de partir sur le champ. (4) Accompagné d'une troupe de sacrificateurs, Idoménée implore Neptune de calmer sa colère. On entend des chants de victoire. (5) Arcas annonce qu'Idamante a vaincu le monstre. (6) Les habitants de la Crète célèbrent sa victoire. Divertissement. Musette, airs des deux Bergères, Menuet, Passepieds. Dans l'espoir d'apaiser définitivement les dieux, Idoménée renonce à la fois à son trône et à Ilione.

Acte V

Un lieu préparé pour le couronnement d'Idamante, avec un trône au milieu, couvert d'un pavillon.

(1) Electre révèle à Idamante qu'elle l'aime, et, en fureur, annonce qu'elle va demander à Neptune d'intervenir à nouveau pour troubler la fête. (2) Ilione se réjouit d'épouser Idamante et de son accession au trône. (3) Idoménée annonce publiquement qu'il laisse la couronne et Ilione à son fils. Divertissement. Passacaille, Bourrée, air d'une Crétoise. Idoménée dépose son sceptre et sa couronne, et les remet à Idamante. Alors qu'il le conduit au trône, un bruit affreux annonce l'arrivée de Némésis sortant des enfers. (4) Il rappelle à Idoménée que la colère des dieux n'a pas été apaisée, puis rentre dans les Enfers. Le trône se brise, les Furies emportent le pavillon qui le couvrait. (5) Idoménée est pris de folie, et croit voir une cérémonie de sacrifice pour apaiser Neptune. Voulant tuer lui-même la victime, il tue son fils. Revenu à la raison, il se rend compte de son acte et tente de se suicider. On l'en empêche : son châtiment est de continuer à vivre.

(Livret Harmonia Mundi)

 

 

 

Représentations :

 

 

 

 

"A l'Atelier lyrique de Tourcoing, sur lequel il règne depuis près d'un quart de siècle, Jean-Claude Malgoire ne manque pas d'idées. La plus récente ? Un jeu de miroirs entre deux visions d'Idoménée. Campra d'un côté, Mozart de l'autre, le face-à-face de la tragédie lyrique à la française et du dramma per musica est prometteur. Autant Campra, en 1712, se coule, avec son librettiste Antoine Danchet, dans le modèle choisi (découpage en un prologue et cinq actes, interventions choré-graphiques...), autant Mozart (l'abbé Varesco, qui s'inspire de Danchet, est son poète), en 1781, n'a de cesse de transcender les conventions de l'opéra seria, à l'aide d'ensembles, duos, trios, choeurs, dans le sillage de la réforme entreprise vingt ans auparavant par Gluck. Entre Jdoménée et Idomeneo, re di Creta, près de soixante-dix ans ont passé... Le chef-d'oeuvre de Campra, coréalisé avec la fondation Royaumont, a fait l'objet d'une session d'études en septembre 2002, et le spectacle en est le résultat. Sans doute le fait d'avoir souhaité plusieurs interprètes pour chaque rôle n'a-t-il pas facilité le travail théâtral. La fibre tragique n'est pas le fruit d'une génération spontanée, et ces jeunes interprètes en manquent parfois cruellement, même si, vocalement, on sent le sérieux de l'entreprise. Carl Ghazarossian (Idamante) domine ses partenaires par sa présence, son assurance, sa musicalité, même si Bertrand Chuberre (Idoménée) et Delphine Gilliot (Ilione) ne déméritent pas...En petite ou en grande formation, La Grande Ecurie compense sa minceur sonore par son dynamisme. Sans effet, sans esbroufe, Malgoire, homme de culture s'il en est, trouve toujours les mouvements justes, les respirations idoines. Le peu de moyens dont il dispose à Tourcoing n'entrave ni son imagination ni son enthousiasme."

  "Les Aventures de Télémaque de François Fénelon, à l'aube du XVIIIème siècle. Le dramaturge dijonnais Prosper Crébillon, qu'on dit aujourd'hui Crébillon Père, fait ses premiers armes avec La Mort des enfants de Brutus qui le ridiculise lamentablement, en 1703 ; il connaîtra le succès qui ferait de lui l'un des plus estimé tragiques de son temps quatre ans plus tard avec Atrée et Thyeste, une étape importante l'y acheminant : son Idoménée dont il a puisé le sujet dans Les Aventures... La tempête égare le roi de Crète Idoménée de retour de la campagne troyenne, et l'apeure ainsi que ses hommes, tous croyant leur dernière heure arrivée. Il appelle Neptune et fait ce terrible v\9Cu : "si tu me fais revoir l'île de Crète malgré la fureur des vents, je t'immolerai le première tête qui se présentera à mes yeux". Le dieu des mers calme la tourmente, Idoménée aborde le tant désiré rivage. La victime du sacrifice promis ne tarde pas à se montrer : son propre fils qu'il lui faudra tuer pour remercier Neptune. L'auvergnat Antoine Danchet s'attèle à l'écriture d'un livret pour un Idoménée dont la musique serait composée par André Campra, opéra qui créé à l'Académie Royale de Musique de Paris au début de cette année 1712 qui verrait le dramaturge gagner le cinquième fauteuil de l'Académie Française, grâce à la protection des savantes Tencin et Ferriol.

La Troyenne Ilione, fille de Priam, est captive en Crète, où elle a du repousser les assauts amoureux d'Idoménée. Le fils du roi, Idamante, est promis à Electre, mais il lui préfère la Troyenne qui s'avoue charmée. Pour lui plaire, il gracie les prisonniers de Troie. Le Roi et ses équipiers débarquent enfin. Idamante est le premier homme qu'il voit après avoir mis pied à terre : il doit donc le sacrifier à Neptune ; dans un premier temps, lorsqu'il réalise qui il est, il le fuit. Fêté par les Crétois, le retour du roi est aussi une garantie pour Electre : lui mort, Idamante aurait pu choisir Ilione, tandis qu'il est aujourd'hui tenu à la fois par les projets politiques et les amours du roi. Idoménée envoie son fils en Grèce pour escorter Electre, dans l'espoir de lui substituer un animal consacré sur l'autel de Neptune. Mais le dieu ne renonce pas : il envoie un monstre marin qui menace de décimer la population. S'inclinant devant le courage du jeune prince qui parvient à tuer la créature furieuse, son père lui accorde la main d'Ilione et renonce à sa couronne en sa faveur. Mais la double cérémonie est interrompue par une folie qui s'empare d'Idoménée et, dans ce grand égarement, il tue son fils. Lorsque l'esprit lui revient et qu'il réalise son geste, la Troyenne l'empêche de se tuer - sa punition sera, au contraire, de souffrir longtemps du souvenir de son crime - et se suicide.

En septembre 2002, nous avions eu le plaisir d'entendre la tragédie lyrique de Campra lors d'un concert en l'Abbaye de Royaumont : Jean-Claude Malgoire y dirigeait La Grande Ecurie et la Chambre du Roy et une équipe de jeunes chanteurs ; à chaque acte, la distribution changeait. Le dimanche 14 mars, on retrouvait au Théâtre Municipal de Tourcoing les mêmes jeunes gens, dans une distribution mobile, non pas d'acte en acte, et de représentation en représentation. On aura pu goûter ainsi la belle vocalité de la Vénus de Caroline Mutel, et l'élégance du phrasé de Estelle Kaïque qui campait une Electre hautaine des plus antipathiques, mais dont la diction n'aura pas permis qu'on jouisse pleinement de la poésie de Danchet. L'Idoménée de Olivier Heyte est généreusement sonore, parfois appuyé, du coup pas toujours très stable, tandis que le ténor Carl Ghaza-rossian prête à Idamante une voix agile au timbre léger. Signalons égale-ment la belle prestation de Alain Bertschy dans le rôle d'Arcas. La vraie rencontre de cette scène demeure Delphine Gillot qui offre un timbre d'une délicieuse chaleur au service d'un chant toujours bien mené : elle présente une Ilione attachante dont la présence est évidente."

"L'Idoménée de Campra (1712) éveille la curiosité : y trouverait-on les prémisses du premier grand chef-d'oeuvre lyrique mozartien de 1780 ?

Reprenant un principe déjà testé avec succès, Jean-Claude Malgoire et Christian Baggen ont enchaîné les deux oeuvres homonymes de Campra et Mozart à peu de distance. Comme beaucoup de tragédies lyriques de la fin du règne de Louis XIV, l'Idoménée de Campra peine à trouver l'alchimie entre tragédie et divertissement propre au théâtre lullyste. L'alternance entre des récitatifs clairement articulés et les passages lyriques ou dansés y est tranchée, et Campra excelle dans les deux genres sans trouver de véritable point de jonction.

Ce ne sont pas les quelques idées visuelles de la mise en scène qui servent de trait d'union ni le plateau accidenté imposé aux chanteurs ni, surtout, la décoration manipulant des "figures-symboles-qui-n'en-sont-pas "(une statue de soldat de la Guerre de 14, l'image du Sacré-Coeur) ne trouvent de vraie résonance avec l'esprit de l'oeuvre. L'Idoménée de Marc Labonnette mais aussi Idamante (Main Bertschy) et Ilione (Marina Lodygensky) ont la diction parfaite et portent les récits avec la tension nécessaire. La direction animée et théâtrale de Malgoire soutient le texte avec transparence, même si les danses, souvent rapides et brouillonnes, ne déploient pas toute la palette dyonisiaque qu'elles recèlent. Il est vrai que les contor-sions qui tiennent lieu de chorégraphie n'inspirent aucune sympathie. Cet aspect est peut-être le plus difficile à traiter dans l'exécution d'une tragédie lyrique, mais on regrette qu'il ait été ici négligé à ce point dans les fins d'acte."

"Trop longtemps masqué par l\92ombre des deux géants que furent, avant et après lui, Lully et Rameau, la figure romanesque d\92un compositeur partagé entre la scène et le sanctuaire suscite aujourd\92hui un intérêt croissant de la part des interprètes et du public : André Campra (1660-1744). Au-delà de la vie tumultueuse de celui qui reçoit la tonsure en 1678 avant d\92être renvoyé du chapitre de la cathédrale pour avoir participé à des activités théâtrales\85 et de revenir à la Chapelle Royale, compositeur désormais célèbre, protégé du Régent et des jésuites, Campra a laissé derrière lui une \9Cuvre considérable de motets religieux, une messe de requiem, des psaumes et des opéras au nombre desquels Idoménée compte, avec L\92Europe Galante, pour l\92un des plus remarquable. Le livret, librement inspiré d\92Homère \96 la fin tragique notamment \96 conte l\92histoire d\92Idoménée, combattant achéen de la guerre de Troie qui, pour avoir promis à Poséïdon de lui sacrifier «la première personne qu\92il rencontrera sur le rivage de Grèce» si par fortune il le revoit jamais, se verra contraint de sacrifier son propre fils, Idamante. Rien ne manque à ces cinq actes de tragédie lyrique «à la française», Tempêtes et naufrage, sacrifices, monstres marins et jalousies amoureuses, vengeance divine\85 qui ont su réveiller le rythme et la couleur du meilleur Campra et la baguette baroque et inspirée."

« Je développe avec la partition d\92Idoménée tout un réseau d\92affinités spirituelles et dramatiques que je ne retrouve pas chez d\92autres compositeurs sacrés du grand siècle. Mais surtout, il y a le Campra scénique dont la dimension et la couleur chorégraphique \96 avec un bonheur tout provençal dans les sons et les rythmes \96 touchent au c\9Cur le méditerranéen que je suis. »

 

"La version de concert qu'en a donné le chef baroqueux Jean Claude Malgoire et son ensemble "la Grande Ecurie & la Chambre du Roy", ont démontré cette "modernité" chez Campra, absente chez les autres chefs, en particulier Christie dont l'enregistrement paraît à l'inverse affadi : desséché, linéaire, presque acide, bien moins imaginatif. La signature de Malgoire tient à cette humanité pulpeuse, cette tonicité méditerranéenne que l'orchestre s'est plu à exprimer avec cohérence et détails, en particulier dans les danses (le talent chorégraphique de Campra, créateur de l'opéra-ballet, fut ce soir très présent). Le sens du drame, l'articulation de la langue (ici les récitatifs accompagnés sont dignes du théâtre racinien), la saveur irrésistible des danses donc (sarabandes, rigaudon, menuets, passacaille, bourrées ou musette), la fureur insatiable des tempêtes (pas moins de trois dans cet opéra "océanique" dont l'action se passe en Crête), le génie des effets contrastés entre la violence des passions tragiques et les évocations pastorales ou les pauses sentimentales : Malgoire sait son Campra depuis presque trente ans. depuis un certain "Tancrède" sur instruments modernes alors, à Copenhague en 1975. Sa lecture s'est révélée convaincante, pleine de souffle, perspicace et piquante, tenant son cap, éclairant un Campra dramatique et poétique, pictural aussi comme en témoigne le grain spécifique de la texture instrumentale : clavecin, violons et alto, vents et bois dont les flûtes angéliques et tendres, surtout les bassons émergents, sombres et mordants, annoncent directement là encore Rameau. La prière des prêtres crétois et d'Idoménée à l'adresse de l'insatiable Neptune (Acte IV), fut emblématique du concert : attention jubilatoire aux climats musicaux, ici un seul ch\9Cur d'hommes accentuant la coloration sombre et puissamment pathétique de l'imploration.

Le pari était du côté des chanteurs : l'ambition de la tragédie lyrique, création de Lully pour Louis XIV, est certes la création d'un "théâtre total", rivalisant en cela avec l'Italie plus précoce, mais surtout, le perfectionnement d'un genre musical et lyrique aussi "digne" que le théâtre de Corneille et de Racine. Telle est l'ambition des compositeurs et de leurs librettistes : surpasser les dramaturges du Grand Siècle sur leur territoire, celui du théâtre parlé. La musique et le chant permettent tout autant le dévoilement des passions humaines. En particulier, cette déclamation si française du texte, dont l'économie, la concision, l'articulation, le débit et l'abattage, accentués et "polis" par la musique, rivalisent sans honte avec les vertiges du tourment racinien. A Royaumont, pas moins de 15 jeunes voix professionnelles se sont succédées sans décors, sur une "scène" des plus réduites. Le concert était l'aboutissement de sessions de travail sur la déclamation baroque pendant l'été. Expérience d'autant plus formatrice pour certains qui ne sont pas français. Ici, plusieurs chanteurs pour un rôle : le principe a permis de comparer les timbres et les tempéraments vocaux pour un personnage. D'un collectif aux talents variés, plusieurs solistes se sont distingués tant sur le plan vocal que dramatique. On aura ainsi remarqué l'autorité vocale, aussi puissante qu'articulée du baryton orléanais Marc Labonnette qui incarnait Idoménée. Riche en promesses aussi, l'italienne Elisabeth Calleo, fragile et subtile Ilione, inspirée par une belle ivresse amoureuse dans le duo "Ah quel bonheur de vous revoir" accompagnée par le ténor Carl Ghazarossian, complice et tendre Idamante. La soprano a entamé ensuite l'air d'une Crêtoise, "Gloire brillante", - évidente concession de la partition au style italien -, dont les vocalises auront démontré ses dispositions techniques. La révélation, s'il en fallait une, au risque de paraître injuste envers les autres interprètes, fut la seule mezzo du plateau, la nancéenne Estelle Kaique. Familière des productions baroques dirigées par Christie (Thésée, Psyché), la chanteuses française a porté la complexité haineuse du rôle d'Electre en particulier dans son dernier air, à l'acte V, "il est donc vray , seigneur" avec une aisance scénique rare : intelligibilité et musicalité du timbre sombre, évidente qualité de comédienne, projection expressive sans excès. Au service du texte qui plonge ici dans l'ombre racinienne, Estelle Kaique, dans sa robe rouge, a permis de comprendre ce qui gêna les auditeurs du XVIIe siècle et qui nous plaît tant aujourd'hui : cette grandeur noire et "odieuse" du personnage. 

Orchestre électrisé, sensibilité communicante de son chef, Jean Claude Malgoire, mosaïque de jeunes tempéraments vocaux, cet opéra en concert à Royaumont, a dévoilé les qualités multiples d'une partition qui mériterait d'être remontée sur scène. V\9Cu qui devrait être exaucé puisque cet "Idoménée" de Campra sera représenté par le même chef lors d'une tournée 2003. Rendez-vous d'ores et déjà pris. (Concertclassic)

 

 

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