MÉDÉE

Médée

COMPOSITEUR

Marc-Antoine CHARPENTIER
LIBRETTISTE

Thomas Corneille

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1953
2006
Nadia Boulanger
Idis
1
français
1984
1999
William Christie
Harmonia Mundi
3
français
1994
1995
William Christie
WEA/Erato
3
français
1994
1996
William Christie
WEA/Erato
1
français

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLÉE
2004
2005
Hervé Niquet
Armide Classics
2
français

Tragédie lyrique en cinq actes (H 491), avec un prologue, représentée à l'Académie royale de musique le 4 décembre 1693, sous la direction de Pascal Colasse, dans une mise en scène de Jean Bérain, avec dans les rôles principaux, la grande cantatrice Marthe Le Rochois (Médée), Fanchon Moreau (Créuse), Du Mesny (Jason) et J. Dun (Créon).

L'ouvrage fut accueilli avec faveur dès la première représentation à laquelle assistaient le Roi, son fils, le Dauphin et son frère, Monsieur, et il fut édité par Christophe Ballard en 1694. Charpentier la dédia à Louis XIV qui se borna à répondre qu'Elle était persuadée qu'il était un habile homme et qu'Elle savait qu'il y avait de très belles choses dans son opéra.

Il n'y eut toutefois qu'une dizaine de représentations (le Dauphin assista à deux, le duc d'Orléans à quatre). Une reprise à Lille, le 17 novembre 1700, fut interrompue par un incendie, puis l'ouvrage tomba dans l'oubli.

La partition de Médée fut éditée en 1693 par Christophe Ballard. Le manuscrit faisait partie de l'ensemble des 28 folios vendus en 1727 par Edouard, neveu de Charpentier, à la Bibliothèque du roi.

 

Synopsis

Prologue 

Un lieu rustique embelli par la présence de rochers et cascades

Il est entièrement consacré à chanter la gloire de Louis XIV. Les armées royales ont connu quelques succès dans la lutte qui oppose la France à Guillaume, roi d'Angleterre et de Hollande à la fois. Les choeurs (habitants des bords de la Seine et bergers héroïques) se réjouissent. A leur appel apparaissent dans un palais de nuages qui descend du ciel la Victoire (soprano), la Gloire (soprano) et Bellone (alto) qui chantent les succès militaires, les bienfaits du roi et le retour à une paix prochaine. Les choeurs s'associent à ce voeu.

Acte I

Une place publique, à Corinthe, ornée d'un arc de triomphe, de statues et de trophées sur des piédestaux

Médée - décor

Jason, prince de Thessalie (ténor) et Médée, princesse de Colchos (soprano), poursuivis par la haine des Thessaliens à la suite des crimes de Médée, sont venus chercher la protection de Créon, roi de Corinthe. (1) Médée se plaint à sa confidente Nérine que Jason s'éloigne d'elle. Nérine lui fait valoir que Jason ne fait qu'essayer de se concilier Créuse, la fille du roi Créon. (2) Jason arrive et explique qu'il est essentiel de se concilier les bonnes grâces de Créuse (soprano) car elle règne entièrement sur l'esprit de son père. Il demande à Médée de donner à Créuse une robe qui lui a beaucoup plu. Médée accepte. (3) Après le départ de Médée, c'est au tour de Jason de se plaindre à son confident Arcas : l'amour de Médée l'effraie d'autant plus que ses sentiments le portent vers Créuse. (4) Créon arrive et annonce l'arrivée d'Oronte, prince d'Argos, promis à Créuse, mais ne dissuade pas Jason d'aimer celle-ci. (5) Une fanfare annonce Oronte qui déclare venir par amour pour Créuse. Créon lui demande de d'abord l'aider à combattre les Thessaliens. (6) Choeur de guerriers corinthiens et Argiens qui convient Jason à les mener à la victoire.

Acte II

Un vestibule du palais, orné d'un grand portique

(1) Créon explique à Médée qu'il ne la livrera pas à ses ennemis, mais que, criminelle, elle doit s'éloigner. Jason, qui est un héros, restera à Corinthe ainsi que les enfants qu'il a eus de Médée et qui seront traités en princes. Médée proteste en vain : les crimes qu'elle a commis, elle ne les a commis que par amour pour Jason. Rien ne peut faire changer Créon d'avis, qui fait valoir que son départ est demandé par le peuple corinthien. (2) Médée confie ses enfants à Créuse. (3) Créon et Créuse se réjouissent : Oronte apporte son soutien, et les noces de Créuse et de Jason pourront avoir lieu. (4) Créon annonce à Jason que Médée est prête à partir. (5) Créuse persuade Jason que c'est bien lui qu'elle aime. (6) Oronte déclare son amour à Créuse (7) Procession des captifs de l'Amour qui chantent un épithalame où les paroles françaises se mêlent à des textes italiens.

Acte III

Un lieu réservé aux enchantements de Médée

Médée - décor

(1) Oronte promet à Médée la protection des murs d'argon et de ses guerriers si elle peut arranger un mariage entre lui et Créuse. Médée lui explique alors que c'est l'amour de la princesse et de Jason qui est la cause de son bannissement. Il ne leur reste plus qu'à unir leurs infortunes pour lutter contre un sort contraire. (2) Jason essaye de calmer Médée en lui expliquant qu'il n'accepte les propositions de Créon que pour sauver la vie de leurs enfants et qu'elle n'a rien à craindre. (3) Médée reste seule en proie aux sentiments les plus noirs. (4) Nérine lui annonce que tout se prépare pour les noces de Créuse et de Jason. Malgré les conseils de sagesse de Nérine, Médée éclate de fureur et fait appel aux démons pour qu'ils préparent, à l'intention de sa rivale, une robe empoisonnée. On voit apparaître puis disparaître des Esprits en l'air (5) Médée invoque les noires filles du Styx. (6) La Jalousie, la Vengeance et une troupe de Démons viennent se mettre au service de Médée et apporter la robe. (7) Les Démons apportent une chaudière infernale, dans lequel ils jettent des herbes qui doivent composer le poison. Bruits de l'enfer. Des Monstres naissent, et après que les démons ont répandu du poison sur eux, ils meurent. Médée prend du poison et le répand sur la robe. Médée emporte la robe, les démons disparaissent

Acte IV

L'avant-cour du palais de Créon, un jardin magnifique dans le fond

(1) Jason et Cléone admirent la beauté de Créuse qui est vêtue de la robe offerte par Médée. (2) Jason déclare sa flamme à Créuse. L'arrivée d'Oronte fait partir Créuse. (3) Le prince peut ainsi constater la réalité de l'amour entre Jason et la princesse. (4) Oronte confirme à Médée que se soupçons étaient justifiés. Médée affirme que jamais Jason ne sera l'époux de la fille de Créon. (5) Elle en fait le serment malgré les conseils de modération que lui renouvelle Nérine. (6) Entouré de ses gardes, le roi de Corinthe s'irrite de voir que la magicienne n'est pas encore partie pour l'exil. Médée répond en refusant de partir tant qu'Oronte n'aura pas épousé Créuse. Le roi ordonne qu'on se saisisse de l'insolente. Un coup de baguette précipite la pièce dans le domaine de la magie. Les gardes entourent Créon au lieu de se saisir de Médée. (7) Surviennent des fantômes qui se transforment en femmes agréables, séduisent les gardes dans une sorte de ballet. (8) Médée menace Créon et appelle sur lui la Fureur. Celle-ci paraît avec son flambeau et passe devant Créon. (9) Celui-ci, resté seul, invoque les divinités infernales et sombre dans la folie.

Acte V

Le palais de Médée

(1) Médée, en présence de Nérine, se réjouit de ses succès et se prépare à pousser sa vengeance à l'extrême en immolant ses enfants aimés de Jason. (2) Créuse vient implorer la pitié de Médée pour Corinthe dont elle prévoit le malheur. Elle accepte même la condition posée par Médée : renoncer à épouser Jason. (3) Cléone vient annoncer que, dans une crise de folie, Créon s'est suicidé après avoir tué Oronte. (4) Créuse crie son horreur à Médée. (5) Médée touche Créuse de sa baguette et s'en va. La robe de Créuse se transforme en robe de feu, et (6) Créuse expire entre les bras de Jason. (7) Celui-ci crie vengeance. (8) Médée s'élève dans les airs sur un char tiré par deux dragons et signale à Jason qu'elle a poignardé ses enfants. Toutes les statues se brisent. Des Démons arrivent de tous côtés, des torches à la main, qui mettent le feu au palais. Puis ils disparaissent, la nuit tombe sur des ruines et des pluies de feu.

 

 Le synopsis est aussi sur le site Ars Musica

  

http://www.castle.net/~rfrone/sfo/libretti/medee.htm

http://www.intac.com/~rfrone/sfo/libretti/medee.htm

Centre d'études de la musique française aux XVIIIe & XIXe siècles - Sous la direction d'Edmond Lemaître - CNRS Editions - 1er septembre 1998 - 599 pages

 

 Représentations :

 

 

 

Hervé Niquet et son Concert Spirituel donnaient jeudi cette rareté qu'est la Médée de Marc-Antoine Charpentier, créée sans grand succès - et du coup demeurée seul essai de son auteur dans le genre de la tragédie lyrique - à l'Académie Royale de Musique le 4 décembre 1693, recuite sept ans plus tard lors d'un incendie à Lille, puis totalement oubliée. Ressuscité au concert par Malgoire en 1976, au disque par Christie en 1984, l'année même où Bob Wilson en signait une mise en scène à Lyon, sous la battue de Michel Corboz, l'ouvrage connaîtrait ensuite la production que Christophe Galland présente à Dinard en 91, celle de Jean-Marie Villégier (et Christie à nouveau) faisant décidément date à Favart en 93.

Il n'est certes pas aisé d'avoir à opérer des coupes dans une œuvre que l'on décide de défendre. Pourtant, Hervé Niquet le devait impérativement, surtout dans le cadre d'une exécution concertante. Les puristes n'y trouvèrent sans doute pas tout à fait leur compte, mais il valait indubitablement mieux jouer l'incomplétude que d'alourdir une soirée au risque de desservir sa réception par le public. L'impasse faite sur le Prologue a permis d'entrer directement dans le vif du sujet, d'autant que les premiers pas de la scène initiale sont fastueusement introduits. Quelques omissions de sections purement divertissantes favorisaient une plus vive concentration sur l'intrigue elle-même, ce qui peut-être n'était pas plus mal. Demeurait le plus important : Niquet offrit une lecture magnifiquement théâtrale qui accompagnait les chanteurs d'intentions parfaitement dramatiques, tout en colorant l'orchestre comme personne. Entendons nous bien : le son n'en fut jamais gratuitement plastique, partant que la tragédie elle seule parut compter.

En revanche, le plateau vocal nous enthousiasma guère… Les rôles secondaires étaient plutôt bien tenus, puisque Benoît Arnould donnait une certaine assise à la Vengeance, Arcas et un Argien, la Jalousie de Nicolas Bauchau se montrant tout à fait honorable, tandis que Anders Jerker Dahlin que nous avions eu grand plaisir à entendre à Lausanne l'an passé (Roland de Lully) offre les avantages d'une diction exemplaire, d'un chant sans faille et d'une belle clarté de timbre à un démon, un captif de l'Amour et un Corinthien. Hanna Bayodi (Cléone) est satisfaisante bien qu'un rien volatile, et Chantal Santon (Nérine), sans affirmer la belle forme vocale qu'on a pu lui connaître, est attachante.

On ne pourra pas en dire autant des cinq figures de tête. Surmontant salutairement une tendance à l'afféterie qu'on put constater dans certaines de ses prestations, Bertrand Chuberre donnait ce soir un Oronte d'une louable franchise artistique, libérant un haut-médium d'autres fois trop précautionneusement couvert. Joao Fernandes proposait un Créon exclusivement sonore, se contentant de distribuer des graves certes splendides, mais dont la réclame ne suffisait pas à construire une interprétation. C'est assez désolant : la voix est riche, l'émission évidente, mais la phrase n'est jamais réellement menée, les intervalles restent approximatifs, et, mis à part quelques roulements d'yeux dont on se serait aisément passé, le chanteur n'accorde aucune consistance dramatique à son rôle. Possédant de vrais moyens, ce n'est là sans doute que péché de jeunesse… Suffit-il d'un bel aigu et d'un physique pour chanter Créuse ? Magali Léger possède l'un et l'autre et sait fort bien les utiliser, abandonnant la phrase et le texte à eux-mêmes s'ils ne comportent pas d'évidentes prouesses ; attachée à la seule performance, et en cela plus minaudière encore que les sourires qu'elle compose en attendant la prochaine réplique, sa prestation tenait de l'anecdote. Avec une grande intelligence du texte, un raffinement indéniable du style, et une véritable sensibilité, François-Nicolas Geslot semblait le Jason rêvé ; dans l'ensemble, sa proposition tenait la route, mais a souffert d'un inquiétant manque de souplesse et d'un placement vocal parfois hésitant, voire étrange. Enfin, Krisztina Szabó, malgré une diction parfois imprécise et une ornementation souvent trop appuyée, perçait l'écran en Médée, avec une expressivité extraordinaire ; d'un timbre épicé qu'elle colore naturellement par une déclinaison parfaite des inten-tions du personnage, la soprano dominait le concert, réussissant à faire peser les arguments de son héroïne avec tant d'émotion qu'il était à supposer que le public pût se rendre à sa cause."

 

 

"...Médée - hélas en version de concert, hélas amputée de son Prologue et de plusieurs choeurs et interludes. Sans doute l'omission du Prologue aura pesé sur la première partie : son dynamisme jubilatoire aurait libéré les chanteurs, les récitatifs arides de l'acte I n'auraient pas donné cette impression d'une mécanique sans huile. Il faut attendre l'acte III et un Oronte (Bertrand Chuberre) très en forme pour que Stéphanie d'Oustrac incarne véritablement l'héroïne, pour que la musique laisse place à l'opéra. Saluons également le Jason de François-Nicolas Geslot, idéal en " salaud lumineux", sans oublier les petits trios d'hommes, délicieux de justesse et d'harmonie. Mais on retrouve un Niquet "de principes", dont la volonté force de nouveau la matière, en se démarquant des canons esthétiques devenus routine dans le baroque français actuel. Placement des voix, phrasés, diction, ornementation réduite à sa plus simple expression, "r" démesurément roulés : un souci de renouer avec les usages de l'époque ? Mais alors pourquoi laisser passer chez les chanteurs tant de fautes de liaison? La basse continue, pléthorique mais peu variée, finit par étouffer le récitatif et donc par lasser. Attendons que ce travail parvienne à maturité, comme celui de la veille."

"Bravo à Hervé Niquet pour les couleurs et l'expression de l'orchestre, pour l'épaisseur chaleureuse du continuo, la Médée dirigée par Hervé Niquet frôlait la perfection

"Oeuvre maudite, vouée dès sa création aux gémonies d'une certaine élite piquée de lullysme conquérant, Médée n'est pas des oeuvres qui s'apprivoisent facilement... Ainsi, à en juger par le tiers de l'assistance ayant délaissé la salle à l'entracte, l'ouvrage n'a pas aujourd'hui encore conquis son public. C'est d'ailleurs plus comme un trait de curiosité et d'éclectisme intellectuel que se conçoivent, pour beaucoup, des représentations comme celle que l'auditorium de Lyon, pour quelques heures paré des couleurs du festival d'Ambronay, a relevé le défi de monter.

Charpentier, pour la composition de Médée, s'est attaché à la double tâche apparemment paradoxale de respecter et de transgresser le modèle lullyste. La partition s'en trouve enrichie d'un discours dense, aux récitatifs touffus parcourus d'airs à l'orchestration à la fois délicate, fragile et d'un dramatisme fiévreux. Cette couleur fortement théâtrale, Niquet la respecte d'ailleurs avec talent, menant son orchestre d'une main à la fois ferme et suprêmement respectueuse des affects mis en place par Charpentier et son librettiste Thomas Corneille. D'une discursivité constante, la direction enlace scrupuleusement la phrase musicale, sculptant le son autour du mot, roi ici de la confrontation. Rugueux et un peu bousculé comme il l'est couramment, le Concert Spirituel aux prises parfois avec les conditions inhérentes au concert (quelques "pains" sont là pour nous rappeler que la trompette est naturelle) affirme néanmoins une belle cohérence autour de la conception de son chef, avec surtout des pupitres de bois (le hautbois d'Héloïse Gaillard n'y est certainement pas pour rien) somptueux et un continuo (trois clavecins, théorbes, guitares) qui scandent le drame avec une verdeur et une flamme superbement généreuse. C'est aussi que Niquet ne fait qu'un avec son orchestre au milieu duquel il se place, faune dansant et vivant la musique de tout son corps déployé aux moments clés de l'action. Cela donne une scène infernale du troisième acte qui glace le sang et fait surgir des images d'une noirceur stupéfiante.

Hélas, le chant n'est jamais véritablement au niveau de ce que l'on attend généralement d'une grande production festivalière. Chacun même reste un cran en deçà des exigences purement vocales de son rôle. C'est aussi que l'ampleur de la salle n'aide jamais la projection de voix au format réduit qui résonnent ici avec un manque d'ampleur dommageable, quand bien même l'incarnation dramatique reste chez tous d'une impeccable justesse et témoigne d'une compréhension très fine de chaque personnage. C'est particulièrement le cas chez le Créon de Renaud Delaigue, induré par une tessiture très grave, dont l'aigu "graillonne" de manière assez désagréable. C'est d'autant plus dommage que l'artiste mène sa ligne de chant avec talent, donnant à Créon la silhouette d'un potentat veule et resserré sur l'intérêt de sa couronne qui s'épanouit même à la fin du quatrième acte avec un organe soudain percutant et comme retrouvé. Le même problème afflige l'Oronte turpide et à l'hypocrisie poisseuse de Bertrand Chuberre, voix assez claire, malmenée par la dynamique et l'espace à emplir. Gaëlle Méchaly, Créuse "poids-plume", silhouette vive, objet du délit et figure enjôleuse, fait pourtant avec une projection très droite des prouesses en termes de musicalité. Très bien mené, le timbre vif-argent peut même s'animer d'une flamme pleine de mélancolie pour distiller, le temps d'une mort à peine susurrée, des prodiges de sensibilité. Sans doute sommes-nous là en face d'un monument d'artifices musicaux, mais la composition fonctionne très bien et l'artiste joue de ses apprêts avec art. Le Jason de François-Nicolas Geslot, idéal dans le registre de l'élégie (magnifiques duos avec Créuse), exposant une ligne modelée avec talent et une intonation solaire, souffre du défaut habituel des "hautes-contres" à la française. L'émission naturellement légère donne à ses affrontements avec Médée un impitoyable caractère petit-bourgeois, alors que le registre de l'imprécation l'amène de manière presque obligatoire à trouver refuge dans le cri. C'est finalement chez les comprimarii, au milieu de la cohorte des suivantes et des nations étrangères, que l'on trouvera de réelles satisfactions vocales (mention particulière à Hanna Bayodi, projection franche et Benoît Arnould, timbre chaud et projection martiale), avec une finesse polyphonique, une souplesse de la ligne qui font des ensembles du premier et du deuxième acte des moments musicaux d'une rare prégnance.

Le cas de Stéphanie d'Oustrac reste, enfin, à traiter à part. La voix est idéalement celle du rôle, celle d'un mezzo dont l'aigu peut se déployer de manière confortable. Son grain sombre, véritable soie vocale aux reflets moirés, d'un lyrisme éperdu, relève du miracle. La technique elle-même est d'une grande artiste : émission calibrée, gestion parfaite des registres sur tout l'ambitus. Hélas, cent fois hélas, Médée passe ici plus de temps à s'écouter qu'à participer au drame. Absolument magistrale dans le registre doloriste de la déploration (au troisième acte et surtout au cinquième lorsqu'il s'agit de consommer l'infanticide), filant des sons et des trilles qui sont des modèles du genre, la magicienne semble ne jamais devoir prendre les rênes du drame. Courte d'imprécation au moment d'invoquer les "noires filles du Styx" à l'acte 3, Médée manque ici du mordant, de l'ironie qui font habituellement le personnage. Et lorsque enfin d'Oustrac, délaçant le corset racinien qui emprisonne son incarnation, prend toute la mesure de la grandeur tragique de son rôle et anime un discours qui devient dès lors flamme vive, trois actes se sont déjà enfoncés dans la nuit de l'oubli.

Dès lors, partagée entre une troupe de chanteurs qui brossent une galerie de portraits très sensibles à défaut de posséder le format requis et une héroïne qui conjugue les défaut et qualité inverses, la production, soutenue par un orchestre chauffé à blanc, d'une expressivité poignante plus que réellement irréprochable, s'avère finalement comme une triste occasion manquée pour Charpentier."

 

 

"Ce n’est plus le temps où Lecerf de la Viéville, partisan inconditionnel de Lully, fomentait sa cabale contre Charpentier et lui assénait entre-autres ces quelques vers persifleurs :

"De Charpentier et de Thomas Corneille

Venez tous voir le merveilleux opéra;

N’apportez avec vous ni intelligence ni oreille,

Car l’oeil seul suffira."

Perpétrer de tels propos à l’égard de ce que l’on tient pour un chef-d’oeuvre de la tragédie lyrique française s’avère aujourd’hui d’une absolue iniquité. Car entre la première de Médée créée au Théâtre du Palais-Royal en 1693 et la représentation de l’Opéra-Atelier torontois eut lieu une fabuleuse résurrection en 1984 sous les auspices de William Christie.

Pourtant la remarque acerbe de Lecerf de la Viéville pourrait presque satisfaire à un résumé de cette représentation torontoise aussi peu musicale qu’elle est visuelle. La musique de Charpentier n’en est plus la cause, mais ses interprètes. On cherche en vain le style propre à la vocalità de la tragédie lyrique au sein de l’assemblage incohérent de la distribution. Que la voix de Stephanie Novacek soit une "force de la nature" ne fait pas de doute. Encore faut-il distinguer dans cette nature la forêt puccinienne du jardin à la française de ce précurseur de Rameau. Bien que peu rompue à la diction du français, la mezzo-soprano américaine révèle un sens de l’effort non dissimulé, qui peut porter ses fruits lorsqu’elle aborde un phrasé avec la souplesse de sa voix, mais susceptible de retomber à tout moment dans la couleur naturelle de son drammatico qui revient au galop. Les craintes mentionnées à la suite de son Ottavia dans le Couronnement de Poppée se confirment à la lumière de cette prise de rôle. Olivier Laquerre est un autre exemple édifiant du patchwork de cette distribution. Il prête sa voix au personnage d’Oronte, dans un style qui serait idoine pour la Médée de Cherubini. Marc-Antoine lui pardonnera volontiers cette incartade. Le baryton-basse québecois donnait le lendemain un récital de mélodies françaises (Fauré, Ibert) dont la justesse de style rassurait quant à la typologie de sa voix.

Nathalie Paulin, en Créuse, exploite à merveille le cristallin de ses sonorités mais enlève à la prosodie toute inflexion baroque. Ses duos avec le Jason de Cyril Auvity évoquent le yin et le yang. Le jeune haute-contre français, malgré une voix encore verte, est bel et bien le seul à suggèrer la marche à suivre dans cette quête du style perdu. "Cettuy-là qui conquit la Toison" paraît donc esseulé et ne trouve pas le réconfort escompté dans la gestique nerveuse de Niquet plus soucieux de faire avancer ses troupes que d’en assurer la cohésion. Soigner les fins de phrases ne le concerne pas plus, ce soir-là, que contrôler les attaques du choeur.

Certes Médée apporte son content de Cupidon, de démons, et autres deus ex machina surgissant d’on ne sait quel éclair. Son Styx mystérieux, ses éclairages d’outre-tombe et l’hellénisme convenu du décorum se veulent l’écho parfait des danses galantes que l’on nous dit inspirées de l’art de Louis Pécour et de Gregorio Lambranzi. Malgré cette double référence aux styles français et italien, la Médée de Charpentier, "le Phénix de la France", s’est consumée dans les éclairs lancés par la magicienne. On attendait plutôt qu’elle renaisse de ses cendres."

 

 Médée au BAM

 

"La Médée a été rejouée sur scène à Caen pour la première fois depuis sa création le 4 décembre 1693...Jean-Marie Villégier n'a retenu de l'expérience d'Atys quen le principe du décor unique, refusant le recours aux machines scéniques pour se concenter sur la direction d'acteurs...On ne peut que louer une mise en images et en mouvement rigoureusement collée au texte littéraire et musical...Les mouvements d'ensemble du choeur, des fi-gurants, impeccablements réglés, renforcent la vision d'un ballet futile et illusoire...L'interprétation musicale s'est montrée largement à la hauteur, la Médée de Lorraine Hunt épousant chaque contour psychologique de son personnage avec un investissement vocal et scénique qui lui a valu une ovation finale. Beauté d'une voix homogène et souple, assurance de la technique, musicalité, assorties d'un naturel confondant, sa Médée devient un monstre bouleversant...Mark Padmore est Jason, fort bien campé, détestable à souhait, dont toute la vaillance et la séduction sont passées au service du mensonge et de la veulerie. La Créuse d'Agnès Mellon est tout aussi dramatiquement à sa place...Remarquable le Créon de Bernard Deletré, roi immoral et magouilleur, mais orgueilleux et autoritaire, dont les confrontations avec Médée sont d'une rare intelligence psychologique et musicale. Nicolas Rivenq enfin rend justice à Oronte...Les seconds rôles sont d'excellente tenue, notamment la Nérine de Noemi Rime...William Christie a su trouver une intensité d'expression, un sens du naturel, et une largeur de conception qui ne lui sont pas toujours familiers, nous livrant peut-être la plus belle réalisation de tragédie lyrique des dernières années." (Opéra International - juin 1993)

 

 

 

"Bob Wilson a fait subir un dur traitement au Prologue de l'ouvrage. Plus rien ne restait de l'allégorie de style classique...Les choses se sont plutôt arrangées...bien que nous ayons eu droit, pendant toute la représentation, à la présence muette mais envahissante des deux jeunes femmes en blanc du Prologue...de beaux costumes à l'antique sobres et d'une belle harmonie de couleurs...la cantatrice noire Esther Hinds manque totalement de personnalité...Le Jason de Henri Ledroit est trop asexué...Le meilleur élément de la distribution est la Créuse de Danièle Borst, à la voix claire et joliment timbrée...la direction nuancée de Michel Corboz". (Opéra International - décembre 1984)

 

 

 

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