L'oeuvre - Le compositeur

DIDO AND AENEAS

COMPOSITEUR

Henry PURCELL
LIBRETTISTE

Nahum Tate
 
ORCHESTRE
Le Concert d'Astrée
CHOEUR
European Voices
DIRECTION
Emmanuelle Haïm

Dido
Susan Graham

Aeneas
Ian Bostridge

Belinda
Camilla Tilling

Second Woman
Cécile de Boewer

Sorceress
Felicity Palmer

Spirit
David Daniels

Sailor
Paul Agnew

DATE D'ENREGISTREMENT
2003
LIEU D'ENREGISTREMENT

ENREGISTREMENT EN CONCERT
non

EDITEUR
Virgin Classics
DISTRIBUTION
EMI
DATE DE PRODUCTION
14 octobre 2003
NOMBRE DE DISQUES
1
CATEGORIE
DDD

Critique de cet enregistrement dans :

"Comme il nous est suggéré dans la notice du disque, "quelle que soit notre définition de l’authenticité, tout ou presque est acceptable”. Les choses étant ainsi, et puisque l’on peut amalgamer les procédés d’une tragédie en musique, d’un drammi per musica et d’un masque, le résultat devra faire alterner la peinture des moeurs, l’extravagance et le sublime. La version d’Emmanuelle Haïm viendra certainement s’ajouter aux versions de référence, car la claveciniste et chef d’orchestre a choisi une solution dramatique et coloriste comme il y en a peu. Si l’on avait apprécié dans la version de Jacohs la préciosité de la diction et de l’articulation, celle de Haïm s’abandonne de bout en bout à une impulsion théâtrale du point de vue vocal comme instrumental, avec un choeur et des instrumentistes qui, exubérants et riches en nuances, soutiennent avec efficacité une remarquable progression tragique. Bien qu’il manque parfois une plus grande richesse dans la comhinaison des différents types de vibrato chez les chanteurs et qu’il y ait quelques faiblesses dans l’accord (n’y avait-il pas une autre prise pour l’inestimable piste 21 ?), les solistes apportent une crédibilité homogène à leurs personnages et donnent la réplique àune Didon qui, incarnée par Susan Graham en état de grâce, nous mène jusqu’à l’un des plus touchants "Remember me" qui aient jamais été enregistrés."

"Devant les incertitudes qui entourent la création de l’oeuvre, Emmanuelle Haïm tranche en faveur d’une reconstitution plantureuse du seul opéra de Purcell reconnu comme tel. De fait, les effectifs du Concert d’Astrée sont ici conséquents, hautbois, flûtes ou basson renforçant la texture déjà fort riche de cordes nombreuses. Le résultat en est une pâte orchestrale grisante, d’autant que la mise en place a amplement progressé depuis Aci. Mais il fallait bien cela pour offrir une digne suite à la grande Susan Graham en Reine de Carthage bafouée : l’Américaine signe peut-être ici l’incarnation la plus bouleversante de la discographie, pliant ses moyens importants à une caractérisation toute de noble douleur et de majestueuse simplicité — quelle tragédienne cependant. Face à elle, Ian Bostridge semble, on pouvait s’en douter, camper un Enée un peu cérébral, mais sa couleur vocale — à certains instants à la limite du baryténor — donne au personnage une épaisseur appréciable. Autour de ce couple royal, une distribution encore une fois de haut luxe (citons la ravissante Camilla Tilling en Belinda bouleversée, David Daniels en Esprit presque trop lumineux, et surtout l’inusable et extraordinaire Felicity Palmer en magicienne enragée). Tout ce déploiement fera grincer les dents de certains puristes, mais impossible de résister à tant d’ivresse vocale, la chef-claveciniste parvenant au demeurant à canaliser avec art les débordements éventuels de ses chanteurs. Rien à dire sur The European Voices, à la couleur — et à la solidité — très british."

"Le chef-d’oeuvre de Purcell hérite d’un plateau de rêve. Les surprises sont pourtant associées aux noms les moins connus : Camilla Tilling, sensible et frémissante Belinda, tout à l’écoute de sa reine, et la Seconde Dame de Cécile de Boever, qui nous livre une saisissante évocation de la mort d’Actéon, parcourue par un sentiment d’urgence et d’angoisse, inouï. Servi par le timbre charnel du plus lyrique des contre-ténors, l’Esprit n’a rien d’une apparition diaphane et semble prendre réellement la forme de Mercure, alors que l’impeccable Paul Agnew campe un marin viril et truculent à souhait. Féroce et impérieuse Magicienne, Felicity Palmer signe un "Wayward sisters" d’anthologie, cependant que les sisters en question paraissent bien anodines (elles ne quittent d’ailleurs pas l’anonymat). Mais la plus grande déception vient de l’Enée fier et monolithique de Ian Bostridge, à peine effleuré par le doute et dont le désarroi n’est guère crédible. Si l’on cherche en vain l’amorce d’une tension dans son duo avec Didon, censé tourné à l’affiontement, il en est le seul responsable. Susan Graham n’est ni reine outragée ni martyre, elle n’est qu’humaine, sans cri ni pathos, désarmante de naturel, la plus belle aussi, la plus sensuelle des Didon, désormais indispensable, au même titre que Baker et Troyanos. Mais à l’instar du choeur final, étonnant de retenue, sinon de froideur, l’émotion qui affleure à la surface de ce récit épuré et à la trame allusive est par trop pudique pour nous étreindre vraiment. Des joliesses à foison (les danses, la scène champêtre...), mais point de tragique, d’ombres ni de vertiges existentiels, seule la noblesse, nue et désarmante, de Susan Graham, doux soleil d’hiver dans un ciel chargé, aux reflets insaisissables."

"Au sein d’une distribution “de luxe”, sont donc ici rassemblés le miel du chant baroque (même pour des rôles subalternes, tels David Daniels ou Paul Agnew) et deux jeunes chanteurs actuellement mis en valeur par le marché : Susan Graham et Ian Bostridge. Mais, heureusement, cet énième Dido and Aeneas discographié ne consiste pas en une lâche collection d’étoiles : une férule précise et impérieuse, celle d’Emmanuelle Haïm, a amené ces gosiers à s’entendre sur un projet pertinent, même si cette dernière n’a pas cru devoir se mêler aux choix musicologiques et interprétatifs radicaux dont, depuis plusieurs années, la partition est l’objet; une juste posture est ici de mise. Dans cet enregistrement, les trajectoires dramatiques sont limpides et profondes : le premier acte passe des prémonitions fatales à l’enjoué divertissement de cour ; le deuxième demeure celui des magies ; le troisième conduit de la gaieté à l’effectuation des prémonitions. Les courbes dramatiques sont ici bien pensées, jusqu’au choeur final, sorti du drame, sorte de commentaire-postlude, et pendant de l’ouverture-prélude. Bref, un cadre bien baroque. Par contre, les aphorismes musicaux qui constituent ce mini-opéra (trois actes en une petite heure, aucune section n’excède la poignée de minutes) n’ont, à l’évidence, pas inquiété Emmanuelle Haïm. Au contraire même, cette musicienne regarde cette question par l’autre extrémité la violente intensité des sentiments (même dans l’ultime explication, toujours sacrifiée, entre les deux héros, au III) et la juste caractérisation de chaque numéro deviennent la condition même de ces aphorismes. Un autre terrain passe au second plan (et c’est là un léger regret) la nette mise en valeur des langages internationaux — français et italien — que Purcell a sollicités. La prestation des solistes est si élevée et si homogène qu’il serait injuste de décerner des lauriers individuels. Bien sûr, les apports à la discographie sont nombreux : Susan Graham est une des plus prenantes Dido; Ian Bostridge fait d’Aeneas autre chose qu’un benêt ; la Belinda de Camilla Tilling n’est pas une soubrette. Et jusqu’à Felicity Palmer qui retourne à son profit l’état actuel de sa voix pour camper une saisissante Sorceress. Mobiles, le Concert d’Astrée et les European Voices sont également dignes d’éloges. Tant cet enregistrement tient décidément le haut du pavé pour une oeuvre abondamment servie au disque, il nous tarde de vérifier, à la scène, l’empathie d’Emmanuelle Haïm pour ce bijou purcellien."

"Le sacre d'une reine - Depuis une vingtaine d'années, Didon et Enée ne semble plus quitter les studios d'enregistrement, et aucune formation baroque n'y a quasiment échappé. Les problèmes philologiques posés par la partition, en terme de typologie vocale, de dynamique, d'articulation et de phrasé, mais aussi la quête d'authenticité ont décuplé l'imagination des chefs, malheureusement souvent pris en défaut par des distributions déséquilibrées. Aux deux extrémités de l'échelle stylistique, Janet Baker/Anthony Lewis et Catherine Bott/Christopher Hogwood raflaient pourtant la mise, tout en laissant le champ ouvert à d'autres aventures, dominées, à notre goût, par Jacobs et Niquet. Aujourd'hui, n'ayons pas peur des mots, la Didon d'Emmanuelle Haïm bouleverse le palmarès et supplante toutes ses consoeurs, sans exception. Chassés, les quelques pincements de nez de la version Hogwood (anglaise, certes, mais si sage en comparaison) ; égalée voire renouvelée, la déclamation de Janet Baket dans le sillage duquel s'inscrivaient d'autres diseuses marmoréennes, façon Jessye Norman ; splendidement caractérisées, les composantes de la mosaïque purcellienne, où Lully croise Cavalli et le "tune" populaire anglais ; chatoyante, la palette instrumentale qui, dès l'ouverture, invite ici à réentendre Purcell ; jubilatoires et justifiés les ornements, les reprises et les changements de tempos. Le maître mot de la distribution demeure équilibre. Les moindres rôles, excellement tenus (l'apparition furtive de Daniels dans l'Esprit), allient en permanence théâtre et chant. Chacun se glisse dans la peau du personnage sans trafiquer son timbre : écoutez combien la scène infernale, refuge expressionniste de tant de chefs, atteint son paroxysme lorsqu'on ne la caricature pas (même si le chaos final frise le "cluster" !). Comme dans son récent disque Haendel, Haïm concilie rage rythmique et pur sens du chant. Sa battue précise s'harmonise avec son lyrisme et son amour des sonorités rondes et ténues : écoutez les théorbes et le consort de violes, feux follets dans les scènes dansées, se drapant de pudeur en un tournemain ! Enfin, on a rarement, sinon jamais, ressenti dans Didon et Enée une telle clarté pour une vision aussi pessimiste. Dès les premières mesures de l'ouverture, le rythme pointé entame un balancement de pendule funèbre, s'enfonce plaintivement et inexorablement, dansant comme un couperet. Mais cette mort qui se démasque avant même d'emporter Didon ne grimace pas, elle est seigneuriale et pare chacun d'une noblesse fatale. C'est le doux baiser de la mort. Et lors du lamento final, c'est une voix déjà éteinte, s'élevant du tombeau, qui s'endormira définitivement, digne d'une Mort des amants baudelairienne. L'incarnation de Bostridge, avec quelques cavités barytonnantes, est captivante de bout en bout. En architecte inspirée, Haïm guide Susan Graham pas à pas, tout en la laissant faire. Jeune timbre de lumière, l'Américaine donne chair à une Didon de dimension inconnue jusque-là. Mots faits nuances, voix faite instrument sous le poli plaintif des archets, la Didon de Graham, à la déclamation ample et interiorisée, est détachée de toute espérance. Bouleversant."

"En habituée des distributions de "luxe", Emmanuelle Haïm, est parvenue à s'entourer pour ce disque enthousiasmant d'un "cast" quasiment sans égal. Susan Graham, en Didon, force l'admiration : son chant est celui d'une artiste rare qui jamais ne force le trait. Le souffle est contrôlé avec naturel, la ligne frémissante est toujours sensuelle et habitée ("Ah ! Belinda, I am press'd with torment , "Mine with storms..."), l'attention au texte permanente ("Thus on the fatal banks of Nile") et son timbre légèrement ambré donne à sa plainte ("When I am laid...") une tonalité évidemment bouleversante. A ses côtés, aristocratique et très en verve, Ian Bostridge (Enée) est très à son aise dans le rôle du prince partagé entre amour et devoir. La ferveur de Camilla Tilling (Belinda), l'allure de Cécile de Boever (deuxième Dame), le charme de Paul Agnew (le Marin), le timbre irréel de David Daniels (l'Esprit) et l'aplomb proprement inouï de Felicity Palmer (la Magicienne) confèrent à tous les personnages une aura inespérée. Le Concert d'Astrée, qui se classe désormais parmi les meilleurs ensembles jouant sur instruments d'époque, tire le maximum (et les plus beaux effets...) de cette partition qui est pourtant un miracle d'économie. Les options rythmiques (introduction martelée sur le "Oft she visits..." de la deuxième Dame) et le goût du détail (répétitions au clavecin à la fin de "Pursue thy conquest..." de Belinda) montre à quel point le travail sur l'instrumentation est précis, instruit et débordant d'imagination. Avec de tels atouts, et portée par la passion éclairée d'Emmanuelle Haïm, il était presque certain que cette nouvelle Didon serait une grande et belle réussite. En voici la confirmation."

"Ce ne sera pas une Dido de larmes. Ce sera une Dido de délices. Quand avons-nous entendu un plateau si fastueux servir l'unique "opéra" de Purcell si justement ? Susan Graham possède les couleurs, les notes, la jeunesse et la noblesse de la reine ; malgré un vibrato immuable, ses phrases ont l'humanité allusive que dicte l'écriture ; le piano subito du dernier "Remember me" s'énonce comme un axiome, ni tordu ni voulu, élémentaire. Bostridge tient son rôle antipathique avec une lucidité inhabituelle. Camilla Tilling a le charme sincère et la grâce des meilleures Belinda. Les cinquante secondes de Daniels comme les quarante d'Agnew (marin à la gouaille appuyée) sont un luxe d'autant plus vital que les emplois leur collent à la peau. Et Felicity Palmer fait des ravages en Magicienne. Humour ne rime pas avec dérision, voici la preuve : c'est bien de terreur, de Macbeth, de destinée qu'il est question, non de farce ou de cabaret. La Magicienne ne fait pas semblant : elle nuit. Emmanuelle Haïe saisit d'ailleurs à merveille l'ambivalence de la messe noire, et les violons rustiques du Concert d'Astrée la suivent dans cette voie avec une ardeur sans défaut. L'artifice de mise en scène (grim! gram boum !) façon vol de vampires dans les studios de la Hammer n'était donc pas indispensable. Heureuse, en revanche, l'orchestration "à vents" d'un texte dont ne nous sont parvenues que les cordes mais dont tout le monde ignore l'état originel. L'allusion à Lully n'a rien de fortuit ni, dans ce cas, de restrictif, non plus que les deux danses pour guitares ad libitum, astucieusement liées aux air et choeur dont elles procèdent. Malgré plusieurs ritardando arbitraires en fin de "numéro", qui brisent la tension du premier acte, l'ensemble file droit dans une nuance plutôt forte, sur un continuo capricieux, sans temps mort. Enfin, si nous manque un soupçon de mystère et de tragédie, le reste pleut à loisir. Nous n'aurons pas l'audace de préférer la nouvelle venue aux références britanniques, Anthony Lewis (avec Janet Baker) ou Christopher Hogwood (avec Kate Bott), mais l'inscrivons désormais en tête du catalogue français."

"On a appris récemment que c'est probablement à la cour, en 1684, que l'ouvrage, conçu comme un pendant du Vénus et Adonis de John Blow, a vu le jour et qu'il était agrémenté d'un prologue, de danses et d'"effets spéciaux ". La version qui nous en reste, sujette à nombre d'incertitudes musicologiques mais parfaite dans son elliptique sobriété, ne serait donc que le résultat des nombreux remaniements opérés au fil des reprises. Pour cet enregistrement Emmanuelle Haïm a conservé tout ce qui ce qui reste de l'hypothétique Didon et Enée originel, cherchant ailleurs le dépouillement, l'apparente innocence qui rendent l'ouvrage plus poignant encore. La conduite souple de cette exceptionnelle continuiste passée à la direction, la large respiration qu'elle imprime à ce drame fulgurant, dont les choeurs et les danses ne font qu'aviver les pics d'émotion, donnent à l'ensemble un naturel qu'on ne trouve, pour s'en tenir à de récentes interprétations "à l'an-cienne", ni chez William Christie ni chez René Jacobs, pourtant excellents à leur manière.

Les chanteurs, presque tous anglophones, épousent cette vision à la fois théâtrale et intime. Susan Graham est une Didon jeune, moins marmoréenne que Janet Baker (la grande référence), plus sensuelle que l'émouvante Véronique Gens (avec Christie II). Ian Bostridge fait un sort à chaque mot et à chaque note, mais donne une personnalité inaccoutumée à Enée, et Felicity Palmer sait être effrayante, sans céder aux habituels effets grand-guignolesques en Sorcière par qui le drame arrive."

"Le chef-d'oeuvre de Purcell bénéficie, et c'est loin d'être toujours le cas, d'un plateau vocal de luxe. Fleuron de cette distribution, la Didon de Susan Graham est, selon moi, ce que l'on a entendu de meilleur dans ce rôle. Le timbre est velouté mais sonore, la ligne de chant d'une beauté incomparable. La mezzo américaine épouse son personnage avec une justesse sans pareille : la majesté de la reine, la fragilité de la femme, blessée dans son amour mais digne jusque dans la mort. La Belinda de Camilla Tilling a le timbre léger et fruité que l'on attend, un chant plein de vivacité et de fraîcheur en dépit de quelques légers détimbrages ("Pursue thy conquest, Love"). L'Enchanteresse de Felicity Palmer déploie des graves puissants et des aigus haineux, mais ses moyens sont presque trop beaux pour le rôle, et elle n'a pas l'exquise perversité, la méchanceté gratuite d'un Dominique Visse dans la première version de William Christie. Ian Bostridge réussit à donner d'Enée une image un peu moins pleutre et négative que d'ordinaire. Quant aux rôles secondaires, aucun n'est sacrifié on a même droit à David Daniels pour les quelques mesures du rôle de L'Esprit...

Ernmanuelle Haïm offre une lecture extrêmement intéressante de l'opéra de Purcell. Elle fait le choix de la théâtralité, avec des tempi vifs, une tension dramatique qui ne se relâche pas un instant. Jouant avec les timbres instrumentaux, sa direction met en valeur des détails d'écriture insoupçonnés. Le Concert d'Astrée a encore des progrès à faire du côté des cordes, dont la sonorité est dans l'ensemble peu flatteuse, mais ce défaut est compensé, ici, par l'utilisation d'un ins-rumentarium élargi aux flûtes, hautbois, luth, guitare et clavecin, qui semblent multiplier à l'infini les facettes sonores de la partition.

Dans l'abondante discographie de Didon et Enée, cette version est incontestablement l'une des plus séduisantes, et seules les quelques réserves formulées au fil de l'article nous empêchent de lui attribuer la note maximale." 

"Brillant sujet, Emmanuelle Haïm a débuté sa carrière de musicienne en tant que claveciniste. Elle a forcé un jour la porte de la classe de William Christie au Conservatoire de Paris, puis a réussi à s'imposer par l'éloquence de sa virtuosité et le dynamisme qu'elle met dans tout ce qu'elle entreprend. Succédant à Christophe Rousset comme continuiste attitrée des Arts Florissants, elle poursuit cette carrière pendant quelques années, puis, toujours sur les traces de son prédécesseur, prend son autonomie et fonde son propre ensemble. De William Christie, elle a retenu la pureté du style, un certain goût de l'emphase, l'amour du théâtre, un faible pour la provocation par les contrastes, une vivacité surprenante, une énergie très communicative. A tout cela, elle ajoute un petit grain de folie qui lui est propre, qui dérange, qui agace ou qui charme, c'est selon, mais qui ne laisse pas indifférent.

Mettant assez intelligemment toutes les chances de son côté, elle aborde Didon et Enée de Purcell avec une équipe triée sur le volet : elle dirige ses propres musiciens, le Concert d'Astrée (pour la circonstance l'ensemble s'est considérablement élargi, mais sans rien perdre de sa virtuosité), elle s'adjoint les meilleurs solistes anglo-saxons du moment qui, bien sûr, pratiquent une diction impeccable dans leur langue maternelle. Elle leur insuffle à tous son énergique impulsion théâtrale, sa rythmique endiablée, s'attachant manifestement à surprendre, à faire autrement que tout ce qui a déjà été fait. Plus vite, plus dynamique, plus contrasté, plus théâtral, stylistiquement plus abouti, à la pointe de ce qu'on sait aujourd'hui de l'interprétation musicale du XVIIè siècle. Ah, ces coups de tonnerre à la fin du premier acte !

Le résultat est épatant et apporte un renouveau bienvenu dans la longue série des enregistrements de cette oeuvre extrêmement populaire, mais pas toujours bien servie. C'est que la partition n'est pas si facile qu'il y paraît : mêlant, comme dans le meilleur Shakespeare, la tragédie la plus pure aux scènes de genre, elle requiert une grande diversité d'intentions qui nuisent souvent à l'unité musicale et à la cohérence du propos dramatique. Emmanuelle Haïm résout tout cela par une grande rigueur et une grande précision dans la direction, imposant un style, mais laissant aux chanteurs tout le loisir de créer eux-mêmes l'émotion par le texte et par la voix.

Ainsi, Susan Graham campe une Didon absolument souveraine, sublime dans son destin tragique, et son partenaire Ian Bostridge, Enée plus viril qu'à l'habitude, inquiet et vraiment émouvant, assume la noblesse d'un rôle qui lui convient vocalement très bien. La Belinda de Camilla Tilling, tout en grâce et légèreté, apporte une note plus humaine à ces royaux transports, tandis qu'on retrouve, dans les petits rôles, d'autres excellents chanteurs : Paul Agnew force, pour une fois, sa réserve habituelle pour jouer un marin un peu rustre, plus vrai que nature ; Felicity Palmer donne au personnage de la sorcière une sensualité troublante, bien au-delà de la caricature qu'on entend trop souvent, et David Daniels incarne un Esprit très crédible, prophétique à souhait. Le choeur, un peu en retrait face à de telles personnalités, remplit honnêtement son rôle de commentateur des passions."

"L’interprétation de Didon & Enée pose d’innombrables problèmes d’équilibre entre les solistes et l’ensemble orchestral. À la tête du Concert d’Astrée et des European Voices, Emmanuelle Haïm a résolu cette gageure grâce à un subtil mélange de liberté et de drame. Imposant une vision poétique et précise, refusant d’entrer dans une rigueur ascétique, elle laisse respirer chaque rôle. Les voix souvent imposantes entrent dans l’intimité, le foisonnement des rythmes et la mobilité de l’action. Susan Graham, Ian Bostridge, Camilla Tilling, Felicity Palmer, Paul Agnew, David Daniels et Cécile de Boever traduisent en effet avec enthousiasme et fraîcheur la flamme irrésistible de l’opéra. Une nouvelle et grande relecture baroque."

"Impressionnante distribution que celle de cette nouvelle version du Didon et Enée de Purcell... qui tient merveilleusement ses promesses ! Pour ce très bel opéra, simple et dépouillé, rondement mené avec l'art du miniaturiste le plus lumineux, où se tissent tragique amour et grotesques maléfices, Emmanuelle Haïm saisit la vivacité de l'action et l'émotion intense des moments cruciaux qu'elle aime mettre en valeur. La chaleur, le velours et le vibrant éclat de la voix de Susan Graham éclairent le touchant personnage de Didon qui se pâme pour le bel et bien inconscient Enée (comment peut-il l'aimer et la quitter en ne comprenant pas qu'elle en mourra ?), ce que l'on imagine sans difficulté quand derrière lui se cache le délicat et sensuel Ian Bostridge ! La duplicité de l'intrigant génie qu'envoient les sorcières pour contrarier la passion des amants est une merveille de finesse et d'humour grâce à David Daniels et à Felicity Palmer ! Quant à la jeune alliée de Didon, Belinda, elle incarne la pureté et la transparence à travers Camilla Tilling. Sachant qu'il existe de très nombreuses versions de Didon et Enée, la première ayant été conçue pour une représentation à la Cour en 1683, la seconde étant une version pour l'école de jeunes filles de Chelsea en 1689, et celle destinée à la scène professionnelle n'apparaissant que vers 1700 découpée et enrichie de "divertissements musicaux", Emmanuelle Haïm a choisi la dernière, y conservant les additions pour pensionnat de jeunes filles. Elle privilégie toutefois l'expression vivante des sentiments plus que l'artifice et, oui oui oui, Les lamentations de Didon que nous attendons toutes et tous, nous laissent pantelants ! Merveilleuse Susan Graham, soutenue par un Concert d'Astrée d'une redoutable précision ! "

 

 

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