LES BORÉADES

COMPOSITEUR

Jean-Philippe RAMEAU
LIBRETTISTE

Louis de Cahusac
 
ORCHESTRE

Orchestre et Choeur des Arts Florissants
DIRECTION
William Christie
MISE EN SCENE
Robert Carsen
DÉCORS ET COSTUMES
Michael Levine
LUMIERES
Robert Carsen, Peter van Praet
CHORÉGRAPHIE
Edouard Lock

Alphise
Barbara Bonney

Sémire
Anna Maria Panzarella

Abaris
Paul Agnew

Calisis
Toby Spence

Borée
Laurent Naouri

Borilée
Stéphane Degout

Adamas, Apollon
Nicolas Rivenq

Une Nymphe
Hanna Bayodi

Un Ministre
Shadi Tordey

L'Amour
Théo Joulia-Demory

DATE D'ENREGISTREMENT
mars/avril 2003
LIEU D'ENREGISTREMENT
Opéra Garnier - Paris

EDITEUR
Opus Arte
DISTRIBUTION
Codaex
DATE DE PRODUCTION
2 juin 2004
NOMBRE DE DISQUES
2
CATEGORIE
16 / 9 anamorphique
SON
PCM Stéréo - Dolby Digital 5.1
DISPONIBILITE
Toutes zones

 Critique de cet enregistrement dans :

"William Christie et les Canadiens Robert Carsen, Edouard Lock (directeur artistique de la compagnie de danse La La La Human Steps) et Michael Levine, pour les décors et costumes : voici le quatuor chargé de défendre le dernier chef-d'oeuvre de Rameau au Palais Garnier en mars et avril 2003. Le terme galvaudé de chef-d'œuvre est évidemment en situation s'agissant du génial compositeur français, qui, une fois de plus, après Platée, met un coup de pied dans la fourmilière des conventions et d'une société mise sous la coupe réglée de la royauté. Rameau n'en vit jamais la création, création qui n'eut d'ailleurs lieu qu'en 1974 (en version de concert) à Londres sous la direction de John Eliot Gardiner. La partition, elle, a été éditée en 1982 par Alain Villain des éditions Stil. Comme le souligne Reiner Moritz dans son bref texte de présentation, on suppose que l'histoire d'une reine cherchant à choisir librement son époux et des textes du genre "c'est la liberté qu'il faut que l'on aime" ne plaisaient pas tant en hauts lieux !

Parmi les créateurs de ce spectacle, le duo Carsen-Levine est évidemment garant d'un spectacle esthétique. Le duo ne fait pas mouche à tous les coups, puisque cet esthétisme peut aller d'un bouillonnement imaginatif fécond à la rigidification totale d'un univers. Un esthétisme devenant esthétisant, c'est bien évidemment l'écueil qui guette ce genre de spectacle. La représentation des Boréades est à mon sens réussie, et sa transcription à l'écran est une merveille. Le spectacle fonctionne sur une dichotomie basique: le clan des Boréens en noir semant l'aridité et armé de parapluies, Abaris et les Apolloniens en blanc, s'ébattant dans les fleurs et manipulant les flèches de l'amour. Cela paraît simpliste et attendu, mais nous vaut un spectacle logique, lisible et fort beau, de plus magnifiquement éclairé. Sur ce canevas se greffent de nombreuses danses, plus discutables, elles. Il est courant de voir des ballets des opéras baroques "contemporanéïsés". Cette actualisation peut se faire plus ou moins subtilement, plus ou moins humoristiquement ou élégamment. Je ne dirais pas que ces trois qualificatifs s'appliquent forcément au travail gymnique d'Edouard Lock que je désignerais par les qualificatifs de "schématique", "conceptuel" et "glacé" (cf. les Gavottes du 1er acte). En avançant dans l'œuvre les choses s'assouplissent heureusement un peu.

Musicalement, l'ensemble est de haut niveau, même si je ne ressens pas le frisson que me procure le Platée de Minkowski : je trouve la direction de William Christie certes très élégante mais un peu trop polie, manquant de cette énergie vitale que sait dispenser Minkowski, notamment dans les danses. Paul Agnew, transcendant en Albaris, domine une distribution de haut vol, où Borée et ses fils, notamment, apparaissent veules à souhait. Reste Barbara Bonney: choix d'une reine noble, mais assez inerte vocalement. J'aurais personnellement opté pour une Alphise plus jeune et plus aguerrie au langage de Rameau.

La mise en forme du DVD est globalement remarquable: l'image (16/9e) est d'un piqué exceptionnel, les saccades observées sur certains équipements dans des parutions récentes de BBC Opus Arte, se limitent principalement à un effet étrange lors d'un travelling latéral sur le parterre de fleurs au début de l'acte 1. Le son est excellent, tant en stéréo qu'en multicanal, quant à la mise en forme, la musique débute de manière un peu abrupte sur le second DVD. Par contre, un éclairant documentaire de 57 minutes nous permet, à travers des entrevues de mieux appréhender la production."

"Saurons-nous jamais pourquoi l'ultime chef-d'oeuvre de Rameau, achevé en 1763, dut attendre plus de deux siècles pour être enfin créé à l'Opéra de Paris? Parcouru d'un souffle libertaire, le livret a pu paraître trop dangereux : une reine qui abdique par amour et un héros qui ose interpeller les puissants en ces termes: "Vous voulez être craints, pouvez-vous être aimés?", il y a de quoi effaroucher plus d'un monarque absolu ! La Pompadour a peut-être aussi voulu imposer son nouvel amant, Jean-Benjamin de La Borde, dont l'opéra "Ismène et Isménias" éclipsa les Boréades dont les répétitions avaient pourtant commencé.

Captée au Palais Garnier en avril 2003, la production de Robert Carsen avait connu un accueil mitigé. Son manichéisme a surtout été épinglé : tout oppose la cour des Princes boréens engoncée et corsetée de noir sous un éclairage blafard, incarnation de l'austérité et de la stricte observance des lois (aux antipodes de l'hédonisme légendaire des Hyperboréens...) aux disciples d'Apollon qui entourent Abarts, insouciants libertins légèrement vêtus de blanc sous la chaude lumière de leur dieu. Si le parti pris est discutable, le travail du Canadien est remarquablement cohérent, esthétique, et sa direction d'acteurs extrêmement efficace. Quelques tableaux sont particulièrement réussis comme la scène d'ouverture du cinquième acte où Borée surgit tel un "diabolus in musica" (excellent Laurent Naouri) au milieu des Vents rebelles à ses ordres et figurés par un tapis frémissant de parapluies noirs. Rien ne choque dans une chorégraphie à la mode et pour cela sans doute fort controversée, mais parfaitement intégrée. D'une équipe (choeur et solistes) proche de la perfection, se détachent l'Abaris tendre et bouleversant de Paul Agnew, ses très séduisants et ambigus rivaux (Stéphane Degout et Toby Spence). Alphise excède ses moyens, mais Barbara Bonney en négocie habilement les difficultés et sait émouvoir. Moins alerte et électrisante que celle de Gardiner (Erato), la direction de Christie ménage savamment tensions et détentes et souligne mieux que personne l'invention profuse de Rameau. En "bonus", des interviews promotionnelles, calibrées pour un public profane."

"Commandé par l'Académie Royale de Musique, achevé en 1763, Les Boréades est une tragédie en cinq actes, dont le livret est attribué à Louis de Cahusac. L'œuvre, en répétition au moment de la mort du compo-siteur, l'année suivante, fut finalement remplacée par un opéra de Benjamin de Laborde. On imagine qu'il était malvenu de présenter devant Louis XV un ouvrage au livret parsemé d'allusions à la franc-maçonnerie et d'idées prérévolutionnaires - comme cette reine qui refuse le mariage forcé et souhaite choisir librement son conjoint. C'est John Eliot Gardiner qui, suite à la redécouverte du manuscrit tombé dans l'oubli, dirige la toute première présentation en concert, à Londres en 1974, puis la première réalisation scénique, en 1982 au Festival d'Aix-en-Provence. La version présentée ici est celle donnée à l'opéra de Paris, en 2003.

Par tradition, Alphise doit épouser un Boréade. Parmi ces descendants de Borée, le Vent du Nord, Calisis et Borilée sont en lice et pressent la reine de choisir. Elle avoue à sa confidente Sémire son amour pour Abaris. De son côté, celui-ci se meurt d'amour pour Alphise ; il se confie au grand prêtre Adamas qui connaît la nature divine du jeune homme mais doit se taire. Les deux soupirants finissent par s'avouer leur amour mutuel et Cupidon apparaît, remettant à Alphise une flèche enchantée qui doit conju-rer tous les malheurs. Alors qu'elle s'apprête à abdiquer pour pouvoir aimer Abaris, une tempête invoquée par les Boréades se déchaîne, au cours de laquelle Alphise est enlevée. D'abord accablé, Abaris part à la recherche de la prisonnière en calmant les vents furieux grâce à la flèche de Cupidon. Apollon apparaît enfin, révélant qu'Abaris est le fils qu'il eût avec une nymphe du sang de Borée. Rien ne s'oppose plus à un heureux dénouement.

Pas de déception majeure dans la distribution, sauf peut-être en ce qui concerne la diction. Barbara Bonney (Alphise) soigne ses vocalises, Stéphane Degout livre des graves bien amenés, Toby Spence (Calisis) est irréprochable ainsi que Jaël Azzaretti (une nymphe) et Nicolas Rivenq (Adamas / Apollon). La vedette du spectacle est incontestablement Paul Agnew (Abaris), ténor nuancé, aux aigus clairs et délicats, et qui colle au style déclamatoire de Rameau, sans se laisser entraîner vers un bel canto mal soutenu, à l'instar de sa collègue soprano.

Sans beaucoup d'accessoires (des chaises, des parapluies... ) mais avec des effets spéciaux ingénieux, Robert Carsen met en scène des entités abstraites ou divines liées au cycle des saisons. Champs de fleurs, neige ou brume envahissent tout le plateau, fascinant le spectateur par leur beauté plastique. Après le très beau générique qui accompagne l'ouverture, dommage qu'un travail filmique déplorable, notamment d'éclairage (passages trop sombre, lumière jaunâtre venant des projecteurs des coulisses, etc.), vienne donner à l'ensemble un côté amateur... Sans être perfectionniste, cela gâche notre plaisir et ne rend pas justice au spectacle que l'on a pu voir à sa création (en plus d'un problème de sous-titres incomplets : heureusement que le texte intégral est disponible en accompagnement !) Saluons enfin l'élégant William Christie qui, à la tête des Arts Florissants, rend accessible et simple une musique complexe, et le chorégraphe Edouard Lock. Grâce à lui et à la compagnie La La La Human Steps, c'est paradoxalement les passages de ballets, d'habitude une des plaies de ce genre d'ouvrage pour qui n'est pas sensible à la danse, qui éveillent notre curiosité. Exprimant la violence des sentiments sous un vernis de Cour, les danseurs aux gestes vifs et précis, usant de leurs bras peut-être plus que de leurs jambes, sauvent le spectacle d'un ennui vers lequel il ne cesse de tendre, de façon assez inexplicable. Qu'ils soient ici chaudement remerciés."

  "On aura lu tout et son contraire sur ces Boréades très controversées entrées au Palais Garnier en 2003. Le produit vidéo, magnifique, remet quelques pendules à l'heure, montrant d'abord que Robert Carsen, créateur d'images scéniques magiques (le parterre fleuri initial, les virevoltes des feuilles d'automne...qui perdent hélas au format télévisuel une part de leur splendeur esthétique) sait aussi animer ses acteurs, ce que sur une scène très - trop? - ouverte on distinguait moins bien. Et son traite-ment de l'action, pas si manichéiste que cela, en opposant visuellement l'univers boréen noir, glacé, rétrograde et les vertus politiques d'un monde apollinien tout empreint de lumière fonctionne parfaitement.

La chorégraphie, seul vrai travers très discutable du spectacle, s'efface quelque peu, et c'est tant mieux. Distribution excellente de style comme de présence, dominée par Paul Agnew, parangon d'élégance vocale, et les trois personnages noirs (Toby Spence, Stéphane Degout, Laurent Naouri), tous formidables de personnalité exploitée. Magnifique Nicolas Rivenq aussi. Seule Barbara Bonney, visage plus marqué, chant parfois moins aisé, grossit parfois le trait. Quant à William Christie, jubilant, il communique à l'ensemble une vitalité impérieuse, mais pas cet éblouissement délicat qu'on garde à l'écoute de Gardiner." 

"A l’occasion de l’entrée de cet ultime opéra ramiste au répertoire de l’Opéra national de Paris, le rédacteur de ces lignes avait assisté à une étrange représentation (une importante panne électrique avait manifestement perturbé les chanteurs) et avait réservé son jugement sur la part musicale, que le présent DVD, capté lors d’ultérieures représentations, permet enfin d’évaluer. Et fort positivement. Car William Christie tient solidement l’ouvrage du début jusqu’à la fin : l’orchestre est efficace (notamment les bois) et le choeur toujours sonnant, quoique sa captation soit çà et là trop proche. La clef de voûte de la distribution est Paul Agnew (Abaris), dont le chant allie élégance et fermeté et dont la crédibilité scénique fait merveille. Barbara Bonney (Alphise) alterne moments convaincants et passages plus difficiles où le rôle, trop dramatique pour elle, la pousse à grossir son émission vocale et à perdre en précision et en qualité de timbre. Signalons également les hauts mérites du trio des rôles «maléfiques», captivants tant leurs multiples facettes les empêchent d’être uniformément noirs : Toby Spence (Calisis), pourtant plus ténor de caractère que haute-contre, ainsi que Stéphane Degout (Borilée) et Laurent Naouri (Borée), chacun d’eux marquant profondément son per sonnage grâce à une projection vocale ferme mais contenue. Et redisons combien Nicolas Rivenq (Adamas, puis Apollon) campe une idéale figure de générosité solaire qui demeure, longtemps après, inscrite dans la mémoire du spectateur. Quant à la production, saluons encore l’intelligence avec laquelle Robert Carsen a su présenter la fréquente alternance entre moments noirs (le monde boréal, politiquement et socialement oppressant) et moments solaires (l’espace apollinien de la liberté), sans manichéisme. Après l’inoubliable réussite de Jean-Louis Martinoty lors de la création scénique aixoise de l’ouvrage en 1983, en voici une seconde production marquante, avec ses costumes et ses éclairages toujours en résonance avec le travail scénique."

"La malédiction des Boréades serait-elle enfin conjurée ? Répété à l’Académie royale de musique mais déprogrammé pour des raisons obscures à la mort du compositeur en 1764 (livret trop empreint des idées des Philosophes, musique trop difficile à exécuter ?), exhumé en concert dans les années 1960 et créé sur scène au Festival d’Aix-en-Provence en 1982 au terme d’une homérique bataille juridique, le dernier chef-d’oeuvre de Rameau a attendu 2003 pour être représenté à l’opéra de Paris. Après Jean-Louis Martinoty (à Aix) et Karl Ernst Hermann (au Festival de Salzbourg en 1999), c’est Robert Carsen qui s’est attaqué à cette histoire d’amour empêché par la loi, mettant en scène une princesse perse face à la dynastie des Vents du Nord. Pétales de fleurs, feuilles mortes, tempêtes de neige et pluies battantes rythment cette intrigue à la morale hardie (« Le bien suprême, c’est la liberté ! » chante-t-on au deuxième acte...) et donnent un contrepoint convaincant à la splendeur d’une musique qui offre à la tragédie lyrique son plus beau chant du cygne.

Plus sage que John Eliot Gardiner à Aix (Erato), William Christie dirige une impeccable troupe de comédiens-chanteurs de laquelle se détache le très émouvant Paul Agnew. La chorégraphie d’Edouard Locke, qui passe le vocabulaire baroque au filtre de la modern dance, a fait grincer quelques dents. Elle s’inscrit pourtant bien dans ce spectacle à la fois épuré et efflorescent, fort correctement filmé."

"De cette production, Gaétan Naulleau, dans nos colonnes, n avait guère apprécié la mise en scène (pour mn part, dans Les Echos, je n’avais pas trouvé antipathique cette balade entre les feuilles mortes et chantons sous la pluie). Un an plus tard, alors qu’on a vu, entre-temps, le nouveau spectacle lyonnais, théâtralement insignifiant, elle passe magnifiquement l’écran (superbe image et son ad hoc), gommant en partie ce que la mise en scène de Carsen pouvait avoir de manichéen pour en retenir l’élégance et la fraîcheur, atténuant, aussi, les moments les plus hystériques d’une chorégraphie qui révèle mieux ses liens avec le classicisme tout en ne dissimulant pas un certain effet de mode. Le dynamisme des Arts Flo et de leur chef, les atouts indiscutables de la distribution masculine, dans son ensemble excellente, et, à condition de lui pardonner une articulation qui ne rend pas justice à la prosodie et une bonne volonté constante pour assimiler un style qui ne lui est en rien naturel, le charme de Barbara Bonney font qu’on ne s'ennuie guère en si agréable compagnie et que Rameau sort vainqueur de l’aventure. Bonus (interviews) attendus, parfois intéressants."

Les Boréades, filmé au Palais Garnier en avril 2003, permet de retrouver la production signée Robert Carsen, véritable tragédie en noir et blanc, avec la participation de la compagnie chorégraphique canadienne La La La Human Step d’Édouard Lock. Étonnant mélange entre orthodoxie musicale pour l’orchestre de Christie, chanteurs pas toujours compréhensibles et mise en scène un peu manichéenne mais assez stimulante et chorégraphie véritablement novatrice, ces Boréades sont un attachant spectacle dont on ne peut que saluer le passage à la postérité sur ce support. L’ultime opéra de Jean-Philippe Rameau ne fut jamais représenté de son vivant et sa création officielle remonte à 1964. Le mystère planera éternellement sur les circonstances de la création ou plutôt de la « non-création » des Boréades dont les répétitions furent interrompues en 1763, non par la mort du compositeur mais plutôt par une cabale ou la censure, le livret étant pour l’époque jugé subversif, car glorifiant la liberté. Il fallut attendre pour sa création le XXe siècle quand, en 1964, l’O. R. T. F. les donna en version de concert avant que le chef britannique John Eliot Gardiner et le metteur en scène français Jean-Louis Martinoty n’en signe une célèbre première production scénique au Festival d’Aix-en-Provence en 1982. Depuis, on en a réalisé plusieurs productions scéniques, notamment à Birmingham en 1983 et à Salzburg en 1999. L’exploitation de cet opéra « posthume » a donné lieu à de violentes polémiques après que la Bibliothèque Nationale en avait confié les droits à un éditeur privé indépendant. Le lecteur désireux de se pencher sur tous les avatars de cette partition pourra se rapporter au numéro spécial (n° 203) que lui a consacré l’excellente revue L’Avant-Scène Opéra. L’œuvre rentrait pour ainsi dire au bercail en 2003 puisque l’actuel Opéra de Paris est la continuité historique de l’Académie royale de Musique fondée par Louis XIV.

Tragédie-lyrique en cinq actes, Les Boréades méritent-elles leur appellation avec leur livret plutôt optimiste issu de la mythologie gréco-romaine et son « happy end », magnifique duo d’amour entre la jeune reine Alphise promise par tradition à un descendant du Dieu Borée mais lui préférant - qui l’en blâmerait- un fils d’Apollon ? Le livret, attribué à Louis de Cahusac, est au niveau de qualité de la grande tragédie française et William Christie s’est efforcé de le rendre audible. Dans une interview au Figaro du 28 mars 2003 il avouait avoir lancé à ses chanteurs le défi d’être compréhensibles jusqu’au dernier rang du théâtre. Défi partiellement relevé car, même au premier rang, la moitié des solistes ne l’étaient pas. La prise de son du DVD améliore cet inconvénient scénique. On se demande pourquoi avoir choisi l’excellent soprano américain Barbara Bonney dont la spécialité est ailleurs que dans le chant « ramiste » qu’elle ne déclame pas comme il se doit (ce qui avait été constaté à Salzburg en 1999) et dont l’absence de présence scénique prive de relief le rôle de la reine Alphise. En revanche, le Français Nicolas Rivenq, rompu à ce chant déclamatoire, est un magnifique et parfaitement intelligible Apollon. Au contraire, les deux prétendants " boréens " Toby Spence et Stéphane Degout justifient entièrement la présence du sur titrage. Paul Agnew, ténor britannique souvent sollicité par William Christie, est partiellement compréhensible mais pas toujours assez engagé vocalement dans son rôle d’Abaris, le prétendant apollinien. L’énorme réussite de ces Boréades repose sur le travail des Arts Florissants, chœur et orchestre et de leur chef William Christie. La partition contient des beautés avec lesquelles aucun autre opéra de cette époque et même de Rameau ne peut rivaliser. Christie obtient le meilleur de tous ses instrumentistes et choristes mais surtout une parfaite cohérence de l’ensemble. Dans la même interview, le chef déclarait, en matière de mise en scène, préférer le modernisme à la ringardise. Robert Carsen, metteur en scène canadien aux débuts fracassants dans le théâtre lyrique vivait en 2003 largement sur ses acquis et bon nombre de tics issus de très bonnes idées lui servent de routine. Puisque c’est la première fois qu’il abordait ce domaine de la musique française du XVIIIe avec l’idée de rendre compte de la modernité de composition de Rameau, et ceci avec l’aval du maître d’œuvre musical, on ne peut qu’être indulgent. Force est de reconnaître qu’une présentation aussi manichéenne de l’histoire, les austères boréens en noir, les solaires apolliniens en blanc, peut être réductrice surtout quand tant de laisser aller vestimentaire règne dans ce dernier camp. Cependant quelques belles images, le travail sur le contraste entre les saisons, une direction d’acteurs soignée et intelligente, tendent à donner raison à Christie et au diable la ringardise ! Si modernité il y a, elle est beaucoup plus imputable à la présence de la compagnie canadienne La La La Human Steps d’Edouard Lock, dont la chorégraphie extrêmement nerveuse, décomposée et non exempte d’un certain maniérisme, sied assez bien aux intermèdes dansés, bien que certains choix esthétiques vestimentaires ne soient pas toujours très heureux. Avec tous ces contrastes on aura compris que ces Boréades ne laissent pas indifférents et reste un des spectacles lyriques plus stimulants que celui réalisé par Laurent Pelly pour l’Opéra de Lyon la saison suivante."

"L'oeuvre est présentée dans une mise en scène moderne (dans un esprit "Rameau chez Matrix" avec la dominante verte en moins) ; on a là l'exemple d'un enregistrement qu'on aurait aimé pouvoir acheter uniquement en CD (avec la liberté de choisir les morceaux préférés sans avoir à en passer par l'écran de télévision, avec la liberté, également, de faire l'impasse sur le spectacle proposé, car, si les interprétations instrumentale et vocale sont un vrai plaisir, on n'en dira pas autant de la mise en scène et des parties chorégraphiées) ; s'il y a bien un livret dans le boîtier, les morceaux ne sont pas numérotés, impossible, donc, de s'affranchir de l'écran de télévision ; côté "suppléments", il y a un documentaire de 57'20 qui, au fond, ne dit pas grand chose (beaucoup d'extraits du spectacle, on y paraphrase l'oeuvre en s'extasiant régulièrement sur sa qualité intrinsèque ; le chorégraphe, tout pénétré de son propre génie, nous explique que les mouvements de sémaphores de ses danseurs sont une sacrée trouvaille ; on nous fait l'article, quoi !) ; on ne voit pas l'orchestre une seule seconde ; pour notre part, on aurait aimé savoir comment un tel ouvrage se travaillait (images de répétition, commentaires "techniques"...), une petite présentation de Rameau et de son oeuvre ne nous aurait pas déplu non plus, et, tant qu'à faire, pourquoi ne pas nous parler des Arts Florissants ?"

 

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