LE BOURGEOIS GENTILHOMME

COMPOSITEUR

Jean-Baptiste LULLY
LIBRETTISTE

Molière
 
ORCHESTRE
Le Poème Harmonique
CHOEUR

DIRECTION
Vincent Dumestre
MISE EN SCÈNE
Benjamin Lazar
CHORÉGRAPHIE
Cécile Roussat
SCÉNOGRAPHIE
Adeline Caron
COSTUMES
Alain Blanchot
LUMIÈRES
Christophe Naillet

Le Muphti, le Vieux bourgeois babillard, l'Elève
Arnaud Marzorati

La Musicienne, la Femme du Bel-Air, l'Italienne
Claire Lefilliâtre

Le Premier musicien, la Vieille bourgeoise babillarde, un Espagnol, un Poitevin
François-Nicolas Geslot

Un Gascon, un Poitevin, un Chanteur
Serge Goubioud

Un Espagnol, un Gascon, un Chanteur
Lisandro Nesis

Un Espagnol, l'Homme du Bel-Air, un Chanteur
Bernard Arrieta

L'Italien, le Suisse
Arnaud Richard

Comédiens
Olivier Martin (M. Jourdain), Nicolas Vial (Mme Jourdain), Louise Moaty (Lucile), Benjamin Lazar ( Cléonte, le Maître de philosophie), Anne-Guersande Ledoux (Dorimène), Lorenzo Charoy (Dorante, le Maître d’armes), Alexandra Rübner (Nicole, le Maître de musique), Jean-Denis Monory (Covielle, le Maître tailleur), Julien Lubek (le Maître à danser)

Danseurs
Caroline Ducrest, Julien Lubek, Cécile Roussat, Flora Sans, Gudrun Skamletz, Akiko Veaux

DATE D'ENREGISTREMENT
novembre 2004
LIEU D'ENREGISTREMENT
Théâtre Trianon - Paris

EDITEUR
Alpha Productions
DISTRIBUTION
Abeille Musique
DATE DE PRODUCTION
30 septembre 2005
NOMBRE DE DISQUES
2 (1 : Le Bourgeois gentilhomme / 2 : Les enfants de Lully et Molière - documentaire de Martin Fraudreau)
FORMAT
Pal 16 / 9 - Son Dolby Digital 5.1
SOUS-TITRES EN FRANCAIS
oui

Primé par l'Académie Charles Cros 2005 en catégorie "Musique baroque"

 

 Critique de cet enregistrement dans :

"Créé à Chambord le 14 octobre 1670, avec les deux Baptistes eux-mêmes incarnant Monsieur Jourdain et le Grand Muphti, le Bourgeois Gentilhomme a été bien malmené depuis le Grand Siècle. L’œuvre a fréquemment été représentée au théâtre amputée de ses parties musicales, plus récemment enregistrée au disque par Gustav Leonhardt ou encore Hugo Reyne. Mais nul n’avait encore eu l’audace de ressusciter la subtile alchimie originelle du tandem Molière-Lully. Combinant des éléments de la commedia dell’arte et une sublime partition - dont on ne retient trop souvent que la « Marche des Turcs » - le Bourgeois Gentilhomme est en effet l’un des fleurons de la comédie-ballet, chant du cygne d’un genre qui ne survivra pas à la mort de Molière.

Et c’est avec des yeux d’enfant émerveillés, les yeux d’un Monsieur Jourdain accueillant le Grand Turc enturbanné, que nous abordons ce dialogue intime entre théâtre et musique. Plus de 300 bougies illuminent une sorte d’écrin où le décor représente de grand panneaux blancs et ors aux motifs baroques, oscillant entre une grille ou une boiserie. La lumière chaude et chancelante joue sur les ombres, accentue les plis des costumes, enveloppe la scène de son manteau pastel.

Vous vouliez de « l’authentique » ? Vincent Dumestre n’a pas lésiné sur les moyens : prononciation restituée, orchestre baroque, danse baroque, décors et costumes baroques. Passée la surprise de la diction chantante, un rien québécoise et diablement amusante, on se surprend à redécouvrir chaque scène, des petits maîtres à l’incroyable cérémonie turque : la meilleure preuve de la réussite de ce Bourgeois, c’est que l’on rit, d’un rire honnête et un peu gras, assis devant son téléviseur à contempler la robe de chambre de monsieur Jourdain ou ses exploits de bretteur…

Olivier Martin campe un Monsieur Jourdain touchant, poursuivi par Nicolas Vial en insupportable Madame Jourdain. Si ce bourgeois est plus vulnérable que ridicule, c’est bien grâce sa prestation alternant bouffonnerie et candeur. Le jeu précieux (prononcez « prrréci-eussss ») des acteurs retient d’emblée l’attention : Benjamin Lazar a particulièrement soigné la gestuelle baroque où chaque mouvement est porteur de sens, et les acteurs, engoncés dans leurs chatoyants atours, font sans cesse face à l’auditoire, même lorsqu’ils se parlent entre eux. Les intermèdes musicaux sont excellemment interprétés, et l’ingénieur du son a fidèlement rendu le timbre grainé des cordes aussi bien que le continuo. Chez les solistes, on reprochera seulement une tendance au sur-ornement de la ligne de chant (l’excellente Claire Lefilliâtre s’en donne un peu trop à cœur joie) et l’on déplorera que François-Nicolas Geslot chante tant en voix de fausset, se rapprochant plus du contre-ténor angloys brumeux que du noble haute-contre de nos charmants bocages. Le Ballet des Nations qui conclut la pièce est un vrai régal : on louera sans réserve les alertes chorégraphies de Cécile Roussat, qui a su être originale sans excès, créative sans anachronismes.

Enfin, la caméra de Martin Flandreau est un rien trop proche des acteurs, multipliant les gros plans en champ et contre-champ. Il aurait été plus agréable de bénéficier de davantage de vues d’ensemble, surtout lors des ballets. Son savoureux documentaire sur les répétitions à l’Abbaye de Royaumont est extrêmement dense, puisque l’on suit les artistes pas à pas dans leurs expérimentations : en particulier, une scène irrésistible montre les chanteurs à quatre pattes en train de préparer leurs déplacements scéniques à l’aide de petits soldats en plastique, qui n’arrivent d’ailleurs pas à tenir debout sur le plancher.

Vous l’aurez donc compris, ce Bourgeois gentilhomme, fruit d’un travail d’équipe sans faille, constitue une petite merveille raffinée, drôle, émouvante, exotique (n’en jetez plus la cour est pleine !), que l’on retrouve enfin dans son intégrale splendeur. Et l’on attend avec impatience la prochaine tournée de tous nos joyeux baladins en mars prochain à Paris."

"Les miracles, soi-disant, n’ont lieu qu’une fois. Mais depuis que les moyens de reproduction sonore et visuelle existent, l’adage a pris un coup dans l’aile. Après sa création au Festival d’Utrecht, en août 2004, Philippe Ramin ne cachait pas le plaisir que lui avait procuré ce Bourgeois gentilhomme. Heureusement, il a pu être filmé, et remarquablement, par Martin Fraudreau. Ceux qui ont eu la chance de le voir à la scène en ont retrouvé, sur l’écran large, la magie : la douceur de ces éclairages aux chandelles qui sculptent si joliment les visages maquillés au blanc de céruse (et Fraudreau sait en capter les plus fines expressions), la vigueur du jeu frontal des comédiens, qui apostrophe chaque spectateur et en fait le plus consentant des complices, la saveur des mots et des accents du vieux français — loin d’empâter les phrases, il leur donne de l’élan et de la cou­leur. Vu par Benjamin Lazar, qui, en tant qu’acteur, se paie le luxe d’être aussi époustouflant en Maître de philosophie qu’en jeune premier (Cléonte), le Bourgeois s’échappe des livres de classe et des théâtres subventionnés, contourne l’obstacle encombrant et peu fondé des traditions pour récupérer vigueur, santé, bonne humeur et profondeur — car parfois sous le rire, point l’émotion, dans les doutes de Madame Jourdain, par exemple, qui défend âprement sa condition de femme et l’honneur bafoué de son mari. Donnée dans son intégralité, la pièce offre avec générosité une musique de toute beauté qui prolonge celle du texte, comme la chorégraphie de Cècile Roussat prolonge les gestes des interprètes, dont la rhétorique semble soudain évidente. L’équipe est épatante, le couple Jourdain en tête, lui (Olivier Martin Salvan) tel que le voulait Lazar, ridicule mais superbe, elle (Nicolas Vial) toujours sur le fil du rasoir, la vérité perçant sous le grotesque. Dumestre dirige avec vitalité son Poème Harmonique auquel se sont joints quelques musiciens de l’excellent ensemble Musica Florea. Chef et metteur en scène ont soigneusement évité le piège de la reconstitution. Leur travail, approfondi et rigoureux, constitue la plus séduisante des propositions. En complément, un documentaire signé lui aussi de Fraudreau, Les Enfants de Mol/ère et de Lully, sans surprise mais digne d’intérêt, laurier d’or et grand prix Louis Lumière au Festival du Creusot 2005. Pour son premier DVD, Alpha réussit un coup de maître. Personne n’en sera étonné."

  "L’engouement provoqué, la saison dernière, par ce Bourgeois Gentilhomme "à l’identique" n’est pas anodin : depuis quand, et sans remonter à Atys, les fastes du Grand Siècle ont-ils été ravivés de manière aussi suggestive? Le travail du Poème harmonique, avec Vincent Dumestre à la musique et Benjamin Lazar à la mise en scène, est cependant très différent de celui de Jean-Marie Villégier et William Christie. Il ne s’agit pas seulement, cette fois, de rêver sur ce monde si proche et si lointain, mais de rechercher, textes théoriques à l’appui, à quoi ressemblait cette comédie-ballet célébrissime mais généralement amputé de ses divertissements, lors de sa création à Chambord en 1670.

Elève d’Eugène Green, Benjamin Lazar, qui n’a pas encore trente ans, fait parler ses comédiens en "vieux françouais", leur fait adopter la gestique baroque, proche de la danse, fait jouer Madame Jourdain par un homme et éclaire tout le monde à la chandelle. L’effet, dès le lever du rideau, est saisissant, et l’on découvre une oeuvre inconnue, une voie entre la comédie, la musique et la danse, un rameau qui sera coupé lors de la rupture entre Molière et Lully et se desséchera à la mort de ce dernier, laissant la place à l’opéra naissant. Parmi les partis pris esthétiques de cette représentation, le plus difficile à admettre est la lenteur de l’ensemble : on est tellement habitué au rythme endiablé des Bourgeois sans musique (ou presque) que l’on piaffe un peu, au premier acte, en écoutant la longue cantate offerte à Monsieur Jourdain par son Maître de musique. Et puis l’on entre dans ce rythme lui aussi d’un autre temps, et l’on se prend, à la fin, à trouver délicieuse la Turquerie et à savourer le long Ballet des Nations qui termine l’oeuvre, de manière pourtant arbitraire à qui n’est plus au courant des messages politiques envoyés par le roi via ses auteurs favoris.

Habilement filmé sur la scène exigué du Théâtre Trianon, à Paris (à ne pas confondre avec les bâtiments versaillais ainsi nommés !), le spectacle, rodé à Royaumont, à Utrecht et au Festival de Pontoise, perd très peu, à l’écran, de ce mélange de somptuosité et de simplicité proche du théâtre de tréteaux qui fait son charme. Les acteurs, chanteurs et danseurs sont très jeunes (cela se voit beaucoup, en gros plan) et on leur pardonne leur relative inhabileté, tout en admirant la cohérence et l’enthousiasme de leur travail. Un excellent making of intitulé "Les Enfants de Molière et de Lully" montre les diverses étapes de cette entreprise de grande envergure et apporte les réponses aux questions pratiques et stylistiques que l’on ne manque de se poser."

"Il en va des bons spectacles comme des bons vins : ils sont le fruit des artisans les plus tenaces et les plus talentueux. Après des années de patience, le résultat dépasse ici les espérances. Il aura fahlu la ténacité de Jean-Paul Combet, directeur du label Alpha, l’énergie du Poème Harmonique dirigé par Vincent Dumestre, l’oeil de Martin Fraudreau, qui a su capter, grâce à son regard professionnel le caractère spécifique du théâtre baroque pour que ce spectacle voie le jour. OEuvre célébrissime et pourtant méconnue, Le Bourgeois gentilhomme est une comédie-ballet créée en 1670 par Molière et Luhly qui nécessite la réunion de comédiens, de chanteurs, d’instrumentistes et de danseurs pour une oeuvre démesurée, relevant du pari fou. C’est une fusion des arts du XVIIe siècle.

Le spectacle de Benjamin Lazar et Vincent Dumestre, capté au Théâtre Le Trianon de Paris, trouve enfin sa très attendue extension en DVD. Si la magie évanescente prodiguée par la lumière des bougies ne saurait être totalement rendue, même en utilisant la technologie la plus achevée, on retrouve néanmoins l’intimité particulière qui imprégnait ces quatre heures de théâtre inouï. Les costumes d’Alain Blanchot, entre Pontormo et Simon Vouet, éblouissent. Les maquillages, éclairés par en dessous, ont une présence inquiétante. ils redonnent toute sa cruauté à une comédie-ballet qui, sous couvert de farce, épingle les travers de la nature humaine, du fat Monsieur Jourdain aux nobles personnes de cour, cruelles et intéressées. Faisant suite à la renaissance de la tradition rhétorique baroque inaugurée par le trop malmené Eugène Green, le Bourgeois de Benjamin Lazar impose à la fois un retour aux sources et une modernité radicale. A la lueur de l’antique éclairage, les acteurs jouent face à la rampe, le regard droit vers le spectateur, le geste rhétorique surlignant la parole. Dans sa chaise à porteur, le Monsieur Jourdain d’Olivier Martin, rondouillard bonhomme, existe par ses seules situations et n’a nul besoin d’en faire des tonnes. Le contre­point social entre les couples d’amoureux (le sérieux, Cléonte et Lucile, le trivial, Coviehle et Nicole) émeut par le jeu de sa parfaite symétrie. Nicolas Vial en Madame Jourdain, travesti comme le fut le rôle à la création, l’emporte par l’énormité de son comique grimaçant. Le travail commedia dell’arte de Jean-Denis Monory (Covielle) est proprement fantastique lorsqu’il se fait faux berbère dans le divertissement turc. Quant à Benjamin Lazar, à la fois Cléonte et maître de philosophie cassé comme un vieux singe, il est hallucinant.

La captation de Martin Frémeau se concentre sur les visages, ce qui l’expose à ne pas rendre justice à cette scénographie frontale. Une perte minime, tant la gestuelle et la prononciation acquièrent de précision, ce que la situation du spectateur dans la salle ne permettait pas à tous de goûter. On était avide de découvrir les intermèdes et les ballets. Nul regret : le génie comique de Lully est incroyable de charme et d’efficacité. L’intermède pastoral illustrant la dispute entre la musique et la danse a la teinte mélancolique des airs de cour. Le banquet offre l’occasion d’un charivari burlesque. La cérémonie turque, dans un bouquet de couleurs dignes de Pontormo et de Simon Vouet, est comique aussi bien qu’inquiétante. Quant au Ballet des Nations, parfois critiqué pour sa longueur, il vient incontestablement couronner de sa jubilation contagieuse une oeuvre parfaitement équilibrée, comme le mariage, jadis, des deux Baptiste, Molière et Lully. La voix de Claire Lefilliâtre glisse de la plainte italienne à la chaconne des Scaramouche, traitée par Dumestre comme un air populaire.

Redonné par une troupe jeune et fervente, aussi passionnée de musique contemporaine que d’oeuvres anciennes, ce Bourgeois affirme l’existence plus que talentueuse d’une génération érudite et polyvalente, digne héritière des quinquas du baroque. Le second DVD est d’ailleurs assorti d’un reportage tourné à Royaumont pendant la fabrique de ce Bourgeois. Il offre un développement aux multiples questions que pose une telle attitude esthétique et dévoile le phénoménal travail effectué pour réaliser un événement aux antipodes du passéisme et possédant l’insolence de la jeunesse alliée au talent. Les artisans du plus beau spectacle de l’année 2004 méritent bien qu’on leur offre de nouvelles rives à explorer."

 

 

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