L'opéra baroque

L'éditorial du mois

 

Codé, le « Couronnement de Poppée » ? 

Les livrets d'opéra ont souvent donné lieu au petit jeu du « décodage ». Les courtisans du Grand Siècle se délectaient à imaginer qui pouvaient se cacher sous les traits des héros des tragédies en musique de Quinault. On sait que ce dernier subit une disgrâce après la représentation d'« Isis », madame de Montespan s'étant reconnue dans le personnage de Junon de la tragédie Isis. Disgrâce partagée par Mlle de Ludres - qui avait les traits de Io -, favorite éphémère de Louis XIV - qui avait ceux deJupiter ...

L'Incoronazione di Poppea se prête-t-il à cette relecture, comme on dit de nos jours ? C'est l'avis de Marcel Marnat, dans son livre, paru récemment, dans lequel il a eu l'excellente idée de faire soliloquer Claudio Monteverdi (1).

Il voit dans Poppée la belle Bianca Cappello, et dans Néron celui à qui elle avait inspiré une grande passion, Francesco II de Médicis. Quant au mari de Bianca Cappello, il aurait les traits d'Ottone, et Jeanne d'Autriche, épouse de Francesco, ceux d'Ottavia.

Il est vrai que les amours romanesques du duc de Médicis et de Bianca la Vénitienne avaient abondamment défrayé les chroniques - tant florentine que vénitienne - dans la seconde moitié du XVIe siècle. Elles ont inspiré nombre d'auteurs adeptes de littérature romanesque (2), mais les archives florentines permettent de retracer avec suffisamment d'objectivité l'étonnant parcours de « Bianca aux belles mains ».

Bianca Cappello était née à Venise en 1542, fille de Bartolomeo Capello, patricien de Venise, qui faisait partie du Conseil des Dix. Bartolomeo Capello avait eu Bianca de son premier mariage, puis s'était remarié avec Lucrezia Grimani, qui exerçait sa jalousie à l'égard de sa trop jolie belle-fille. Celle-ci, chaperonnée par une duègne, vivait quasiment prisonnière dans le palais Cappello.

Pourtant, de sa terrasse - terrasse et balcon devaient jouer un rôle décisif dans sa vie... - Bianca s'éprit de Piero Bonaventuri, jeune et séduisant commis, d'origine modeste, attaché à la maison des Salviati, banquier qui gérait les affaires des Cappello. Grâce à quelques complicités monnayées, ils se retrouvèrent la nuit, d'abord dans la chambre de Bianca, puis chez Piero. Tout alla bien jusqu'à l'inévitable : Bianca tomba enceinte. D'autres racontent qu'une nuit, Bianca, qui avait l'habitude de laisser la porte du palais familial entr'ouverte, trouva celle-ci fermée... Quoi qu'il en soit, les deux amants n'eurent d'autre ressource que de s'enfuir pour Florence, où ils débarquèrent à l'improviste chez les parents de Piero. Ceux-ci acceptèrent de les héberger à condition qu'ils régularisent leur situation : le mariage eut lieu le 12 décembre 1563.

Furieux, les Cappello avaient localisé les fugitifs et intervinrent, avec l'appui de Venise, auprès du duc Cosimo Ier de Medici qui régnait sur Florence, pour qu'ils leur soient livrés. C'était sans compter sans le pouvoir de séduction de Bianca Cappello. On raconte que c'est alors qu'elle était installée sur son balcon que son regard croisa celui d'un cavalier qui n'était autre que Francesco, fils du duc. Le prince, que l'on disait débauché, mais ami des arts, n'eut plus qu'une idée : séduire la jeune fille. Quant à Cosimo Ier, il avait décidé de convoquer Bianca et son époux. Il avait la réputation d'être dur et implacable, mais aussi d'être sensible au charme féminin. Bianca passa l'épreuve avec succès.

Cosimo Ier de MediciFrancesco II de Medici

Le couple, qui battait de l'aile, ne résista pas aux arguments utilisés par Francesco. Bianca devint la maîtresse du prince, et Piero fut doté d'une fonction à la cour. Tous deux furent grandement logés. L'ascension de Bianca Cappello était en marche.

Non sans embûche, toutefois ! Le 31 mai 1564, Cosimo abdiqua en faveur de son fils, mais obligea ce dernier à épouser Jeanne d'Autriche, soeur de l'empereur Maximilien. Bianca eut l'habileté de devenir son amie. Tout le monde était au courant de la liaison de son époux, sauf la duchesse, enfermée au palais Pitti.

Bianca CappelloJeanne d'Autriche

Autant l'étoile de Bianca brillait de plus en plus, autant celle de Piero Bonaventuri pâlissait. Doté d'une fonction honorifique à la cour, il sombrait dans la débauche, allant jusqu'à prendre pour maîtresse une ancienne favorite du prince. En 1572, trente coups d'épée eurent rasion de ses excès. Bianca était riche et libre.

Tout n'allait pas bien pour autant : Jeanne d'Autriche avait fini par découvrir que Bianca n'était pas l'amie désintéressée qu'elle croyait. Et parmi les frères de Francesco, il en était un que Bianca avait toute raison de craindre, Ferdinando, personnage intrigant et trouble, cardinal à dix-sept ans, jaloux de son frère.

En avril 1574, la mort de Cosimo Ier fit de Francesco le nouveau Grand-duc de Toscane. Une épouse, une maîtresse, le pouvoir, il ne lui manquait qu'un héritier. Depuis son mariage, Jeanne s'épuisait à lui donner... des filles. En 1575 naquit la septième ! Bianca décida alors de forcer la chance : elle fit passer son hydropisie naissante pour une grossesse, et un jour d'août 1576, « donna un fils » à Francesco. Fils qu'elle n'avait pas eu elle-même, mais qui avait été arraché à une femme du peuple. Un an après, en mai 1577, Jeanne d'Autriche donnait naissance à un héritier, un vrai. Mauvaise nouvelle pour Bianca, mais le destin veillait : en avril 1578, Jeanne d'Autriche mourut, à trente-et-un ans.

Après quelques hésitations, deux mois après, Francesco décida d'épouser secrètement Bianca. Pour elle, l'apothéose florentine se doubla d'une consécration vénitienn, le Grand Conseil la déclarant « vraie et particulière fille de la République de Venise ».

Le dénouement tragique, mais ô combien romanesque, devait intervenir près de dix années plus tard, en septembre 1587. Il se joua, raconte-t-on, entre trois personnages : Bianca, Francesco et Ferdinando. Celui-ci était venu se réconcilier - une nouvelle fois - avec son frère. Une indisposition du Grand-duc fit toutefois croire à Bianca que Ferdinando voulait en fait empoisonner son frère pour lui succéder. Elle décida alors d'utiliser la même arme contre lui, par le biais d'un gâteau - une tourte, dit-on - empoisonné, dont elle offrit une part au cardinal. Mais celui-ci disposait d'une bague qui détectait le poison (!), et déclina l'offre. Survint alors la Grand-duc, gros mangeur, qui fit largement honneur au gâteau... Bianca, qui savait qu'il s'était ainsi condamné, n'avait plus qu'une issue : en manger également, pour périr avec son époux. Ils moururent tous deux dans de grandes souffrances. Le 20 octobre 1587, le cardinal Ferdinando devenait le nouveau Grand-duc de Toscane.

Difficile de croire à cette histoire rocambolesque de gâteau et de bague ! Pour en avoir le coeur net, on procéda, il y a quelques annés, à une analyse de tissus, et le verdict tomba : les deux amants étaient vraisemblablement morts par empoisonnement à l'arsenic. Tout désignait un assassin : Ferdinando, le cardinal aux dents longues...

Alors, quel rapport avec le « Couronnement de Poppée » ?

Poppée et Bianca, bien sûr, ont des points communs : toutes deux filles de sénateur, intelligentes, belles, mariées à un époux de circonstance, elles utilisèrent leur pouvoir sur un homme puissant pour servir leur ambition, et parvinrent au sommet - en quatre ans pour Poppée, en plus de quinze ans pour Bianca. Et aussi une fin tragique : coups de pieds dans le ventre alors qu'elle était enceinte, pour Poppée, empoisonnement à l'arsenic - volontaire ou subi - pour Bianca.

La personnalité de Néron et celle de Francesco de Médicis présentent aussi des ressemblances. Le Grand-duc de Toscane était débauché, sournois, fourbe, vaniteux... mais c'était aussi un esprit cultivé, lettré, amoureux des beaux-arts. Pourtant, même si les Médicis avaient la réputation de régler leurs problèmes de famille par le poison, il n'avait pas, comme Néron, le meurtre de sa mère, de son jeune beau-frère, de sosn précepteur, et de beaucoup d'autres, sur la conscience. Ce qui est sûr, c'est qu'il était ensorcelé par la belle Bianca, et qu'il lui resta toujours fidèle.

Octavie et Jeanne d'Autriche se ressemblent aussi par leur triste destin : toutes deux furent imposées à leur mari, toutes deux furent délaissées, trompées, et connurent une triste fin. Octavie fut accusée par Néron de stérilité. Aux yeux de Francesco de Médicis, Jeanne d'Autriche fut longtemps stérile, ne parvenant à lui donner un héritier qu'après sept filles (*) ! Toutes deux moururent jeunes, Octavie à vingt ans, exilée sur une des îles Pontines, Jeanne à trente-et-un ans, épuisée par les maternités.

Il est moins facile d'identifier Piero Bonaventuri à Othon. Ce dernier, second mari de Poppée, était un proche de Néron. Certes, le silence des deux époux fut acheté par des fonctions honorifiques, mais Othon fut éloigné au Portugal, alors que Piero Bonaventuri était en fonction au palais Pitti. Ce dernier semble toutefois s'être facilement accommodé de la situation, contrastant avec les lamentations d'Othon par lesquelles commence le « Couronnement de Poppée ». Lamentations qui, il est vrai, laissent place, dès la fin du premier acte, à une entreprise de séduction de Drusilla, comme Piero Bonaventuri se consolait avec Cassandra Ricci...

Et Sénèque ? Marcel Marnat l'identifie à Paolo Sarpi, prêtre servite vénitien, auteur de trois-cent-quatre-vingt thèses (!), qui s'opposa au pape Paul V... comme Sénèque s'oppose à Néron dans le Couronnement de Poppée.

Et enfin Venise ? elle n'a, pas plus que Rome, le beau rôle. De même que les Consuls et Tribuns célèbraient par des choeurs magnifiques l'avénement d'une courtisane comme "auguste souveraine", la fière cité vénitienne, n'hésita pas à nommer « avec l'approbation la plus enthousiaste de son conseil », Bianca Cappello « fille de la République de Venise », celle qu'un tribunal vénitien avait condamnée, quinze ans avant, « à venir se renfermer volontairement dans un couvent ».

 

 (*) Venise, faute de mieux - Editions Zurfluh - avril 2008

(*) parmi lesquels Alexandre Dumas et, de façon plus inattendue, Jean d'Ormesson...

(*) dont Marie de Médicis, future épouse de Henri IV

 

Jean-Claude Brenac - Septembre 2008

 

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