L'opéra baroque

L'éditorial du mois

Tout le monde connaît la scène du Roi danse où Louis XIV s'avance, couvert de poudre d'or, portant devant le visage un masque d'or représentant le soleil. Après avoir pris ses marques, le roi sent le regard de Molière peser sur lui, se trouble, son pied se tord. Le public réagit fortement, les chevaux se cabrent. Un ambassadeur confie à un voisin : « Tiens, on dirait que l'État vacille ! », et, alors que le choeur chante :

Quelle grâce extrême

Quel port glorieux,

Où voit-on des dieux

Qui soient faits de même?

ajoute : « Personne n'est Dieu sur cette terre... »

Les scénaristes Andrée et Gérard Corbiau ont donc fait leur la thèse selon laquelle Louis XIV aurait dansé lors de la première représentation des Amants magnifiques, le 4 février 1670. Sûrement pas, comme dans le film, sur une scène dressée au pied des fontaines, mais dans la salle de bal du vieux château de St Germain en Laye (1), préparée par Carlo Vigarani.

Cette comédie mêlée de musique et d'entrées de ballet, avait été commandée à Molière par le roi, dans le cadre du Divertissement royal, à l'occasion du carnaval de 1670. Louis XIV en avait lui-même choisi le thème : deux princes rivaux qui régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser.

Le Roi devait intervenir sur scène pour figurer dans le quatrième intermède, Neptune, allusion à la politique de développement de la puissance maritime française, puis dans le sixième intermède, Apollon, symbole de l'astre rayonnant.

Molière et Lully avaient particulièrement soigné ce dernier intermède, destiné à gorifier le jeune roi : Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le portique, précédé de six jeunes gens, qui portent des lauriers entrelacés autour d'un bâton et un soleil d'or au dessus, avec la devise royale, en manière de trophée.

C'est après sa défaillance qu'il aurait décidé d'arrêter de se produire sur scène, et qu'il se serait fait remplacer par le comte d'Armagnac et le marquis de Villeroy pour les représentations suivantes, soit à partir du 7 février.

Louis XIV a-t-il dansé la première représentation des Amants magnifiques ? Était-ce bien le 4 février 1671 ? On a dit tout et son contraire à ce propos.

Certains ne doutent pas qu'il ait dansé le 4 février, mais pour se faire remplacer le 14 février.

Ainsi, Marie-Françoise Christout (2), spécialiste des ballets du XVIIe siècle, qui se perd un peu dans les dates, cite d'abord la date du 7 février 1670 pour les adieux à la scène de Louis XIV, et indique qu'il se fit remplacer à partir du 14 février, pour revenir plus loin à la date du 4 février.

Jean Gallois, dans sa biographie de Lully (3), l'accepte également, indiquant que dès la seconde représentation - le 14 février - Louis XIV ne dansera pas.

Jean-Pierre Darras, dans ses Mémoires imaginaires de Molière (4), écrit : Le roi a admirablement interprété Neptune et Apollon, mais pour la suite, Sa Majesté s'abstiendera de paraître... Elle m'a dit que désormais elle ne désirait plus participer à ces amusements. De défaillance, point !

D'autres sont moins affirmatifs, tel Manuel Couvreur (5) : alors que les livrets étaient imprimés, que l'on s'émerveillait à l'avance des talents de baladin de Sa Majesté, Louis XIV refusa d'enfiler les chaussons et se fit remplacer au pied levé... Louis XIV avait peut-être dansé à la première représentation, mais dès la seconde, il renonça pour jamais à son divertissement favori.

D'autres, enfin, excluent que Louis XIV ait dansé les Amants magnifiques. C'est notamment la cas de Jérôme de La Gorce qui, dans sa biographie de Lully (6), apporte une preuve solide sous la forme de deux lettres écrites, dont une datée du 7 février, par deux Italiens invités à la première représentation, qui ne manquèrent pas de signaler l'absence du roi. 

Il est vrai que la représentation du 4 février 1670 est souvent passée sous silence. Ainsi dans les Oeuvres de Molière, la date de la première représentation citée est souvent le 7 février, devant le roi.

Quelles soient les circonstances, les hypothèses ne manquent pas non plus pour expliquer cette décision qui sonne dans l'Histoire de la musique comme une condamnation à mort du ballet de cour.

Emmanuel Haymann, dans sa biographie de Lulli (7), estime qu'à trente-deux ans, Louis XIV aurait jugé le temps venu de se consacrer tout entier à son métier de roi. On ne sache pas pourtant que, depuis sa prise de pouvoir à la mort de Mazarin, en 1661, Louis XIV ait négligé son métier de roi. De plus, le fait que Louis XIV ne montât plus sur scène ne l'empêcha pas de consacrer beaucoup de temps aux spectacles, ballets et autres tragédies en musique, tout au moins jusqu'en 1685.

On trouve chez Manuel Couvreur une explication beaucoup plus subtile : Louis XIV aurait renoncé à se produire sur scène après avoir été frappé par la justesse de certains vers de Britannicus qui reprochaient à Néron de se donner indignement en représentation à ses peuples. La tragédie de Racine avait été créée deux mois auparavant, le 13 décembre 1669, à l'Hôtel de Bourgogne, et aurait été téléguidée par Colbert et la Petite Académie. Le Roi aurait voulu dramatiser son renoncement, en montrant qu'il savait sacrifier ses plaisirs à sa gloire.

Jean Gallois reprend cette explication, en évoquant l'influence des dévôts qui, après leurs critiques du Tartuffe, auraient dissuadé le roi de se produire sur scène.

Castil-Blaze (8) s'attaque avec véhémence à cette thèse, en affirmant que, dès le 18 février 1669, après avoir dansé dans le Ballet de Flore, le roi aurait clamé sa décision de ne plus remonter sur les planches, soit bien avant la première représentation de Britannicus. Possible, mais on aimerait savoir d'où Castil-Blaze tenait cette information royale !

Jérôme de La Gorce, toujours sur la base de la lettre de Giovanni Morosini, l'ambassadeur vénitien, conclut que Louis XIV arrêta de danser en raison de progrès considérables de vapeurs à la tête auxquels il était gravement sujet depuis quelque temps. Raison de santé donc. Mais il est dommage qu'il n'aille pas plus loin : cette fièvre et cette migraine n'étaient-ils pas dus à l'entraînement intensif auquel se livrait le roi ? Ou ne s'agissait-il pas plutôt d'une maladie diplomatique ? Dans les deux cas, se profile une raison plus profonde : Louis XIV pourrait bien avoir été dépassé sur le plan technique.

C'est la conclusion à laquelle parvient Vincent Borel (9), après avoir nous avoir proposé une explication au premier degré : le Roi, alors âgé de trente-deux ans, se serait simplement tordu la cheville. En effet, la danse avait atteint des sommets techniques, notamment la danse par haut, avec sauts, de plus en plus réservée aux professionnels. Le Roi, qui dansait depuis 1651, aurait tenté de se maintenir au niveau des danseurs professionnels, et s'y serait épuisé. Plutôt que de risquer l'humiliation d'une défaillance, il aurait préféré "jeter l'éponge".

Sa décision sonnait comme un arrêt de mort pour le ballet de cour, dont Le Triomphe de l'Amour, dix ans plus tard, ne devait être qu'uu des derniers soubresauts.

 Jean-Claude Brenac - septembre 2009

 

(1) voir Une salle de spectacles royale bien oubliée

(2) Marie-Françoise Christout - Le Ballet de cour de Louis XIV - Picard - 1967 - pages 118 et 156

(3) Jean Gallois - Jean-Baptiste Lully - Papillon - 2001

(4) Molière - Mémoires imaginaires - Jean-Pierre Darras - Plon - 1988

(5) Manuel Couvreur - Jean-Baptiste Lully - Musique et dramaturgie au service du Prince - Vokar n- 1992

(6) Jérôme de La Gorce - Lully - Fayard - 2002

(7) Emmanuel Haymann - Lulli - Flammarion - 1991

(8) Castil-Blaze - L'Opéra Italien de 1546 à 1856 - 1856

(9) Vincent Borel - Jean-Baptiste Lully - Actes Sud - 2008

 

Jean-Claude Brenac - Septembre 2009

 

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