ALESSANDRO

Alexandre

COMPOSITEUR

Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE

Paolo Antonio Rolli

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1984
1990
Sigiswald Kuijken
Deutsche Harmonia Mundi
3
italien

-
1994
Mieczyslaw Nowakowski
Studios Schwan
3
italien
2012
2012
Michael Form
Pan Classics
3
italien

2012
George Petrou
Decca
3
italien

 Opéra (HWV 21) en trois actes, sur un livret adapté par Paolo Antonio Rolli de La Superbia d'Alessandro, d'Ortensio Mauro, mis en musique par Agostino Steffani pour Hanovre en 1690, et repris l'année suivante sous le titre de Il Zelo di Leonato.

Alessandro fut le premier des cinq opéras de Haendel composés pour les deux plus illustres prime donne de l'époque, Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni. La Cuzzoni était depuis trois ans membre de la Royal Academy Company de Londres, où elle avait interprété avec le castrat Senesino les rôles principaux de toute une série des plus grands opéras de Haendel - Ottone, Flavio, Giulio Cesare, Tamerlano et Rodelinda - entre les mois de janvier 1723 et de juin 1725. Au cours de l'été de l'année 1725, les directeurs de l'Academy entrèrent également en pourparlers avec Faustina. La presse londonienne ne cessait de faire circuler les bruits les plus divers, déclarant qu'on avait offert à la cantatrice la somme considérable de 2.500 livres pour la saison. Son salaire fut probablement de 1.500 livres, mais soit qu'elle ait débattu le montant de ses gages, soit qu'elle ait été retenue pour d'autres raisons, la cantatrice mit un temps inconcevable à arriver. Il se peut que Haendel ait commencé Alessandro à l'automne ; le rôle de Leonato, chanté par le ténor Antinori, qui arriva à Londres en novembre, était écrit pour un alto ainsi que le coro à la scène 5 de l'acte I (Haendel inscrivit alors dans l'autographe la mention "Leonato au ténor"). Faustina n'arrivant toujours pas, il composa à la hâte, comme bouche-trou, Scipione, qu'il monta le 12 mars 1726. Une grande partie d'Alessandro était certainement écrite à cette date ; pour gagner du temps, Haendel emprunta une importante sinfonia au deuxième acte de cette oeuvre (II, VI) après que Smith l'eut copiée pour la partition de direction, et s en servit pour ouvrir l'acte II de Scipione. Il la remplaça par le Grave de quatre mesures figurant à la page 87 de l'édition Chrysander. Faustina arriva probablement en avril. Après avoir opéré de nombreux changements dans l'autographe, Haendel le data du 11 avril 1726.

La première représentation eut lieu au Haymarket de Londres, le 5 mai 1726, pour treize représentations jusqu'au 7 juin, avec Faustina Bordoni, soprano (Rossane), Francesca Cuzzoni, soprano (Lisaura), Francesco Bernardi dit Il Senesino, castrat alto (Alessandro), Anna Dotti, alto (Cleone), Antonio Baldi, castrat alto (Tassile), Luigi Antinori, ténor (Leonato), Giuseppe Maria Boschi, basse (Clito).

C'est le 6 juin que les deux cantatrices se prirent aux cheveux et battirent en scsène, au moilieu des hurlements de la salle, sous les yeux de la princesse de Galles.

Faustina BordoniFrancesca Cuzzoni

Dans L'Opéra Italien de 1548 à 1856, Castil-Blaze commente ainsi la rivalité entre les deux chanteuses : Hændel avait engagé pour son théâtre, au prix de 50,000 fr. par an, la célèbre Faustina Bordoni. Elle y débuta, le 5 mai 1726, dans l'Alessandro de son directeur. Le talent de cette virtuose justifia sa grande renommée; elle surpassa toutes les femmes que l'on avait entendues jusqu'alors en Angleterre, sans en excepter la fameuse Cuzzoni qui figurait sur la même scène. Une ardente, furieuse rivalité s'établit alors entre ces deux cantatrices, dont les prétentions excitèrent la mauvaise humeur de H\9Cndel, et préparèrent les chagrins amers qui lui vinrent ensuite de ses entreprises théatrales. Beaucoup de personnes de distinction se rangèrent sous la bannière de Faustina ou de la Cuzzoni, et les disputes durèrent près de deux ans avec le même acharnement que l'on a vu plus tard en France à l'occasion de Gluck et de Piccinni, de M"" Mara et de M^'Todi, à Londres, au sujet de M0"» Billinglon et Mara. Ces deux dernières virtuoses, à voix agile et brillante, pouvaient raisonnablement se disputer le prix : elles suivaient la même carrière. Le talent de Faustina consistait dans une extraordinaire, habileté pour l'exécution des traits d'une prestesse étonnante, d'une éblouissante difficulté, tandis que la Cuzzoni se distinguait surtout dans le chant pathétique, d'une expression large et suave. En des genres différents, ces deux femmes étaient supérieures à toutes les antres cantatrices : entre elles il ne pouvait exister de rivalité précise et motivée.

Une reprise eut lieu le 26 décembre 1727, pour au moins quatre représentations à partir du 30 décembre 1727, avec la même distribution, puis en 1732, pour six représentations du 25 novembre au 30 décembre, avec une distribution réunissant le castrat alto Francesco Bernardi, dit Senesino (Alessandro), la soprano Anna Maria Strada del Pò (Rossane), la soprano Celeste Giamondi (Lisaura), la contralto Francesca Bertolli (Tassile), la basse Antonio Montagnana (Clito), les rôles de Leonato et Cleone étant coupés.

L'oeuvre fut montée à Hambourg, dans un arrangement de C. G. Wendt, les récitatifs étant traduits en allemand, vraisemblablement repris de l'opéra de Steffani.

Arrangée par Lampugnani, l'oeuvre fut reprise, sous le nom de Rossane, au Haymarket, le 8 ou 9 novembre 1743 par la Middlesex Opera Company, ainsi que les 24 février 1747 et 20 février 1748, avec rétablissement du rôle de Cleone.

 

Personnages : Alessandro Magno (alto), Tassile, roi de l'Inde (alto), Clito, un capitaine macédonien (basse), Cleone, un capitaine macédonien (contralto), Leonato, un capitaine macédonien (ténor), Rossane, princesse perse prisonnière d'Alessandro (soprano), Lisaura, princesse scythe (soprano)

 

Synopsis

Acte I

Sur le chemin de ses victoires à travers l'Asie, Alexandre le Grand, pendant la conquête de la ville de Sidrach des murs de laquelle il triompha, se trouve acculé dans une situation au plus haut point désastreuse ; il sera cependant délivré par ses fidèles combattants à la tête desquels se trouve le courageux général en chef Clytus, un prince macédonien.

Au camp tremblent Lisaura, princesse du pays de Scythie, ainsi que la princesse perse Roxane - qui est prisonnière d'Alexandre - craignant pour la vie du glorieux héros. Elles sont rivales : toutes les deux aiment Alexandre et la jalousie les tourmente, car Alexandre se comporte pareillement et avec la même affection envers l'une qu'envers l'autre et ne semble pas encore avoir fait son choix définitif. Taxiles, le roi de l'Inde qui doit son trône et sa vie à Alexandre, rapporte que celui-ci est sorti sain et sauf du danger. Les deux princesses sont comblées de joie, au plus grand chagrin de Taxiles, qui lui, aime la princesse Lisaura. La gloire d'un vainqueur et d'un conquérant du monde invincible a aveuglé Alexandre. Dans le temple de Jupiter, il se laisse vénérer en tant que fils du père des dieux. Seul Clytus, de caractère droit, ose contredire Alexandre ; néanmoins, Alexandre se laisse apaiser par les supplications de tous ceux qui l'entourent.

Acte II

Alexandre hésite toujours, pour laquelle des deux princesses qui le poursuivent de leur amour, il doit se décider. Dès qu'il rencontre l'une des deux, il semble lui donner de l'espoir mais les princesses comprennent son jeu. Roxane, la belle prisonnière perse, lui rappelle sa gloire et son grand courage et le supplie de lui rendre sa liberté. Peut-être pourra-t-elle le gagner de cette manière pour elle. Alexandre a peur de perdre Roxane et lui rend seulement contre son gré la liberté. Le général en chef, Leonatus, et ses amis sont indignés par l'immense orgueil d'Alexandre. Ils veulent écarter le tyran.

Dans ses quartiers, Alexandre annonce à ses géneraux rassemblés qu'il désire partager les pays conquis entre eux. Lui-même, le fils de Jupiter, se contentera de sa gloire immortelle. De nouveau, le courageux Clytus s'oppose à Alexandre. Avec des mots violents, il met en doute la descendance divine de ce fou. Alexandre, fou de rage, veut transpercer cet audacieux d'un coup de lance. A ce moment, sur un signal convenu des conspirateurs, s'effondre la maison. Personne n'est blessé, pas même Alexandre qui est convaincu que son père Jupiter - la Providence! - l'a protégé et sauvé de la mort certaine, Il donne l'ordre au flatteur Cléon de faire prisonnier Clytus.

Roxane a appris l'attentat contre Alexandre. Désespérée, elle pleure son amour qu'elle croit mort. Alexandre qui a entendu secrètement ses lamentations, est touché ; il reconnaît son grand amour et se décide pour Roxane. Hors de souffle, le conspirateur Leonatus se précipite sur la scène sous prétexte que les peuples soumis se sont soulevés. Alexandre veut rejoindre ses troupes et doit abandonner Roxane dans une nouvelle incertitude.

Acte III

Leonatus réussit à délivrer l'honnête Clytus et à enfermer Cléon, le geôlier, mais qui sera de nouveau libéré de sa détention par ses propres gens. Avec les Macédoniens qui leur sont dévoués, les conspirateurs veulent maintenant anéantir Alexandre sur le champ de bataille.

Alexandre rencontre Lisaura encore une fois. Non sans malignité et avec des propos flatteurs, il sait lui faire comprendre qu'il doit renoncer à son amour et qu'il ne peut pas faire obstacle à Taxiles, le roi de l'Inde et son ami les plus fidèle, qui aime la princesse scythique. Taxiles est heureux de la décision d'Alexandre.

Entre-temps, les conspirateurs se sont rassemblés pour lutter contre Alexandre. Taxiles, avec ses troupes d'appui, se tient aux côtés d'Alexandre. Les conspirateurs sont battus. Tous demandent grâce au grand Alexandre, qu'il leur accorde généreusement.

(livret DHM)

 

Représentations :

 

 

"La représentation d'Alessandro de Haendel en version de concert ce soir est le reflet de l'enregistrement publié il y a un an chez Decca et qui avait enthousiasmé notre confrère Bernard Schreuders. On retrouve Salle Pleyel les mêmes chef et orchestre ainsi que la plupart des protagonistes, le principal changement étant le remplacement de Karina Gauvin par Laura Aikin en Lisaura. Et l'on retrouve intact cet enthousiasme au sortir du concert.

Le livret narrant un épisode de la vie d'Alexandre le Grand, focalisé sur ses amours, a beau accumuler invraisemblances et incohérences, la partition qui s\92ouvre sur de superbes climax guerriers (le siège de Sidrach) a beau retomber rapidement dans un marivaudage plus convenu, on ne s'ennuie à aucun moment. La raison n\92est pas à rechercher du côté des quelques coupures opérées au troisième acte mais découle de multiples plaisirs. D'abord une musique inventive et variée, faisant intervenir des instruments solistes sous forme d'airs concertants. Ensuite un chef (George Petrou) qui dynamise la partition sans la brusquer, respectant les climats divers et un orchestre d'une précision remarquable quels que soient les pupitres, tous très sollicités, aussi à l'aise dans les sections rapides qu'inspiré dans les sections plus rêveuses. Enfin, une équipe de chanteurs homogène et complice. Il faut voir Max Emanuel Cencic arriver titubant et débraillé au début du second acte, une bouteille de vodka à la main, hoquetant son récitatif tout en pelotant la pauvre Laura Aikin !

Si le reste du concert est beaucoup moins déjanté, il n'est pas moins exempt de surprises, dont Max Emanuel Cencic tirant Xavier Sabata sur scène afin qu'il interprète à sa place le dernier air du premier acte destiné à Alessandro « Da un breve riposo di stato amoroso ». Il est bien loin le temps du jeune chanteur timide et un peu emprunté sur scène.

Vocalement le contre ténor croate assure. On connaît ses qualités, un médium et un grave inhabituellement nourris, une virtuosité sans faille, qui restent intactes. L'aigu semble un peu contraint en début de concert mais s'épanouit plus librement par la suite. Manque peut-être une plus grande variété de couleurs pour emporter totalement. Son remplaçant d'un air, et par ailleurs titulaire du rôle de Tassile, Xavier Sabata, séduit par un timbre caressant, plus à son aise dans l'élégie que dans la fureur. Le troisième contre ténor de la soirée, le jeune Vasily Khoroshev assume crânement son air guerrier. Les rôles secondaires sont d'ailleurs dans l'ensemble très bien tenus : la basse russe Pavel Kudinov aux graves profonds n'oublie jamais la souplesse d'émission tandis que le ténor Juan Sancho compense par la véhémence une ligne pas toujours très soignée.

Reste que l'Alessandro de Haendel est surtout connu pour être la première confrontation des « rival Queens » Francesca Cuzzoni (Lisaura) et Faustina Bordoni (Rossane). Le duel ce soir tourne cependant court au profit de Rossane : Julia Lezhneva semble en effet respirer la musique du caro Sassone, le langage haendelien sonnant comme une évidence dans sa bouche. Dès son premier air « Lusinghe piu care » on est sous le charme de cette voix qui conjugue les opposés, un timbre plutôt charnu conjugué à une ductilité aérienne. L'air « Alla sua gabbia d'oro » qui imite un oiseau avec ses trilles et volutes insensés laisse pantois.

Sa rivale d'un soir, Laura Aikin (Lisaura), sans vraiment démériter, n\92atteint pas ces cimes. La soprane américaine ne peut se targuer d'un son aussi voluptueux que celui de Karina Gauvin au disque et les parties les plus virtuoses malmènent l'égalité de son timbre. Elle sait pourtant rendre touchante cette femme bafouée et sa voix se marie à merveille à celle de Julia Lezhneva dans le court duo « Placa l'alma ».

 

 

 

"« Alexandre est le jouet / de deux femmes rétives. » Lisant ces vers à l\92acte II, Max Emanuel Cencic s\92est dit : voilà le sujet. Non pas l\92imbroglio poussif d\92Alessandro, seizième opéra italien de Handel, mais le contexte qui l\92a vu naître, ce duel des rival queens Cuzzoni (la titulaire) et Faustina (la jeune recrue) entre les mains desquelles Alexandre, fût-il le Grand, ne sera qu\92un jouet. Pour metteur en scène, il a choisi la chorégraphe \96 et ci-devant réalisatrice de Farnace à Strasbourg \96 Lucinda Childs, laquelle a partagé l\92action en deux : ici quelques scènes du drame dans le style « baroque » tel qu\92on se l\92imaginait vers 1920, là les coulisses d\92un tournage à la même époque.

Sommes-nous à l\92opéra ? (Il y a une rampe, des châssis.) Au cinéma ? (Un clapman, une caméra.) Au ballet ? (Six danseurs qui pirouettent durant les ritournelles, voire au beau milieu d\92une sicilienne, les mufles) ? Nous ne le saurons jamais, Lucinda Childs ayant pris le parti de la dérision. Seule importe la joute des stars Cuzzoni et Faustina sous les yeux d\92un roi dandy à peine plus vaillant que Jean Dujardin dans The Artist.

Ainsi le temps passe, malgré quelques bonnes coupes, moins vite que dans le disque somptueux (et Diapason d\92or) paru au mois de novembre. Que manquerait-il ? Un ressort ? Un enjeu ? La magique paire Gauvin-Lezhneva ? Un orchestre plus substantiel que la délicate mais minuscule Armonia Atenea ? Pas grand-chose.

Car Blandine Staskiewicz déploie en Rossane des trésors d\92agilité auxquels Adriana Kucerova (Lisaura) répond de son mieux, jouer les petticoat victimes ne prive pas Max Emanuel Cencic de ses vocalises diaboliques \96 malgré un rôle trop grave pour son riche mezzo, du moins dans une grande salle \96, son confrère Xavier Sabata délivre un splendide « Vibra, cortese Amor » et le chef George Petrou, fer et velours, dans la fosse comme en studio confirme sa place parmi les handéliens pur-sang. Peut-être, en scène, manque-t-il simplement le drame qu\92Alessandro n\92est pas, ce dont témoignera peut-être la version de concert que la même équipe donnera salle Pleyel le 23 septembre, avec Julia Lezhneva et Laura Aikin en croqueuses de contre-ténor."

"Les premières minutes de cet Alessandro donnent au spectateur des sueurs froides : ces personnages empanachés, en costume à jupette faussement Grand Siècle, ces attitudes pseudo-baroques, ces poses statiques ou ridicules\85 Va-t-on nous servir du sous-Pier Luigi Pizzi, du Massimo Gasparon, ou pire ? Pas du tout, car passé cette première scène où Alexandre le Grand assiège la ville d\92Oxydraque dont il détruit les remparts à coups de bélier \96 rien que ça \96, on comprend que ce qu\92on vient de voir n\92était qu\92une « mise en scène », et plus précisément le tournage d\92un film, comme aurait dû tout de suite nous le faire comprendre le figurant muni d\92un clap apparu sur scène avant même l\92ouverture. Lucinda Childs a en effet eu l\92idée, très judicieuse même si elle n\92est pas la première à l\92avoir eue, de transposer dans le Hollywood des années 20 le livret assez impossible de Paolo Antonio Rolli, où les jalousies amoureuses relèguent très nettement à l\92arrière-plan la dimension politique (la conquête des Indes) et religieuse (les origines divines revendiquées par le conquérant). Alexandre devient ici un jeune premier prétentieux, une sorte de Tom Mix qui, au lieu de westerns, aurait tourné dans des péplums de série B, tandis que Rossane et Lisaura sont les deux actrices entre lesquelles il partage ses faveurs, une peste blonde tendance Gloria Swanson, bee-stung lips incluses, et une brune genre Pola Negri, sa rivale à la Paramount. Les haines entre stars du cinéma muet valaient bien l\92affrontement entre prime donne à Londres du temps de Haendel, et parlent sans doute davantage au public d\92aujourd\92hui que l\92affrontement entre la Cuzzoni et la Bordoni (qui devaient, peu après Alessandro, en venir aux mains lors d\92une représentation d\92Astianatte de Bononcini). Le spectacle se déroule donc tantôt à l\92extérieur du studio de tournage, dans les loges de ces dames ou au « Handel\92s Bar » où les acteurs viennent se rafraîchir entre deux prises. Ce dernier détail peut bien sûr évoquer le fameux « clavecin-bar » imaginé par David McVicar dans son inoubliable Agrippina, l\92atmosphère Années Folles renvoie à l\92esthétique de la Rodelinda de Villégier, mais tout cela est digéré en un tout cohérent, où la danse est parfaitement intégrée à l\92action sans jamais empiéter sur le chant, comme c\92était déjà le cas avec son Farnace vu à Strasbourg, et l\92on passe une délicieuse soirée en compagnie d\92un opéra qui, sans être à placer au sommet de la production haendélienne, n\92en est pas moins riche en pages superbes.

Par rapport au disque enregistré en septembre 2011 et salué par notre collègue Bernard Schreuders, la distribution a beaucoup changé. Ce qui reste intact, en revanche, c\92est l\92engagement fougueux avec lequel George Petrou dirige cette partition, l\92entrain irrésistible qu\92il imprime à l\92\9Cuvre. Dès l\92ouverture, le mouvement rapide rappelle l\92Allegro du 3e Concerto brandebourgeois dans ses versions les plus déchaînées. Cette énergie caractérise l\92ensemble de la représentation, et c\92est bien ainsi que l\92on voudrait toujours entendre Haendel, avec cette vigueur qui n\92exclut évidemment pas la gravité dans les passages douloureux ou méditatifs. On le disait, l\92équilibre des voix est sensiblement différent, car on ne retrouvera pas dans la tournée d\92Alessandro toutes les stars ou graines de stars présentes au disque. Manquent surtout à l\92appel celles qui incarnaient les deux illustres rivales : lors de l\92interview qu\92elle nous a accordée, Julia Lezhneva avait expliqué qu\92elle avait renoncé à être Rossane durant cette tournée parce que les exigences de la scène lui paraissent encore trop lourdes pour sa jeune carrière (le public parisien l\92entendra néanmoins en version concert quand Alessandro sera donné Salle Pleyel le 23 septembre prochain). Après avoir rendu hommage à Faustina Bordoni au disque, Vivica Genaux aurait assez logiquement dû reprendre Rossane, mais elle s\92est retirée de l\92opération, pour être remplacée par Blandine Staskiewicz. La mezzo française, qui fut une belle Athalia à Ambronay en 2003, connaît bien ce répertoire, où elle déploie une virtuosité sans faille ; ne lui fait défaut peut-être qu\92un peu plus d\92audace dans son chant, ce à quoi elle semble se résoudre en deuxième partie de soirée, lorsqu\92elle couronne d\92un bel aigu l\92air qui conclut le deuxième acte, « Dica il falso, dica il vero ». On s\92amuse de l\92entendre chanter une sorte de premier jet de ce qui deviendrait dix ans après « Tornami a vagheggiar », l\92air « Un lusinghiero dolce pensiero ». Karina Gauvin était Cuzzoni au disque, Lisaura est sur scène Adriana Kucerova, soprano slovaque au timbre séduisant, admirable dans la déploration « Che tirannia d\92amor », mais dont les vocalises gagneraient à être plus nettes dans son air de jalousie « No, più soffrir non voglio ». Autour d\92elles, trois personnages secondaires sont confiés au ténor Juan Sancho, au contre-ténor Vasily Khoroshev, déjà présents au disque, et qui tirent tous deux le maximum d\92un rôle limité, et à un nouveau venu, la basse Pavel Kudinov, qui a sur eux l\92avantage de pouvoir déployer une voix sonore sur deux arias au lieu d\92une seule. Xavier Sabata confirme qu\92il est l\92un des contre-ténors avec lesquels il faut compter, et il y a tout à parier que des distributions se bâtiront bientôt autour de lui, tant ses dons frappent l\92\9Cil et l\92oreille, en termes de projection sonore comme de présence scénique. Quant à Max Emanuel Cencic, il est bien sûr le héros de la soirée, même si l\92héroïsme n\92est pas forcément le domaine où s\92épanouit le mieux son timbre qui fait merveille dans la douceur ou dans la virtuosité. Il semble prendre beaucoup de plaisir à camper ce bellâtre ridicule ballotté entre deux belles, tantôt en casque d\92empereur romain, tantôt en smoking, et il fait même des claquettes ! Un spectacle à recommander tout au long de son parcours international, à Versailles le 2 juin, à Vichy le 4, puis à Vienne, Bucarest, Athènes." 

  « Alexandre est le jouet / de deux femmes rétives. » Lisant ces vers à l'acte II, Max Emanuel Cencic s'est dit : voilà le sujet. Non pas l'imbroglio poussif d'Alessandro, seizième opéra italien de Haendel, mais le contexte qui l'a vu naître, des rival queens Cuzzoni (la titulaire) et Faustina (la jeune recrue) entre les mains desquelles Alexandre, fût-il le Grand, ne sera qu'un jouet. Pour metteur en scène, il a choisi la chorégraphe - et réalisalisatrice de Farnace à Strasbourg - Lucinda Childs, laquelle a partagé l'action en deux : ici quelques scènes du drame dans le style "baroque" tel qu'on se l'imaginait vers 1920, là les coulisses d'un tournge à la même époque. Sommes-nous à l'Opéra ? (Il y a une rampe, des châssis.) Au cinéma? (Un clapman, une caméra.) Au ballet ? (Six danseurs qui pirouettent durant les ritournelles, voire au beau milieu d'une sicilienne, les mufles) ? Nous ne le saurons jamais, Lucinda Childs ayant pris le parti de la dérision. Seule importe la joute des stars Cuzzoni et Faustina sous les yeux d'un roi dandy à peine plus vaillant que Jean Dujardin dans The Artist.

Ainsi le temps passe, malgré quelques bonnes coupes, moins vite que dans le disque somptueux (et Diapason d'or) paru au mois de novembre. Que manquerait-il? Un ressort? Un enjeu? La magique paire Gauvin- Lezhneva ? Un orchestre plus substantiel, que la délicate mais minuscule Armonia Atenea ? Pas grand-chose. Car Blandine Stakiewicz déploie en Rossane des trésors d'agilité auxquels Adriana Kucerova (Lisaura) répond de son mieux, jouer les petticoat victimes ne prive pas Max Emanuel Cencic de ses vocalises diaboliques - malgré un rôle trop grave pour son riche mezzo, du moins dans une grande salle ; son confrère Xavier Sabata délivre un splendide « Vibra, cortese » et le chef George Petrou, fer et velours, dans la fosse comme en studio confirme sa place parmi les handéliens pur-sang. Peut-être, en scène, manque-t- il simplement le drame qu'Alessandro n'est pas, ce dont témoignera sans doute la version de concert que la même équipe donnera salle Pleyel le 23 septembre, avec Julia Lezhneva et Laura Aikin croqueuses de contre-ténor." 

 

 

"Pour la création d'Alessandro en 1726, la Royal Academy of Music engagea une nouvelle tête d'affiche prestigieuse, la cantatrice Faustina Bordoni, appelée à collaborer régulièrement avec le castrat Senesino et une autre voix exceptionnelle, sa rivale Francesca Cuzzoni. Le succès remporté par ce type de distribution à trois têtes influencera directeement Haendel dans le choix de ses livrets suivants, les exigences des stars en présence devenant rapidement difficiles à gérer, le susceptible Senesino le cédant cepenndant largement aux deux dames sur le plan des caprices.

Dans Alessandro, cette tension est déjà perceptible, chacune des divas exigeant des durées de musique égales, tout air de l'une se trouvant immédiatement suivi d'un air de l'autre. Une joute permanente savaamment entretenue par le compositeur, qui varie les affects et permet à chacune de comptabiliser des points sur l'ensemble de son registre expressif. Si la Cuzzoni disposait d'un aigu facile, la Bordoni était une chanteuse plus sensible au registre plus central, une typologie que le Festival Haendel de Karlsruhe a réussi à bien reconstituer.

D'un côté, l'Italienne Raffaella Milanesi, soprano virtuose, qui compense un timbre assez mince par l'aisance de la vocalisation ; et de l'autre, la jeune Cubaine Yetzabel Arias Fernandez, très jolie voix, un peu plus grave, d'une musicalité ravissante. Au final, on décernera sans hésiter la palme à cette dernière, chacun de ses airs devenant un moment de grâce, alors que sa rivale aligne les notes sans trop s'y impliquer.

Cela dit, il est clair qu'à force de titiller à ce point l'ego de ces dames, Haendel jouait un jeu dangereux, dont l'issue inéluctable fut un authentique pugilat en scène, un an plus tard, opposant les deux divas au sang chaud. Cet incident savoureux est resté mémorable dans l'histoire de l'opéra !

Troisième étoile de la soirée, le très attendu Lawrence Zazzo - appelé à endosser l'inconfortable rôle-titre, avec ses huit airs de haute voltige - déçoit, peut-être en raison d'une méforme passagère. Le timbre du contre-ténor américain paraît opaque, comme si les résonateurs étaient bouchés, et la vocalisation sonne un peu poussive. Or, dans un ouvrage aussi continuellement dédié au feu d'artifice vocal, l'intérêt ne peut que retomber comme un soufflé, dès que les gosiers sont insuffisants.

La direction musclée de Michael Form, à la tête d'une formation baroque qui mouline dans le vide (Deutsche Handel-Solisten), ne peut rien y changer. Il faut se contenter alors de grappiller quelques instants de bonheur, au cours de ce spectacle trop long : un très bel air de Raffaella Milanesi au III, tous ceux de Yetzabel Arias Fernandez et de l'excellent falsettiste Martin Oro (Tassile, le rival d'Alessandro) ...

Quant à l'équipe jeune et courageuse des maîtres d'\9Cuvre scéniques, elle parvient difficilement à se dépêtrer d'un livret où il ne se passe presque rien. Décor simpliste (pourquoi un tel renoncement aux effets viisuels ?), gestique fouillée mais stéréotypée, vaines tentatives de meubler les vides par des agréments chorégraphiques, tels ces quatre danseurs escortant tous les personnages au II - des synchronisations qui font irrésistiblement penser au regretté Claude François, flanqué de ses incontournables Clodettes !

Tout cela n'est pas infamant, mais reste insuffisant. Pas de quoi nous convaincre que reproposer Alessandro à la scène puisse présenter un véritable intérêt..."

 

 

"Certainement, l\92opéra le plus rarement donné, Alessandro connut pourtant un grand succès à sa création notamment grâce à l\92arrivée d\92une nouvelle star italienne : Faustina Bordoni. A l\92occasion de la 28e édition du festival international d\92opéra baroque de Beaune, le chef espagnol Eduardo Lopez Banzo a choisi une version tardive et plus resserrée de l\92\9Cuvre (qui écarte 2 petits rôles) datant d\92une reprise révisée de 1732. Il est vrai que l\92\9Cuvre n\92est pas franchement à la hauteur des chefs d\92\9Cuvres composés précédemment par Haendel (Giulio Cesare, Rodelinda, Tamerlano\85) mais il s\92agissait pour le compositeur de faire briller les 3 stars de l\92époque : Senesino, La Cuzzoni et La Bordoni et ainsi faire sensation à Londres en mettant en parallèle les deux prime donne, rivalité qui allait bientôt culminer dans une légendaire empoignade en pleine représentation ! Contre toute attente, Haendel compose une musique peu héroïque pour Alexandre Le Grand, orientant davantage le personnage vers un conquérant des c\9Curs et concentrant tout le drame autour de ses amours indécises pour les deux princesses qui se le disputent.

Dans le rôle titre, la mezzo-soprano française Delphine Galou (déjà à Beaune l\92an passé dans le rôle de Rinaldo) excelle dans l\92art du castrat avec sa voix androgyne, son timbre velouté, son caractère tendre et viril à la fois, couplés à une technique exemplaire qui culmine dans son air hautement virtuose « Vano amore, lusinga, diletto » de l\92acte II, décochant les vocalises avec un aplomb déconcertant. Ses da capo sont inventifs et osés, et ses cadences confèrent panache et prestance à son personnage. Passionnante, Delphine Galou est sans nul doute promise à une grande carrière baroque !

Dans les rôles de ses deux prétendantes, les sopranos Marita Solberg et Ann Helen M\9Cn rivalisent d\92innocence, de désespoir et de rageuse jalousie dans pas moins de douze airs (dont un duo). Toutes deux vocalisent et chantent comme des rossignols et ont su séduire le public chacune à sa manière en agrémentant les airs de difficultés pyrotechniques comme dans : « No, più soffrir non voglio » ou « Tempesta e calma »\85, et savent trouver des ressources inattendues quand nécessaire. Le choix des rivales est particulièrement réussi car elles sont presque interchangeables : toutes deux norvégiennes et blondes, dotées de voix claires et pures (celle de Solberg un peu plus corsée) avec des aigus faciles et bien ronds. Cette « gémellité » attise encore plus leur rivalité et contribue à rendre crédible l\92indécision d\92Alessandro. Malgré ces qualités elles n\92ont pu cacher une interprétation parfois trop placide : on aurait aimé encore plus d\92engagement.

Reste les deux rôles secondaires. Le contre-ténor italien Antonio Giovannini incarne un Tassile affecté, à la voix poussive ce qui le rend peu crédible en concurrent d\92Alessandro et prétendant de Lisaura (il s\92était montré plus convainquant dans le rôle de Tolomeo l\92an passé). En revanche, Andreas Wolf campe un Clito de luxe et ne fait qu\92une bouchée du rôle ! Timbre somptueux, voix solide comme un roc et flexible à souhait il est tout bonnement excellent !

L\92ensemble de la distribution est soutenu avec efficacité par l\92orchestre Al Ayre Español. Déjà apprécié l\92année dernière dans Giulio Cesare du même compositeur, Eduardo Lopez Banzo et son ensemble confirment avec Alessandro, il est désormais l\92un des meilleurs spécialistes de cette musique, favorisant des tempi modérés et créant la surprise par des effets de « mise en attente musicale » (cf. les pauses dans les airs « Che tirannia » et « L\92amor che per te sento »). Enfin la (re)découverte heureuse de l\92\9Cuvre a bénéficié du cadre exceptionnel de la cour des hospices dont l\92acoustique y est bien meilleure que dans la basilique, le tout au son des chants et cris des oiseaux !"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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