Le compositeur

TAMERLANO

Tamerlan

COMPOSITEUR

Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE

Nicola Francesco Haym, d'après C. Agostino Piovene

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1970
2002
John Moriarty
Parnassus Records
3
italien
1972
2008
Colin Davis
Ponto
3
italien
1985
1991
John Eliot Gardiner
Erato
3
italien
1983
1997
Jean-Claude Malgoire
Sony
3
italien
1983
2009
Jean-Claude Malgoire
Sony
3
italien
2001
2002
Trevor Pinnock
Avie
3
italien
2006
2007
George Petrou
MDG
3
italien

2014
Riccardo Minasi
Naïve
3
italien

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
2001
2002
Trevor Pinnock
Arthaus
2008
2009
Paul McCreesh
Opus Arte

 Opéra (HWV 18) en trois actes, sur une adaptation par Nicola Francesco Haym (1678 - 1729), du livret écrit par C. Agostino Piovene pour Francesco Gasparini, lui-même adapté de la tragédie de Jacques Pradon Tamerlan ou La Mort de Bajazet (1675), traduite en italien en 1709.

Haendel avait assisté à une représentation de l'opéra Il gran Tamerlano d'Alessandro Scarlatti à Florence en 1706, sur un livret du dramaturge Antonio Salvi, toujours d'après la pièce de Jacques Pradon.

Par ailleurs, Nicholas Rowe avait écrit une pièce de théâtre, Tamerlano, jouée régulièrement depuis 1702, qui identifiait Tamerlano au roi Guillaume d'Angleterre, et Bajazet à Louis XIV.

Haendel et Haym semblent avoir travaillé d'abord sur le livret de Piovene, dont une première version fut composée du 3 au 23 juillet 1724. Lorsque le ténor Francesco Borosini, qui avait chanté le rôle de Bajazet lors de la reprise à Venise de l'opéra Tamerlano de Gasparini, en 1719, arriva à Londres, Haendel changea le finale avec la scène de mort de Bajazet.

Il fut représenté à partir du 31 octobre 1724, au King's Theatre de Haymarket à Londres, ouvrant, pour 9 représentations jusqu'au 28 novembre, la sixième saison de la Royal Academy. La distribution réunissait Andrea Pacini, alto-castrato (Tamerlano), Francesco Borosini, ténor (Bajazet), Francesca Cuzzoni, soprano (Asteria), Francesco Bernardi, dit le Senesino, alto-castrato (Andronico), Anna Dotti, contralto (Irene), Giuseppe Maria Boschi, basse (Leone).

Andrea Pacini

L'éditeur Cluer fit paraître dès novembre 1724 une édition comportant une traduction des arias en vers anglais.

Repris en 1725 à Hambourg, dans une traduction en allemand de J.P. Praetorius, entrecoupée d'intermèdes de Telemann, puis à Londres, le 13 novembre 1731 pour 3 représentations, en ouverture de la troisième saison de la Nouvelle Académie, dans une version abrégée par Haendel, avec Antonio Gualandi, dit le Campioli, alto-castrato (Tamerlano), Giovanni Battista Pinacci, ténor (Bajazet), Anna Maria Strada del Pò, soprano (Asteria), Francesco Bernardi, dit le Senesino, alto-castrato (Andronico), Francesca Bertolli, contralto (Irene), et Antonio Montagnana, basse (Leone) pour qui un nouvel air avait été écrit.

 

 Synopsis détaillé

En 1402, à Pruse, capitale de la Bithynie, première ville occupée par Tamerlan après la défaite des Turcs

L'empereur des Tartares, Tamerlan (alto), a vaincu l'empereur ottoman Bajazet (ténor), et l'a fait prisonnier. Tamerlan, qui attend l'arrivée de sa fiancée, la princesse de Trébizonde, Irène (contralto), tombe amoureux de la fille de Bajazet, Asteria (soprano), et renonce à Irene. Mais Andronicus (contralto), allié grec de Tamerlan, aime Asteria.

L'ouverture réunit une introduction solennelle, un allegro contrapuntique et un menuet.

Acte I

Une cour du palais de Tamerlan, où Bajazet est retenu prisonnier

(Sc. 1) Sur ordre de Tamerlan, Andronicus le libère de ses chaînes, mais Bajazet rejette la clémence de Tamerlan. Seul l'amour qu'il porte à sa fille Astéria et qu'il déclare dans un air décidé (air Forte e lieto) le retient de se donner la mort. (Sc. 2) Tamerlan ordonne alors à Andronicus de plaider sa cause auprès de Bajazet et d'Astéria et lui offre en cas de succès le trône de Grèce, la main d'Irène, ainsi que le pardon et la liberté de Bajazet (air Vuo dar pace).

(Sc. 3) Andronicus se trouve dans une situation très difficile. C'est lui qui a amené Astéria à Tamerlan, pensant adoucir le coeur du tyran, mais cette rencontre a eu pour résultat de faire tomber Tamerlan amoureux d'elle. Andronicus aime profondément Asteria comme il l'exprime dans un air plein de tendresse (air Bella Asteria).

Appartements réservés à Bajazet et Asteria dans le palais de Tamerlan

(Sc. 4) Néanmoins, Tamerlan rencontre Astéria ; il lui fait clairement savoir ses intentions à son égard et lui explique le marché qu'il pense avoir conclu avec Andronicus. (Sc. 5) Astéria se laisse aller à la tristesse et à la colère car elle croit qu'Andronicus a trahi son amour. Elle chante alors un air magnifique plein de mélancolie (air S'ei non mi vuol amar).

(Sc. 6) Bajazet rejette la liberté que lui offre son ennemi et réagit vigoureusement à l'attitude apparemment ambivalente d'Astéria qui lui semble insuffisamment déterminée à rejeter la demande de Tamerlan (air Ciel e terra). (Sc. 7) Mais, une fois seule, Astéria révèle que, quelle que soit la peine que lui cause la trahison apparente d'Andronicus, la tendresse de ses sentiments envers lui n'a pas changé (air Deh, lasciatemi).

Un lieu ouvert dans le palais de Tamerlan

(Sc. 8) L'arrivée d'Irène complique encore les choses. Andronicus lui apprend que Tamerlan a changé ses plans : elle deviendra sa propre femme et non celle du monarque tartare. Pour sauver la situation, il-lui suggère de se faire passer elle-même pour sa propre confidente, afin de pouvoir argumenter avec Tamerlan. Irène accepte sur une musique assez sereine (air Dal crudel)en comparaison du récitatif et de l'air sincère et grandiose dans lequel (Sc. 9) Andronicus déplore le hasard cruel qui l'a placé dans cette triste situation (air Benché mi sprezzi). 

Acte II

Un corridor menant aux appartements de Tamerlan

(Sc. 1) Tamerlan annonce à Andronicus qu'Asteria a accepté de devenir sa femme. Leur mariage, ainsi que celui d'Andronicus et d'Irène, sera bientôt célébré. Il y a une note de triomphe dans son air (air Bella gara)et de moquerie dans celui d'Asteria lorsqu'elle feint d'assurer à Andronicus, après une scène de malentendu mutuel (air Non e piu tempo) (Sc. 2), qu'elle est maintenant appelée aux côtés de Tamerlan. (Sc. 3) Andronicus reste seul et donne libre cours à son chagrin (air Cerco in vano).

Les rideaux des appartements de Tamerlan s'écartent et, au milieu de la scène, on voit Tamerlan assis, Asteria à ses côtés sur des coussins

(Sc. 4) Léon (basse) amène Irène, déguisée, en présence de Tamerlan ; sa plaidoirie en faveur de la véritable Irène est accueillie avec une équanimité surprenante par le tyran ; (Sc. 5) lorsque Astéria se retrouve seule avec elle, elle lui dévoile ses véritables sentiments. (Sc. 6) Irène, cette femme malheureuse mais imperturbable, entrevoit un rayon d'espoir dans ce qu'elle vient d'entendre (air Par che mi nasca), contrairement à Léon dont l'air critique uniquement le pouvoir irrésistible de l'amour à faire le bien ou le mal.

(Sc. 7) Bajazet apprend avec horreur qu'Astéria va accéder aux marches du trône de Tamerlan et décide, dans un air tragique, de l'en empêcher (air A suoi piedi). (Sc. 8) La fureur s'empare d'Andronicus qui menace de se venger on tuant Tamerlan avant de se tuer à son tour.

La salle du trône

(Sc. 9) Astéria a résolu en secret de tuer le tyran qui la tient, ainsi que son père, en son pouvoir ; elle est sur le point de monter sur le trône de Tamerlan, mais Bajazet intervient avec vigueur. Tamerlan tente de le contraindre à se jeter à terre pour l'humilier. En lançant des regards significatifs à Bajazet et à Andronicus, Astéria s'approche du trône, mais Bajazet s'interpose en protestant. (Sc. 10) Irene vient deamnder des explications. Astéria sort un poignard et annonce qu'il aurait été son cadeau de noces à Tamerlan. Vient ensuite un trio réunissant Astéria, Tamerlan et Bajazet à la fin duquel Tamerlan ordonne leur exécution. Il est suivi d'une grande scène dans laquelle Astéria demande successivement à son père, à son amant et à sa rivale au trône de Tamerlan si elle est infidèle ou indigne. Dans de courtes arias dépourvues de da capo et débutant par le mot "No ! ", chacun reconnaît la pureté des actions d'Astéria. Seule, Astéria se réjouit de sa justification, regrettant seulement de n'avoir pas réussi à assassiner Tamerlan. Toutefois, l'air Cor di padre, plein de grandeur et qui fait d'elle une héroïne tragique, montre sa préoccupation plus intense pour le bonheur perdu que pour la vengeance envisagée. 

Acte III

Une cour dans le sérail où sont retenus prisonniers Bajazet et Astéria

(Sc. 1) Astéria et Bajazet prennent la décision de se suicider grâce au poison que Bajazet a réussi à cacher ; Astéria, dont la grandeur d'âme s'affirme au fur et à mesure que sa situation s'aggrave, reste seule et se lamente de devoir bientôt dire adieu à son père et à son amant. (Sc. 2) Tamerlan, dont le tyranisme a atteint son paroxysme en tentant d'humilier Bajazet dans la scène précédente, révèle alors une autre face de son caractère en essayant à nouveau d'obtenir l'aide d'Andronicus pour convaincre Astéria de son amour et même de sa résolution d'accorder son pardon à Bajazet. Andronicus fait appel à tout son courage pour défier Tamerlan, déclare son amour pour Astéria qui affirme le partager. L'humeur de Tamerlan change et il jure de se venger dans un air splendide, où il exprime sa fureur en doubles croches rapides. (Sc. 3) Bajazet tente de susciter le courage des amants qui, dans un duo (duo Vivo in te) (Sc. 5), déplorent doucereusement le sort qui les attend, leur seule consolation étant d'y faire face ensemble.

Salon impérial, préparé pour le dîner de Tamerlan

(Sc. 6) Dans un air allegro, Irène révèle que son amour, s'il est partagé, va à Tamerlan (air Crudel piu); dans une musique optimiste, Léon espère que l'amour chassera la haine (air Nel mondo). (Sc. 7) Tamerlan a décidé de donner libre cours à sa rage en humiliant ses victimes ; il convoque tout d'abord Bajazet, puis Astéria. Andronicus proteste : voilà l'action injuste d'un tyran et il plaide pour la clémence. (Sc. 8) Tamerlan s'entête et ordonne à Astéria de devenir sa servante, de lui porter une coupe et de lui servir à boire. Elle verse dans la coupe de Tamerlan le poison que lui a donné Bajazet. Mais Irène l'a vue ; elle empêche Tamerlan de boire et lui révèle sa véritable identité. Tamerlan ordonne à Astéria d'offrir d'abord la coupe à son père ou à son amant avant de la lui apporter. Elle est sur le point de la boire elle-même (air Padre, amante) lorsque Andronicus intervient. Tamerlan est furieux contre Astéria et ordonne son arrestation ; il la fera conduire au sérail des esclaves et Bajazet sera témoin de sa honte ! Bajazet est outragé et, dans un air plein de virtuosité (air Empio, per farti guerra), il jure que son âme reviendra hanter le tyran. Le duo de Tamerlan et d'Irène ressemble sur le plan dramatique à celui de Néron et de Poppée, et sur le plan musical à celui de César et de Cléopâtre. Tous deux célèbrent le bonheur qui les attend et dont ils jouiront finalement après toutes les souffrances engendrées par Tamerlan.

(Sc. 9) Léon annonce l'arrivée d'Astéria, suivie de Bajazet. (Sc. 10) La sérénité apparente de Bajazet les surprend, mais il révèle qu'il a absorbé du poison et sera bientôt délivré de celui qui le tourmente (air Fremi, minaccia). Dans une scène d'une grande puissance, il fait des adieux touchants à sa fille bien-aimée (air Figlia mia) avant de s'adresser à Tamerlan, lui promettant de le tourmenter et de l'accabler. Ses paroles deviennent de plus en plus incohérentes, Il sort, soutenu par Astéria et Andronicus.

(Sc. 11) Astéria revient et implore qu'on lui donne la mort dans un air d'une grand beauté ; elle affirme à Tamerlan que, quels que soient ses tourments et ses blessures, elle restera toujours invaincue. Irène et Andronicus veulent empêcher Astéria de se suicider, mais Tamerlan s'avoue vaincu et, ému par l'horreur des événements et la dignité d'Irène, il accorde son pardon à ses anciens ennemis.

L'ouvrage s'achève par le serment d'amour de Tamerlan et d'Irène ; le choeur annonce que les torches de l'amour ont dissipé les ténèbres de la nuit (D'atra notte) avec des accents qui rappellent toutefois davantage les sombres événements de l'opéra que la fin traditionnellement heureuse de l'opera seria.

 (d'après Tout l'opéra - Kobbé - Robert Laffont)

 

http://site.operadatabase.com.site.hmt-pro.com/modules.php?name=Downloads&d_op=viewdownload&cid=68&min=20&orderby=titleA&show=10 (en italien et en français)

http://www.dicoseunpo.it/dicoseunpo/H_files/Tamerlano.pdf

http://www.haendel.it/composizioni/libretti/pdf/hwv_18.pdf

 

Représentations :

 

Versailles - Opéra Royal - 5 avril 2014 - Cologne - Opéra - 4 mai 2014 - Hambourg - Laeiszhalle - 22 septembre 2014 - Vienne - Theater an der Wien - 25 septembre 2014 - Cracaovie - Opera rara - 8 janvier 2015 -

 

 

  

"Marc Minkowski est désormais une personnalité incontournable à Salzbourg. Directeur artistique de la Mozartwoche, il est régulièrement invité au festival d\92été : Mitridate (2005/2006), Cosi fan tutte (2011), et prochainement Lucio Silla (2013) et l\92Orfeo de Gluck (2014). Ce Tamerlano, déjà donné le 11 juillet à Versailles dans le cadre du Festival Haendel, mais avec une distribution différente, était présenté ici en version de concert dans l\92énorme Festspielhaus (dont la capacité avoisine celle de l\92Opéra Bastille). Cette salle a priori peu adaptée à Haendel se révélera effectivement handicapante ce soir à deux niveaux : d\92une part, son volume oblige les interprètes à chanter fort, voire très fort ; d\92autre part, les chanteurs ne restant pas sur scène, ils sont contraints à de longs déplacements depuis les coulisses, cassant le rythme à plusieurs reprises.

Dès les premières notes \96 tonitruantes \96 de l\92Ouverture, on est cependant rassuré quant à l\92acoustique : ce Tamerlano saura se faire entendre ! Il est vrai qu\92avec ses 45 instrumentistes (dont 18 violons et 4 hautbois !) des Musiciens du Louvre-Grenoble, Minkowski a sorti le grand jeu. C\92est bien simple, le Wiener Philarmoniker ne sonnera presque pas plus glorieusement le lendemain dans La Bohème! Mais derrière ce luxe sonore, avec une battue large et un sens du rythme (du swing presque!) qui le voit se démener physiquement, Minkowski n\92oublie pas le théâtre, ni le bel canto handélien. Aidé en ceci par le formidable continuo de Francesco Corti, il parvient à maintenir la tension constante, sa direction mettant tout particulièrement en valeur les récitatifs accompagnés (nombreux dans cette \9Cuvre) et soulignant avec justesse la majesté des personnages. Il fait également merveille dans les airs plus lents, créant par exemple de sublimes atmosphères (lits de cordes pianissimo) dans les plaintes d\92Asteria. Parfois, le résultat manque très légèrement de fini et de subtilité, les chanteurs étant en outre laissés un peu à eux-même dans les cadences des arias, ce qui nuit à la cohérence d\92ensemble. Mais soyons clair, en comparaison des pâles versions du passé (Malgoire, Gardiner, Pinnock ou Haïm), et malgré une version récente plus intéressante dirigée par George Petrou, Tamerlano vit ce soir une véritable renaissance. Inutile de préciser que les Musiciens du Louvre-Grenoble, superbes de précision, sont pour beaucoup dans cette réussite.

Dans le rôle titre, Bejun Mehta se révèle tout simplement stupéfiant, à l\92instar de son récent Orlando. Abattage, virtuosité, aisance scénique (c\92est le seul à ne pas avoir de partition), son Tamerlano est à donner le vertige, même si le rôle est un peu court. Au début du 2ème acte, l\92air « Bela gara » est d\92ailleurs remplacé par le bien plus spectaculaire « Sento la gioia » (extrait d\92Amadigi, qu\92il a enregistré récemment avec René Jacobs). Autre contre-ténor de la soirée, Franco Fagioli incarne le primo uomo Andronico, avec tout autant de panache dans les vocalises et d\92énormes prises de risque à saluer dans les da capo, qui le voient parcourir parfois près de deux octaves et demi jusqu\92au contre-si. Toutefois, dans un rôle créé par le castrat Senesino, sa prestation est handicapée par une projection un peu aléatoire (certains passages sont noyés dans l\92orchestre). Star de la soirée (et probablement raison d\92être de cette production), Placido Domingo chante ce soir pour la première fois accompagné d\92instruments anciens. Pour autant, même après avoir incarné le rôle de Bajazet à plusieurs reprises, il se révèle bien hésitant (ratant même son entrée à plusieurs reprises) et, il faut l\92admettre, bien difficile à écouter. Certes, la présence scénique d\92un tel monstre sacré reste impressionnante (la mort de Bajazet est superbe), mais le rôle est presque entièrement savonné et sa voix reste souvent inaudible. Les délirants applaudissements nous ont ainsi paru bien exagérés! Cruel star-système, alors que le rôle de Bajazet avait été superbement incarné à Versailles par Tassis Christoyannis.

Le clou de la soirée aura été pour nous les renversantes prestations des deux jeunes chanteuses incarnant respectivement Asteria (fille de Bajazet, que convoite le cruel Tamerlano) et Irene (princesse grecque initialement promise à Tamerlano). Dans le rôle déchirant d\92Asteria, Julia Lezhneva, 22 ans, déroute de premier abord : on sent les moyens exceptionnels mais la jeune russe semble un peu en retrait. Et puis d\92air en air, au doute succède la stupéfaction : techniquement, on n\92a pas entendu ça depuis Bartoli, les intonations sont justes, les trilles incomparables, la voix homogène du grave à l\92aigu, la virtuosité inimaginable. L\92air final du 2e acte aura été ainsi exécuté avec une rapidité tout simplement délirante, sans le moindre effort apparent. Dans les airs les plus tristes, Lezhneva est également impressionnante, de souffle, de nuances (ces da capo repris mezza voce, ces aigus irréels). Si elle améliore encore un peu sa prononciation et sa présence sur scène (elle est un peu raide ce soir), nul doute que l\92on tient enfin la prima-donna haendelienne des prochaines années.

Mais l\92étonnement aura été porté à son comble en entendant ce soir pour la première (et sans doute pas la dernière) fois Marianne Crebassa. Ancienne recrue de l\92Atelier lyrique de l\92Opéra de Paris, la jeune française de 25 ans à peine réussit le tour de force de rendre passionnant le personnage d\92Irene, complément transparent dans les versions de l\92\9Cuvre connues jusqu\92ici. Vindicative dans son air d\92entrée « Dal crudel che m\92ha tradita », bouleversante dans la plainte « Par che mi nasca in seno », puis magistrale dans « Crudel più non son io », Marianne Crebassa fait une démonstration de chant en trois airs. Et avec quelle virtuosité, quels accents si bien sentis, quelles couleurs \85 et une voix qui remplit sans peine le Festspielhaus. Et quel aplomb enfin, elle qui partage l\92affiche, pour ce qui est sans doute son plus grand concert à ce jour, avec des stars telles que Mehta et Domingo. Chapeau donc et bravo à Minkowski de parier sur elle. Ce sera notamment le cas pour le Lucio Silla de 2013, où Marianne Crebassa incarnera Cecilio, et chantera donc comme air d\92entrée « Il tenero momento ». C\92est peu dire que notre blog attend ce moment avec la plus grande impatience!"

 

 

 

 

Tamerlano, non pas dans sa version originale de 1724, mais dans celle de la reprise de 1731, le tout transposé à notre époque, avec un regard tourné vers l'Afghanistan. Une fois encore, la mise en scène a fait des ravages, tant dans l'importance des coupures pratiquées (la fin du II, chef-d'\9Cuvre de construction dramatique, en perd tout impact) que par l'absence de lien entre ce qui se passe sur le plateau et ce que le livret nous raconte. L'essentiel de l'acte I est un sommet d'ennui, où l'on voit les solistes débiter leurs arie, plantés au milieu de la scène. Les choses s'animent au moment de l'air final d'Andronico : tous les chanteurs se roulent les uns sur les autres, à tour de rôle. C'est joliment fait, mais cela n'a aucun rapport avec ce que le prince grec est censé exprimer ou avec les relations entre les différents perrsonnages ...

Le ton est donné ; la suite n'aura de cesse de faire fi de tout le génie dramatique dont Tamerlano est imprégné, transformant la tragédie en mauvaise farce naviguant entre le vide et l'ineptie. Et il faut attendre la fin du III pour queJohanna Garpe se décide enfin à faire confiance à Haendel et son librettiste : la mort du tyyran Bajazet est vraiment touchante. Ému par ces denières scènes, le public se rend-il compte qu'au lieu d'assister à trois heures de rigolade suivies de vingt minutes d'opéra, il aurait pu avoir trois heures et demie de plaisir et d'émotion? Probablement pas.

Quelques mots tout de même sur les interprètes. d'autant que la prestation de l'orchestre du Festival est, une fois encore, admirable. Sans se soucier de ce qui se passe sur le plateau, Nicholas McGegan détaille toute la finesse de la dramaturgie haendélienne avec la complicité de ses musiciens. Quant à la distribution. elle est bien meilleure que l'an dernier, malgré la médiocre prestation de Clint van der Linde, contre-ténor à l'émission engorgée et à la voix inégale, et le manque de personnalité de la soprano suédoise Kristina Hansson. Le Bajazet du ténor américain Thomas Cooley connaît quelques duretés dans l'aigu, mais il offre une très belle scène de suicide.

Le meilleur se trouve du côté de la mezzo allemande Franziska Gottwald, chanteuse et actrice accomplie. Quant au contre-ténor Christopher Ainslie, on pourrrait parler de révélation s'il n'avait déjà été remarqué dans plusieurs concours, mais aussi dans les colonnes d'Opéra Magazine (Arsace dans Partenope à Saint-Jean-Cap-Ferrat en 2008). Au crédit de ce jeune Sud-Africain, une voix centrée et équiliibrée, une technique d'une tenue impeccable et une totale aisance en scène. Tout juste aimerait-on quelques nuances expressives supplémentaires."

 

 

 

 

"Affubler sept ou huit gardes-chiourmes d\92uniformes pseudo-nazi afin de limiter ou d\92élucider l\92espace concentrationnaire du lieu, revêtir Bazajet des habits impériaux d\92un Ottoman déchu alors qu\92Andronico et Tamerlan portent costume-cravate, ajouter lors de quelque explication dans le programme de salle un certain signifiant pseudo-pédagogique à ces variations vestimentaires, voilà qui relève d\92une franche escroquerie... pour ne pas écrire d\92un franc délire ! et disons-le tout net et simplement, n\92ajoute rien à cette approche légèrement problématique de cet excellent Tamerlano dont les quelques rares éléments de décor (une chaise, une table, deux trônes) permettent alors d\92appréhender à plein les ressentiments, angoisses et autres bonheurs existentiels de nos protagonistes. Saluons dès l\92abord l\92étonnant Bejun Mehta, dont le Tamerlano, violemment impliqué (puisque vainqueur, amoureux et sadique à souhait) alimente à lui seul la conflictualité permanente de l\92\9Cuvre. Son contre-ténor, agile, solidement contrôlé, virtuose, sonne franc, juste et conquérant (mais aussi rude, âpre et soupçonneux), se teinte ici ou là de couleurs inattendues et bienvenues. L\92Andronico de Patricia Bardon, en débuts locaux, suffisamment présent, aux aigus tendres et délicats, conclut un premier acte sur un glorieux « Benche mi sprezzi » et sait atteindre aux actes 2 et 3 à l\92émotion vraie. Sarah Coburn, précise et virtuose, négocie ses interventions avec intelligence, avec idiomatisme également... Jennifer Holloway, elle aussi en débuts locaux, démultiplie, elle, les excellents moments. « L\92Amor dà guerra e pace » de Ryan McKinny valorise soudainement Leone. Reste Plácido Domingo, qu\92il faut ici féliciter de nous avoir ainsi offert, en tant que Directeur Général du Los Angeles Opera un Tamerlano si peu fréquenté et d\92avoir ainsi ajouté un 130ème rôle à son tableau de chasse... mais seul son « Figlia mia » final mérite étoile. William Lacey, qui fait montre d\92une extrême considération, d\92une extrême sollicitude vis à vis de ses trente-cinq instrumentistes à l\92orchestre, dirige avec conviction. "

 

 

 

 

"Salles combles pour la création de Tamerlano à l\92Opéra de Washington, grâce à la présence de Placido Domingo, directeur générai de la compagnie, dans le personnage de Bajazet, quelques semaines après sa prise de rôle au Teatro Real de Madrid. Depuis sa nomination, l\92illustre ténor espagnol passe pour avoir élargi le rayonnement international de la maison. Le niveau des distributions s\92est très nettement élevé, c\92est sûr, mais celui des chefs et des metteurs en scène n'a pas suivi dans les mêmes proportions, ce que confirme cette nouvelle production haendélienne. Le Britannique William Lacey est un maestro compétent. Reste qu\92il se montre incapable de faire jaillir la lumière dans cette musique, faute d\92une flexibilité suffisante dans le tempo et d\92une capacité à mettre en valeur les détails qui font mouche. Le spectacle, quant à lui, se contente de clichés empruntés à ce que les Allemands appellent le Regietheater : un décor oppressant, des costumes évoquant le fascisme et les années 1930 pour les Mongols (ceux des Ottomans sont plus traditionnels et colorés. ceux des Grecs semblant tout droit échappés de Carnaby Street), complétés par des accessoires chargés d\92une puissante signification (une pile de livres, des fleurs en plastique...).

Après avoir mis un peu de temps à se chauffer, Placido Domingo est apparu au meilleur de sa forme actuelle en Bajazet, avec la même autorité dans la déclamation et la même intensité dans la caractérisation qu\92au Teatro Real. En Andronico, Patricia Bardon s\92est montrée de bout en bout superbe, aussi bien sur le plan vocal que dramatique, avec un timbre, un phrasé et une variété dans les dynamiques qui forcent l\92admiration. David Daniels, le plus célèbre contre-ténor américain actuel, a retrouvé avec un évident bonheur (et une maîtrise absolue de ses moyens !) ce rôle de Tamerlano qui avait lancé sa carrière, il y a treize ans, au Glimmerglass Opera. Son éblouissant «A dispetto» a fait chavirer la salle.

Authentique basse haendélienne (il y en a si peu !), Andrew Foster­Williams a apporté à son air une émission ferme et une virtuosité étonnante. Avec son soprano aigu parfaitement placé, Sarah Coburn a traduit toute la dignité outragée d\92Asteria, Claudia Huckle prêtant à Irene un mezzo aussi sombre qu\92agile et une remarquable présence scénique. Dommage que William Lacey ait pratiqué autant de coupures dans la partition..."

 

"Pour bien faire les choses, le Teatro Real a invité le chef britannique Paul McCreesh, un baroqueux patenté, pour essayer (mais sans succès) de donner un peu d'allure et de style à son orchestre, et complété la distribution par une équipe de chanteurs majoritairement versés dans ce vocabulaire. L'Espagnol se distingue de la distribution un peu pâle par une voix d'un tonus, d'un soleil, d'une projection incroyables. S'il garde quelques habitudes de phrasé qui sont plutôt associées à la musique du XIXe siècle (mais sait-on comment chantait le Bajazet original de Haendel ?), Domingo transcende le style par une musicalité formidable. On aura été infiniment touché par sa scène finale, incarnée jusqu'aux larmes. La juvénilité de Domingo laisse décidément pantois.

Dommage que Monica Bacelli (Tamerlano), excellente dans les récitatifs, manque de voix et de flexibilité dans les vocalises ; dommage qu'Ingela Bolin (Asteria) chante avec si peu d'engagement corporel. Dommage surtout que Graham Vick ait signé une mise en scène qui semble conçue par un logiciel spécialisé : design froid et élégant comme une boutique de Donna Karan ou Calvin Klein, et l'on pâtit de l'absolu manque de profondeur de la vision dramatique. Il est vrai que cette forme d'opéra - récitatifs et airs enchaînés pendant 3 h 30 - est redoutable. Mais on était venu pour Placido Domingo. Et on ne le regrette pas."

"A l\92âge où d\92autres ténors se consacrent au jardinage, Placido Domingo déploie une énergie que rien n\92entame, offrant aux spectateurs madrilènes sa première incursion dans le Tamerlano de Haendel. Un véritable défi, tant ce répertoire est inhabituel pour lui, qu\92il a remporté haut la main.

La production n\92est pas récente. Elle fut créée, sauf erreur, au Mai musical florentin 2001. Richard Hudson (dont Paris applaudit en ce moment Le Roi lion) a conçu un décor strict et blanc un mur semi-circulaire percé de portes pour fermer le plateau, un pied géant posé sur un globe \97 poids du destin, puissance du tyran Tamerlan puisque c\92est sous ce globe qu\92apparaît le Turc Bajazet, vaincu par l\92empereur tartare. Un dispositif aéré, et une simplicité qui n\92entrave pas l\92action, menée avec une élégance qui manque parfois de nerf \97 on sait combien, dans ce genre d\92ouvrage, le statisme est une menace.

Avec l\92aide de Benjamin Bayl, l\92un des deux clavecinistes chargés du continuo (auxquels s\92ajoutent un thèorbe et un violoncelle), Paul McCreesh a préparé l\92édition. Les musiciens qu\92il a sous sa coupe ne touchent pas des instruments anciens, c\92est l\92Orquesta Titular del Teatro Real, autrement dit l\92Orquesta Sinfonica de Madrid. Le travail accompli est étonnant les attaques sont nettes, l\92articulation vive, les cordes chatoyantes le discours du chef est aussi alerte qu\92équilibré, la progression dramatique soigneusement dosée jusqu\92au suicide de Bajazet, qui laisse le coeur serré.

Absence et incarnation - Le meilleur et le banal se côtoient dans une distribution essentiellement féminine \97 aucun contre-ténor n\92est là pour les emplois jadis confiés à des castrats. Il y a peu à dire du Leone de Luigi De Donato, ou de l\92Irene peu marquante de Jennifer Holloway. Ingela Bohlin, petite voix fraîche et légère, est une Asteria touchante. Le célèbre Senesino créa Andronico : Sara Mingardo le reprend avec toute la noblesse et l\92ardeur qui siéent au prince amoureux. Andrea Pacini fut, lui, le premier Tamerlano. C\92est peu de dire que Monica Bacelli déçoit. Si le goût et les intentions n\92encourent aucun reproche, le chant n\92est pas toujours sûr et manque de projection, au point que le personnage, voulu par le metteur en scène comme passablement hystérique, n\92existe que par sa gestuelle.

Quant à Domingo. l\92éclat du timbre s\92est assombri, frisant de plus en plus le baryton, mais son métal semble inaltérable, et sa portée est la même après quasiment cinquante ans de carrière. Et puis il y a les mots, énoncés avec une justesse que tout acteur envierait, l\92impact d\92une ligne musicale franche et directe, en dépit de quelques vocalises un peu courtes. Bref, une incarnation, une vraie, et un charisme qui balaie toute réticence. Le public madrilène est peu démonstratif ; il a pourtant manifesté son attachement à l\92une des rares légendes vivantes de l\92opéra."

"Incroyable Placido Domingo ! Alors qu\92il n\92a absolument plus rien à prouver, le légendaire ténor espagnol continue à enchaîner les prises de rôle dans les répertoires les plus inattendus. Quatre mois à peine après son premier Oreste dans Iphigénie en Tauride de Gluck au Met, c\92est ainsi en Bajazet de Tamerlano que nous l\92avons retrouvé au Teatro Real de Madrid, pour un résultat de bout en bout époustouflant. En près de cinquante années de carrière, Domingo n\92avait jamais abordé un opéra de Haendel en entier à la scène, sa contribution à la cause du compositeur se bornant à quelques airs séparés enregistrés pour RCA et EMI. Son récitatif d\92entrée, avouons-le, surprend, tant la couleur de cette voix est pour nous associée à Verdi, Puccini ou Giordano. Mais on s'y habitue au bout de quelques minutes, tout en prenant rapidement conscience de l\92énorme travail accompli par le chanteur. Travail vocal d\92abord, même si l'écriture de Bajazet, très centrale et peu virtuose, convient admirablement à ses moyens actuels. Allégeant l\92émission quand il le faut, creusant le grave aux moments stratégiques, Domingo conserve suffisamment d\92émail et de projection dans l\92aigu pour donner tout son relief au personnage, réussissant en plus à faire passer sa prudence dans les vocalises de sa deuxième aria du premier acte pour un effet dramatique. Travail stylistique ensuite, l\92interprète veillant à ne jamais donner l\92impression que Bajazet est frère d\92Otello, Cavaradossi ou Chénier. C\92est bien du Haendel que l\92on entend, avec une qualité de prononciation de l\92italien et une variété dans la déclamation des récitatifs qui font de chacune des interventions du sultan déchu un authentique moment de théâtre. Les dons du comédien, bien connus, font le reste, culminant dans une scène de suicide qui laisse le spectateur bouche bée devant pareil accomplissement artistique. Après les représentations prévues àWashington ce mois-ci, Domingo devrait reprendre Tamerlano au Covent Garden de Londres en 2010. Ne le manquez surtout pas!

Il est évidemment difficile d\92exister à côté d\92un chanteur-acteur d\92une pareille envergure, et la distribution réunie le soir de la première (il y en a une autre en alternance, comme le veut l\92usage au Teatro Real) fait un peu pâle figure. Dès que Bajazet quitte le plateau, la température chute de plusieurs degrés, et même de manière vertigineuse dans le cas de Monica Bacelli. La mezzo italienne, qui nous avait jusqu\92alors toujours convaincus, a paru totalement hors du coup enTamerlano, avec une émission opaque, un grave sourd, voire inaudible, et une diction extrêmement confuse. Méforme ? Malaise né de l\92inadéquation à une tessiture trop basse? Souhaitons que cette contre-performance ne soit qu\92un accident de parcours dans une carrière menée par ailleurs avec sagesse. Les deux sopranos tirent mieux leur épingle du jeu, avec même de l\92émotion dans le cas d\92Ingela Boblin, mais elles n\92habitent jamais véritablement leur personnage. Luigi De Donato est un médiocre Leone, la palme du bel canto revenant à Sara Mingardo, Andronico au timbre velouté, au grave naturellement profond et au phrasé sensible, à laquelle on reprochera simplement un léger manque d\92investissement dramatique. Mingardo a beau fréquenter régulièrement les scènes lyriques, elle reste envers et contre tout une sublime chanteuse d\92oratorio.

Pour offrir au Bajazet de Domingo un cadre à sa mesure, le Teatro Real a eu l\92excellente idée de reprendre la production de Graham Vick, créée en 2001 au Mai Musical Florentin. Le décor de Richard Hudson est à la fois beau et porteur de sens des panneaux blancs en hémicycle, avec une corniche à mi-hauteur où défilent, à la fin du premier acte, de petits éléphants bleus, la trompe levée; un énorme pied de statue antique tombant des cintres et écrasant de son poids un globe également blanc, dont la face intérieure, dévoilée au milieu de l\92acte II et entièrement dorée, sert de trône àTamerlano ; et des parois noires mobiles à l\92avant-scène, pour dessiner des espaces d\92intimité. Les costumes sont somptueux, ceux des personnages masculins surtout, mêlant avec goût XVIIIe siècle occidental et influences moyen-orientales, dans un déploiement d'étoffes et de couleurs d\92une richesse inouïe. Et comment ne pas être impressionné par l\92entrée d\92Irene sur un gigantesque éléphant bleu aux défenses dorées et au front orné de pierreries ? On peut juger l\92ensemble du dispositif un peu froid et distancié, voire légèrement monotone au fil des quatre heures vingt de spectacle, entracte compris, mais on ne saurait nier son formidable impact visuel.

Terminons sur la partie orchestrale qui, avec le Bajazet de Domingo, a constitué pour nous la plus grosse surprise. A la tête des musiciens duTeatro Real, jouant sur instruments modernes à l\92exception des flûtes et du continuo, Paul McCreesh a de bout en bout donné l\92impression qu\92il dirigeait une phalange d\92instruments anciens, avec une authenticité dans les sonorités supérieure à celle de nombreuses formations dites « spécialisées ». Tempi vifs, battue tout en finesse et en souplesse, la musique avance sans jamais aller trop vite ni trop fort, apportant sa précieuse contribution à la réussite d\92ensemble du spectacle."

 

 

 

 

 

 

 

"Alors que notre époque semble acquise à un Haendel tonitruant, bombardé de contrastes violents, Christophe Rousset préfère opérer par frappes chirurgicales, épousant le drame plutôt que de le forcer. Subtilement, au plus près des voix, il tend l\92arc dramatique de Tamerlano, qui atteint son point culminant dans la scène d\92hallucinations de Bajazet, dont Bruce Ford se révèle l\92interprète idéal. La beauté du timbre et l\92art du chant du ténor américain ne sont rien comparés à la profondeur qu\92il confère à ce personnage de roi déchu, expressément remanié par Haendel un mois avant la première pour exalter les dons dramatiques exceptionnels de Francesco Borosini.

Primo uomo attitré de la Royal Academy of Music, le castrat Senesino dut se contenter du personnage ingrat \96 mais de la musique ô combien sublime \96 d\92Andronico, que Patricia Bardon investit de son superbe alliage de velours et de métal, tandis que l\92abattage et le timbre pernicieux de Bejun Mehta collent à la peau du narcissique et tyrannique Tamerlano. Tiraillée entre ses devoirs envers ces trois hommes, l\92Asteria de Sandrine Piau délivre une leçon de bel canto haendélien absolu."

"L'orchestre était un peu tendu dans la première partie ; résultat, les chanteurs n'étaient pas tous très justes dès que le tempo s'accélérait et à l'entracte je pensai que cette oeuvre ne pouvait supporter la médiocrité et que ce n'était pas une partition impérissable de Handel. Or dans la seconde partie, Rousset a repris le dessus fort des applaudissements précédents. L'oeuvre commence assez lentement et le drame ne démarre réellement que dans la seconde partie, du coup on a droit à des tas de lamenti et airs en demi-teintes qui ne sont pas les meilleurs que je connaisse et seraient un peu fastidieux chantés de façon juste honnête. La seconde partie elle par contre recèle des perles dans tous les genres : lamento d'Asteria ("Cor di padre"), récitatif accompagné de la mort de Bajazet, air de bravoure de Tamerlano, duo Asteria-Andronico. Voilà des pages parmi les plus belles de Handel !! Et enfin un opéra qui ne se finit pas par un faux lieto fine et où les personnages sont réellement attristés, bien qu'une lueur d'espoir se dégage.

Pour les blagues de livret, on remerciera les traducteurs de nous avoir placé trois fois "Encore toi?!!" dans la bouche de Bajazet façe à celle qu'il croit l'ambassadrice d'Irene (vive le comique de répétition) ; mais le must de la soirée fut : "-Où est ta fille ? - Sur le trône!", suivi de : "La place est libre, Irene!"

Pour Bejun Metha je partais avec un a priori mitigé : son Tolomeo m'avait moyennement convaincu mais son Farnace (Mozart) m'avait enthousiasmé. Il a eu cet après-midi un peu de mal à démarrer et son péché mignon, le cafouillage, s'est manifesté plusieurs fois, mais là Rousset a aussi sa part de responsabilité. En tout cas cela fait plaisir d'entendre un contre-ténor avec un tel volume qui prend autant à coeur l'expression du personnage, en particulier dans les récitatifs !! Son air de bravoure dans la seconde partie était par contre excellent! Les vocalises à toute vitesse (et parfois aussi dans tous les sens) dépeignaient parfaitement le tyran capricieux (un peu trop même, cela tirait sur l'hystérie enfantine mais qu'importe, cela fonctionnait à merveille). Bruce Ford ne m'a pas tout de suite charmé : vocalises lourdes et un peu pâteuses au début, il s'est rattrapé de façon grandiose pour sa mort !! Je ne soupçonnais pas tant de finesse et d'intelligence chez ce chanteur auquel je finissai par m'habituer un peu trop à force de disques Opera Rara. Sandrine Piau a tout déchiré dans Asteria!!!...J'espère par ces termes traduire l'intensité de mon ravissement! Je ne sais plus quoi dire pour chanter ses louanges! Ses piani sont sublimes, son jeu très investi, son "Cor di padre", que je connaissais déjà par son disque Opera Seria, m'a subjugué. En plus cette femme a l'air gentille et timide! Sous les ovations elle pressait d'un geste de la main ses partenaires de venir pour le récitatif ! Patricia Bardon!! Que dire là encore! Elle n'a qu'à ouvrir la bouche pour que je me jette à ses pieds! Ses graves et tout et tout! Rhaaaaaa! Ses vocalises filées, son interprétation sensible et impliquée! Pour critiquer je dirai juste que ses aigus sont un peu limites. En tout cas son duo avec Asteria était le sommet d'émotion de la soirée (avec la mort de Bajazet) ! Kristinna Hammarström n'a pu dévoiler qu'une partie de son talent (et de ses épaules aussi!) dans le petit, mais pas facile non plus, rôle d'Irene. Là aussi parfaite! Rien à redire! Je l'avais beaucoup aimé dans le Teseo d' Arianna in Creta, eh bien je n'ai pas été déçu de la retrouver ! Lars Avidson enfin n'a que deux petits airs dont il s'est fort bien tiré avec un beau timbre et des vocalises bien senties."

 

"Quelle passionnante aventure que d\92assister à ces deux productions conçues par Pierre Audi comme un diptyque sur les thèmes du pouvoir, de l\92amour et de la mort ! Plus de dix années séparent le tragique Tamerlano (1724) de la magique Alcina (1735), mais le traitement commun appliqué à ces deux chefs-d\92oeuvre ne se fait en aucun cas au détriment de leurs natures divergentes. Créés il y a quelques années dans le théâtre de cour de Drottningholm, ces spectacles avaient bénéficié des décors à perspective de ce petit bijou du XVIIIe siècle. Pour le Stadsshouwburg, dont la scène est sensiblement plus grande, les toiles peintes ont été remplacées par des panneaux du même style, mais plus sobres. La scénographie reste minimaliste, avec de très rares changements de décors (forêts, colonnades, nuages) et des accessoires peu nombreux : essentiellement une chaise, à la fois symbole du pouvoir et espace de mort, et de petites fioles de poison permettant à Bajazet et à Alcina de se suicider.

Ce cadre dépouillé crée un espace multiple, notamment grâce aux perspectives, mais surtout un espace modelé par les chanteurs, leurs mouvements et leurs déplacements, parfaitement mis en relief par les éclairages latéraux de Peter van Praet et Matthew Richardson. Car c\92est sur les héros, leurs sentiments exacerbés et leurs rapports, que le metteur en scène se focalise. Il prend de nombreuses libertés avec les livrets \97 Bajazet ne devrait pas mourir sur scène et Alcina ne devrait pas mourir... du tout\97, et ne suit pas à la lettre ce qui est prévu quant à la présence des personnages sur le plateau. Ces derniers se trouvent ainsi plus souvent face à face, créant d\92innombrables lignes par le jeu des distances maintenues ou abolies, des regards échangés ou évités. Servie par deux distributions étonnantes, cette approche nous offre des moments de théâtre d\92une force exceptionnelle.

La distribution de Tamerlano semble atteindre un niveau encore supérieur d\92excellence. Même si Bejun Mehta reste sans voix pour le choeur final et tend parfois à privilégier l\92effet, il incarne unTamerlano torturé à souhait, d\92une présence scénique étonnante et capable d'offrir un "A dispetto" d\92une vélocité inouïe. Familier du répertoire mozartien ou du bel canto plus tardif, Bruce Ford se révèle un Bajazet idéal, donnant un relief infini à la personnalité complexe du souverain orgueilleux et vaincu. Sandrine Piau, parfaite Asteria, semble avoir gagné en maturité et l\92on ne sait plus s\92il faut admirer d\92abord la chanteuse ou la tragédienne. Rival plus nuancé et émouvant de Tamerlano, Andronico bénéficie de l\92interprétation fine et juste de Patricia Bardon. Quant à Kristina Hammarström, son Irene est d\92une classe absolue, et l\92on oserait difficilement qualifier son rôle de secondaire. Seul Leone apparaît que comme un comparse, mais ce n\92est en aucun cas dû à la solide prestation de Lars Arvidson. Les Talens Lyriques et Christophe Rousset enfin, contraints à un effectif réduit pour cause d\92exiguïté de la fosse, n\92en offlent pas moins (ou justement?) des lectures d\92un engagement et d\92une expressivité remarquables, investissant totalement la fureur de Bajazet et le désespoir d\92Alcina.

... Quel soulagement et quel bonheur de voir Haendel porté à la scène sans les approches plus ou moins divagatrices, bouffonnes, vulgaires et / ou emplies de contresens et de non-sens que l'on nous inflige trop souvent! Des entrailles des personnages, Pierre Audi fait sourdre ce qu\92il y a de plus sombre et de plus tragique. Quelques points pourraient être ouverts à discussion, mais ici, texte, musique, orchestre, chef, chanteurs, décors, costumes, lumières, direction d\92acteurs, tout est porté à son paroxysme, tout est théâtre des passions."

"Après une reprise du spectaculaire Ring des Nibelungen mis en scène par Pierre Audi, le Nederlandse d'Amsterdam s'offre un changement radical en proposant au public un petit festival Händel avec Alcina et Tamerlano dans des scénographies du même Pierre Audi. Pour l'occasion, la maison amstellodamoise quitte l'imposant Muziektheater pour investir le superbe écrin du Staddschouwburg. Cette salle de quatre cent cinquante places se prête merveilleusement à l'opéra baroque et surtout à ces deux productions importées du festival de Drottningholm.

Après un cycle Monteverdi de très haute réputation, le metteur en scène libanais récidive avec un Tamerlano d'exception. Dans un décor unique, qui limite l'action à l'intérieur du palais de Tamerlano, du décorateur attitré de Robert Carsen, Patrick Kinmonth, et en utilisant pour tout accessoire une chaise, Audi fait jaillir les sentiments et les émotions. Dans de somptueux costumes du XVIIIe siècle et sous les éclairages d'une subtilité inouïe de Matthew Richardson, les protagonistes apparaissent comme figé dans leurs comportements et leurs sentiments, tels des sculptures ou des personnages évadés d'un tableau, impuissants face à leurs destins. Cette approche classique mais tellement profonde montre que, fort heureusement, on peut atteindre un niveau dramatique exceptionnel sans actualiser l'action ni caricaturer les personnages.

La distribution évolue aussi sur des cimes vertigineuses. En Bajazet, le ténor américain Bruce Ford donne une véritable leçon de chant et de musique avec une palette de nuances infinies, une technique exemplaire et un timbre adéquat. Bejun Metha (le rôle-titre) commence assez mal la représentation : si la technique est bien là, l'intonation apparaît plutôt délicate ; cependant, il monte en puissance au fil de la représentation pour offrir un 3ème acte saisissant de virtuosité. Sandrine Piau connaît son Haendel comme sa poche et rend toutes les facettes du personnage d'Astaria, en dépit de quelques fâcheries avec son aigu. Un grand triomphe public vient saluer les prestations des deux mezzos : Patricia Bardon (Abdronico) et surtout la Suédoise Kristina Hammarström (Irene). Pour ses débuts dans la maison hollandaise, le baryton-basse suédois Lars Avidson se démène en Leone.

En fosse, Christophe Rousset anime avec énergie et précision ses Talens Lyriques. Fidèle de l'\9Cuvre de Händel, il sait en explorer les moindres recoins et apporter le soutien le plus attentif aux chanteurs."

 

 

 

 

 

 

Coproduction des opéras de Lille, Caen et Bordeaux, ce Tamerlano présenté en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées constituait l\92épreuve de la fosse pour le Concert d\92Astrée. Malheureusement, Emmanuelle Haïm ne parvient pas plus que Trevor Pinnock ici-même en juin 2001 à exalter ce chef d\92\9Cuvre du théâtre haendélien. Là où le « caro sassone » trace à la pointe sèche, sans concession au spectaculaire et à l\92arcadien, son opéra le plus sombre, le plus irrémédiablement tragique, la belle Emmanuelle ne semble se soucier que de flatter l\92oreille, en lui opposant les courbes diluées de l\92aquarelle, malgré un pupitre de premiers violons pas toujours docile. Il manque un réel sens du discours, une véritable progression du drame, qui se doit d\92atteindre son apogée dans la scène d\92hallucinations de Bajazet.

Ces tempi uniformément modérés, ce son constamment brillant, jusqu\92à l\92ornementation des da capo, trop souvent limitée au clinquant d\92extrapolations suraiguës alors que des dissonances savantes viennent trop rarement ouvrir des abîmes, se refusent à tendre l\92arc dramatique. D\92autant que les récitatifs sont le plus souvent expédiés, comme sacrifiés à l\92incessant ballet entre le tabouret de continuiste et la baguette (virtuelle) du chef. Plus que l\92expression d\92un savoir-faire réel, et mille fois réaffirmé, c\92est une image de marque qui tente de s\92imposer.

De très haute tenue sur le plan strictement vocal, la distribution n\92en est pas moins étrangère au théâtre intérieur des personnages, à deux exceptions près. A première ouïe, l\92Asteria à la voix grêle, au timbre gracieux mais étroit de Carolyn Sampson ne laisse rien augurer de bon. Toutefois, son premier air révèle une sensibilité, une profondeur de sentiment même, qui ne cessera de s\92affirmer durant les trois actes de l\92opéra.

A contrario, c\92est par la seule stature physique, vocale, que Carlo Allemano impose d\92emblée son personnage de roi défait, torturé. L\92exceptionnelle ampleur de cette voix barytonnante \96 qui n\92est pas sans rappeler, de manière parfois troublante, le timbre fauve de Placido Domingo \96, ainsi qu\92un sens presque viscéral de la déclamation hissent ce Bajazet à des sommets d\92émotion hallucinée. Reste que sa conception du chant comme expression est parfois trop romantique pour convaincre tout à fait.

Un Tamerlano très « diva » - Projection sidérante, vélocité stupéfiante, Bejun Mehta est, à l\92image de son illustre professeur Marilyn Horne, un véritable phénomène vocal, à la limite de la caricature, du mimétisme assumé du timbre. Et sa prestation vire souvent au numéro de diva ; par chance, Tamerlano, tyran capricieux et dépassé par le théâtre des passions qui se joue à ses pieds, s\92en accommode assez bien. Face à ce torrent, Marina de Liso n\92en paraît que plus transparente.

Malgré ses bonnes manières vocales, un timbre d\92un beau velours, Andronico, composé aux mesures de Senesino, est trop grave pour elle. Karine Deshayes ne fait en revanche qu\92une bouchée d\92Irene, mais est-ce la bonne ? Ce timbre pulpeux, cette projection insolente, ce sens du rythme implacable ne peuvent dissimuler une relative inadéquation à ce répertoire. Si Paul Gay fait preuve d\92un appréciable panache dans le rôle épisodique de Leone, il semble lui aussi quelque peu contraint par la vocalité haendélienne."

  "Le Théâtre des Champs-Élysées a décidé de donner l'oeuvre en version de concert. Toutefois, si cela favorise sans doute une attention accrue au chant, la dimension dramatique de l'histoire n'en sort pas indemne. Comment croire au désespoir d'Asteria, aux excès de rage de Tamerlano ou au douloureux trépas de Bajazet en contemplant nos solistes, impeccables dans leurs tenues de soirée, debout au garde-à-vous ? De plus, la rareté des surtitres ne permet guère au spectateur de suivre les récitatifs, expédiés en quelques phrases sibyllines. Ce Tamerlano-là est donc uniquement celui de jolis tableaux musicaux, d'une mosaïque d'airs sans grande cohérence. Disons-le d'emblée : le plateau vocal est remarquable. L'équipe de solistes qui entoure Emmanuelle Haïm est celle des représentations lilloises et les chanteurs connaissent visiblement leurs rôles respectifs sur le bout des doigts. Cependant, une version de concert rend naturellement le spectateur beaucoup plus exigeant...

Carlo Allemano nous livre un Bajazet assez inégal pour un rôle taillé originellement sur mesure pour le ténor Francesco Borosini, tout droit venu de la lagune vénitienne. Si le timbre est agréable et le chant emporté, le "Forte e lieto a morte andrei" ou l'air de fureur "Ciel e terra armi di sdegno" du premier acte restent assez communs, voire confus dans les vocalises, alors que les graves manquent de profondeur. Dans le deuxième acte, le chanteur se laisse aller à un vibrato trop large dans son "A Suoi Piedi Padre Esangue", mais triomphe dans le délire de la grande scène finale, enlevée tout à la fois avec fureur et finesse.

Asteria échoit à Carolyn Sampson. Confondante de vérité, stupéfiante dans le chant, la soprano n'est pas sans rappeler l'Alcina d'Arleen Augèr ou celle de Joan Sutherland. Son "Deh ; Lasciatemi il nemico", accompagné par le doux son de traversi obligés, est un pur moment de délice tant la chanteuse possède cet art de faire glisser délicatement les notes avant de les projeter soudain vers le public, admiratif. Du "Non è piu tempo" - qui rappelle par sa fraîcheur les premières cantates italiennes de Haendel - au craintif "Cor di Padre, è cor d'amante", l'artiste se joue des difficultés techniques et habite pleinement son personnage d'amante trahie, obnubilée par sa rage contre le tyran Tamerlano.

Ce dernier se révèle finalement moins cruel que prévu. Bejun Mehta incarne à merveille ce monarque impulsif, torturé et avide de pouvoir mais aussi cet amant déçu et magnanime. C'est avec un plaisir non dissimulé qu'il attaque chacun de ses airs d'une voix claire et assurée. "Vo'dar Pace A Un Alma Altiera", "A dispetto d'un volto ingrato" et surtout "Bella gara, che faronno" sont éblouissants de virtuosité et d'inventivité dans leurs da capo.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de l'Irene de Karine Deshayes. Certes, la voix est ronde et chaude, mais les aigus semblent un peu fêlés. La jeune mezzo aborde ses interventions avec une passion gourmande, à l'image d'un "Dal Crudel Che M'ha Tradita" trop précipité où la "princesse du royaume de Trébizonde" se perd elle-même dans une cadence erratique et d'un anachronisme outrancier. Plus de mesure et de maîtrise auraient été les bienvenus.

Enfin, n'oublions pas l'honnête Andronico de Marina De Liso qui manque toutefois un peu d'inspiration et le puissant Leone, fièrement campé par Paul Gay, avec toute la détermination et le mystère que l'on attend de cette éminence grise. Son "Nel mondo e nell'abisso io non pavento" fut d'ailleurs particulièrement apprécié.

Dans la fosse, après une ouverture un peu terne, le Concert d'Astrée se révèle en grande forme et le restera tout au long des trois heures. On saluera en particulier les attaques incisives des cordes, la beauté des timbres (bassons notamment), ainsi que l'équilibre général des formes. Les climats sont variés, les tempi contrastés, sans excès. Emmanuelle Haïm dirige sa phalange avec passion, n'hésitant pas à se jeter sur son clavecin pour ensuite bondir - en évitant de trébucher sur son tabouret - afin d'esquisser un geste complice et mystérieux à l'archiluth (Laura Monica Pustilnik) ou à son excellent premier violon (Stéphanie-Marie Degand). La grande absente de ce concert était donc l'intrigue et l'on ne peut qu'espérer voir prochainement cette oeuvre retrouver les scènes."

"L'intimité acquise avec l'oeuvre tant par les musiciens que par les chanteurs se ressent très positivement ce soir. Les chanteurs chantent par coeur dans un excellent italien, incarnent de bout en bout leurs personnages et interagissent bien pendant leurs récitatifs. Le travail scénique effectué avec Sandrine Anglade a sans doute porté ses fruits. Du côté de l'orchestre, les tempi choisis par Emmanuelle Haïm sont d'une grande justesse dramatique, tout en se tenant à l'écart des extrêmes affectionnés par certains chefs. La musique avance toujours avec un grand naturel et suffisamment de vigueur. Le Concert d'Astrée, malgré un effectif relativement réduit, offre une belle couleur orchestrale, avec des lignes et des timbres clairement individualisés.

Malgré sa qualité d'acte d'exposition, le premier acte est d'emblée très prenant. Contrairement à d'autres productions, un certain relâchement est plutôt perceptible vers la fin de l'oeuvre - faute peut-être de l'avoir étudiée et répétée autant que le début ? Il est vrai qu'on est un peu lassé par Tamerlano, personnage qui répète sans cesse sa colère sans jamais agir en conséquence - heureusement certes pour permettre un "quasi lieto fine", seul Bajazet se donnant lui-même la mort. L'énergie semble un peu plafonner, rester un rien sage quand il faudrait parfois ouvrir les vannes. Pour l'air "Empio, per farti guerra" de Carlo Allemano, l'orchestre se déchaîne enfin !

La distribution vocale réunie est superbe. Seul Carlo Allemano finit par lasser avec son émission un peu forcée. Dommage car Bajazet est un des rares rôles de premier plan offerts à un ténor par Haendel. Son premier air est beau et efficace, quoiqu'il pousse déjà un rien ses aigus en mécanisme lourd pas du tout mixé et juste assez couvert. Physiquement, il est dommage qu'il ne profite pas de sa belle carrure et fasse fonctionner son torse presque à l'inverse de ce que la logique et l'efficacité commanderaient. Tassant un peu la tête dans les épaules, il soulève puis affaisse sa cage thoracique à chaque inspiration et pousse son ventre en avant, notamment quand il force son haut-médium et donc sa zone de passage. Au cours du second acte, il aboie un peu dans sa barbe et va parfois jusqu'à détonner, tout en se fatiguant sans doute plus que nécessaire. Ce chanteur au très beau matériau a beaucoup mieux à offrir.

Bejun Mehta, toujours expressif de visage, a bien mûri depuis ses premiers rôles scéniques sous la direction de Christophe Rousset en 2000 (Tamerlano déjà, ainsi que Farnace de Mitridate). La voix est ronde, bien vocalisante et le grave est bien conduit. Son "Dammi pace" est bien orné en reprise. Au second acte, il joue très bien l'étonnante ironie de l'air où il annonce ses noces. L'orchestre qui l'introduit et l'accompagne est pompeusement moqueur - ou l'inverse. Au troisième, c'est le bel air de rage "A dispetto d'un volto ingrato" qui lui permet de démontrer ses qualités vocalisantes. Marina De Liso met une belle technique au service d'une voix bien équilibrée aux beaux graves jamais grossis et aux aigus également purs. Son phrasé est dès lors agréablement souple. Son long air de clôture du premier acte pourrait être rendu plus expressif pour justifier sa mise en valeur à cette position. Elle se sort très correctement de son air plus brillant du deuxième acte, "Più d'una tigra". L'émission de Carolyn Sampson est bien en rapport avec les sentiments de son personnage. Elle est physiquement bien ancrée, même si ses respirations sont souvent un peu hautes et bruyantes. Son air "Cor di padre", à la fois calme mais animé d'une tension tragique, conclut le deuxième acte en beauté.

Karine Deshayes chante son récit d'entrée comme une poissonnière. On croirait Bonnemine d'Astérix. Irene est certes outragée! Dans l'air qui suit, elle conserve des accents excessifs qui brisent sa ligne de chant et créent des stridences dans son timbre habituellement plus rond. Elle se sort cependant bien de ses aigus comme de ses passages en poitrine. C'est plutôt son médium qui est plus projeté dans l'articulation que physiquement connecté. Ce rôle requerrait-il une vraie soprano? Au deuxième acte, dans son très bel air "Par che mi nasca in seno", sa voix est plus ronde et posée. Paul Gay chante au deuxième acte le bel air "Amor da guerra e pace" et au troisième le bel air vocalisant "Nel mondo". Maintenant plus basse que baryton, il sonne plus solide qu'à sa sortie du conservatoire. Il est vrai qu'il est sagement allé faire son apprentissage en Allemagne. Malgré des aigus un peu durs (pas du tout mixtes), c'est une basse vocalisante bien adaptée à Haendel et Rossini.

Cette oeuvre recèle aussi plusieurs ensembles, chose rare chez Haendel. Si le duo final entre Tamerlano et Irene est un peu ennuyeux, celui entre Asteria et Andronico est superbe, comme le quatuor qui clôt l'ouvrage."

 

 

 

"Désormais admise dans le cénacle des meilleurs spécialistes du baroque, Emmanuelle Haïm ne côtoie plus que des oeuvres essentielles. En présentant Tamerlano à l'Opéra de Lille, la chef d'orchestre choisit une des plus riches partitions de Haendel mais aussi des plus tragiques et des plus imprévisibles. La distribution des récitatifs, des airs et des tessitures ne correspond pas aux modèles de l'époque. Le titre même frise l'irrégularité. Le personnage principal n'est pas l'empereur mongol mais son prisonnier ottoman Bajazet (un ténor) dont l'inéluctabilité du suicide actionne le drame. La musique de Haendel cerne admirablement les enjeux de ce conflit entre amour et haine (Tamerlano s'éprend d'Asteria, fille de Bajazet, mais la belle captive l'éconduit et veut l'assassiner) comme ses interrogations morales (Asteria devrait-elle céder pour sauver son père ?). Naviguer sans encombre sur cet océan de sang et de larmes requiert une expérience qu'Emmanuelle Haïm et Sandrine Anglade ont sous-estimée. La musicienne manque de souffle pour soutenir un long premier acte qui tourne au défilé, et elle s'impatiente quand elle devrait faire vrombir son orchestre. Le Concert d'Astrée, malgré un excellent continuo, semble alors plus agacé que terrible, plus pressé que violent.

La mise en scène très sobre de Sandrine Anglade ne contredit certes pas le drame mais elle ne l'éclaire pas. Noyer les personnages dans l'anonymat oblige souvent les chanteurs à surjouer le Tamerlano de Bejun Mehta grimace plus qu'il ne menace alors que la voix, superbe, suffirait à exprimer ses sen-timents contradictoires. Le chant restera cependant le grand vain-queur du spectacle, idéalement distribué à une équipe de haut niveau. Le Bajazet de Carlo Vincenzo Allemano impressionne par sa détermination et sa noire puissance. LAsteria de Carolyn Sampson émeut au contraire par sa fragilité naturelle que bouscule une volonté de feu. L'Irene forte de Karine Deshayes, l'Andronico vaillant de Marina de Liso et le Léone majestueux de Paul Gay complètent cette fort belle équipe."

"Seul (gros) point noir de ce Tamerlano de Haendel : une mise en scène d'une confondante laideur, dans laquelle acteurs et danseurs, vêtus en moine bicolore (ou en bonbon La Pie qui chante ?) passent leur temps à jongler avec robes et poignards. De tous les livrets adoptés par Haendel, celui de Tamerlano est pourtant le plus propre à inspirer un scénographe d'aujourd'hui, avec ses deux grands climax (scènes "du trône" et "du poison") que Sandrine Anglade s'applique à rendre inintelligibles. Emmanuelle Haïm, en revanche, dont le souffle scénique s'affirme de jour en jour, en fait de grandioses " finales" avant la lettre, réussissant le plus brûlant acte II qu'il nous ait été donné d'entendre. La direction n'est cependant pas exempte de failles, comme le montrent une Ouverture et des récitatifs initiaux privés d'accents et de réelle ossature : habile à motiver ses troupes, à attiser élans et couleurs, la jeune chef confond encore éloquence et panache. En ce sens, on aurait préféré l'entendre dans un ouvrage moins tragique, la rare Partenope, par exemple, qu'un continuo (trop?) généreux semble promettre. Idem des voix des deux héroïnes : une Carolyn Sampson (Asteria) aux aigus adamantins, une Karine Deshayes (Irene) volcanique, dans des rôles réclamant plus de mélancolie. Numéro coutumier et efficace de Bejun Mehta (Tamerlano) en méchant d'opérette, vaillance incontestable de Paul Gay en Leone (à qui on a restitué deux airs), impeccables phrasé et musicalité de Marina De Liso en Andronico. Mais surtout, époustouflante prestation de Carlo Vincenzo Allemano, timbre barytonant, chant large et passionné, dans un Bajazet qui lui collera probablement à la peau. Une lecture supérieure à celles, récentes, de Pinnock et Rousset, servie par un orchestre chaleureux (près de trente musiciens) et dans une édition quasi complète (trois numéros de plus que celle de Gardiner).

"Il n\92est pas si aisé que cela de monter Tamerlano, et Sandrine Anglade a relevé le défi avec un art de la direction d\92acteur que l\92on ne retrouve plus guère sur les scènes lyriques. Dispositif scénique épuré, peuplé de costumes vides tombés des cintres, qui laisseront leurs places lorsqu\92ils y seront remontés à leurs contrepoids dorés tendant autant de barreaux. Bien vu car le vrai héros de Tamerlano est Bajazet, le prisonnier, celui dont la mort probable est la raison de l\92action dramatique. Anglade ajoutait aux chanteurs deux danseurs, réceptacles des émotions des protagonistes. Elle les lovait aux personnages lors de leurs airs les plus tourmentés pour créer de véritables statues du Bernin en mouvement. L\92effet était saisissant. Emmanuelle Haïm (photo-contre) disposait d\92une distribution sans faille. Le Tamerlano sadique de Bejun Metha emplissait tout l\92opéra de Lille par la puissance de son instrument, et si ses ires du III (A dispetto d\92un volto ingrato) furent si convaincantes vocalement, son jeu paru alors outré, seul bémol d\92une prestation décoiffante.

Le Bajazet d\92Allemano impressionnait par la puissance de son chant, son ténor sombre prenant des couleurs d\92Otello, et sa mort vériste rappelait que le génie théâtral de Haendel éclate les cadres du style et voit au-delà des canons de l\92art de son temps. La palme à l\92Asteria de Carolyn Sampson, dont le soprano grandit saison après saison. Elle pouvait violenter ses couleurs de lait et couper le souffle de l\92auditeur pour un « Cor di padre, e cord\92amante » d\92une émotion à faire pleurer les pierres. Le bel Andronico de Marina de Liso, le Léone caverneux de Paul Gay, l\92Irène noble de Karine Deshayes faisaient un plateau vainqueur.

On n\92en dira pas autant du Concert d\92Astrée dont la sonorité est souvent terne. Emmanuelle Haïm n\92a pas su débusquer les tensions dramatiques latentes qui permettent au I de ne pas être que cette interminable suite d\92airs élégiaques ou meurtris, et lorsque le drame se noue, les moyens limités de son ensemble trahissaient souvent une direction trop confite dans les réflexes et pas assez à l\92écoute du génie théâtral d\92Haendel. L\92orchestre de Tamerlano n\92est pas le plus opulent que le « caro sassone » ait couché sur les portées, mais qui sait l\92animer y trouverait immanquablement ce qu\92Haïm n\92a su y voir, une noblesse racinienne, un désespoir sans remède, une tragédie où la folie est toujours en embuscade."

"On connaissait les mises un scène décalées, transposées, dépouillées, abstraites, les fidèles, les infidèles, les "esthétisantes", les "baroquisantes", les "historicisantes", mais grâce à Sandrine Anglade, le "conceptuel fumeux" se taille la part du lion. Pour les trois heures vingt de ce Tamerlano de Haendel, la metteur un scène signe un spectacle gris, long et laborieux, suspendu à un concept intéressant quoique ambitieux pour ce type d'ouvrage : la fonction des arias du capo ne "marque en rien l'avancée psychologique, intérieure, d'un seul (personnage) mais plutôt sa relation à l'autre." Peut-être ce postulat eût-il été lisible si Anglade s'était entourée de véritables artisans de la scène, doués simplement de savoir-faire et d'imagination : a-t-on jamais vu scénographie et costumes plus misérabilistes que cette toile de fond noire, ces pantins gris à capuches montant et descendant des cintres, léchés par des lumières primaires ? Puisque Anglade semble savoir faire bouger les chanteurs, pourquoi diable se refuse-t-elle à raconter l'histoire de l'opéra, déjà fort absconse, et à la rendre intelligible, au lieu d'en accentuer le statisme ? Trop premier degré sans doute... Tout cela eût tourné au pensum sans la présence d'Emmanuellc Haïm, captivante de bout un bout : que de variété et de couleurs dans ces phrases chantantes, ces rythmes ciselés, que d'abandon et de flamme sous sa battue ! Remarquablement homogène, sa belle équipe la suit au doigt et à l'oeil à travers le livre d'images qu'elle ouvre et réinvente sans cesse. Bravo !"

"...Pour sa première production in loco, la dynamique claveciniste et chef a jeté son dévolu sur «Tamerlano», opéra d'un Haendel au sommet de son art contant l'affrontement de Tamerlan, empereur des Tartares et de son prisonnier Bajazet, empereur des Turcs. Loin des champs de batailles, un huis clos intime dont l'enjeu est Asteria, fille de Bajazet et amante d'Andronicus, prince grec allié de Tamerlan. Parmi les diverses versions disponibles de l'oeuvre, Haïm a construit la sienne avec pragmatisme, cherchant avant tout une efficacité dramatique qui passe aussi par un élagage des récitatifs et un enchaînement sans temps mort de chaque scène. La soirée passe ainsi avec beaucoup de fluidité, nonobstant les trois bonnes heures de musique, et on admire le dynamisme et l'enthousiasme avec lesquels Haïm restitue à chaque air les caractéristiques dramatiques de l'affect qui le sous-tend. La Française a également joué la carte de la diversification des voix, préférant confier à une mezzo (Karine Deshayes, impeccable) le rôle d'Irène, la rivale d'Asteria dans le coeur de Tamerlan, et à une mezzo quasi contralto (Marina de Liso, excellente) celui d'Andronicus, initialement écrit pour un castrat. Ne reste alors qu'une soprano pour Asteria - la très pure et virginale Carolyn Sampson -, un contre-ténor pour Tamerlano - Bejun Mehta (timbre parfois ingrat mais virtuosité impressionnante) - et surtout le ténor chargé du rôle de Bajazet, créé par le grand Borosini : c'est ici Carlo Vincenzo Allemano, véritable force de la nature, doté tout à la fois de puissance, de noblesse et d'une grande sûreté vocale.

Les moyens de production de l'Opéra de Lille sont limités, et on le sent dans ce «Tamerlano» : décors réduits à des panneaux sur lesquels se reflète un jeu de lumières sobres - l'obscurité domine - ainsi qu'à une forêt de câbles qui font remonter et descendre des cintres des costumes «vides» qui habillent la plupart du temps tous les protagonistes. L'idée est belle mais trahit ses limites : il ne faudra compter que sur la musique pour faire sentir la progression de l'action. La mise en scène de Sandrine Anglade a toutefois la vertu d'une bonne direction d'acteurs, qui trouve le ton juste (sauf pour un Tamerlan surjoué) et sait même donner du sens aux da capo sans recourir aux gags et aux artifices." 

  "La seconde saison de l'Opéra de Lille restauré s'ouvre sur Tamerlano, peut-être l'opéra le plus fascinant de Georg Friedrich Haendel, celui où le maître innove en radicalisant le recitativo secco soudain extrêmement développé, au point qu'il devient essentiel de suivre le texte comme au théâtre parlé, où il expérimente certains alliages de timbres à l'orchestre, et pour lequel il fait la part belle à la voix de ténor, ce qui n'est pas du tout dans le goût de l'époque - rappelons un mot de la correspondance de John Gay et Jonathan Swift à propos de la création de Ottone à Londres, un an avant celle de Tamerlano : "... nul n'a le droit de dire qu'il chante s'il n'est eunuque ou italienne..." ! Si la lecture de Christophe Rousset rendait clairement compte de ces nouveautés, celle de Emmanuelle Haïm a choisi de ne pas les accuser, et joue la carte de la fluidité sans se poser la question, inscrivant l'\9Cuvre dans ce qui lui suivra plutôt qu'en son temps (création à Londres à l'automne 1724).

C'est une distribution vocale jeune et en pleine forme qui nous est offerte à Lille. Paul Gay y campe un Leone solide, doté d'une appréciable intelligibilité dictionelle. Marina de Liso est un Andronico attachant, à la vocalité légère et toujours nuancée avec une expressivité véritable. Asteria est confiée à Carolyn Sampson à l'aigu fulgurant, qui affiche une ornementation aisée, mais dont le medium reste à prouver. Si le rôle d'Irene est moins présent que les deux autres personnages féminins (je parle exclusivement de l'attribution vocale), celle qui l'incarne brûle la scène et perce la vue : Karine Deshayes y est tout simplement exceptionnelle, le timbre se chargeant du sens de chaque réplique, en imposant une parfaite ligne de chant.

Les rivaux politiques, enfin\85 L'ouvrage aurait tout aussi bien pu s'intituler Bajazet tant la place du grand rôle de ténor haendélien est avérée. Il est au moins aussi important dans l'ouvrage que le rôle titre, en termes de poids dramaturgique comme en numéros musicaux, et c'est avant tout de son destin dont il y est question, Tamerlan n'en figurant que la contrainte situationnelle. La tessiture bâtarde du rôle, allant chercher des graves inhabituels souvent possibles pour des voix corsées peu aptes à la légèreté requise par les vocalises, en rend l'abord difficile, tant pour le chanteur que pour l'auditeur qui n'y retrouve pas les conventions attendues (en matière de chant, mais aussi de casting, puisqu'il reste rare qu'un père d'opéra soit un ténor). Aussi Carlo Vincenzo Allemano s'en sort-il plus qu'honorablement, affirmant des couleurs de baryton dans une tessiture élevée, sans que l'homogénéité de la voix en pâtisse. Le personnage, dont l'égotiste obstination pourrait bien être antipathique, est touchant, affirmé par une présence dramatique indéniable. L'air de la mort est donné dans un sotto voce autant risqué que parfaitement réussi. L'autre tyran de l'histoire, plus dangereusement doux en apparence, est chanté par Bejun Mehta dont on peut dire qu'il devient un familier des opéras du Grand Saxon, de ce rôle en particulier. Le personnage est ici moins cruel et hystérique que celui qu'il avait construit à Drottningholm il y a deux étés, et paraît moins directement brillant au premier acte. Mais dès l'air de la raillerie - Bella gara che faronno - du suivant, il affiche un organe en pleine forme, au service d'une ornementation passionnante. Jusqu'à la fin, la voix prend ses aises, s'assouplit de plus en plus, affirme des attaques toujours plus franches, et son jeu parvient à rendre Tamerlano attachant, non pas ses caprices soient amusants, mais parce que son manque d'amour et de compréhension est tragique.

Sandrine Anglade signe cette nouvelle mise en scène. On retrouve donc le grand sens esthétique dont elle fait preuve depuis quelques années, et un travail construit sur une lecture attentive du livret. Le rideau se lève sur des dépouilles de tissus, vêtements laissés vides ou marionnettes inanimées. C'est en actionnant la poulie de l'une d'elle que l'on engage la vive sinfonia et toute la représentation. Tamerlano est bien là, tireur des ficelles du destin, mais rapidement victime de lui-même. Asteria choisit de feindre d'accepter le trône et la couche du tyran : lorsqu'elle se trouve contrainte d'avouer son projet de crime, les vêtements, mi robes mi armures, disparaîtront dans les cintres, comme autant de dupes dévoilées. Le troisième acte s'ouvre sur une scène nue où bientôt les tissus redescendront mollement, retrouvant sur le sol la forme mortuaire qui était la leur au début du spectacle. La boucle est bouclée ?... non, car il y a désormais un guerrier mort (Bajazet) et un guerrier attendri (Tamerlan). Toutefois, si le rôle-titre est traité avec une humanité salutaire, il a perdu en route une superbe indispensable. On se souvient pourtant du Tarquin que Sandrine Anglade avait construit dans The Rape of Lucretia à Nantes\85 Enfin, il faut avouer que la métaphore, de même l'adjonction d'une chorégraphie, pour visuellement jolie qu'elle soit, n'apparaît pas comme nécessaire."

"Cette représentation, si elle nous confirme que cet opéra, écrit entre les bien plus célèbres Giulio Cesare et Rodelinda, est effectivement un chef-d'oeuvre musical et dramatique, nous laisse un goût d'inachevé. Au premier chef, la mise en scène de Sandine Anglade, filant la métaphore des marionnettes, finit par nous tenir à distance de l'action - intérieure ou extérieure -, renforçant l'idée d'une caractérisation mécaniste des personnages et des situations dans l'opera seria, ce que la musique dément pourtant à chaque instant, et hésitant entre une stylisation dépouillée (une idée de palais où Bajazet prisonnier a l'air de pouvoir se promener fort librement, devant un Tamerlano dont on a du mal à percevoir l'autorité) et le pur remplissage (deux danseurs se repassant pendant tout un air le fer dont Bajazet veut armer le bras de sa fille !). Quant au lieto fine, il est ici contredit par une image finale où Asteria reste couchée comme morte sur le cadavre de son père tandis que les autres personnages, hébétés, s'éloignent, et où le duo de réconciliation entre Tamerlano et Andronico est bien sûr coupé!

A la tête du Concert d'Astrée - en résidence ici - à la sonorité un peu grasseyante, Emmanuelle Haïm se montre exacte dans ses intentions, quoique souvent encore un peu timide : ce n'est qu'au troisième acte qu'elle trouve un réel engagement dramatique et émotionnel. Très réécrits, les da capo sont fort inventifs mais souvent plus décoratifs qu'investis. Le Tamerlano de Bejun Mehta est impressionnant : la puissance et l'homogénéité de son instrument, jusque dans les périlleuses coloratures d'un impeccable "A dispetta", n'ont pas d'égal parmi les altos masculins et féminins actuels, et son indifférence au mot est moins gênante qu'ailleurs dans ce rôle de méchant un peu monolithique. Impeccables aussi vocalement, et tout aussi peu soucieux de caractérisation, l'Irene et le Leone de Karine Deshayes et Paul Gay. Enfin, les premiers rôles - ce que n'est pas, paradoxalement, le rôle-titre -, écrits pour les gosiers fabuleux de Senesino, Cuzzoni et Borosini, sont plus pâlement évoqués par Marina De Liso, Andronico émouvant mais un peu terne, Carolyn Sampson, Asteria fluette de timbre et sans grandeur tragique, et Carto Allemano, pas toujours très juste et aux vocalises un peu bousculées. Mais son Bajazet - véritable pivot de l'action, ce qui est à l'époque exceptionnel pour un ténor - finit par s'imposer dans les récits, et dans sa scène de suicide, le sommet de l'oeuvre."

"Les amateurs de belcanto risquent d'être désarçonnés. Non pas que la trentaine d'airs dont Haendel sertit sa partition trahisse le moindre essoufflement, mais c'est le génie dramatique du compositeur qui explose littéralement ici, malmenant les conventions de l'opera seria aux seules fins du théâtre. Chef-d'oeuvre noir et introspectif, l'un des plus originaux du compositeur, Tamerlano multiplie les récitatifs accompagnés et impose comme climax une longue et extraordinaire scène de suicide, celui de l'empereur ottoman Bajazet. Impossible de sacrifier au lieto fine usuel après cette agonie sublime, taillée à la démesure du ténor Francesco Borosino. Tamerlano ne savoure guère sa vengeance et c'est une union au goût amer à laquelle il consent enfin, entre une orpheline éplorée (Asteria) et un rival au bord du désespoir (Andronico). Aucune péripétie, mais une action resserrée autour d'une poignée de personnages, orgueilleux et vulnérables, dont Haendel exacerbe les affects au gré d'une course à l'abîme, inéluctable. Figure mystérieuse et imposante, Leone veille, commente, puis s'engage dans l'action, Fatum consacrant la dimension tragique de l'ouvrage.

Quelques colonnes esquissées pour tout décor, un poignard et une coupe comme accessoires : Sandrine Anglade choisit, avec raison, l'épure. La suggestion également : les protagonistes sont vêtus du même costume anonyme et double (blanc et noir, à l'instar des dominos) que portent des silhouettes encapuchonnées qui s'animent ou s'immobilisent, jouets de Parques invisibles qui les font monter et descendre des cintres au fil de l'intrigue. De fait, cette histoire universelle n'a nul besoin d'être imagée ni actualisée ; elle doit simplement être incarnée. N'en déplaise aux contempteurs de l'opera seria, Tamerlano ne se résume pas à une succession de roulades et d'affetti isolés ; il exige de ses interprètes qu'ils sachent construire un personnage et captiver le public, défi brillamment relevé par la production lilloise !

Carlo Allemano affronte la partie démentielle de Bajazet, la plus difficile, la plus belle jamais écrite par Haendel pour un ténor. Sa voix centrale embrasse la tessiture du rôle et son chant vibrant, incandescent, en magnifie les éclats, en particulier dans la scène du suicide, qui vient couronner un portrait confondant de vérité et de finesse psychologique. Bejun Mehta a pour lui un charisme indéniable et un jeu de scène vif, subtil, tour à tour impérieux et cajoleur, le contre-ténor traduit à merveille l'ambiguïté du tyran mongol et aborde crânement ses élans virtuoses (jouissif "A dispetto d'un volto ingrato"). Vocalement instable, l'Asteria de Carolyn Sampson émeut pourtant, la sensibilité de l'artiste transcendant sa relative méforme (nous apprendrons le lendemain que le trac n'était pour rien dans cette prestation en dents de scie). Parfaite antithèse de cette intense mais frêle créature, l'Irene de Karine Deshayes n'est que rondeur généreuse et sonore, constance et détermination.

A lire l'argument, on pourrait croire que Haendel a négligé Senesino en lui confiant Andronico, ce prince terne et pusillanime, contraint de ronger son frein et de subir sans broncher les cruautés de Tamerlano ; mais la partition offrait au fameux contralto plus d'une occasion de déployer les mille et un raffinements de son canto fiorito. Découverte de cette production, le mezzo-soprano Marina Del Liso mène déjà une belle carrière en Italie. En 2003, elle était à l'affiche du Comte Ory au festival de Pesaro et donnait la réplique à Juan Diego Florez (en remplacement de Vesselina Kasarova) dans L'Italiana in Algeri, à la Scala. Avant de remporter le prix "Toti Dal Monte" en 2001, Marina Del Liso s'était spécialisée dans le chant baroque avec Claudine Ansermet. Si elle fait montre d'un bel abattage dans son air de jalousie ("Più d'une tigra altero"), elle se distingue surtout, dès son premier lamento, par la délicatesse et l'originalité de ses reprises. A défaut de séduction et de plénitude (des graves un peu sourds), Paul Gay quant à lui, confère à Leone toute l'autorité et la majesté voulues.

Fait remarquable, la direction d'acteurs, essentielle dans cette réussite, semble assumée autant par le chef que par le metteur en scène. Totalement habitée, Emmanuelle Haïm galvanise fosse et plateau : il faut voir son visage se crisper et se détendre, son corps tressaillir, onduler, se cabrer comme si la musique lui imprimait ses mouvements... Ce n'est plus de l'empathie, mais une identification : Tamerlano, Bajazet, Asteria... c'est elle, elle les contient tous, les intériorise pour mieux saisir l'essence et le procès du drame. Un grand chef est en train de naître."

 

 

 

 

 

Tamerlano

 "Pas de transposition dans le temps ni de lieu...mais une mise en scène dépouillée, avec un usage minimaliste des changements de décor à vue...Toute l'attention se concentre sur les protagonistes du drame, leur gestique expressive, les postures parfois expressionnistes, voire torturées, et révélatrices des sentiments, des rapports et des tensions...Nigel Robson offre une composition saisissante de Bajazet...Certes la voix n'est plus là, le timbre s'est opacifié...mais Robson compense par l'intensité dramatique les limites de ses moyens...Toute la distribution est du plus haut niveau : Sandrine Piau, toute de simplicité et de naturel, avec son legato...la plus exquise et la plus touchante des Asteria...Bejun Mehta est tout aussi remarquable en Tamerlano...formidable d'arrogance...Christophe Rouset est véritablement inspiré par la musique." (Opéra International - octobre 2002)

 

 Jochen Kowalski (Andronico)

"David Alden s'est départi de son style pop pour tomber dans le désolant abîme d'un no man's land théâtral...Des personnages accroupis contre les murs en ruines d'un bâtiment censé être un hôtel bombardé...C'est dans l'irrespect des impératifs vocaux que le bât blesse le plus cruellement et explique la révolte finale de la majorité des mélomanes...le ton adopté est celui du vérisme...les deux contre-ténors n'ont rien pu sauver du désastre...Axel Köhler était en petite forme, et Jochen Kowalski ne pouvait que difficilement cacher le déclin de ses moyens vocaux..." (Opéra International - mars 2002)

 

"Qui a assisté aux premières représentations de cette production, demeure saisi moins par la mise en scène, plutôt inexistante, que la bravoure vocale des solistes. De fait, un décor fixe malgré son antique et noble dorure, enracine les personnages de cette tragédie au premier plan, tel un bas relief vivant où la science des éclairages n\92a de cesse de sculpter la beauté des costumes. Mais l\92essentiel est ailleurs : dans le flot jaillissant et déclamé du chant des protagonistes qui tous, à leur façon, disent la solitude et l\92injustice. Deux rôles se taillent la part belle du livret, digne réminiscence d\92une tragédie Racinienne : Andronicus, vassal de l\92empereur perse Tamerlan est le secret amant d\92Asteria. Bajazet, coulé dans une étoffe d\92airain, inflexible vaincu, dont la mort, déplacée hors scène dans l\92inexplicable « mise en scène « de Jonathan Miller, est le point extrême de la tragédie. Son lamento funèbre démontre avec quel génie Haendel s\92attaque alors à la forme même de l\92opéra seria, en particulier à la succession desséchante récitatif/aria. Il n\92hésite pas à la réformer, la ciseler selon l\92articulation du texte, à la transformer en une succession ininterrompue d\92arias languissants, de récitatifs accompagnés, qui mêlent avec relief et ductilité, chant et musique. Les deux rôles sont parmi les plus émouvants composés par Haendel, pour voix de contre ténor et de ténor. Respectivement, Graham Pushee que l\92on appréciait déjà dans les productions vénitiennes de René Jacobs, et Thomas Randle sont les vraies étoiles de la partition. Qu\92avons-nous en face? Un trio féminin plus contrasté : trop frêle Tamerlan, la mezzo-soprano Monica Bacelli n\92arrive pas à convaincre ; davantage présente vocalement Elizabeth Norbert-Schulz incarne une Asteria fière et tendrement attachée à son père Bajazet. La surprise vient des deux rôles associés, Irène et Leone. Le premier permet à la jeune mezzo-soprano italienne Anna Bonitatibus d\92occuper le devant de la scène : chacune de ses apparitions vocales embrasent la salle et gageons que nous la retrouverons très bientôt dans des rôles plus consistants. Le second rôle est confié à la basse Antonio Abete dont le seul air - et quel air !- ferait oublier tout ceux qui l\92ont précédé."

 

Tamerlano à Florence - Bruce Ford et Monica Bacelli

"...un sompteux Tamerlano, qui a remporté un succès triomphal...Tous les chanteurs sont excellents, de Bruce Ford, impeccable Bajazet, à Sara Mingardo et Monica Bacelli qui évoquent les prouesses de l'âge d'or des castrats. Elizabeth Norberg-Schulz donne vie à la figure d'Asteria, Umberto Chiummo complétant dignement la compagnie, sous la direction soignée et précise d'Ivor Bolton...Un spectacle d'une aristocratique beauté , celle-là même dont l'opéra de Haendel célèbre l'apothéose." (Opéra International - octobre 2001)

 

 

 

 

"Nous voici devant un modèle de production haendelienne, dans laquelle les chanteurs jouent avec une conviction dramatique bouleversante"..."McVicar, l'un des rares metteurs en scène à faire entièrement confiance à la musique, n'a pas peur de l'immobilité"..."Le décor est unique, le palais en ruines du sultan ottoman Bajazet, récemment conquis par le Tartare Tamerlan"..."Düsseldorf a choisi de jouer l'opéra avec un orchestre moderne que Wen-Pin Chien dirige d'une baguette sûre et sensible"..."dans le rôle-titre, la mezzo-soprano américaine Andrea Baker impose une belle personnalité dramatique". (Opéra International - juin 2000)

 

 

 

 

"Carlo Majer, directeur du Regio, a opéré de larges coupures...qui répondent au souci de faciliter l'accès du public à un répertoire dont il n'est pas véritablement familier"..."Le rôle de Bajazet trouve en Furio Zanasi un digne interprète"..."Le reste de la distribution fait preuve de bonne volonté, à comencer par Maria José Trullu, en nets progrès techniques. Patrizia Ciofi convainc en Asteria"..."L'élément le plus satisfaisant côté féminin demeure Sara Mingardo, beau et sonore mezzo-soprano"..."Corrado Rovaris dirige avec scrupule, mais sans beaucoup de variété" (Opéra International - novembre 1997)

 

"...l'opéra subit malheureusement ici des coupures drastiques : au moins deux douzaines d'arie disparaissent, ou perdent une partie de leur musique. La structure dramatique s'effondre et l'exécution finit par ressembler à une succession d'extraits, enchaînés sans aucun souci de cohérence. Jane Glover, directeur musical de l'English National Opera, n'arrange rien au pupitre son unique souci est de mettre l'accent sur la répétition de certaines cellules rythmiques, au détriment de la continuité du discours...Une mise en scène efficace aurait pu sauver la situation, mais Jonathan Miller fige chacun des tableaux dans des postures savamment étudiées, les costumes d'inspiration orientale de Judy Levin flattant fort peu les protagonistes. Deux éléments se détachent de la distribution : le falsettiste David Daniels, qui met au service de Tamerlano un isntrument flexible et homogène, et la mezzo-soprano Phyllis Pancella, qui parcourt avec conviction la gamme des sentiments de la princesse Irene. La soprano Dana Hanchard en revanche, au registre aigu fragile, paraît trop tendre pour Asteria." (Opéra International - octobre 1995)

 

 

 

"Insistant tant par son jeu que par son chant sur le côté séducteur de ce rôle éclatant, Drew Minter a séduit, parvenant à faire passer quelque chose de l'ambiguïté du personnage. Christopher Robson, dans le rôle du confident Andronicus, était bien près de l'égaler dans l'éclat et la vaillance. Adrian Thompson a chanrté Bajazet avec un art subtil de la caractérisation qui compense quelques insuffisances vocales. Sandra Moon (Asteria) et Clara O'Brien (Irena) ont en revanche eu beaucoup de peine à sortir de l'ombre. Roy Goodman a su conférer la tension nécessaire..." (Opéra International - mai 1993)

 

 

 

 

 

 

 

"...Une perspective d'escalier monumental, surplombé d'une entrée solennelle encadrée de deux chevaux sur leur socle...Tout est d'un gris magnifiquement éclairé par Durham Marenghi...Clive Timms, véritable cheville ouvrière d'un spectacle sans temps mort...Felicity Palmer est Tamerlano, d'une totale maîtrise vocale...la jeune mezzo Sally Burgess, au timbre d'une couleur chaude et sombre très séduisante...Eidween Harrhy, aux coloratures infatigables..." (Opéra International - avril 1985)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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