ALCESTE

ou Le Triomphe d'Alcide
 

Alceste - dessins de Frantz Ertinger

COMPOSITEUR

Jean-Baptiste LULLY
LIBRETTISTE

Philippe Quinault

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLEE

1974
Willard Straight
SRS
1 x 33 t (extraits)
français
1975

Jean-Claude Malgoire
CBS
3 x 33 t
français
1992
1994
Jean-Claude Malgoire
Audivis
3
français

Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, créée au théâtre du Palais Royal, le 2 janvier 1674. Ce fut le premier opéra représenté dans le théâtre qu'avait occupé la troupe de Molière.

Le roi avait tenu à ce que les répétitions aient lieu à Versailles, et elles se tinrent dans les appartements de Mme de Montespan, en novembre 1673. Madame de Sévigné écrit : On répète souvent la symphonie de l'opéra ; c'est une chose qui passe tout ce qu'on a jamais ouï. Le Roi disait l'autre jour que s'il était à Paris quand on jouera l'opéra, il irait tous les jours.

Lors de la création, les ennemis de Lully et de Quinault, stimulés par Despréaux, suscitèrent une cabale, et de nombreuses critiques s'élevèrent, notamment de Boileau et Racine, visant surtout le livret. Charles Perrault, toutefois, premier commis de Colbert, publia en 1674 une Critique de l'opéra ou Examen de la tragédie intitulée Alceste ou le Triomphe d'Alcide, dans laquelle, sous la forme d'un dialogue entre deux personnages, Cléon et Aristippe, il prit la défense du librettiste, en le comparant à Euripide. Le succès fut grandissant, notamment lorsque le roi se rendit au Palais Royal le 10 avril 1674.

Critique de l'opéra ou Examen de la tragédie intitulée Alceste ou le Triomphe d'Alcide - Charles Perrault

Madame de Sévigné écrit le 8 janvier 1674 que le nouvel opéra est un prodige de beauté ; il y a des endroits de la musique qui ont mérité mes larmes; Je ne suis pas seule à ne les pouvoir soutenir ; l'âme de Mme de La Fayette en est alarmée.

La distribution réunissait Mlle Saint-Christophle (Nymphe de la Seine), Mlle de La Garde (La Gloire), Mlle Rebel (Nymphe des Tuileries), Mlle Ferdinand (Nymphe de la Marne) dans le prologue, Mlle de Saint-Christophle (Alceste), Mlle Beaucreux (Céphise), Mlle des Fronteaux (Thétis), Le Roy (Apollon, Alecton), Gingan (Phérès), Beaumavielle (Alcide), Clédière (Admète), Langeais (Lychas), Morel (Charon, Straton), Godonesche (Lycomède, Pluton), Frizon (Cléante), Pulvigny (Eole), Mlles Ferdinand et Piesche (Femmes affligées), Mlle Piesche (Diane), Mlle Bony (Proserpine).

La première édition du livret fut effectuée par René Baudry en 1674, aux dépens de l'Académie royale de musique.

Le roi fit représenter l'opéra le 4 (ou 14 ?) juillet 1674 dans la cour de Marbre du château de Versailles, dans le cadre des Divertissements de Versailles, fêtes données durant six journées des mois de juillet et août 1674, pour fêter la conquête de la Franche-Comté. La représentation fut donnée sur une scène de bois, sans décor ni machines, de huit heures du soir à minuit. Elle a été décrite par André Félibien, architecte et historien (1619 - 1695), dans Les Divertissements de Versailles donnés par le roi au retour de la conqête de la Franche-Comté en l'année 1674.

L'imprimeur René Baudry réédita le livret en 1675 en y incluant une gravure de la représentation.

Représentation d'Alceste dans la Cour de Marbre

L'ouvrage fut repris à Fontainebleau en août 1677 et à St-Germain-en-Laye en 1678, puis à Paris, à l'Académie royale de musique, avec une distribution réunissant, sous la direction de Jean-Franaçois Lalouette, Mlle Saint-Christophle (La Nymphe de la Seine), Mlle La Garde (La Gloire) et Mlle Rebel (La Nymphe des Tuileries) pour le prologue, Gaye (Alcide), Langeais (Lychas), Morel (Straton), Mlle La Garde (Céphise), Godonesche (Lycomède, Pluton), Clédière (Admète), Mlle de Saint-Christophle (Alceste), Morel (Caron), Gingan (Phérès), Mlle Desfronteaux (Thétis). Le castrat Antonio Bagniera figurait également dans la distribution.

Ballets : Prologue - Dieux Marins (Faure et Magny), Dieux des Bois (Faure L. et Lestang) ; acte I - Matelots dansants (D'Olivert, Chicanneau, Joubert, Foignard L., Mayeux, Favier, Foignard C. et Pesan) ; acte II - Combattants - Parti d'Alcide (Beauchamp, Mayeux, Favier C. et Faure), Parti de Lycomède (Pesaan, Chicanneau, Magny et Noblet) ; acte III - Hommes désolés (Bonnard, Arnald, Joubert, Lestang et Favier C.) ; acte IV - un Démon (Beauchamp) ; acte V - Bergers (Beauchamp, Faure et Magny), Bergères (Bonnard et Noblet).

Des rééditions du livret eurent lieu en 1677, par Christophe Ballard, et en 1678 ; , par René Baudry.

René Baudry - 1678

Frontispice d'après Chauveau - 1674

Des reprises au théâtre du Palais Royal, eurent lieu :

Le 17 février 1729, à la fin de la tragédie, la Dlle Sallé et le Sr Laval, tous deux en habits de ville, dansèrent ensemble les Caractères de la danse qui firent un extrême plaisir à une très nombreuse assemblée.

Les 28 et 30 mars, la tragédie fut suivie d'une reprise de Cariselli.

Des représentations eurent lieu à Lyon, en 1695, dans la salle de la Place Bellecour ; à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie, les 12 octobre et 19 décembre 1705 (livret édité par François II Foppens), 16 février 1706, et janvier 1725.

 En janvier 1729, Alceste fut exécuté aux concerts de la reine Marie Lesczynska, organisés par Destouches, le prologue et le premier acte le 5, le second acte le 10, et les autres actes le le 12.

 

Alceste inspira trois parodies : la première, en un acte en prose, avec vaudevilles, par Dominique & Romagnesi, fut jouée d'abord aux Italiens le 21 décembre 1728, et très applaudie, puis reprise avec le même succès le 9 février 1739, à la Foire St Germain ; la seconde, en trois actes, d'un anonyme, parut en 1739 sur le Théâtre des Marionnettes, à la Foire St Germain ; la troisième fut donnée au Théâtre italien en 1758, sous le titre de la Noce interrompue.

 

Quinault s'écarte de la pièce d'Euripide (438 av. J.-C.) , et lui ajoute de nombreuses scènes et personnages secondaires. Chez Euripide, Alceste est l'épouse d'Admète, roi de Thessalie, qui est blessé et ne peut guérir que si une autre victime la remplace. Seule Alceste se propose à le remplacer, mais Admète refuse son sacrifice. Hercule obtient que les époux aient la vie sauve. Chez Quinault, Hercule (appelé Alcide) est amoureux d'Alceste. Alceste se sacrifie, et Admète échappe à la mort. Alcide propose d'aller chercher Alceste aux Enfers, à condition de pouvoir la conserver. Il persuade Proserpine, et ramène Alceste qui n'a d'yeux que pour Admète. Attendri, Alcide rend Alceste à Admète, et "triomphe de lui-même".

 

Gravure d'après le dessin de Chauveau

La partition ne fut publiée que bien après la mort de Lully, en 1708, par son fils et en 1727, avec un orchestre réduit et des coupures. Henry Prunières fut le premier, en 1932, à reconstituer la partition à partir des copies manuscrites.

 

Costume de berger (Berain)

 

Synopsis

Prologue : Le Retour des Plaisirs

Sur le bord de Seine, dans les Jardins des Tuileries

La Nymphe de la Seine, appuyée sur une urne au milieu d'une allée, exprime son impatience du retour du héros (le Roi). La Gloire (soprano) paraît au milieu d'un palais brillant qui descend au bruit d'une harmonie guerrière. La Nymphe de la Seine (soprano) l'interroge sur le retour du Roi. La Gloire lui annonce que le Roi revient. La Nymphe de la Seine appelle les Naïades, les Dieux des Bois et les Nymphes à célébrer ce retour par des chants. La Nymphe des Tuileries et la Nymphge de la Marne (sopranos) invitent l'auditeur à accorder l'art avec la nature et à chanter les plaisirs. Danse générale et choeur.

Acte I

Dans la ville de Yolcos, en Thessalie. Un port de mer, avec un grand vaisseau orné et préparé pour une fête galante au milieu de plusieurs vaisseaux de guerre.

A Yolkos, ville de Thessalie, on fête les noces du roi de Thessalie Admète (ténor) et d'Alceste, princesse de Yolcos (soprano). Tout le monde se réjouit, sauf Alcide (basse), amoureux d'Alceste et désolé de la laisser aux bras de son rival. La situation se parodie d'elle-même au niveau des domestiques puisque Céphise (soprano), confidente d'Alceste est courtisée par Lychas, confident d'Alcide (ténor) et Straton, confident de Lycomède (basse), au service respectivement d'Alcide et de Lycomède (ténor), roi de Scyros. Mais la belle ne prend pas les choses au tragique, et conseille à ses amoureux de se consoler dans l'inconstance. Lycomède, lui aussi amoureux d'Alceste, organise en l'honneur des nouveaux époux une fête nautique, à laquelle participent les Nymphes de la Mer, les Tritons, les Matelots et les Pêcheurs, qui lui sera prétexte pour enlever la jeune mariée. Alceste est conduite à son vaisseau, et tandis qu'Admète et Alcide s'apprêtent à l'y rejoindre, le pont s'abîme en mer. Lycomède est protégé dans sa fuite par Thétis (soprano), sa soeur, qui, avec les Aquilons, déchaîne les flots et provoque une tempête. L'intervention d'Eole (basse) qui apaise la mer permet enfin à Admète et à Alcide de se lancer à la poursuite du perfide Lycomède.

Char de Thétis - Berain

Acte II

Dans la ville principale de l'île de Scyros

Céphise, enlevée avec sa maîtresse, fait la coquette et repousse les avances de Straton. Bien que brusque et impérieux, Lycomède n'a pas plus de succès auprès d'Alceste. L'arrivée d'Alcide et d'Admète va déclencher une bataille marquée par une symphonie vocale très vigoureuse. Les assaillants sont vainqueurs grâce à la valeur d'Alcide : Alceste est mise en sûreté chez Phérès, le père d'Admète, mais ce dernier est blessé à mort. Il fait à Alceste d'émouvants adieux. Mais Apollon intervient : la vie d'Admète sera sauvée si quelqu'un consent à mourir à sa place. Les Arts, compagnons d'Apollon, descendent sur leurs nuages pour élever un monument funéraire.

Acte III

Un grand monument élevé par les Arts devant un autel vide

Alceste se désole : qui accepterait de sacrifier sa vie pour un autre, fût-il son roi ? Phérés, père d'Admète, et Céphise, suivante d'Alceste, prétextent que leur vieillesse ou leur jeunesse respective rend impossible pour eux un tel sacrifice. Le choeur commente la mort d'Admète. Coup de théâtre : Admète guéri entre en scène ; il veut savoir à qui il doit son salut. Le monument s'entrouve alors révélant l'image d'Alceste en train de se poignarder. Admète s'évanouit après avoir répété à plusieurs reprises "Alceste est morte". Choeur funèbre. Admète, revenant à lui, se propose de suivre sa femme au tombeau. Alcide, lui révélant alors son amour pour Alceste, s'offre à aller la chercher aux Enfers et lui demande, s'il réussit, de lui abandonner la femme qu'il aime. Diane et Mercure ouvrent à Alcide le chemin du monde souterrain.

Acte IV

Aux Enfers - Le Fleuve Achéron et ses sombre rivages

Bien malgré lui, Charon (ténor) est contraint d'accepter Alcide dans sa barque. Alceste a été accueillie avec faveur par Pluton (basse) et Proserpine (soprano) qui ont même donné une fête infernale avec ballets en son honneur. Cerbère interrompt la fête par ses aboiements : Alcide vient réclamer Alceste. La passion d'Alcide impressionne le roi des domaines infernaux qui rend la liberté à Alceste et met même son char à la disposition d'Alcide pour lui permettre de remonter à la surface de la terre.

Acte V

Un Arc de Triomphe au milieu de deux amphithéâtres, avec une multitude de Peuples de la Grèce assemblés pour recevoir Alcide triomphant des Enfers

Un arc de triomphe a été érigé en l'honneur d'Alcide et du retour d'Alceste. Malgré son chagrin de perdre Alceste au profit d'un autre, Admète a donné ordre qu'une fête marque son retour dans le monde des vivants. Céphise renvoie dos-à-dos Lychas et Straton avec une petite morale pleine d'ironie : "Amants, n'épousez jamais." Alceste révèle à Alcide qu'en retrouvant la vie, elle a retrouvé tout son amour pour Admète. Magnanime, le héros s'efface devant le couple amoureux. Une grande fête de réjouissance, organisée par Apollon, clôt l'opéra.

 

 

"Premier fruit de la collaboration entre Lully et Quinault, l'opéra Alceste s'annonce, dès les répétitions, comme une entreprise de grande envergure, tant pour la musique et le livret que pour la très imposante machinerie qu'imposent les effets scéniques. Madame de Sévigné, dans une lettre à Mme de Grignan, évoque dès le 20 novembre 1673 les répétitions d'un opéra qui dépassera tous les autres. Ces répétitions se poursuivent jusqu'au 11 janvier 1674, date de la première représentation d'Alceste dans la salle du Palais Royal, donnée à Lully après la mort de Molière le 17 février 1673. On peut juger de l'intérêt que suscite déjà l'opéra à travers la correspondance de Mme de Sévigné : On répète souvent la symphonie de l'opéra ; c'est une chose qui passe tout ce qu'on a jamais ouï. Le roi disait l'autre jour que s'il était à Paris quand on jouera l'opéra, il irait tous les jours. Ce mot vaudra cent mille francs à Baptiste [Lully]. (Lettre à Mme de Grignan - Vendredi 1er décembre 1673) et trois jours avant la première : On joue jeudi l'opéra, qui est un prodige de beauté : il y a déjà des endroits de la musique qui ont mérité mes larmes ; je ne suis pas seule à ne les pouvoir retenir ; l'âme de Mme de la Fayette en est alarmée. (Lettre à Mme de Grignan - Lundi 8 janvier 1674).

Mais Alceste ne connaît pas d'emblée le triomphe attendu. Les premières représentations sont perturbées par une cabale organisée par les très nombreux ennemis de Lully. Parmi les épigrammes qui fleurissent alors, on peut lire celui-ci :

Dieux le bel opéra, rien n'est plus pitoyable

Cerbère y vient japer d'un aboi lamentable

O quelle musique de chien !

Chaque démon d'une joie effroyable

Y fait aussi le musicien,

O quelle musique de diable !

Toutefois Louis XIV, fidèle à ses goûts, continue à soutenir l'opéra et le fait représenter officiellement à Versailles le 6 octobre 1674. On peut penser que le succès fut alors considérable, et une dizaine d'années plus tard, l'abbé de Choisy se rappelle encore des airs qui ont charmé sa jeunesse... (Journal du Voyage de Siam de l'abbé de Choisy - http://www.memoires-de-siam.com/presentation_choisy.html)

 

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k108210b

 

 Représentations :

  

 

 

"Alceste de Lully a toujours accompagné Jean-Claude Malgoire depuis 1973. C'est donc tout naturellement qu'il a choisi cette oeuvre pour fêter ses 50 ans de carrière au Théâtre des Champs-Élysées. Ce même théâtre avait déjà accueilli une production scénique de Jean-Louis Martinoty dirigée par Malgoire fin 1991. On se souvient aussi de sa version du Châtelet en 1987, l'année d'Atys pour le tandem Christie-Villégier. Aucune de ses versions enregistrées n'est par contre disponible actuellement.

Alceste est une tragédie bien construite, même si elle souffre ce soir de l'absence de mise en scène. Après un prologue et un premier acte vivants et idiomatiques, le deuxième acte s'essouffle un peu, avant que l'intérêt ne soit renouvelé après l'entracte. Le très beau choeur de chambre de Namur et la Grande Écurie et la Chambre du Roy créent une belle variété de climats. Certains mouvements pourraient cependant être plus toniques si tous les interprètes étaient mieux calés sur une pulsation unique et si les départs étaient plus précis.

Le concert de ce soir était l'occasion d'entendre deux générations de chanteurs fidèles à Jean-Claude Malgoire. Parmi les anciens, Bernard Deletré séduit toujours par son émission franche et bien conduite, sa voix à la fois ample et claire, sans un soupçon de grossissement. Son grand métier lui permet de s'amuser et d'amuser avec une version bouffe du célèbre air de Caron "Il faut passer tôt ou tard". Nicolas Rivenq est moins avantagé par le rôle un peu grave pour lui d'Alcide. Alain Buet a un bon naturel vocal méridional, mais sa vocalisation serait plus agile s'il ne "plaçait" pas à l'excès sa voix "dans le timbre", ce qui la prive d'une part de sa liberté et de son rayonnement. Véronique Gens n'a plus sa délicieuse onctuosité, connaissant peut-être une méforme passagère. Sans la continuité de l'incarnation scénique, il est vrai que son rôle est réduit à des bribes, certes belles mais difficiles à rendre réellement touchantes.

Parmi les nouveaux, Stéphanie d'Oustrac est superbe comme à son habitude, après un prologue à l'émission un peu tassée et "dans les joues", au phrasé déclinant convenant certes à la déploration. Judith Gauthier a un joli timbre fruité sans trop d'acidité. Hjördis Thébault a une émission un peu serrée. Pierre-Yves Pruvot programmé chante un truculent Ragueneau à Montpellier. Jean Delescluse le remplace fort différemment. Il ne caricature pas du tout la vieillesse de Phérès, ce dont on est presque frustré. Renaud Delaigue affiche un superbe timbre plein et chaud et de beaux graves presque pas grossis. Simon Edwards brutalise souvent son instrument. Ses aigus forcés en sont voilés et ses phrasés manquent de souplesse. L'émission de James Oxley est également assez poussée et dure. Ses aigus sont désagréablement ouverts."

"Le texte de présentation, extrait du livre consacré à Jean-Claude Malgoire par les éditions Symétries, explique bien sa relation passionnée depuis plus de quarante ans avec Alceste de Lully. De cette tragédie lyrique qu\92il est pratiquement le seul à défendre depuis qu\92il l\92a exhumée, il a déjà réalisé deux enregistrements, l\92un en 1975 (CBS), époque expérimentale, où la connaissance du style lulliste était encore tâtonnante, l\92autre en 1992 (Auvidis), mieux informé stylistiquement, mais affaibli par un plateau vocal inégal.

Pour cette nouvelle exécution, l\92Atelier lyrique de Tourcoing a choisi une version de concert, solution dictée par les contraintes budgétaires, mais qui permet en compensation de réunir une distribution vocale de très haut niveau, composée de chanteurs qui ont tous des liens assez forts avec la scène tourquennoise. Dans ce plateau, tout n\92est certes pas parfait, mais il n\92y a aucune contre performance notable, et l\92ensemble est très cohérent, maîtrisant très bien le style de chant et les règles de la prosodie.

Parmi les moins enthousiasmants, Nicolas Rivenq, chant noble et châtié, incarnant un Alcide sombre, désabusé et sanguin, mais aux graves fuyants et à la voix abîmée. Alain Buet qui incarne plusieurs rôles débute avec un grave trémulant et une ligne vocale floue, puis gagne en aisance tout le long de la soirée. Renaud Delaigue met lui aussi un peu de temps à se chauffer, mais l\92émission charbonneuse et vibrée du début fait bientôt place à un chant agile et autoritaire, se permettant quelques graves de belle facture. Prestation très digne de Jean Delescluse, la voix malheureusement blanche et pauvre en harmoniques, tandis que Bernard Deletré, un peu fatigué en Lycomède, est un Charon assez désopilant. James Oxley, est un ténor à l\92élocution très soignée malgré un léger accent british, tandis que le suave Simon Edwards, remplaçant Kobie Van Rensburg initialement prévu, a une émission assez nasale et des aigus manquant de consistance, mais son chant est élégant et émouvant, et sa diction française parfaite.

Enchaînant les silhouettes, Stéphanie d\92Oustrac lance quelques aigus voilés, mais sa présence incendiaire, sa vocalité impérieuse et l\92étoffe sombre de son timbre rendent chacune de ses apparitions palpitantes. Excellente également, et très sollicitée, la jeune Judith Gauthier incarne un Céphise délurée et séduisante, au timbre cristallin, aux vocalises pleines de panache et de couleurs, mais parfois un peu fâchée avec la justesse. Hjördis Thébault a un rôle un peu trop court pour pleinement profiter de la richesse de son timbre corsé et de la subtilité de son chant. Enfin, dans le rôle-titre, Véronique Gens est majestueuse, superbe de classe, parfaite de diction, et dispense une émotion à fleur de peau dans son magnifique duo avec Admète agonisant.

Le Ch\9Cur de chambre de Namur sort d\92une période très chargée, durant laquelle il est parti en tournée avec le Messie de Haendel/Mozart, on pourrait le croire fourbu, mais de nombreux chanteurs ont été remplacés parmi le ch\9Cur qui se produisait quelques jours plus tôt à Namur, et la prestation d\92ensemble est très réjouissante, par la clarté de la diction, par l\92attention apportée à l\92expressivité, et par l\92éclat de timbres très individualisés.

La Grande Ecurie est avec la musique du Grand Siècle dans son répertoire le plus naturel : beauté des sonorités, sûreté et naturel du jeu d\92ensemble, efficacité du soutien d\92un continuo abondant : rien à reprocher à cet ensemble, si ce n\92est des flûtes assez fébriles. Jean Claude Malgoire dirige son orchestre avec science et élégance, mettant l\92accent sur la douceur et l\92élégie. On aimerait un peu plus de tension et de flamme dans les deux derniers actes, qui ont un peu tendance à s\92essouffler. Le prologue et les scènes de bataille sont par contre très bien réussis.

Soulignons pour terminer les vertus d\92un public moins nombreux qu\92à l\92habitude, mais excellemment attentif et discret, il a lui aussi participé à la réussite de cette très belle Alceste, qui n\92a aucunement souffert de l\92absence de mise en scène."

 

"Cette saison, le théâtre des Champs-Elysées rend hommage à l\92un des plus fervents représentants de la musique baroque, Jean-Claude Malgoire. A travers quatre concerts, le chef français, découvreurs de talents et d\92oeuvres, revient sur des partitions qui lui tiennent particulièrement à coeur: après un Haendel et un Monteverdi et avant un Rameau, il retrouve, le temps d\92une soirée parisienne, Alceste de Lully. L\92histoire d\92amour entre Alceste et Jean-Claude Malgoire est déjà longue : après un enregistrement en 1975, une première scénique en 1992 au Théâtre des Champs-Elysées - déjà - , le chef reprend cette oeuvre qui est vraiment l\92une des plus belles de Lully. C\92est avec une musicalité et un engagement qui ne faiblissent à aucun moment que chanteurs et musiciens insufflent une vie à cette tragédie. Dès les premières notes, Jean-Baptiste Lully et Jean-Claude Malgoire nous transportent à la cour de Louis XIV. Le prologue est annoncé avec des couleurs très spécifiques rendues par les trompettes et autre tambour. L\92opéra est très dense et il n\92existe aucun temps mort : chaque note a vraiment sa raison d\92être et quelques passages sont d\92une sensibilité extrême (le duo entre Admète et Alceste à l\92acte II est le sommet de l\92opéra).

Jean-Claude Malgoire s\92est entouré d\92une équipe réunissant de fidèles chanteurs de longue date. En premier lieu, Véronique Gens refait une incursion dans le baroque pour le plus grand bonheur de ses admirateurs. A entendre cette voix si pure, si rouée à tous les styles du baroque, capable de créer un monde d\92une inflexion, d\92un accent ou d\92une nuance, on ne peut que regretter encore plus son absence des scènes baroques. Depuis ses débuts dans ce répertoire, la voix a gagné en gravité, en profondeur et en rondeur et elle peut incarner une Alceste, certes jeune, mais aussi très expérimentée. Elle impose son personnage avec une élégance et une grâce vocales. Nicolas Rivenq revient aussi au baroque mais il commence le concert assez timidement. La voix est toujours aussi belle mais il met du temps à se chauffer et surtout à trouver l\92énergie nécessaire pour donner la plénitude de sa voix. Mais une fois investi dans l\92opéra et dans son personnage il campe un Alcide plein de noblesse, de souveraineté autant vocale que scénique.

Simon Edwards a la lourde tâche de remplacer Kobie van Rensburg et il s\92en sort avec brio. Sa prestation est assez inattendue parce qu\92il a davantage prouvé ses qualités dans le répertoire rossinien que dans les pages baroques. Qu\92à cela ne tienne : il offre une prestation de très haute qualité et fait montre d\92une grande maturité vocale et ne paraît absolument pas pâle à côté de l\92imposante Véronique Gens. Le fameux duo \93vous pleurez Alceste, vous mourrez Admète\94 est un morceau de douceur auquel il prête des accents charmants et de plus en plus douloureux et sensibles! Il est également très musical dans sa plainte \93Alceste est morte\94 car il change constamment de nuance dans les différentes reprises, sur un descrescendo évident. Judith Gauthier, disciple du couple Bacquier-Command, n\92est pas forcément dans son élément dans la musique baroque. Elle cherche ses marques pendant la première partie du concert puis parvient à doser le volume nécessaire pour renforcer l\92émission de sa voix et donc la moduler. Elle ne manque toutefois pas de verve scénique et tente de transmettre des émotions notamment lors des scènes de pleurs pour la mort d\92Alceste. Elle est également touchante à la fin de l\92opéra où elle interprète un petit air avec seulement deux guitares: ce passage ressemble à de la dentelle tellement Jean-Claude Malgoire et son interprète tentent de parvenir à la plus grande simplicité.

Stéphanie d\92Oustrac tient la scène pendant tout le prologue avec un aplomb exemplaire. Cette jeune mezzo ne cesse de progresser autant au niveau de la beauté vocale que de l\92interprétation. Elle nuance sa voix pour être au service du texte et de l\92intrigue : les différents \93ah\94 de douleur sont expressifs mais malheureusement sa diction laisse parfois à désirer. Elle fait une entrée très remarquée en Thétis puisqu\92elle arrive avec une voix tonnante, grossie et totalement effrayante. James Oxley est une très bonne découverte. Il possède un beau phrasé baroque avec une projection parfaite et sonore. Il faut également souligner sa diction excellente pour un étranger. Ses interventions divines sont exécutées avec force et solennité.

Renaud Delaigue est toujours aussi impressionnant et c\92est un vrai plaisir de l\92entendre en soliste (et non entouré de ses merveilleux collègues de l\92Ensemble Clément Janequin). Il fait preuve d\92une voix solide, avec des réserves, et d\92une intonation reconnaissable. Il ne se montre pas avare de nuances quand il tente de séduire Céphise : il chante l\92amour avec douceur et sensibilité. Un bel avenir s\92ouvre devant ce chanteur car on ne peut pas ne pas entendre dans sa gorge se profiler des rôles plus lyriques comme les quatre méchants des Contes d\92Hoffmann. Les rôles plus secondaires sont tous tenus à la perfection. Alain Buet prête sa belle voix de baryton aux rôles de Pluton et d\92Eole: il donne beaucoup de relief à ses personnages. Bernard Delétré, comme toujours, s\92empare de ses rôles et les exploite au maximum. Il les fait vivre surtout lorsqu\92il incarne Caron. Ce passage est très drôle car les trois femmes viennent lui demander de les prendre dans sa barque et lui refuse en imitant leur voix, etc\85 \93il faut passer dans ma barque\94 ne cesse-t-il d\92asséner! Jean Delescluse possède également un timbre intéressant et est tout à fait crédible en Phérès. Hjördis Thébault ne démérite pas non plus dans la distribution, surtout quand elle chante avec tout sa voix.

L\92orchestre de la Grande Ecurie et de la Chambre du Roy sonne très bien et tous les pupitres seraient à louer. Ils ne ménagent pas leurs efforts pour défendre cette partition à commencer par le percussionniste qui joue sur ses instruments avec un véritable engagement! Jean-Claude Malgoire dirige d\92une main de fer mais avec une sensibilité indiscutable. Sa battue, très stricte et très précise, lui permet de donner un élan général à l\92ensemble de ses musiciens (quand les flots se déchaînent) mais également de séduire les Enfers par des accents doux et pleins de retenue. Le choeur de chambre de Namur, dirigé par Jean Tubéry, est vraiment excellent. Il est à croire que les meilleurs choristes se trouvent dans les formations baroques et non dans les choeurs d\92opéras! Ils sont attentifs au texte et à la musique, et l\92un par rapport à l\92autre. Dans le choeur des Enfers, par exemple, ils insistent sur les \93r\94 de certains mots-clés \93souffrir\94, \93mourir\94, \93bords\94, etc\85 Les \93hélas\94 lors de la mort d\92Alceste sont également très éloquents. Jean-Claude Malgoire ne pouvait mieux se rendre hommage. Il prouve, une fois de plus, qu\92il est un des maîtres incontestés et incontournables du paysage baroque et même si sa carrière et son travail n\92ont pas été autant médiatisés que ceux d\92autres, son mérite n\92en est pas moins grand. Secondé par une troupe de chanteurs excellents et remplis de personnalité, il rend toutes ses lettres de noblesse à Jean-Baptiste Lully et offre un concert mémorable! "

 

"Alceste a enfin trouvé sa voix, son interprète : Véronique Gens. La beauté sombre de son timbre, la noblesse de son chant, son jeu dépouillé"..."l'élégant phrasé de Howard Crook"..."Bernard Deletré campe un truculent Caron"..."Gaëlle Le Roi cumule avec bonheur les emplois légers et plus lyriques"..."Frédéric Caton campe un fier Alcide"..."la découverte de la soirée se nomme Vincent Pavesi qui possède un beau timbre de basse".

"\8Cuvre fétiche de l\92Atelier Lyrique de Tourcoing, fréquemment représentée (en 1987, 1996, sans parler de la production Martinoty donnée au Théâtre des Champs-Elysées en 1992), l\92Alceste de Lully ouvre la saison fêtant le vingtième anniversaire de l\92ensemble. Passons tout de suite sur les deux points négatifs de la soirée, liés aux contraintes financières que doit affronter l\92équipe de Jean-Claude Malgoire : l\92\9Cuvre est donnée en version de concert et, ceci entraînant cela, elle est sérieusement coupée (cette précision étant absente du programme !), ayant besoin de la scène pour intéresser dans son intégralité le spectateur moderne. Malgré ces inconvénients, le spectacle fonctionne bien. Les chanteurs portent de magnifiques costumes de Thierry Bosquet qui les aident à composer les personnages (parfois plusieurs par artiste, ce qui induit au début un peu de confusion). Un récitant (l\92épatant Alain Carré qui a mis en scène plusieurs spectacles de L\92Atelier Lyrique de Tourcoing les saisons précédentes) résume le déroulement de l\92action lors de brèves interventions concises et bienvenues.

Sur le plan musical, la réussite est totale, Malgoire dirigeant de manière si personnelle un orchestre qu\92il connaît bien et qui le connaît bien. Le ch\9Cur de Chambre de Namur est splendide d\92homogénéité et de musicalité.

La distribution aurait pu être dominée par Véronique Gens, qui revient à Tourcoing, le point de départ important de sa carrière (Cherubino et Vitellia en 1990-1991), mais le rôle d\92Alceste, du moins dans cette version, est finalement aussi épisodique que dramatiquement fort. Elle le défend en tout cas avec une voix saine, timbrée, colorée et une dignité scénique poignante, sans parler évidemment du style baroque parfaitement assimilé. Une chanteuse à son zénith qui s\92intègre naturellement à une équipe de chanteurs parfaitement rompus au langage de Lully, avec notamment une diction parfaite, malgré une hétérogénéité vocale... Gaële Le Roi déçoit aussi surtout au début de la représentation par le manque de projection de la voix et sa pauvreté en couleurs mais se rattrape heureusement en deuxième partie, en particulier dans le rôle de Proserpine. Rien à redire en revanche sur Howard Crook, retrouvant une forme vocale absente la saison dernière dans Les Indes Galantes, Frédéric Caton, plus à l\92aise dans la tessiture d\92Alcide qu\92en Sarastro et Bernard Deletré, formidable, surtout en Caron. La découverte de la soirée est la basse Vincent Pavesi au timbre superbe qui laisse présager un avenir prometteur. On le vérifiera d\92ailleurs assez vite puisqu\92il sera Massette et le Commandeur dans la reprise de Don Giovanni en mai prochain."

 

 

 

Alceste à Versailles

 "Un spectacle superbe, mais sur papier glacé... Il n'y a pourtant rien à redire...c'est simplement la passion qui manque, aussi bien dans la fosse que sur le plateau, malgré une distribution prometteuse. On ne croit pas un instant aux sentiments des deux héros, l'Alceste de Colette Alliot-Lugaz et l'Admète de Howard Crook. Les plus concernés s'avèrent en définitive les rôles semi-comiques de Lychas (Gilles Ragon) et Straton (Jean-François Gardeil)...Les choeurs bien menés, mais tout aussi détachés, voire absents...On s'attendait à plus d'audace de la part de Jean-Louis Martinoty qui signe une mise en scène au fond assez classique... Les vastes jeux de miroirs, omniprésents, la chatoyance des costumes, la beauté des éclairages constituent un cadre spendide, mais c'est le fond, le propos qui fait défaut.... Le traitement des ballets s'inscrit dans le même débat. L'oeil est flatté, mais on ne saisit absolument pas le lien éventuel avec l'action."

 

"Une distribution assez inégale...Joan Rodgers dans le rôle-titre, ne manque ni de tempérament ni de puissance...elle a dominé la scène et en particulier l'Admètre de John Aler totalement écrasé...et condamné à s'essouffler dans l'ombre d'Alceste...François Le Roux ne semblait pas très à l'aise dans la prononciation du récitatif lullyste...le beau timbre grave de Carolyn Watkinson dans l'interprétation de Proserpine"

 

 

 

 

 

 

 

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