ALCIDE

ou Le Triomphe d'Hercule

Manuscrit Philidor

COMPOSITEUR

Louis LULLY / Marin MARAIS
LIBRETTISTE

Jean Galbert de Campistron
 

Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, sur un livret de Jean Galbert de Campistron (1656 - 1723). Ce dernier, que l'on disait autant attiré par "la plus laide femme" que par "le plus beau garçon", sans craindre "poil ni moustache", avait écrit le livret d'Acis et Galatée pour Jean-Baptiste Lully. Il était secrétaire du duc de Vendôme.

Campistron se serait référé à une oeuvre dramatique récente, représentée en 1681 à la Comédie-Française, Hercule, de La Thuillerie, tout en introduisant des modifications susceptibles d'offrir un spectacle plus conforme à ceux qu'on donnait alors à l'Opéra.

Jean-Galbert de Campistron

La musique a été écrite en collaboration entre Louis Lully et Marin Marais, la part de chacun étant difficile à détereminer.

L'oeuvre dut créée à l'Académie royale de musique, le 31 mars 1693 sous le titre Alcide, puis Alcide ou le Triomphe d'Hercule. Le Dauphin assista à la représentation du 17 avril, avec la princesse de Conti. Quoique le livret en fût peu apprécié, l'oeuvre se maintint plusieurs mois.

Mais après sa chute, un rimailleur fit circuler un quatrain :

« A force de forger, on devient forgeron.

Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron.

Au lieu d'avancer, il recule :

Voyez Hercule ! »

La partition fut éditée chez Ballard dès la création. La partition fut copiée par Philidor l'Aîné.

Des reprises eurent lieu :

 

Une parodie de Fuzelier jut jouée à la Foire St Laurent en 1716, sous le titre La Déjanire.

 

29me Opéra François. Le poëme est de Campistron, la musique de Lully, fils aîné, & de Marais. Il fut représenté pour la premiere fois le 3 Fév. 1693, & n'est pas imprimé en musique. La Victoire accompagnée de Plusieurs peuples, forme le Prologue : on sçait qu'Alcide est un surnom qu'on donna à Hercule pour exprimer sa force. Dans les reprises qu'on a faites de cet Opéra en 1705 & en 1716, il a été donné sous le titre de la Mort d'Herceule, & de la Mort d'Alcide ; en 1744 il reparut sous le nom simple d'Alcide : il eut peu de succès aux deux dernieres reprises. (de Léris - Dictionnaire des Théâtres)

 

Synopsis

Prologue

Dans le temple de la Victoire

Un choeur de guerriers et de divers peuples appelle la déesse des Héros dans ce lieu qui lui est consacré pour lui demander de ne plus toujours couronner de lauriers Louis XIV, le "monarque intrépide". La Victoire accepte de se rendre auprès des ennemis de la France ainsi rassemblés : elle descend dans un char garni de nuées et de trophées. Elle déclare qu'elle ne peut s'opposer aux projets de Louis XIV, dont la "prudence la force à les favoriser", et exhorte les peuples hostiles à quitter son temple où leurs "voeux ne seront jamais exaucés". Elle préfère la présence des "habitants des climats heureux ", des bergers et des pâtres "qui du plus grand des rois forment le riche empire". A sa prière, ils accourent et rendent hommage à leur souverain. Ils se réjouissent d'abord de la paix qu'il leur assure, situation favorable à l'épanouissement de l'amour, puis décident de la célébrer à leur manière par "quelque spectacle pompeux" : les cinq actes de la tragédie en musique Alcide.

Acte I

Dans le palais des ancêtres de Iole, fille d'Euritus, roi d'Aecalie

Iole se plaint d'être avec ses fidèles sujets l'esclave d'Alcide, fils de Jupiter et d'Alcmène, "guerrier craint de tout l'univers". Elle a vu périr les chefs de l'armée de son père et toute sa famille.

Elle ne doit le salut de ses jours qu'à l'amour qu'elle porte à Philoctète, pourtant ami d'Alcide. Au cours d'un entretien qu'elle accorde à sa confidente Aeglé, "princesse du sang des rois d'Aecalie", Philoctète vient lui apprendre qu'Alcide "par ses soins" doit lui rendre la paix et son empire. Iole, sensible à une si noble attitude et pleine de reconnaissance, ne peut s'empêcher de l'assurer de la fidélité et de la pureté de ses sentiments, ce qui donne lieu à un touchant duo. Mais Alcide interrompt les deux amants et annonce qu'il veut épouser celle qu'il a fait tant souffrir afin de "réparer" ses malheurs.

Iole tente bien de résister aux avances d'Alcide. La libération de son peuple la dissuade cependant de protester davantage et suscite un joyeux divertissement où l'on annonce la future union du "roi des vainqueurs" avec la "reine des belles". Iole se réjouit des faveurs dont bénéficient désormais les Aecaliens, tout en leur demandant de cacher à ses yeux leur "joie impor-tune". Puis, en privé, elle fait part à Aeglé de sa dou-leur, celle de perdre "pour jamais l'espérance", et lui avoue qu'elle aurait été heureuse "de n'avoir point aimé".

Acte II

On apprend que Déjanire, reine de Calydon, jusqu'à présent épouse d'Alcide, a quitté les états où elle est souveraine pour célébrer la dernière victoire remportée par son mari. Elle paraît en effet, mais est surprise de l'accueil peu chaleureux d'Alcide : celui-ci lui reproche d'être partie sans son autorisation de Calydon et lui ordonne d'y retourner pour y maintenir ses lois et sa puissance. Désemparée, alertée déjà "par un bruit confus" d'une possible infidélité de son époux avec sa captive, elle apprend la vérité de la bouche de Philoctète et réagit avec violence, s'en prenant d'abord à Alcide qu'elle qualifie de "perfide" et d' "ingrat", puis à sa rivale dont elle désire à présent la perte. Devant tant de fureur et de menace, Philoctète demeure seul un instant avant de se consoler auprès de celle qu'il aime et de sa suivante. Et tous les trois forment bientôt un émouvant ensemble.

Philoctète et Iole se plaignent alors des lois cruelles de l'Amour qu'ils ne manquent pas d'invoquer dans leur désespoir. Tout d'un coup, une nouvelle lumière se répand sur la scène et, pour rappeler au spectateur qu'il assiste bien à un opéra, le char de Vénus descend du cintre, occupé par Cupidon. Le petit dieu vient avec une troupe de zéphirs et de nymphes réconforter le couple d'amants, en lui demandant d'espérer.

Acte III

Dans l'antre de Thestilis

Pour assouvir sa vengeance, Déjanire a décidé de se rendre dans ce lieu où cette fameuse enchanteresse de la Thessalie "exerce de son art les mystères affreux". Elle lui demande de rompre "les injustes noeuds qu'Alcide prépare de l'hymen" et surtout de faire périr Iole ou de la rendre moins belle. Thestilis, secondée d'une troupe d'enchanteresses, accepte d'invoquer les Enfers. Au cours d'une impressionnante cérémonie, un "secret" lui est révélé : le mariage tant redouté par Déjanire n'aura pas lieu et le "voile inestimable" de Nessus devra être porté par Alcide, cette tunique ayant le pouvoir de lui ravir sa "nouvelle maîtresse".

Acte IV

Un bois solitaire et agréable avec la mer dans l'éloignement

Alcide, amoureux d'Iole, livre ses sentiments, charmé par le spectacle de la nature, le "bruit des flots", le chant des oiseaux. Dans ce lieu propice aux confidences amoureuses, Philoctète remplace ensuite Alcide et dans un autre monologue aspire à retrouver la beauté qu'il adore. Iole paraît en effet et après avoir partagé avec lui les peines de l'absence, l'engage à redoubler leurs "ardeurs mutuelles", afin qu'on ne puisse leur "ravir la gloire de mourir fidèles". Mais Alcide surprend les deux amants, découvre en Philoctète un rival, le menace de mort et annonce qu'avant la fin du jour il épousera Iole. Furieux, il demeure ensuite seul et prend soin de demander à Junon - connue pour son hostilité à l'égard du fils de son mari Jupiter - de ne pas s'opposer à ce nouvel hymen. Il appelle alors ses suivants, leur ordonne d'élever un trophée des dépouilles de ceux qu'il a vaincus afin de rendre hommage à la divinité. Déjanire interrompt cependant ce divertissement, chasse la "troupe importune" en déclarant qu'elle l'irrite ainsi que "la reine des Cieux". Puis, elle invoque les dieux protecteurs de la foi conjugale et, le voile de Nessus à la main, espère qu'il agira sur son époux infidèle.

Acte V

Le mont Aeta, où l'on doit célébrer les noces d'Alcide et d'Iole

Tandis que Déjanire attend les effets du voile de Nessus, une troupe de prêtres, de ministres et de peuples vient se réjouir de l'événement heureux qu'on prépare pour le fils de Jupiter. Philoctète fait cependant bientôt taire ces chants d'allégresse pour annoncer qu'Alcide va périr, accablé de douleur, la tunique empoisonnée ayant provoqué sur son corps d'intolérables brûlures. Déjanire, prise de remords, veut alors mettre fin à ses jours et se jette du haut d'un précipice. Alcide paraît, révèle ses souffrances et n'aspire plus qu'à quitter sa dépouille mortelle pour rejoindre l'Olympe : après avoir réuni Iole et Philoctète qu'il avait séparés, et leur avoir demandé de lui pardonner, il se précipite dans le bûcher qu'on avait allumé pour le sacrifice destiné à fêter son mariage. Jupiter fait gronder le tonnerre et le couple d'amants peut désormais chanter : Le ciel enfin comble nos voeux, Alcide est immortel et nous sommes heureux.

(d'après Marin Marais - Fayard)

 

Représentations :

 

 

"A l’occasion du 35e anniversaire de la naissance de Marin Marais, le Centre de Musique Baroque de Versailles a développé une ample activité de recherche et de concerts. Il a aussi présenté, en version de concert ou mise en espace, ses quatre tragédies lyriques, dont cet Alcide ou Le triomphe d’Hercule. Créé en 1693, cet ouvrage fut cosigné avec Louis de Lully (fils du surintendant, défunt depuis seulement six années). Hormis quelques passages, Louis de Lully n’est en réalité qu’un prête-nom, les ressemblances entre Alcide et toute la production — pas uniquement lyrique — de Marin Marais sont si insistantes que ce dernier semble en être le maître d’oeuvre. D’autant qu’y abondent les singularités une passionnante et dense écriture orchestrale ; un dramatique et inhabituel (un) happy end ; et, au coeur de l’ouvrage, l’époustouflant troisième acte, tout entier dévoué aux sortilèges maléfiques.

La réalisation musicale laisse bien des interrogations, presque toutes imputables à Jérôme Corréas, qui a souhaité diriger non pas une partition, ou à défaut un livret, mais une simple intrigue dont il n’a retenu qu’une trajectoire univoque. Il s’est ainsi précipité dans un étouffant et superficiel dramatisme, devenant inattentif— de fréquents décalages l’ont prouvé — aux richesses rythmiques et métriques de la musique. À l’égard des chanteurs, il a agi de même, les excitant à une expressivité surjouée et les cantonnant dans un champ défini dès le départ, sans liberté possible.

La distribution s’est montrée par certains côtés adéquate (Salomé Haller, émouvante Iole, et Nicolas Cavallier, solide Philoctète), par d’autres plus fragile (Paul Agnew a surtout convaincu après l’entracte et Brigitte Balleys a davantage hurlé son rôle qu’elle ne l’a chanté). Quant à Aurélia Legay, elle ne semble pas avoir les épaules saffisamment larges pour Déjanire. Heureusement, les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, dirigés par Olivier Schneebeli, ont été le roc de la soirée, où l’on s’est réjoui de découvrir un opéra de premier ordre."

"Cédons un instant à la mode des « director’s cut » avec les deux versions de cette critique.

Version (très) courte - Et l’auditeur heureux s’éloigne à regret en sifflotant un air dans les ténèbres versaillaises, la main battant encore la mesure, alors que la Nuit blanche ajoute la magie d’une Cour de Marbre ornée de palmiers à celle de l’opéra qu’il vient de quitter.

Version longue - L’un avait du talent, l’autre héritait d’un nom glorieux. Aussi n’y a-t-il guère de doute sur la paternité des plus belles pages de cette tragédie lyrique composée à quatre mains sur un livret particulièrement indigent. Les vers maladroits de Campistron tentent en vain d’étoffer une intrigue qui se résume à l’amour non partagé d’Alcide pour Iole, éprise de Philoctète. Cette idylle déplaît souverainement à l’épouse du demi-dieu, Déjanire, qui va chercher le secours maléfique de Thestilis pour lui rendre l’amour du héros. Mais qui peut se fier à une magicienne ? Alcide agonise en revêtant un voile empoisonné lors de la cérémonie de mariage forcé avec Iole, et doit rejoindre Jupiter sur l’Olympe. Déjanire, désespérée, se jette dans les bras de la mort. Reste le couple d’amoureux, heureux.

Musicalement, la partition est fortement inspirée par les dernières œuvres de Lully, dont Marais fut le fidèle assistant. On retrouve des récitatifs sur des rythmes de chaconne et une scène de folie avec une basse continue furieuse comme dans Roland, et un acte infernal qui rappelle fortement Armide. Toutefois, les nombreuses danses et ritournelles portent déjà un sceau plus moderne. Jérôme Corréas se délecte visiblement à l’idée de ressusciter la première tragédie de Marin Marais. C’est le sourire aux lèvres qu’il dirige ses preux Paladins et le chœur aéré et puissant des Chantres d’Olivier Schneebeli. Contrairement à un certain chef, Jérôme Corréas a conservé le pompeux Prologue (bien qu’il y manque les trompettes) et ses danses très rythmées interprétées avec un bel allant. Certes, Olivier Simonnet ne sait visiblement trop comment illustrer ce joyeux morceau de bergerie royale, mais l’idée de nymphettes nymphomanes cherchant à déshabiller les choristes masculins détend l’atmosphère au milieu des ors de l’Opéra royal (la scène reste tout à fait respectable, rassurez-vous).

Tous les chanteurs prêtent une grande attention au texte et à la prosodie, et il est aisé de suivre la tragédie sans le livret. On sent sur la scène la complicité d’un véritable travail d’équipe avec un plateau convaincant et homogène. Voilà du théâtre en musique, avec des interprètes de chair et de sang qui se déchirent, s’aiment, s’inquiètent, se meurent… Salomé Haller campe une nymphe très convaincante, malgré ses aigus toujours légèrement acides. Sa confidente Aeglé trouve une interprète charmante en Stéphanie Révidat, tandis que son amant (dans l’opéra) Nicolas Cavallier possède des graves chaleureux et une émission très sûre. S’il faut un peu de temps à Aurélia Legay pour s’échauffer, sa Déjanire capable de passer du murmure au cri, et de rendre la détresse de son âme uniquement en se drapant dans son châle est tout bonnement irrésistible. Ajoutons qu’elle sait user avec art de ses beaux aigus bien projetés. Seul déception de la soirée, Paul Agnew a paru fatigué. En dépit d’un chant sensible, les aigus sont nettement usés et le vibrato trop large. Espérons qu’il ne s’agisse que d’un mauvais rhume car il serait trop cruel que la tragédie lyrique commence à perdre l’un de ses meilleurs hautes-contres.

La « mise en espace » d’Olivier Simonnet apparaît aussi simple qu’efficace. De type moderne, minimaliste et dépouillée, elle permet de suivre aisément l’action avec quelques tentures, fauteuils, et… des hybrides entre un totem et une échelle, tout cela sur un fond transparent qui laisse apercevoir les travaux dans les coulisses. L’acte infernal est particulièrement réussi : sur une scène baignée d’écarlate, les choristes rampent sur le sol alors qu’une sorte de citrouille géante (!) descend des cieux et que l’orchestre exulte dans la fosse. En outre, on tend vers une réelle mise en scène pendant presque la moitié de l’œuvre, puisque les artistes se passent de partition lors des moments cruciaux. Toutefois, ne pourrait-on pas utiliser la prochaine fois l’admirable réplique du décor en trompe-l’œil du XVIIIème siècle - qui orne d’habitude la scène - et les costumes déjà existants des Fêtes de Nuit pour recréer une atmosphère plus baroque ?

Côté orchestre, après une première ouverture un peu imprécise, les Paladins se sont avérés sans peur et sans reproche. Les tempi sont toujours bien choisis, les attaques précises sans êtres sèches, les timbres très colorés, notamment les bois et les dessus de violon. Compagnon attentif des chanteurs, l’orchestre est parvenu à insuffler une dimension poétique et grandiose à l’œuvre, sans jamais se mettre trop en avant. Et les percussions étaient du meilleur goût. En bref, un seul mot résume cette belle soirée : élégance.

Scènes coupées - Des extraits de l’œuvre étaient diffusés dans l’Orangerie du Château lors de la Nuit blanche, occasion rare d’admirer ce superbe bâtiment qui fait honneur à la stéréotomie française (art d’appareiller les pierres), ainsi que la cuve de marbre de l’appartement des bains de Mme de Montespan et la statue de Louis XIV du Bernin transformé en Martius Curtius."

 

 

 

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