ARMIDE

ou Armide et Renaud

COMPOSITEUR

Jean-Baptiste LULLY
LIBRETTISTE

Philippe Quinault

ENREGITREMENT
EDITION
DIRECTION
EDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLEE
1972

Jean-François Paillard
Erato
1 (LP) (extraits)
français
1972
2003
Jean-François Paillard
Erato
1 (extraits)
français
1983
1983
Philippe Herreweghe
Erato
2 x 30 cm
français
1992
1993
Philippe Herreweghe
Harmonia Mundi
2
français

Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault, d'après Virgile et La Jérusalem délivrée du Tasse. Louis XIV avait lui-même choisi le livret en mai 1685, parmi trois proposés, les deux autres étant Malaric, fils d'Hercule et Céphale et Procris.

Quinult avait déjà écrit une "tragi-comédie en machines" représentée sur le Théâtre du Marais en 1655. Ce sera sa dernière oeuvre pour le théâtre - "Je vous dis adieu, muse tendre..." - et donc sa dernière collaboration avec Lully, pour se consacrer à la religion.

Armide fut créée au Palais Royal, dans des décors de Bérain, en présence du Grand-Dauphin, le 15 février 1686, avec Mlle Le Rochois dans le rôle-titre, Mlle Moreau (Sidonie), Mlle Desmatins (Phénice), le ténor Du Mesnil (Renaud), la basse Dun (Hidraot), Frère (La Haine), sous la direction de Pascal Colasse.

Le roi n'assista à aucune représentation, et Lully lui écrivit une lettre pleine d'amertume ("Que me sert-il, Sire, d'avoir fait tant d'efforts pour me hâter de vous offrir ces nouveaux concerts ?")

La partition fut éditée chez Christophe Ballard en 1686.

Armide fut représentée régulièrement :

  (*) Louis-René Boquet (1717-1814). Dessinateur et peintre de costumes aux Menus-Plaisirs. En 1758, il s'occupe des costumes de l'Opéra, succédant à Jean-Baptiste Martin.

Louis-René Boquet

 

Des parodies furent jouées : Arlequin à la guinguette, en juillet 1711, à la Foire St Laurent ; Armide, le 21 janvier 1721au Théâtre Italien ; Armide, de Bailly, le 12 janvier 1725, au Théâtre italien ; La Bohémienne, le 17 mars 1747, à la Foire St Germain ; Armide , en 1747 ; Armide, en cinq actes mêlés d'ariettes, le 11 janvier 1762, au Théâtre de la Comédie Italienne, sur un livret en quatre actes de Pierre Laujon et Antoine-François Riccoboni "fils" (personnages : Armide (soprano), Renaud (ténor) , Hidraot, le Chevalier danois (ténor), Ubald (basse), Artémidore, Phénice, Sidonie, Aronte, un Médecin (basse), médecins consultants, Danseuses d'Opéra (livret)

 Le livret fut repris par C. W. Glück ; la création eut lieu le 23 septembre 1777, dans la seconde salle du Palais Royal.

Personnages : Armide, magicienne, nièce du roi de Damas Hidraot (soprano), la Haine (mezzo-soprano), Sidonie et Phénice, suivantes d'Armide (sopranos), la Naïade (soprano léger), la Gloire et la sagesse (sopranos), Lucinde, amante du Chevalier danois (soprano), Mélisse, amante d'Ubalde (soprano), Renaud (ténor), Hidraot, roi de Damas, magicien, oncle d'Armide (basse), le Chevalier danois (ténor), Ubalde (basse), Artémidore, compagnon de Renaud (ténor), Aronte (baryton)

 Gravure de Dolivar d'après Berain

 Synopsis

L'armée des croisés, commandée par Godefroy de Bouillon, a mis le siège devant Damas où règnent Hidraot et sa fille la princesse Armide ; tous deux sont magiciens. Par ses seuls pouvoirs magiques, Armide a jusqu'ici triomphé des plus célèbres chevaliers chrétiens qu'elle retient prisonniers.

Prologue

Edition Ballard - 1686Edition Henri de Baussen - 1710

Un palais

Ouverture. La Gloire et la Sagesse chantent la gloire du monarque. Leurs suites témoignent par des danses, la joie qu'elles ont de voir ces deux divinités dans une intelligence parfaite. Entrée. Menuet. Gavotte en rondeau. Entrée. Menuets I et II. Choeur.

Acte I

Une salle du palais d'Hidraot ; au fond, une place publique de la ville de Damas, ornée d'un arc de triomphe

Décor de Berain pour l'acte I

(1) Armide, louée par ses suivantes Phénice et Sidonie de ses succès qui ont affaibli le camp de Godefroy, reconnaît avec dépit qu'elle n'a pu triompher de la résistance du plus vaillant de tous, Renaud, qui échappe à son pouvoir. Son mépris est outrageant : Armide le hait et le redoute à la fois, car c'est le plus valeureux de l'armée des Croisés. La magicienne est obsédée par un songe : frappée d'une atteinte mortelle, elle tombait aux pieds du vainqueur (air : Un songe affreux).

(2) A Hidraot, qui voudrait bien lui voir prendre un époux, elle déclare se réserver pour celui qui saura vaincre Renaud, s'il le peut. Une grande fête est organisée au cours de laquelle les peuples du royaume de Damas témoignent par des danses et des chants la joie qu'ils ont de l'avantage que la beauté de la princesse Armide a remporté sur les chevaliers du camp de Godefroy. Marche. Rondeau. Sarabande.

(3) Au milieu de la joie générale, survient Aronte, percé de coups ; les captifs chrétiens confiés à sa garde ont été délivrés par le bras du seul Renaud. Aronte meurt. Armide jure de venger cet affront. Marche.

Acte II

Une campagne, où une rivière forme une île agréable

(1) Renaud a été banni du camp de Godefroy pour avoir tué Gernand, un chevalier qui l'insultait. Un de ses compagnons d'armes, Artémidore le rejoint dans son exil et le met en garde contre les charmes magiques d'Armide. Renaud chante alors son amour pour la seule gloire et les hauts faits d'armes et son mépris pour la beauté d'Armide.

(2) Hidraot et Armide évoquent la troupe des esprits mauvais et s'unissent pour leur ordonner d'enchanter Renaud et de le livrer. à leur colère. On aperçoit Renaud qui s'approche des bords de la rivière puis se défait d'une partie de ses armes pour prendre le frais.

(3) Renaud se laisse prendre par l'harmonie de la nature et s'endort sur un gazon.

(4) Air de la Nymphe des eaux qui sort du fleuve. Renaud, endormi, est entouré par des Démons sous la figure des Nymphes, des Bergers et Bergères, qui enchaînent le héros avec des fleurs. Air d'une Bergère héroïque.

(5) Armide accourt, impatiente de se venger, et tenant un dard à la main. Elle va pour frapper Renaud, mais ne peut exécuter son geste. Dès qu'elle voit le captif, elle sent sa fureur s'évanouir. La fière enchanteresse est touchée par l'amour, expérience nouvelle qui fait à la fois sa joie et sa honte. Pour cacher cette faiblesse, elle invoque les Zéphirs qui l'emportent, avec Renaud, dans les airs (air : Venez, secondez mes désirs).

Acte III

Un Désert

(1) Armide se lamente de l'amour par lequel Renaud règne en son coeur.

(2) Elle explique à ses suivantes qu'elle se sent insultée dans son orgueil et son amour ; il lui faut se libérer d'une passion qui l'abaisse, en transfomant son amour en haine.

(3) Armide appelle la Haine à son secours. Celle-ci sort des Enfers, accompagnée des Furies, de la Cruauté, de la Vengeance, de la Rage et des Passions qui dépendent de la Haine.

(4) La Haine décide de s'attaquer au pouvoir de l'Amour. Les suivants s'empressent de briser et brûler les armes de l'Amour. Puis la Haine ordonne à l'Amour de quitter le coeur d'Armide pour qu'il soit remplacé par la Haine. Mais Armide l'arrête, ne pouvant se résoudre à haïr Renaud. La Haine, avant de disparaître, prédit à Armide le destin qui punira sa faiblesse : Renaud la trahira. Le choeur chante : "O malheureuse Armide." 

Acte IV

(1) Ubalde et le Chevalier Danois, sont dans le désert sur lequel s'élève une vapeur. Ubalde porte un bouclier de diamants et tient un sceptre destiné à dissiper les enchantements d'Armide et délivrer Renaud. Le Chevalier Danois porte une épée destinée à Renaud. Des antres et des abîmes s'ouvrent et il en sort des bêtes farouches et des monstres. Ubalde les éloigne avec le sceptre d'or.

Le désert fait place à une campagne agréable, bordée d'arbres chargés de fruits et arrosée de ruisseaux

Les deux chevaliers cherchent Renaud, tout en se préparant à être soumis à la tentation du charme.

(2) Lucinde cherche à séduire le Chevalier Danois. Gavotte. Canaries. Ubalde le met en garde, mais le Chevalier Danois ne peut résister. D'un coup de baguette magique, Ubalde fait disparaître Lucinde.

(3) Ubalde explique au Chevalier Danois qu'il a été victime d'un enchantement.

(4) Ubalde est à son tour charmé par Mélisse, et le Chevalier Danois dissipe le mirage. Les deux héros en arrivent à la conclusion que toutes les illusions sont dangereuses ; ils s'enfuient.

Acte V

Le palais enchanté d'Armide

(1) Renaud, encore ensorcelé, sans armes et paré de guirlandes de fleurs, supplie Armide de ne pas le quitter. Elle, effrayée par les prophéties de la Haine, s'inquiète de l'avenir et décide d'aller chercher le secours des esprits.

(2) Durant son absence, Renaud est confié à la garde des Plaisirs et d'une troupe d'Amants fortunés et d'Amantes heureuses. Passacaille.

(3) Arrivent Ubalde et le Chevalier Danois. Ubalde présente le bouclier de diamants aux yeux de Renaud qui est honteux de sa faiblesse, et arrache les guirlandes de fleurs et autres ornements inutiles dont il est paré. Il s'arme du bouclier de diamants et d'une épée et s'apprête à partir.

(4) Armide survient et tente de le retenir. Elle promet qu'elle mourra, si Renaud la quitte, mais qu'il ne pourra pas éviter d'être poursuivi par son ombre. Renaud ne cède pas, tout en plaignant la malheureuse.

(5) Armide demeure seule, invoque les Démons de l'enfer pour qu'ils détruisent son palais enchanté. Elle part dans un Char Volant.

 

Armide & Renaud, Chevalier du Camp de Godefroi de Bouillon, 19me Opéra. C'est une Trag. dont les vers sont de Quinault, & la musiq. de Lully : elle fut représentée pour la premiere fois le 15 Fév. 1686, imprimée, puis gravée en musique partition in-fol. La Gloire & la Sagesse font le Prologue. Les machines & décorations furent ordonnées par Berain. Cet Opéra a été repris huit fois, en 1688, 1703, 1713, 1714, 1724, 1746, 1747 & 1761, & souvent avec le plus grand succès, sur-tout la derniere : c'est un des plus estimés de ceux de Lully, & le dernier sorti de la plume de Quinault. (de Léris - Dictionnaire des Théâtres)

 

 

Pour en savoir plus :

http://apl.apinc.org/article.php3?id_article=50

http://sitelully.free.fr/

  

 

 Représentations :

 

 

 

"Voilà, la vie c’est comme cela. On rêve de quelque chose, et ce rêve se réalise. Les concepteurs du programme vendu pour les représentations d’Armide ont eu tort d’y glisser des photos de l’inoubliée production d’Atys (trois et aussi le frontispice du programme, mais cela suffit) où Jean-Marie Villégier réinventait tout un théâtre des émotions nourri à un vrai souci philologique.

Tout autre chose que le « so chic » et les médiocres facilités que Robert Carsen veut nous vendre en place d’une Tragédie Lyrique….d’ailleurs est-ce encore du Carsen ? Les touristes d’un prologue ridiculement distancié et qui du coup tourne encore plus à vide, appartiennent à la maison d’en face, celle de Laurent Pelly, la haine et son cortège modérément travelotisés semblent échappés de quelques messes noires dont Pierre Audi a le secret. Si, c’est du Carsen, par le chic des décors et le glamour des éclairages, la passion du petit personnel – gardien et conférencières de musée – la redondance des effets – ce sommeil de Renaud enseveli de fleurs et encore et encore des fleurs – l’érotisme tranquille si nécessaire (séduction sans danger pour le Chevalier danois et Ubalde).

Mais est-ce Armide ? Le parti d’en rire qui monopolise trop uniment le Prologue et le IV fatigue, une part du spectacle envahissant la salle et polluant la musique, le I, faible, ne se trouve pas, ni de rythme ni d’expression et ici la direction un peu survolée de William Christie est aussi à incriminer, au II toute la magie du sommeil est envahie par un ballet redondant qui meuble mais ne raconte rien.

C’est le grand problème d’Armide, les espaces de divertissement, si on ne veut pas les considérer avec le souci philologique de restaurer un certain art de danser, devraient au moins servir à enrichir la narration, plutôt que de s’égarer dans une pseudo-chorégraphie. On ne croit pas un instant au III, avec sa Haine plutôt gentille qui transforme ses esprits infernaux en séducteurs partouzeurs. Reste le V où soudain Carsen se refait directeur d’acteur. Alors la Tragédie reparaît, dite, portée, s’incarnant naturellement. Armide meurt et crac, les touristes reviennent, massacrant en une seconde toute l’émotion qu’on avait enfin trouvée. Sacrilège d’un metteur en scène qui, parce qu’il tient à sa petite idée, assassine son vrai travail.

Musicalement aussi on est resté déconfit : le peu que Renaud a à chanter indique que Paul Agnew n’a pas la voix du redoutable chevalier, Nathan Berg charbonne un peu trop son Hidraot, les hautes-contre (le Chevalier, l’amant heureux) sont parfaits mais assez anonymes, Laurent Naouri peine dans la tessiture basse de la Haine, les confidentes d’Armide sonnent un peu pointu, mais une mention spéciale pour Marc Mauillon, Ubalde et Aronte impeccables.

Et Armide ? Stéphanie d’Oustrac n’a pas exactement la voix de bas-dessus voulue par Lully, mais on ne peut pas la charger, elle est Armide, et même plus l’amoureuse que la magicienne, ce qui donne à son personnage un degré supplémentaire de séduction qui dépasse ses simples appâts physiques. D’où vient que Les Arts Florissants jouent si peu ensemble ? Soir de première, cela se fera, mais le spectacle lui, débattu entre sifflets et bravos, ne changera pas son pelage."

"De style typiquement « Carsen », la mise en scène joue sur les contradictions de style, de couleur, d’interprétation du livret. Un maxi écran sur scène a annoncé une visite (filmée) de Versailles, simulée en salle par le chœur parmi les spectateurs et expliquée sur scène par la Sagesse et la Gloire, en tailleur gris et baguette-fouet noire, oscillant entre des professeures pédantes et des femmes en talons dans des pratiques sado-masos. Après ce début bouleversant, tout a été une sorte de répétitions de lieux communs à partir de l’élément fétiche, sexuel par définition : le lit (du roi, de Renaud, d’Armide), jusqu’à la caractérisation d’Armide mi-Circé, mi-Salomé.

La scénographie et les costumes ont fait alterner à la couleur gris-argent symbole du sommeil, de l’ennui, de la tristesse et de la mélancolie, le rouge brillant de l’amour, de la passion, du sang, de l’érotisme, du diabolique, de la haine, de l’égoïsme, de l’amour infernal. C’est pourquoi le « bon » Renaud renonçant à la luxure à la fin de l’opéra change ses vêtements gris avec les rouges d’Armide.

Dans ce portrait scintillant bicolore, la chorégraphie contemporaine de Jean-Claude Gallotta associée à la musique a déterminé une tension et un déséquilibre qui, contre toute attente, produit une émotion à la fois inattendue et étrange. La chorégraphie, calquée sur le langage des signes, paraît se moquer ici et là des excès de l’époque.

On se serait attendu à quelque chose de plus de la part de l’Orchestre des Arts Florissants dirigé du clavecin par William Christie. L’orchestre peine à trouver son équilibre et les percussions manquent souvent de précision. Les chanteurs, confrontés à un livret complexe, suscitent bien l’émotion décrite ou évoquée par les paroles grâce à la prononciation des consonnes et des voyelles, si importante dans la rhétorique baroque. La déclamation lyrique créée par Quinault, très respectueuse des sonorités, des intonations et des accents toniques de la langue française a été parfaitement respectée par tous les chanteurs. Stéphanie d’Oustrac dans le rôle d’Armide s’est imposée sur scène avec une présence éclatante. Sa voix de mezzo-soprano d’une forte intensité dramatique et d’une égale sensualité a éclipsé un Renaud (Paul Agnew) un peu trop ensommeillé. Son timbre de ténor aigu séduit par une certaine fragilité mais ne traduit pas son conflit intérieur. Ses valeurs martiales tel que l’honneur, la justice, la fierté masculine ne sont pas déclinées en tant que tourment émotionnel mais comme simple représentation d’un conflit quotidien. Quant à la Haine, Laurent Nouri joue son rôle avec un certain humour qui touche au ridicule à cause du déshabillé rouge qu’il porte.

Bien réussi en revanche le grand moment de l’opéra avec l’extraordinaire passacaille en sol mineur considérée comme le testament libertin de l’époque qui, selon les vœux de Lully, devrait entrainer l’auditeur dans une sorte d’enchantement et de transe… "

"Le metteur en scène canadien donne le ton avant même le début du spectacle, convoquant un gardien de musée désoeuvré devant un écran indiquant « prochaine visite à 19h30 » (l'heure de la représentation). Le prologue est à l'avenant, promenant des touristes en polo dans la salle encore éclairée ou, par vidéo interposée, en plein château de Versailles, dans la galerie des glaces et la chambre du roi, alors que Lully et Quinault chantent la gloire et la sagesse de Louis XIV. Une dizaine de danseurs du centre chorégraphique national de Grenoble que dirige Gallotta apparaissent aussi à l'image, batifolant dans les jardins de Le Nôtre. Ailleurs, la danse de Gallotta est parfois pas très lisible ou trop décorative, et sollicite un peu trop les choristes.

Carsen, lui, a laissé s'endormir sur le lit du roi un visiteur particulier : c'est Renaud, le chevalier que la magicienne Armide hait mais dont elle tombera amoureuse après l'avoir ensorcelé. Dans un décor gris argent nimbé de voiles joliment éclairé, ou avec un sol jonché de pétales de roses rouges, le metteur en scène compose de bien belles images, mais peine à les animer d'une tension constante. Même l'échappée bouffe du IVe acte est fort sage. Le Canadien recueille quelques huées aux saluts, mais peu importe puisque le théâtre est dans la fosse. Christie dirige en effet d'une main impérieuse un orchestre charnu et contrasté (la percussion !), quand il ne fait pas crépiter son clavecin pour le continuo servant d'écrin aux récitatifs, là où la fusion entre le mot (de Quinault) et la note (de Lully) est à son sommet.

La distribution est formée de chanteurs pour la plupart rompus à l'art de la déclamation lyrique. Si le ténor écossais Paul Agnew déçoit par ses aigus fragiles et altérés, Stéphanie d'Oustrac impose en Armide une forte incarnation de tragédienne, torche vive dans sa robe rouge sang.

Les confidentes de la magicienne (la soprano maltaise Claire Debono, la mezzo Isabelle Druet) sont d'une éloquence remarquable, tandis que le baryton-basse Laurent Naouri est La Haine avec beaucoup de caractère, façon Méphisto travesti."

"Une bordée de huées a accueilli le metteur en scène Robert Carsen à l'issue de la première représentation d'Armide, de Lully, que présentait, le mercredi 8 octobre, le Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Pourtant, cette fois encore, le Canadien s'est tenu dans les limites paresseuses d'un bon chic bon genre visuel (entre le gris perlé des vitrines Dior, en face, avenue Montaigne, et la jonchée de roses rouges du film American Beauty) et a tout organisé autour d'un seul concept fétiche (le lit du roi), décliné ad nauseam, sur fond de mise à distance de l'objet historique référencé que constitue cet opéra Grand Siècle : on commence par une visite filmée de Versailles, au cours de laquelle un touriste, Renaud, s'endort sur le lit du roi. A la fin de l'ouvrage, juste après le climax qui voit Armide s'occire, on revient à la visite grotesque du début. Ah ! Ce n'était qu'un rêve...

Armide est une méchante tentatrice, elle est donc en déshabillé rouge. Les esprits infernaux qu'elle excite sont bien sûr vêtus de la même tenue. Quand Renaud, devenu à son tour cruel, quitte Armide, comment Carsen l'habille-t-il ? De rouge, bien sûr. On reste ébahi devant l'usage de telles ficelles conceptuelles qui, par leur choix, obligent de surcroît à doubler, voire à tripler, des préludes et postludes pour meubler en musique les encombrements "dramaturgiques" de Carsen.

Le chef William Christie manque de précision et peine à trouver un équilibre dans la conduite des cinq actes de l'ouvrage. Les deux premiers défilent dans une sorte de flux presque indifférent, d'autres moments s'amollissent (le dernier air d'Armide) ou tombent d'eux-mêmes (l'acte IV, une scène de comédie souvent coupée). Il réussit en revanche la scène de ballet de l'acte II. La chanteuse Stéphanie d'Oustrac (Armide) compense ses faiblesses (raideur et émission basse des aigus) par une présence rayonnante et une diction parfaite. En Renaud, Paul Agnew, fin musicien habitué de ces rôles de ténor aigu, semblait absent et a eu un long trou de mémoire au cours du "Sommeil", le moment le plus connu de la partition.

L'élément le plus convaincant de la soirée est la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta, qui ne moque pas le legs baroque et parvient à finement réinventer une rhétorique aussi libre que respectueuse."

"Un Lully un peu trop sage - Un spectacle habile, dans lequel la musique prime sur le théâtre - Musicalement, il serait malvenu de faire la fine bouche, même si l'on a connu les « Arts flo » plus précis et plus disciplinés. Le son est agréable, vibrant, nourri, le continuo riche (deux clavecins, deux théorbes, une basse de violon, une viole de gambe), la narration véloce ; la direction de Christie trouve à s'épanouir dans ce style français qui est son domaine d'élection. La finesse sans le maniérisme, la noblesse sans l'emphase, histoire de prouver à ses détracteurs que Lully est tout sauf compassé : voilà qui aide à la dynamisation du récit.

Voix équilibrées et homogènes - L'équipe vocale chargée de défendre cet « opéra des dames », puisque tel était son surnom, est équilibrée et homogène, maîtrisant aisément la langue et la prosodie, et rendant justice aux vers majestueux et enflammés de Philippe Quinault. Claire Debono (La Gloire/Phénice/Lucinde) et Isabelle Druet (La Sagesse/Sidonie/Mélisse) font assaut d'élégance primesautière ; Marc Mauillon (Aronte/Ubalde) et Andrew Tortoise (Le Chevalier danois) manient l'humour avec distinction et discrétion ; Anders J. Dahlin (Un amant fortuné), Marc Callahan (Artemidore) les rejoignent dans la musicalité et la justesse stylistique ; et Laurent Naouri (La Haine) met à profit ses talents de comédien. La classe de Paul Agnew est indéniable, la clarté de son timbre, l'impact de sa diction pourraient servir d'exemple. A ses côtés, Stéphanie d'Oustrac, à la voix naturellement émouvante, fièrement projetée dans le registre supérieur et débarrassée de certaines opacités qui lui ôtaient une partie de son pouvoir d'émotion.

Pourquoi faut-il que ce Renaud, que cette Armide, qu'on a plaisir à voir et entendre, ne poussent pas davantage la caractérisation théâtrale et ne fassent pas mieux sentir l'évolution de leur personnage ? La mise en scène de Robert Carsen les aide-t-elle vraiment ? L'idée de situer le prologue de nos jours, alors qu'il glorifie Louis XIV, et de faire de la Gloire et de la Sagesse deux guides menant des troupeaux de touristes dans le château de Versailles n'est ni très drôle ni très originale, pas plus que l'utilisation de la vidéo ou que la chorégraphie gentillette de Jean-Claude Gallotta. Le retour au XVIIe siècle, dans les décors et costumes de Gideon Davey, est prétexte à quelques jolies images, à des effets de gris, noir et rouge (le sommeil de Renaud au milieu de fleurs) mais comme souvent chez Carsen le propos est plus décoratif que vraiment profond. La tragédie lyrique se doit d'être autrement plus passionnée. Faire un spectacle efficace et de bonne tenue ne suffit pas pour réussir une vraie mise en scène. Intéressé, alors qu'il eût aimé être touché, tant la musique est superbe, le spectateur est malgré tout satisfait que Lully ne soit pas trahi."

"La tragédie lyrique a atteint ces dernières années en France une remarquable maturité, sans tomber dans la routine. Après le Châtelet pour les Paladins de Rameau, c'est le Théâtre des Champs-Élysées qui accueille une production très aboutie des Arts Florissants, qui dialoguent à nouveau très richement avec un grand chorégraphe, aujourd'hui Jean-Claude Gallotta. On espère que des productions de ce niveau survivront à la crise économique et que la Caisse des Dépôts, entre deux banques à sauver de la faillite, trouvera encore son intérêt dans le mécénat culturel !

Pendant cette soirée, l'impression la plus forte est de recevoir cet opéra de manière aussi directe que par exemple la Traviata, en étant pris "par les tripes", au premier degré, sans distanciation, sans "pose". L'expérience accumulée par tous les artistes leur permet de s'engager désormais dans ce répertoire avec un parfait naturel, une entière sincérité, sans se brider en ayant la tête farcie de traités d'ornementation et de style. Quinault et Lully en ressortent grandis, pères d'une oeuvre d'une remarquable efficacité dramatique. Un beau contraste par rapport à la production de 1992 ici-même, sans unité ni élan, visuellement laide et musicalement peu convaincante.

Le travail d'équipe des metteurs en oeuvre de cette production est remarquable. La direction de William Christie est d'une vitalité renouvelée, la mise en scène de Robert Carsen d'une intelligence presque discrète, la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta à la fois moderne et parfaitement intégrée. Comme c'était le cas pour les Paladins, tous les interprètes ont gagné au contact du chorégraphe : tous les mouvements scéniques sont merveilleusement justes et comme chorégraphiés.

Devant cette réussite exemplaire, on est stupéfait (plus encore que choqué) qu'une partie du public ait pu huer le metteur en scène venu saluer. Qu'attendaient-ils d'autre, et par quoi ont-ils pu être déçus ou heurtés? Par une séduisante apparition féminine presque nue? Par une traduction trop dépouillée des ors et des argents versaillais, rendus par la lumière plus que par le stuc? Par la cohorte des choristes assaillant de leurs baisers Stéphanie d'Oustrac "livrée à l'amour" par la Haine? Pensent-ils qu'une version de concert leur aurait offert la même qualité d'émotion, sans le remarquable travail de direction d'acteurs effectué? Par indulgence, nous supposerons que cette frange excessivement cultivée du public aura été choquée de la suppression de la scène 3 de l'acte V!

Étrange flottement en effet que celui créé par cette suppression : Renaud vient de chasser les Plaisirs qu'il est incapable de goûter en l'absence d'Armide, et quand celle-ci revient, lui s'éloigne vaguement dans le fond, avec une gauche veulerie plus houellebecquienne que lullyenne! Il a tout bonnement décidé, finalement, de préférer la Gloire à l'Amour! Il n'a eu aucun besoin du bouclier de diamant apporté par Ubalde et le chevalier danois pour rompre l'enchantement! Armide n'a d'ailleurs guère besoin de démons non plus. Il y a bien des bergères ou des nymphes qui dansent de ci de là, mais ils font tapisserie plutôt que d'être les agents implacables d'une Maîtresse. Pas d'envol dans les airs, pas d'exil, de retraite... Robert Carsen a-t-il voulu débarasser les éternelles passions humaines de leurs déguisements d'époque? Restent des êtres de chair et un texte, celui de Quinault. Pour comprendre sa tragédie, on ne peut pas se contenter du jeu scénique : il faut ce soir suivre tous les mots prononcés. Sinon on ne comprend pas non plus le comportement d'Hidraot avec Armide, qui ressemble à celui d'un prétendant éconduit alors qu'il est son oncle.

Il est vrai que Stéphanie d'Oustrac, et Armide avec elle, est bien séduisante, fatale! Les lumières rasantes mettent en valeur l'éclat des yeux, les expressions du visage, aussi fulgurantes que les éclats vocaux. À nouveau en grande forme vocale, Stéphanie d'Oustrac incarne totalement son personnage, que l'on entendait et espérait déjà dans sa Médée de Thésée il y a dix ans sous la baguette du même Christie.

Tout le plateau vocal est d'un niveau qui rend la critique assez vaine. Tout au plus pourrait-on reprocher à Nathan Berg un manque de clarté de son texte? Paul Agnew est ce soir d'une "solide fragilité", c'est à dire que son timbre élégiaque séduit par sa fragilité, tout en ne montrant pas de signes de faiblesse! Il échappe en tout cas à l'empâtement et à la raucité dont il est parfois victime. Laurent Naouri est égal à lui-même, mais sa scène de la Haine est à mon sens la plus faible de la soirée. On n'y croit simplement pas. Un tempo d'abord trop rapide contraint Naouri à avaler le quart de son texte. Les déshabillés rouges qui vêtent pareillement hommes et femmes n'assoient pas davantage son autorité, non plus que son apparition debout sur le lit, position plutôt faible, ridicule et inconfortable. Après une danse bien doucereuse des suivants de la Haine, il n'est pas étonnant qu'Armide repousse facilement son secours. Une fois repoussé, Laurent Naouri chante d'ailleurs de manière bien plus crédible.

Marc Mauillon séduit comme déjà à sa sortie de conservatoire et depuis. Son instinct de comédien lui fait trouver des accents saisissants pour "c'est lui-même", dans un grave mordant très ouvert, ou plus tard pour "molle oisiveté", dans une coloration opposée. Isabelle Druet n'a pas ici de quoi épanouir le talent qu'elle manifestait en sortant du même conservatoire. Andrew Tortise en chevalier et Anders J. Dahlin s'affirment de manière intéressante dans leurs tessitures élevées.

L'un des seuls désagréments de la soirée est produit par l'amplification excessive du continuo, qui crée des effets étranges de spatialisation et de durs échos du son contre les balcons. Le traitement du continuo par Christie est déjà bien moins sec que jadis, se rapprochant plutôt de celui de René Jacobs. Si le son en paraît cependant toujours trop faible, pourquoi ne pas enrichir encore sa trame musicale et son effectif plutôt que de recourir à des artifices électroniques ?

Robert Carsen utilise bien la salle, où il fait circuler puis chanter les choristes du prologue. Ubalde et le Chevalier arrivent aussi sur scène à travers la salle, où les spectateurs figurent plaisamment les "monstres horribles" qu'ils croisent. Les décors minimalistes sont superbement mis en valeur par la lumière diversement dorée ou argentée. La scène pastorale de l'acte II ("Plus j'observe ces lieux...") se noircit d'un coup à l'arrivée d'Armide ("Enfin, il est en ma puissance"), les roses rouges y restant les seuls points de couleur.

Le Prologue se joue au château de Versailles, lors d'une visite touristique. Les danses du prologue sont ainsi entièrement filmées et projetées. Elles parviennent à rester presque parfaitement synchronisées avec la direction de Christie, temporairement transformé en accompagnateur de film muet.

Le touriste Paul Agnew s'endort sur un lit à baldaquin, avant de se réveiller lors d'un bref épilogue qui permet de retrouver le château. Sur le lit où elle s'était poignardée (ce qui est plus moderne et aussi plus facile que de s'envoler dans les airs), Armide est remplacée par Paul Agnew, réveillé par la guide du groupe suivant. Paul Agnew aura donc rêvé la tragédie d'Armide. Bien que ce soit une des ficelles les plus usées de la mise en scène, ce n'est qu'en tapant ces mots que j'y pense! Manifestement, cet enrobage plaisant n'ajoute ni ne retire rien à la qualiét dramatique des cinq actes qu'il enserre. Il rend juste le spectacle un peu plus total, mais l'essentiel se joue tous les soirs sur le plateau et dans la fosse !"

"Prochaine visite à 19 h 30 : l’indication figure sous le beau tableau de Jean-Baptiste Martin représentant Versailles au XVIIe siècle, projeté en fond de décor avant même que l’oeuvre commence. derrière un cordon de séparation et à côté d'un gardien assoupi. Deux conférencières expansives guident peu après un groupe de touristes, tandis que défilent sur l’écran autant de peintures de Louis XIV et de vues intérieures du château, bientôt suivies du ballet des visiteurs, dans la Grande Galerie puis dans le parc.

On s’inquiète un peu de ce début, dont le parti de mise à distance. en même temps que la volonté d’ancrage dans le monde contemporain, créent un hiatus tout de même bien brutal avec la beauté du Prologue, heureusement conservé. Prologue qu’il est, dans ces conditions, difficile d’apprécier jusqu’à ce que la dernière image — un visiteur (le futur Renaud) s’endormant dans le lit même de Louis XIV — enchaîne avec le début de la Tragédie. Transition brillante, en « fondu enchaîné » pour ainsi dire, avec la même scène, déployée dans le décor très radiné de Gideon Davev : la chambre du Roi certes, mais stylisée, dépouillée, plongée dans une lumière gris argenté, dédoublée par tus beau reflet, et derrière la balustrade, le lit d’où se lève bientôt Armide. Il s’agit donc d’un rêve. justifiant le climat onirique de l’ensemble de la production, pour une oeuvre où le songe et le sommeil tiennent aussi la place que l’on sait. Le finale bouclera la boucle, avec le retour des guides et des touristes photographiant la chambre.

Outre que le parti de mise en scène n’est pas vraiment nouveau, on n’est pas sûr qu’il soit le plus pertinent pour faire revivre l’ultime « tragédie en musique » de Lully (Paris, 1686), dans son rendez-vous manqué avec le souverain. En effet, l’oeuvre fut créée à la Ville (et non à la Cour...) et Louis XIV refusa d’assister aux représentations, ce qui a conduit certains auteurs à parler d’échec le soir de la première, alors que le succès public fut d’emblée au rendez-vous. Et l’on ne peut s’empêcher de comparer avec le Thésée de Jean-Louis Martinoty, joué la saison dernière sur cette même scène, où la figure royale servait à l’élaboration d’un concept autrement convaincant. Pour autant, avec cet imaginaire, Robert Carsen est lui aussi dans son royaume, et la suite, d’une qualité plastique toujours de premier ordre, malgré le décor unique et l’absence de recours aux machineries, donne lieu à de nombreux tableaux d’une intensité saisissante.

Le spectacle, en plus, bénéficie du concours particulièrement efficace de la chorégraphie très inventive de Jean-Claude Gallotta, avec ses excellents danseurs du Centre chorégraphique national de Grenoble. Elle allie références au classicisme et danse contemporaine, en intégrant magistralement le choeur des Arts Florissants pour culminer dans un ensemble véritablement inspiré, au moment magique de la passacaille du V. Pour le reste, la représentation repose sur le très lourd rôle-titre dans lequel Stéphanie d’Oustrac s’engage magnifiquement, dès qu’elle se dresse du lit, seule en rouge au milieu de l’harmonie des gris. Tempérament de feu (ce n’est plus une surprise) mais sachant nuancer, beau timbre, solidité de l’aigu, largeur des graves, grande séduction en scène : le personnage lui va à merveille. Et c’est elle qui réveille des passages qui tendraient à languir, tel son « Enfin, il est en ma puissance ».

Son environnement est de haut niveau du côté des dames avec deux suivantes aux rôles multiples : Claire Debono et Isabelle Dmet. Bénéficiant de la même superbe direction d’acteurs, le groupe masculin est plus inégal, mais on y distingue le très joli timbre du jeune Andrew Tortise, la belle fermeté et le noir profond de Laurent Naouri, tels qu’on les attend dans l’intervention relativement brève et ingrate de la Haine (étonnant double d’Armide, sortant du même lit, et tentant de l’embrasser, en une scène particulièrement puissante !), ou le relief de 1’Hidraot de Nathan Berg, très bien accordé à l’héroïne pour le magnifique duo « Esprits de haine et de rage ».

Après son Thésée de la saison dernière, Paul Agnew dont le Renaud est fort peu héroïque, nous pose problème. La technique n’est certes pas en cause, mais le style d’interprétation reste celui d’il y a une bonne vingtaine d’années, pour ce fidèle de la première heure de William Christie. Il est aujourd’hui le seul sur le plateau à chanter avec ces oscillations constantes de volume, ce soutien volontairement inégal, qui passaient alors pour le seul mode adéquat de l’expressivité baroque : le contraste est gênant, en particulier avec sa partenaire principale dans le duo du V.

Le chef lui-même n’a pas varié depuis les représentations parisiennes d'Atys en 1987, avec un orchestre des Arts Florissants impeccable — mais qui n’est pas réaccordé après le 1, et baisse alors sensiblement. L’ensemble procède sûrement et d’un pas égal, avec sagesse, parfois non sans un peu d’ennui dans cette oeuvre souvent en demi-teinte, voire mélancolique. Hors les interventions d’une percussion surhaussée par rapport à l’orchestre, on souhaiterait parfois des accents plus vigoureux, des contrastes plus marqués... Pour autant, rien ne dépare une production que l’on espérait peut-être plus irrésistiblement et uniment enthousiasmante, mais qui reste au total d’une haute tenue."

  "Créée triomphalement le 15 février 1686 à Paris, l’ultime tragédie lyrique due au génie de Lully et Philippe Quinault marque l’apogée de la collaboration entre le compositeur et le poète. L’œuvre appartient à une série d’opéras abandonnant les sujets mythologiques pour des thèmes issus de récits de chevalerie, déjà abordés dans Amadis (1684) et Roland (1685).

L’architecture rigoureuse de l’œuvre en cinq actes précédés d’un prologue à la gloire de Louis XIV, où la Gloire et la Sagesse se flattent de régner de concert dans le cœur du monarque, dresse avant tout le portrait saisissant d’une magicienne asservissant ses ennemis grâce à ses enchantements sans jamais succomber elle-même à l’amour. Seul, Renaud échappe à son pouvoir et Armide résout alors de tout mettre en œuvre pour le vaincre. Pris au piège des illusions d’Armide, le guerrier tombe au pouvoir de la magicienne qui ne peut pourtant l’immoler. Réalisant qu’elle aime Renaud malgré elle, mais désirant garder sa liberté et le contrôle de ses sentiments, Armide fait appel à la Haine pour extirper l’amour de son cœur. Renonçant finalement à son dessein, la magicienne provoque le mépris de la Haine qui l’abandonne au pire sort qui soit : celui d’aimer réellement Renaud qui ne reste auprès d’elle que grâce à la magie dont elle use à son égard. Tandis que le héros est pris dans les rets de la magicienne, deux de ses compagnons tentent de le retrouver et de le libérer. Recouvrant la raison, Renaud quitte Armide, provoquant son désespoir, puis sa colère. La magicienne abandonne son palais qui s’effondre immédiatement à ses ordres.

Ce thème qui s’accordait avec le goût du public de l’époque pour l’exotisme, le merveilleux et les machineries spectaculaires (l’effondrement du palais d’Armide dans les décors de Berain fut d’ailleurs reproduit sur le frontispice de l’édition de l’opéra publiée chez Ballard dès 1686) n’est pas sans évoquer celui d’Alcina, et c’est sans doute ces similitudes qui poussèrent Robert Carsen, auteur d’une belle mise en scène de l’Alcina de Haendel à l’Opéra Garnier en 1999, à modifier la fin de l’œuvre. Dans la vision proposée au Théâtre des Champs-Elysées, Armide se poignarde, telle une sœur lointaine d’Alcina, au risque de rendre le livret incohérent, affadissant ainsi sans raison ce personnage redoutable et finalement presque inhumain (malgré le basculement spectaculaire de l’acte III).

La mise en scène de Robert Carsen dans des décors et costumes de Gideon Davey laisse un fort sentiment de « déjà-vu ». Le spectateur y retrouve en effet quelques constantes du travail du metteur en scène canadien très présent à Paris : décors sobres et écrasants, goût pour des nuances neutres contrebalancées par des couleurs très vives (ici le rouge qui vêt Armide et les démons qu’elle conjure), éclairages soignés jouant volontiers sur les clairs-obscurs… Le prologue conçu en interaction avec le public, à l’image de l’Ariadne auf Naxos présentée cet été au festival de Munich, est traité avec dérision. Robert Carsen convie le spectateur à une visite de musée, en l’occurrence Versailles, avec guides célébrant la gloire de Louis XIV à grand renfort de projections vidéo, et touristes bruyants se mettant à danser impromptu dans la galerie des glaces et les bosquets. Parmi eux, « Renaud » s’endort sur le lit du roi : Armide est donc le rêve de ce touriste égaré dans le palais enchanté. La « fin » boucle la boucle en quelque sorte, en insérant un « épilogue » en lieu et place de l’effondrement du palais d’Armide : la cohorte de touristes découvre un homme endormi sur la couche royale, véritable sacrilège. Agaçant dans le prologue, ce parti pris anéantit l’effet dramatique de la conclusion de la tragédie. Les actes II et III sont les plus réussis, à défaut d’être très originaux (on a l’impression de revoir un mélange d’Alcina et des Boréades), grâce à quelques images saisissantes telles que la conjuration des démons (acte II, scène 2), l’apparition soudaine d’Armide à la fin de l’acte II, ou celle de la Haine, vêtue de rouge tel un double maléfique de la magicienne amoureuse (acte III, scène 4). En revanche, le célèbre monologue d’Armide « Enfin, il est en ma puissance » est « contredit » par la scénographie imposant à Armide de se dépouiller de ses vêtements dès son entrée et anticipant la fin de l’acte qui verra la capitulation de la magicienne. L’acte IV qui marque une légère pause dans la progression de la tragédie est traité en contrepoint du drame, en un comique appuyé. Pour une raison qui nous échappe, la scène du retour à la raison de Renaud, indispensable à la compréhension de son départ qui cause la fureur de la magicienne, a été coupée (acte V, scène 3).

La danse, si importante dans cette œuvre, a été confiée au chorégraphe Jean-Claude Gallotta qui semble hésiter entre deux styles : quelques reprises d’un vocabulaire baroque immédiatement démentis par une gestuelle heurtée, et des ballets qui se veulent lascifs mais si répétitifs qu’ils finissent par distiller un subtil ennui.

En dépit des faiblesses de la mise en scène et de la chorégraphie, la partition de Lully laisse une impression indélébile tant les moindres éléments y sont poussés à la perfection : équilibre de la composition entre scènes déclamées et danses, beauté et expressivité des récitatifs, variété des formes, caractérisation subtile de la redoutable magicienne. William Christie à la tête de l’orchestre et du chœur des Arts florissants (parfaits) dirige l’œuvre en prêtant une grande attention à l’équilibre des pupitres, aux changements d’atmosphères (transition remarquable de la scène de la fuite de Renaud et de la conjuration des démons à l’acte II scène 2), aux couleurs, et à la dynamique (danses très enlevées, sommeil de Renaud d’une rare poésie, acte II scène 3).

Dans le rôle écrasant d’Armide, réclamant autorité et charisme, Stéphanie d’Oustrac est admirable : la voix est à l’aise sur toute la tessiture, et les inflexions épousent les moindres nuances du texte de Quinault et de sa traduction en musique. Elle est aussi convaincante en princesse altière et orgueilleuse qu’en magicienne ébranlée par l’amour qu’elle ressent malgré elle, ou en sorcière vengeresse, et ce, malgré l’orientation de la mise en scène. La voix gracieuse de Paul Agnew a semblé fatiguée au début de l’acte II, le chanteur paraissant plus à l’aise dans les passages purement poétiques que guerriers, livrant un magnifique air du sommeil (acte II, scène 3). Les petits rôles sont dans l’ensemble un trop légers (les bergères et nymphes de Francesca Boncomagni, Violaine Lucas et Virginie Thomas, l’Artémidore de Marc Callahan), l’Hidraot de Nathan Berg assez terne à l’aigu parfois détimbré, mais on distingue la Haine de Laurent Naouri retrouvant toute son autorité après une entrée très tendue et l’Amant fortuné de Anders J. Dahlin au très beau phrasé. La Phénice de Claire Debono, soprano au joli timbre fruité et la Sidonie de Isabelle Druet, parfois en peine dans le registre grave au prologue (rôle de la Sagesse), sont très bien, alors que les deux chevaliers (Marc Mauillon et Andrew Tortise) ont sans doute pâti du traitement résolument « bouffe » de leur rôle."

 

 

 

 "Le plateau, vide de tout décor, est animé par les glissements verticaux ou latéraux de toiles peintes abstraites...Ce qui reste le plus important, c'est l'omniprésence de la chorégraphie, bien dans l'esprit d'une oeuvre dont la danse est (avec le récitatif) la constituante essentielle...Les costumes, très colorés, participent de cette séduction visuelle, à laquelle ils ajoutent une touche de drôlerie...La direction de Herreweghe est affectée des mêmes limites : extrêmement précise dans ses intentions et ses contours, elle inhibe les chanteurs plus qu'elle ne les inspire, et ce en dépit d'ensembles (le choeur !) superbes...La voix de Sylvie Brunet possède une pâte et une projection rares, mais la diction ouverte, vieillotte, très "année cinquante" semble aussi mal adaptée à la subtilité du genre que de moyens vocaux dont elle est forcée de contrôler en permanence l'adéquation du style. Il s'agit malgré tout d'une interprète à l'incontestable présence dramatique qui rend à Armide sa dimension tragique, parfois trop occultée au cours d'un spectacle fort controversé."

 

 

"Philippe Herreweghe a eu le courage de s'attaquer à l'Armide"..."La partition que Philippe Beaussant et Renaud Machart ont dû reconstituer et dont ils ont donné une version délicatement ouvragée et orchestrée"..."Musique extrêmement dépouillée, aux reliefs volontairement émoussés"..."Renaud, pas plus qu'Armide, ne pouvaient nous combler, car trop souvent en coquetterie avec la justesse"..."ce furent les seconds protagonistes qui nous comblèrent le mieux"..."Même avec ses faiblesses, cette Armide marque une date dans la résurrection de l'opéra français au XVIIIe siècle".

 "La version de concert fut accueillie avec enthousiasme par un public qui découvrait la complexité de la musique de Lully qu'on avait tendance à juger linéaire" (Opéra International - avril 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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