COMPOSITEUR
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Jean-Baptiste LULLY
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LIBRETTISTE
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Philippe Quinault
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Première "tragédie
mise en musique" par Lully sur un
poème de Philippe Quinault (3 juin 1635 - 26 novembre 1688) ,
d'après les Métamorphoses
d'Ovide, en un prologue et cinq actes (LWV 49).
Elle fut
représentée au Jeu de Paume du Béquet, ou de
Bel-Air, près du Luxembourg, à partir de la mi-avril
1673. Le 27 avril 1673, la représentation eut lieu en
présence du roi
(*).
(*) Sa Majesté,
accompagnée de Monsieur, de Mademoiselle et de Mademoiselle
d'Orléans, alla au faubourg Saint-Germain prendre le
divertissement de l'opéra, à l'Académie royale
de musique établie par le sieur Batiste Lulli, si
célèbre en son art ; et la compagnie sortit
extraordinairement satisfaite de ce superbe spectacle, où la
tragédie de Cadmus et Hermione, fort bel ouvrage du sieur
Quinault, est représentée avec des machines et des
décorations surprenantes dont on doit l'invention et la
conduite au sieur Vigarani, gentilhomme modénois. (La Gazette
de France - 29 avril 1673)
C'était la première
fois que le roi se déplaçait à Paris pour
assister à une représentation, et il en fut très
satisfait, accordant dès le lendemain à Lully
d'utiliser la salle du Palais Royal, ce qui conduisait à
déloger la troupe de Molière, mort deux mois avant (le
17 février), et celle des Comédiens
Italiens.
La salle du Palais Royal avait
été construite à la demande de Richelieu par
l'architecte Le Mercier, et inaugurée par une
représentation de Mirame, une
tragédie signée de Richelieu lui-même.
Molière l'occupait depuis 1660.
La distribution réunissait
: Marie-Jossier Cartilly (Palès), Clédière
(L'Envie) et Jean Borel Miracle (Le Soleil) pour le prologue,
François Beaumavielle (Cadmus), Marie-Madeleine Brigogne
(Hermione), Marie Jossier Cartilly (Charite, confidente d'Hermione),
Bernard Clédière (La Nourrice), Rossignol
(Draco).
Les décors avaient
été préparés par Carlo
Vigarani.
Le succès fut grand, et
Vigarani pouvait écrire dans une lettre au comte Graziani que
l'opéra avait reçu les
applaudissements et le concours du tout Paris.
Mais, selon la Petite
bibliothèque des théâtres : On a reproché,
avec raison , à Quinault, d'avoir mis du burlesque dans cette
Tragédie. En effet, le rôle d'Arbas , confident de
Cadmus , et celui de la Nourrice d'Hermione , sont du genre le plus
trivial. Mais Quinault imitoit en cela les Italiens, qui
prétendent diversifier leurs sujets par cette ressource pire
que l'uniformité. Quinault reconnut bientôt son erreur,
et s'en corrigea dans la suite.
Malgré cette
variété de tons dans le Poème, on en trouva trop
peu dans la Musique, ce qui fit faire le couplet suivant :
Quand vous verrez Cadmus
à l'Opéra,
Vous ennuyer par sa monotonie,
Avec raison on se
demandera
S'il est de ce divin
génie
Que la tendre Erato tant de
fois inspira
Oui ; c'est Lully que l'on
admirera
Tant qu'en France on aura du
goût et de l'oreille ;
Mais le Public
l'excusera,
Et, pour réconfort se
dira,
Qu'on vit même chose en
Corneille.
L'oeuvre fut reprise :
- en juillet 1674, lors de
fêtes données dans les jardins de Versailles, puis au
théâtre du Palais Royal, avec la même
distribution.
La troupe de Molière,
délogée du Palais Royal sans dédommagement,
avait emporté tout ce qui pouvait être
démonté, notamment dix lustres en cristal,
nécessitant des travaux importants financés par Lully
et son associé Carlo Vigarani, qui furent
exécutés sous la direction de l'architecte Le Paultre.
Ils aboutirent à une salle comportant une scène
élargie, un espace pour l'orchestre, un parterre pour les
spectateurs debout, un amphithéâtre en degrés,
deux étages de loges et un troisième niveau
appelé « paradis ».
Ce fut à l'occasion de
cette reprise que dansa pour la première fois Louis-Guillaume
Pécourt (*), élève de Beauchamps, qui
s'était retiré en 1687.
(*) Louis-Guillaume Pécourt,
né en 1653, mort en 1729. « Fils d’un courrier du Cabinet
du Roy ; il fut élève de Beauchamps ; il se distingua
de façon dans la danse qu’en peu d’années il devint le
premier de sa profession. Pécourt était beau. et bien
fait, dansant avec toute la noblesse possible. Beauchamps
s’étant retiré en 1687, Pécourt obtint sa place
pour la composition des ballets de l’Académie Royale de
Musique et de ceux qu’on a faits de son temps à la cour.
Pécourt joignoit à son talent beaucoup d’esprit et de
lecture. Il est auteur de la chorégraphie ou l’Art de noter
les pas de danse, mis au jour de son temps par Feuillet ;
Pécourt cessa de danser vers l’année 1703; mais il
continua de travailler pour les ballets de l’Opéra
jusqu’à sa mort, arrivée le 11 avril 1729.
»
- en 1678, à
Saint-Germain-en-Laye, avec Mlle Lagarde (Palès), Mlle Bony
(Mélisse), Morel (Pan), Langeais (Arcas), Le Roy (L'Envie)
et Clédière (Le Soleil) pour le prologue, Gaye
(Cadmus), Clédière et Gingan (Princes Tyriens),
Morel (Arbas), Mlle La Garde (Hermione), Mlle Ferdinand (Charite),
Piesche (Aglante, Vénus), Le Roy (La Nourrice), Godonesche
(Draco, le Grand Sacrificateur de Mars), Mlle Desfronteaux
(Junon), Mlle Bony (Pallas), Antonio Bagniera (*) (L'Amour),
Pluvigny (Mars) ;
(*) Antonio Bagniera était
appelé le signor Antonio. Né en 1638, il fit partie des
pages de la Chapelle, puis se fit castrer clandestinement pour
conserver sa voix de soprano. Il parvint à se maintenir en
France, en dépit de la colère de Louis XIV apprenant
l'opération. Il ne mesurait qu'un peu plus d'1,30
mètre, était bossu, avait les jambes torses, mais fut
un des seuls castrats à se voir confier des rôles -
généralement d'enfant - dans les tragédies de
Lully.
- en octobre 1679, au
théâtre du Palais Royal ;
- en décembre 1690, au
théâtre du Palais Royal, avec Mlle Desmatins
(Palès), Mlle Barbereau (Mélisse), Dun (Pan),
Chopelet (L'Envie) et Desvoyes (Le Soleil) pour le prologue,
Hardouin (Cadmus), Moreau (Arbas), Mlle Rochois (Hermione), Mlle
Moreau (Charite), Boutelou (La Nourrice), Dun (Draco), Mlle
Maupin, alors débutante (Pallas) (*), Bourgeois
(L'Amour) ;
(*) Mlle Maupin vint à Paris ,
où , reprenant le nom de son mari, elle débuta à
l'opéra, dans Cadmus, par le rôle de Pallas, et fut
généralement applaudie. Pour marquer sa reconnaissance
, elle se leva dans sa machine et salua le public en ôtant son
casque ; ce qui fit encore redoubler les applaudissemens. Elle
était d'autant plus sûre de plaire, qu'elle avait de
beaux cheveux, le nez aquilin, une jolie bouche, des dents et une
gorge parfaitement belles. Quoiqu'elle ne sut pas une note de musique
, elle y suppléait par une mémoire prodigieuse.
(Annales dramatiques - 1810)
N.B. Les débuts d'Armande
Maupin à l'Académie de musique dans le rôle de
Pallas ont été racontés paar Henri Evans dans
« La Petite Maupin » - Julliard - 1984
C'est à l'occasion de
cette reprise que la danseuse Mlle de Subligny fit ses débuts
à l'Opéra. Elle passait pour la meilleur danseuse de
son temps, quoique on lui reprochât d'avoir les genoux et les pieds en
dedans. Elle était petite, des yeux beaux, la taille
de même et beaucoup de sagesse et de modestie.
(*) Marie-Thérèse Perdou
de Subligny, née en 1666, entra à l'Opéra en
1688, se retira en 1707, et mourut en 1736. Peu avant sa mort, elle
aurait renversé un pot d'urine sur la tête du violon
Francoeur.
- en avril 1691(ou à
partir du 13 mai ?), avec la même distribution ;
- le 21 septembre 1703, avec
Mlle Sallé (Palès), Mlle Loignon (Mélisse),
Dun (Pan), Chopelet (L'Envie) et Desvoyes (Le Soleil) pour le
prologue, Thévenars (Cadmus), Dun (Arbas), Mlle Desmatins
(Hermione), Mlle Armand (Charite), Dupeyré (Aglante),
Boutelou (La Nourrice), Hardouin (Draco, Géant), Mlle
Loignon (Pallas) ;
- le 28 août 1711, avec
Mme Pestel (Palès), Mlle Poussin (Mélisse), Dun
(Pan), Cochereau (L'Envie) et Mantienne (Le Soleil) pour le
prologue, Thévenard (Cadmus), Mlle Journet (Hermione), Mlle
Poussin (Charite), Mlle Dun (Aglante), Chopelet (La Nourrice),
Hardouin (Draco), Mlle Loignon (Pallas), Hardouin (Le Grand
Sacrificateur) ;
- le 22 août 1737, avec
Mlle Eremans (Palès), Mlle Monville (Mélisse), Le
Page (Pan), Tribou (L'Envie) et Cuvillier (Le Soleil) pour le
prologue, Chassé (Cadmus), Dun (Arbas), Mlle
Pélissier (Hermione), Mlle Petitpas (Charite), Tribou (La
Nourrice), Person (Draco), Mlle Monville (Pallas), Albert (Le
Grand Sacrificateur), Mlle Fel (L'Amour).
L'oeuvre fut
représentée à Londres en 1686 par une troupe
française, et la musique fut jugée fort belle en vérité. Purcell s'inspira du Prologue - l'Entrée de
l'Envie - dans The
Tempest. Elle fut
représentée également Amsterdam en 1687, et
à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie, en
novembre 1734.
Une parodie, Pierrot Cadmus, de
Denis Carolet, fut jouée à la foire St Laurent
après la reprise de 1737, le 31 août.
Le livret est directement
inspiré des Métamorphoses
d'Ovide (huitième fable du premier Livre), mais sensiblement
modifié : Cadmus combat pour la main d'Hermione, et les deux
amants ne sont plus métamorphosés en
serpents.
Le prologue allégorique
raconte comment le dieu Apollon, dieu du Jour, de l'Harmonie et de la
Poésie (personnifiant le roi) abat avec ses flèches le
serpent Python, animal fabuleux et monstrueux aux cent têtes
redoutables et aux cent gueules qui vomissent des flammes
(personnifiant les armées hollandaises).
Synopsis
détaillé
Prologue
Une campagne où l'on
découvre des hameaux des deux côtés et un marais
dans le fond : le ciel fait voir une aurore éclatante, qui est
suivie du lever du soleil dont le Globe brillant
s'élève sur l'horizon, dans le temps que les
instruments achèvent de joeur l'Ouverture
Palès, déesse des
pasteurs, et Mélisse, divinités des forêts et des
montagnes, sortent des deux côtés du
théâtre, et appellent les troupes champêtres qui
ont accoutumé des les suivre. Les nymphes et les bergers
célèbrent le lever du soleil. le Soleil. Pan, dieu des
bergers, accompagné de joueurs d'instruments champêtres
et de danseurs rustiques, se joignent à eux.
La fête est interrompue par
la nuit qui tombe brutalement, accompagnée de bruits
souterrains, provoquant l'effroi et la fuite. L'Envie apparaît,
qui évoque le serpent Python, qui apparaît dans son
marais bourbeux, jetant des feux par la gueule et par les yeux. Elle
appelle les Vents les plus impétueux pour seconder sa fuereur,
en fait sortir quatre qui sont enfermés dans les cavernes
souterraines, et en fait descendre quatre autres qui forment des
orages. Tous, après s'être croisés dans les airs
, viennent se ranger autour d'elle. Puis l'Envie distribue des
serpents aux Vents qui forment des tourbillons, tandius que le Python
s'élève en l'air.
Tout à coup, des traits
enflammés percent l'épaisseur des nuages et fondent sur
le Serpent Python qui se débat et tombe tout embrasé
dans son marais bourbeux. Une pluie de feu se répand sur la
scène et fait disparaître l'Envie et les quatre Vents
souterrains, tandis que les Vents de l'air s'envolent. Les nuages se
dissipent et le théâtre devient entièrement
éclairé.
L'assemblée
champêtre revient et célèbre la victoire du
Soleil, pour lui préparer des trophées et des
sacrifices. Palès annonce la venue du Soleil. Celui-ci
apparaît sur son char et annonce qu'il souhaite rendre tout le
monde heureux, et invite à profiter des beaux jours. Il
disparaît dans les cieux, et l'assemblée champêtre
forme des jeux et des danses. Palès, Mélisse et Pan,
puis Arcas, un dieu des forêts, chantent les plaisirs de
l'amour.
Acte I
Un jardin
(1) Cadmus, à la demande
de son père Agénor, a quitté Tyr depuis deux ans
à la recherche de sa soeur Europe enlevée par Jupiter.
Il confie aux deux princes
tyriens qui le suivent qu'il est épris de Hermione, la fille
de Mars, et qu'il veut la délivrer du géant monstrueux
à qui elle est promise. (2) Cadmus confie à Arbas qu'il
compte sur un divertissement offert par ses Africains pour faire
comprendre à Hermione qu'il l'aime. Arbas lui annonce que les
Géants ont l'intention de s'inviter à la fête.
(3) Hermione apparaît avec ses suivantes, Charite, Aglante et
sa nourrice. Celle-ci lui conseille d'accepter son sort et d'oublier
Cadmus. (4) Danse des Africains autour d'un palmier, auxquels se sont
joints quatre géants. Chants pour célébrer
l'amour. Hermione est empêchée de se retirer par le
géant qui lui rappelle qu'elle lui est promise même si
elle ne l'aime pas. (5) Cadmus veut intervenir, en dépit des
conseils des princes tyriens. (6) Junon veut arrêter Cadmus,
mais Pallas, au contraire, l'incite à secourir Hermione.
Cadmus décide de céder à l'amour, Junon le
menace mais Pallas lui promet sa protection.
Acte II
Un palais
(1) Arbas confie à
Charité que Cadmus a résolu d'affronter le dragon. Il
lui déclare qu'il est épris d'elle et se plaint de son
indifférence à son égard. (2) La nourrice
d'Hermione, qui est éprise d'Arbas essaye de le retenir, mais
Arbas part rejoindre Cadmus. (3) Elle laisse éclater sa
colère auprès de Charité. (4) Hermione fait part
de sa crainte à Cadmus qui veut affronter le dragon. Ils se
disent adieu. (5) Hermione se lamente. (6) Amour la rassure et part
secourir Cadmus.
Acte III
Un désert et une
grotte
(1) Arbas et les deux princes
tiriens ne sont pas rassurés. (2) Arbas reste avec deux
Africains, pour préparer le sacrifice que veut donner Cadmus
en faveur de Mars. Le dragon entraîne les deux Africains qui
puisaient de l'eau. (3) Cadmus arrive et affronte le dragon, alors
qu'Arbas se cache. Il tue le dragon.
(4) Arbas croit Cadmus mort, puis
aperçoit le dragon à terre et va l'achever. (5) Les
deux princes tiriens arrivent et sont surpris de découvrir le
dragon mort. (6) Le scarifice en l'honneur de Mars a lieu en
présence du Grand Sacrificateur et de seize sacrificateurs qui
chantent et dansent. (7) Mars apparaît, qui interrompt le
sacrifice en indiquant que Cadmus doit accomplir d'autres exploits.
Quatre Furies viennent briser l'autel.
Acte IV
Le Champ de
Mars
(1) Cadmus doit semer les dents
du dragon et affronter les soldats armés qui en
naîtront. Il recommande à Arbas d'aller voir Hermione,
s'il succombe. (2) Amour apparaît et promet son aide à
Cadmus. Cadamus sème les dents du dragon, qui se transforment
en soldats. Mais Cadmus jette une grenade apportée par Amour
qui les fait se retourner les uns contre les autres. (3) Cinq d'entre
eux déposent leurs armes devant Cadmus. Cadmus les envoie vers
Hermione, et part à la recherche des princes tiriens. (4) Le
géant propose à Cadmus de renoncer à Hermione,
puis, sur son refus, (5) appelle trois autres géants pour le
combattre. Pallas, assise sur un hibou, demande à Cadmus de
fermer les yeux, présente son bouclier aux géants qui
sont instanément changés en pierre. Cadmus ne sait
comment la remercier. (6) Hermione et Cadmus laissent éclater
leur joie. Un nuage environne et enlève Hermione. Junon
apparaît qui savoure sa vengeance.
Acte V
Le palais que Pallas a
préparé pour les noces de Cadmus et
d'Hermione
(1) Cadmus, seul, se lamente. (2)
Pallas apparaît qui le rassure : Jupiter et Junon ont fait la
paix, Hermione revient sur terre, et tous les dieux assiusteront aux
noces. (3) Les cieux s'ouvrent, et tous les dieux paraissent et
s'avancent pour accompagner Hermione qui descend dans un trône
à côté de Hyménée, qui donne la
place à Cadmus, et se met au milieu des deux époux. La
suite de Cadmus et celle d'Hermione viennent prendre part à la
réjouissance des dieux, et Jupiter commence à inviter
les Cieux et la Terre à contribuer au bonheur des deux amants.
Les dieux forment des voeux en leur faveur : Junon, Vénus,
Mars, Pallas, l'Amour. Pendant ce temps, Arbas et la Nourrice se
retrouvent. Des Amours font descendre du Ciel sous un espèce
de petit pavillon, les présents des Dieux, attachés
à des chaînes galantes. Les hamadriades et les suivants
de Comus les portent aux deux époux, et forment une danse,
où Charité chante. Tous les dieux du ciel et de la
terre recommencent à chanter : les Hamadriades et les suivants
de Comus continuent à danser ; et ce mélange de chants
et de danses forme une réjouissance générale,
qui achève la fête des noces de Cadmus et
Hermione.
Le livret imprimé par
Christophe Ballard en 1673 comporte un frontispice dessiné et
gravé par François Chauveau (1613-1676), dessinateur,
graveur du Roi et peintre, illustrateur des oeuvres de fiction du
XVIIe siècle.

Une nouvelle édition du livret parut
l'année suivante chez Baudry.

De nouvelles éditions parurent en 1678, à
l'occasion des représentations à Saint-Germain-en-Laye
; puis chez Ballard pour les reprises de 1690 et 1711. D'autres
éditions parurent en 1684, 1687 et 1688.
Quant à la partition, on dispose :
- d'un manuscrit réalisé par
Jérémie Vignol, copiste de l'atelier Philidor, en
1678 ;
- du "manuscrit Fürstenberg", ayant appartenu au
comte Charles de Fürstenberg, datée de 1692 ;
- de l'édition réalisée en 1719
par Jean-Baptiste-Christophe Ballard ;
- d'autres manuscrits conservés à
Stuttgart et Uppsala.
4me Opé. C'est une Tra.
en cinq Ac. de Quinault & de Lully. La Fable de Cadmus est assez
connue. Le Prolo. est la défaite du Serpent Pithon. Cet
Opé. qui a eu huit reprises (en 1674, 1678, 1679, 1690, 1691,
1703, 1711 & 1737 ), fut représenté pour la
premiere fois le premier Fév. 1673, & est imprimé
en musiq. partition in-fol. Le Basque, homme
très-léger, & les sieurs Faure & Laîne, y
parurent dans la nouveauté. (de Léris -
Dictionnaire des Théâtres)
"L'oeuvre contient en germe tout ce qui fera la gloire
du compositeur : clarté de la prosodie, définition des
caractères des personnages, pièces pour orchestre,
scènes de ballet. Le magnifique livret de Quinault,
d'après Ovide, n'est pas avare en rebondissements où se
cotoient scènes de magie, créatures merveilleuses et
monstrueuses." (Le Monde de la musique - décembre
2001)
En fait, Cadmus et Hermione
n'est pas vraiment une tragédie, mais plutôt une
tragi-comédie : des personnages grotesques côtoient
héros et dieux et leurs intrigues comiques se mêlent
à l'argument principal, couronné par un
dénouement heureux; de toute évidence, l'ouvrage
appartient à la veine pré-classique de Quinault. En
outre, le personnage de la Nourrice, campé par une
haute-contre travestie, mais aussi quelques violents contrastes qui
innervent la musique de Lully trahissent également ses
influences vénitiennes. Ceci dit, ces éléments
baroques ne nuisent pas à la cohérence de l'oeuvre, qui
épouse déjà la structure ainsi que la morale
héroïque et guerrière du théâtre
classique.
"La première
tragédie en musique de l'Histoire est beaucoup plus qu'un coup
d'essai, le concert en apporte la preuve, éclatante.
Même privé des machines, des effets spéciaux et
des ballets qui enchantaient le public du Jeu de Paume, le
théâtre musical imaginé par Lully et Quinault
fonctionne à merveille : au fil d'un récitatif limpide
et animé, le verbe est souverain et nous captive, les airs,
peu nombreux, sont investis d'une réelle fonction dramatique
et les choeurs apportent à l'ouvrage un souffle et une
grandeur inconnus de l'opéra italien. Les monologues de Cadmus
et Hermione, leurs adieux déchirants livrent une clef
essentielle de la tragédie lyrique, à mille lieues de
la grandiloquence légendaire de Lully : une économie de
moyens, un sens aigu des affects et une justesse dramatique
extraordinaire. Mis à nu, surexposés, les artistes
doivent impérativement transcender la prosodie, oublier les
notes, sous peine d'engendrer un ennui fatal. Ce langage
dépouillé peut se passer de beaux organes, mais ne
souffre pas de médiocres acteurs." (Forum
Opéra)
"Au source de l'opéra
français - C’est un véritable succès que
remporte la première création de Cadmus et Hermione
donnée en présence du Roi et de la cour. Avec cette
œuvre, Lully déloge la troupe de Molière de la salle du
Palais Royal. Au delà de cet impact, cette tragédie
lyrique place Lully comme le créateur de l’opéra
français. Il s’agit en fait d’un prototype, synthèse
parfaite de la musique du XVIIe siècle, dont la principale
innovation réside dans l’implication dramatique du chœur et
cela au moment même où le chœur disparaît de
l’opéra seria italien. Impulsant une nouvelle tradition, Lully
déjoue d’un autre côté les pièges de
l’héritage du ballet de cour. Les entrées de ballet,
les divertissements qui se manifestaient jusqu’alors comme une
rupture dans la narration viennent ici s’intégrer au
récit. La force de cette nouvelle forme réside donc
essentiellement dans la création d’une nouvelle dramaturgie,
plus forte et plus cohérente où les arts se
rencontrent, le merveilleux, les intrigues et les grands
thèmes de la gloire et de l’amour se côtoient. Du grand
Art, à la hauteur d’un règne, celui du Roi soleil.
!
Cadmus et Hermione : le
manifeste du style français - Alors que Molière n’est
pas encore mort, Lully, désormais brouillé avec lui,
fait appel à Philippe Quinault pour le prototype d’un genre
qui aura les faveurs du public pour plus d’un siècle, genre
illustré après Lully par Campra, Rameau et Gluck : la
tragédie lyrique. Véritable manifeste du style
français, Cadmus et Hermione est une synthèse de tous
les éléments les plus caractéristiques de la
musique française au XVIIe siècle : à
côté du récit directement hérité du
“ recitar cantando ” italien mais adapté à la langue
française par la scrupuleuse étude de la
déclamation de l’Hôtel de Bourgogne (future
Comédie Française), Lully reprend l’air de cour
à une ou plusieurs voix, le ballet si caractéristique
du goût français, il architecture sa pièce
à l’instar du modèle de la tragédie classique en
5 actes introduit par un prologue, et enfin, dernier
élément qui sera la “ griffe ” de l’opéra
français : le chœur, référence incontournable
à la tragédie grecque qui ponctue ou participe à
l’action et contribue au grandiose. Tout est déjà en
place dans Cadmus et Hermione et c’est le style héroïque,
mythique ou mythologique qui sera toujours la première source
d’inspiration. Le succès fut considérable et ouvrit la
voie à la pléiade d’autres opéras de Lully qui
éclipsèrent le prototype qui nous intéresse.
Apparition de dieux, combats de géants, monstres surgissant,
sacrifices, statues qui s’animent : Cadmus remplit sa fonction de
grand spectacle où le merveilleux côtoie les grands
thèmes tragiques de la gloire et de l’amour avec quelques
touches comiques dans les intrigues des suivants,
élément importé de Venise mais qui
disparaîtra rapidement. Malgré sa structure très
architecturée, très Louis XIV, Cadmus est une
pièce fragile où le style déclamatoire est
l’élément le plus présent. Si les danses,
particulièrement inspirées, viennent à nous tout
naturellement, ce sont les passages plus intimes qui nous semblent
particulièrement intéressant pour leur
difficulté dramatique et stylistique. Organiser un stage
autour de cet opéra me semble particulièrement
indiqué de par le nombre de rôles, par la
variété des genres, et par la difficulté du
style louis-quatorzien." (Christophe Rousset)
"L'œuvre - Tragédie en musique en un prologue
et 5 actes, poème de Philippe Quinault, musique de
Jean-Baptiste Lully, écrite pour soli, chœur, orchestre
à 5 parties (htb et bassons), trp. et timbales,
créée à Paris, au Théâtre Bel-Air,
rue de Vaugirard, le 27 avril 1673, en présence du roi et de
la cour. Si l’on excepte la pastorale des Festes de l’Amour et de
Bacchus représentée l’année
précédente et qui n’est qu’une composition d’œuvres
antérieures, c’est le premier véritable opéra
écrit par Lully et le prototype du genre qui allait marquer la
musique française pendant près d’un siècle. Le
roi, très satisfait du spectacle, donna à Lully la
jouissance de la salle du Palais-Royal d’où il fit
déloger la troupe de Molière, mort en février de
la même année. Lully fit alors transporter sa
pièce dans ce théâtre où les
représentations se poursuivirent à succès. La
partition imprimée en 1719 affirme que l’œuvre a
été représentée pour la première
fois devant le roi à Saint-Germain-en-Laye en l’année
1674. De nouvelles représentations eurent lieu à la
cour à Saint-Germain-en-Laye en 1678 et 1682. En octobre 1679,
Lully la redonna à Paris pour faire attendre la
création de Proserpine. Après sa mort la pièce
fut reprise en décembre 1690, avril 1691, septembre 1703,
août 1711 et août 1737.
Première œuvre
originale représentée par l’Académie Royale de
Musique, Cadmus et Hermione pose la thématique et le cadre
stylistique de la tragédie en musique : un prologue
fondé sur une action symbolique exaltant la figure du
Roi-Soleil ; une action en cinq actes indépendante du
prologue, mais reposant sur les mêmes valeurs : morale
héroïque et guerrière, culte de la gloire.
Contrairement à une opinion répandue, l’amour ne vient
qu’en second lieu, lorsque que cette exigence glorieuse est
satisfaite. A Junon qui s’étonne de voir Pallas intervenir en
faveur de Cadmus à la fin du premier acte, la déesse
répond : “ Qui peut être contre l’Amour/Quand il
s’accorde avec la Gloire ? ”, mais lorsqu’il ne s’y accorde pas, ce
même amour devient une faiblesse coupable voire une trahison -
ce sera le sujet de Roland et d’Armide-, car une même
thématique fondée sur ce couple amour-gloire court dans
la plupart des tragédies en musique de Lully et
Quinault.
Sur le plan musical, Cadmus
joue le même rôle de référence pour les
opéras à venir : c’est avec cette œuvre que se met en
place l’équilibre savant entre les éléments
musicaux très divers qui composent la tragédie en
musique. Dans le domaine de l’action , le récitatif se taille
la part du lion : c’est là l’invention capitale de Lully,
celle par laquelle le développement d’une action musicale sur
des paroles françaises a été rendu possible. Son
récitatif est imité d’assez près de la
déclamation des comédiens-français de
l’Hôtel de Bourgogne. Aussi est-il d’une grande exactitude sur
le plan de la prosodie, ce qui lui donne en même temps une
grande lisibilité quant à la compréhension du
texte littéraire (on sait du reste que pour les contemporains
le texte prime sur la musique), mais cette médaille a son
revers : les rythmes de la langue parlée (et surtout de
l’alexandrin tel qu’il était déclamé à
l’époque) étant assez rigides, le musicien risque
d’enfermer son récitatif dans un véritable carcan
rythmique. Aussi les alexandrins sont-ils souvent entrecoupés
d’octosyllabes qui introduisent d’heureuses discontinuités
rythmiques.
Face à la
primauté du récitatif, et si l’on excepte le cas
particulier des petits airs, les airs véritables jouent un
rôle encore assez effacé. Il n’existe en fait que deux
grands airs monologues dans l’opéra, un pour Hermione à
l’acte II et un pour Cadmus au début de l’acte V. Au moment
où les chœurs venaient de disparaître de l’“ opera seria
” italien, Lully, prenant le contre-pied de cette évolution,
allait créer une tradition opposée et durable dans
l’opéra français en leur confiant un rôle
considérable. Dès le prologue, les chœurs de bergers
interviennent fréquemment et avec une grande liberté,
qu’il s’agisse de chanter la beauté de l’aurore ou de
célébrer la victoire du Soleil sur le monstre. Mais
à l’acte III, dans la grande scène du sacrifice au dieu
Mars., qui est peut-être le sommet de l’œuvre et en cas une des
plus réussies sur le plan musical, le chœur, loin de se
contenter d’un rôle ornemental, joue par ses supplications qui
alternent avec celles du grand sacrificateur celui d’un personnage de
premier plan. Ce type d’utilisation dramatique des masses chorales
impose que celles-ci parlent d’une seule voix, c’est à dire
dans un style strictement homophonique.
Récitatifs, airs et
chœurs de l’action ne constituent cependant qu’une partie de la
tragédie en musique dont chaque acte comprend aussi une ou
plusieurs entrées de ballet, assorties de passage
chantés ou même de chœurs, qui représentent la
tradition de l’ancien ballet de cour et que l’on appelle
divertissements. Imposés par l’engouement du public
français, ils posaient au librettiste et au musicien un
problème de cohérence dramatique. Là encore, les
deux solutions adaptées par Lully dans Cadmus vont faire
école. A l’acte I, Cadmus offre à la femme qu’il aime
un spectacle de danse qui est une sorte de déclaration d’amour
par entrechats interposés ; le musicien peut alors introduire
une vaste chaconne qui, si elle interrompt l’action, est cependant
justifiée par la volonté de “ divertir ” un des
personnages principaux du drame.
Mais à l’acte III, le
divertissement est intégré à l’action
elle-même : au cours du sacrifice propitiatoire, tandis que les
sacrificateurs chantants demeurent prosternés, d’autres
sacrificateurs miment une danse guerrière. Ces deux types de
divertissement permettent au musicien d’intégrer au spectacle
un éventail de danses extrêmement variées. Dans
le premier type peuvent entrer toutes les danses
répertoriées, aristocratiques ou populaires ; gavottes,
menuets, chaconne, dans le prologue et aux actes I, II et V. Dans le
second entrent au contraire des morceaux originaux souvent
très expressifs, en rapport avec la situation dramatique :
marche et danse des sacrificateurs de l’acte III, danse pour les
combattants de l’acte V. dans l’un et l’autre cas, la réussite
musicale est incontestable. Si Lully ne manqua pas d’apporter au
genre nouveau nombre de perfectionnements dans ses œuvres suivantes,
ces améliorations portent finalement sur des détails."
(Présentation - Académie baroque
européenne)
- Le Site Lully de
Marie-Pierre Blanchardie : présentation,
synopsis, livret
http://sitelully.free.fr/
- Cadmus &
Hermione de Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault -
Livret, études et commentaires - Textes réunis par
Jean Duron - Editions Mardaga - 2008
- Le site d'Alpha consacré au DVD
http://www.cadmus.fr
Représentations
:
- Aix-en-Provence - Grand
Théâtre de Provence - 10, 11 mars 2009 -
Théâtre de Caen -
21, 22 mars 2009 -
Grand Théâtre de
Luxembourg - 1er, 2 avril 2009 -
Solistes, danseurs, choeur et orchestre du Poème Harmonique
- dir. Vincent Dumestre - mise en scène Benjamin Lazar -
chorégraphie Gudrun Skamletz - scénographie Adeline
Caron - costumes Alain Blanchot - lumières Christophe
Naillet - avec André Morsch (Cadmus), Claire
Lefilliâtre (Hermione), Arnaud Marzorati (Arbas, Pan),
Jean-François Lombard (La Nourrice, Dieu champêtre),
Angélique Noldus (Charite, Melisse), Arnaud Richard (Draco,
Mars), Camille Poul (L’Amour, Pales), David Ghilardi (Le Soleil,
Premier Prince Tirien), Geoffroy Buffière (Le Grand
Scarificateur, Jupiter), Romain Champion (Premier Africain,
L’Envie), Vincent Vantyghem (Second Prince Tirien), Luanda
Siqueira (Junon, Aglante), Eugénie Warnier (Pallas),
Anthony Lopapa (Second Africain), Jan Jeroen Bredelwold (Echion),
Elonie Fonnard (L’Hymen), Brigitte Pelote (Vénus)
"Le Grand Théâtre
de Provence accueille pour deux représentations la superbe
production de Cadmus et Hermione donnée il y a un an, à
l’Opéra Comique avec le succès que l’on sait. Une
tournée va conduire la troupe ainsi reconstituée vers
Caen et Luxembourg.
Il a fallu bien du travail et
des répétitions pour retrouver cet esprit de troupe,
cette cohésion si amicale qui fait de ce spectacle une
fête de l’esprit et des sens. Un public comblé a pu se
rendre compte, que ce grand vaisseau si apte à recevoir
Janácek permet également de goûter la
délicatesse et la variété des nuances infinies
de la toute première tragédie de Lully et Quinault. Car
une surprise inattendue pour beaucoup tient à l’acoustique de
la salle qui a permis de déguster les plus infimes nuances que
Vincent Dumestre obtient de son orchestre, et ce dès les
premières mesures de l’ouverture d’une souplesse et d’une
noblesse extrême, mais surtout nuancée avec grand art.
Tout s’enchaîne ensuite
et le public n’a que peu applaudi entre les actes, gardant ainsi
intact la magie qui opère si délicatement. En revanche,
des tonnerres d’applaudissements à la fin et de nombreux
rappels ont prouvé le plaisir rare que donne ce spectacle
total. Le DVD a pour l’éternité retenu le spectacle en
ses débuts, mais il est important de signaler que ce moment
musical rare est si vivant et coloré qu’il ne cesse
d’évoluer. Ainsi, une nouvelle Charite s’intègre avec
art à la troupe et en mobilise autrement le chant et le jeu
théâtral. La voix d’Angélique Noldus est
somptueuse, fruitée et facile. La jeunesse de l’actrice va lui
permettre de s’assouplir avec les autres représentations, mais
le personnage est là, campé avec énergie.
Autre changement moins visible
mais fondamental avec l’utilisation des « Vingt-quatre Violons
du Roy » du CMBV, qui apportent une rondeur, une couleur de son
très « à la française ». Incroyable
Mira Glodeanu qui avec un patient travail a su marier les timbres et
déployer les qualités propres de chaque instrument,
basse, quinte, taille, haute-contre, dessus ! Car ce qui est au cœur
de la réussite du Poème Harmonique, et cette production
n’y fait pas exception c’est la qualité de l’orchestre.
Vincent Dumestre est un alchimiste coloriste extraordinaire qui ne
bride pas les talents, où peut-on entendre des bassons si
expressifs et beaux, des flûtes si délicates, un
continuo si varié et vivant ?
Le dialogue entre l’orchestre
et les solistes permet de caractériser chaque personnage,
favorisant les transitions avec souplesse. André Morsch est un
Cadmus au charisme héroïque de plus en plus
envoûtant, il forme avec Claire Lefilliâtre, Hermione, un
couple d’amants évoluant vers toujours plus de
sensibilité. La magie des adieux est de plus en plus
émouvante. Mais tous les autres personnages sont
également campés avec une réelle présence
vocale et scénique donnant à chaque tableau aussi court
soit-il, une noblesse ou une drôlerie idéale (impayable
nourrice de Jean–François Lombard), soulignant ainsi toutes
les beautés des alternances baroques de cette première
tragédie lyrique de Lully. Ainsi la scène de sacrifice
à Mars est loin d’être musicalement la plus belle, avec
l’apparition de la trompette, la couleur martiale en aurait
contenté plus d’un. Vincent Dumestre obtient des musiciens et
des chanteurs, dont le magnifique Grand Sacrificateur de Geoffroy
Buffière, un phrasé et des impulsions dynamiques
insoupçonnables... la parfaite harmonie avec les danseurs fait
de cette courte scène une réussite.
Le travail patient et
extrêmement harmonieux de « restitution » de Benjamin
Lazar semble toujours progresser. La très belle gestuelle
baroque est de plus en plus naturelle et les relations entre les
personnages gagnent encore en subtilité. La cohésion de
ce spectacle est totale et fonctionne même dans un lieu si
vaste. La recherche de couleurs et d’expressions codifiées et
vivantes est la même, elle comble les oreilles et les yeux. Les
costumes aux couleurs parfois si crues, sont sublimés par
l’éclairage à la bougie comme les couleurs de
l’orchestre irisent dans l’espace. Une quintessence de spectacles
baroque qui prouve comment en 60 ans, la tragédie lyrique a
évolué, faisant le passage de l’âge baroque de
Lully à la période classique de Rameau. Ainsi bat et
palpite le cœur avec délice, pour le plus grand plaisir des
spectateurs des plus Grands Théâtres de Province
d’aujourd'hui !
- Opéra
Comique - 23, 24, 25, 26 janvier 2008 - Pierrot
Cadmus, parodie - conception et mise en scène Nicolas
Vial
"C’est à l’occasion
d’une reprise de Cadmus & Hermione à l’Académie
Royale de Musique que Denis Carolet, célèbre auteur de
parodies pour la Foire, forgea ce Pierrot Cadmus, donné en
août 1737 à la Foire Saint-Laurent (près de
l’actuelle Gare de l’Est). Le claveciniste Philippe Grisvard en a
réalisé un arrangement musical (intégrant un
extrait d’Hippolyte & Aricie, sauf erreur) vigoureusement
exécuté par quelques musiciens du Poème
Harmonique, conduits à jouer quasiment en continu pendant une
heure. Nicolas Vial, qui avait interprété avec brio le
rôle de Mme Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme, en a
réglé la mise en scène pour les compagnons
habituels de Benjamin Lazar, tous disciples d’Eugène Green,
Lazar lui-même jouant le rôle d’Hermione face à
Alexandra Rübner.
Le spectacle est une grande
réussite, et sa fantaisie comique, d’une puissance souvent
irrésistible, est cependant poétique. C’est là
l’effet le plus remarquable d’une approche archéologique ainsi
conduite. Il en résulte un ambigu d’énergie et de
finesse ironique particulièrement séduisant, et
porté par la petite troupe. La Danse des Africains devient
inoubliable. Si Arbas est dans l’opéra de Lully une figure
déjà comique, il devient ici une sorte de pantin
burlesque auquel Jean-Denis Monory prête un grand savoir-faire.
Anne-Guersende Ledoux, plutôt habituée aux grands
rôles tragiques, est d’une très grande aisance dans la
stylisation comique. Louise Moaty excelle à parodier le
Géant ou le Serpent, cette dernière composition
parodiant avec bonheur le théâtre extrême-oriental
à l’aide d’un éventail. Elle est en revanche
très insuffisante lorsqu’il s’agit de chanter, confuse et
inconsistante.
Les triomphateurs demeurent le
couple des amants après permutation des sexes. La puissance de
jeu et d’incarnation prodiguée par Alexandra Rübner est
exemplaire, et elle confère à la parodie comique non
seulement une grande rigueur esthétique mais une
qualité d’étrangeté tout à fait
étonnante : c’est en quelque sorte le pendant comique du
mystère insensé qu’exhalait son Athalie de Racine. Et
que dire de Benjamin Lazar en princesse travestie ? La science
théâtrale à laquelle il donne corps, son
économie dans l’effet de dérision sont
sidérants. Plus d’une fois, on songe à l’art de
Chaplin, jusqu’à se dire que la limite entre le comique et le
sublime est bien fragile… Son costume rose et empanaché est
lui-même la version apauvrie de celui que porte Claire
Lefilliâtre dans la tragédie lyrique. Cependant la farce
du travestissement se résout constamment en poésie, en
partie parce que Benjamin Lazar, acteur phénoménal et
personnalité vocale évidente (quel grain de voix il
possède !), se révèle d’une maîtrise
époustouflante dans les parties chantées : le fausset
est non seulement soutenu mais très prenant, le phrasé
expert, les ornements impeccablement réalisés pour la
plus grande gloire de la parodie. On se dit une fois de plus que si
les réalisations de Lazar comme metteur en scène
peuvent être discutables, son art d’acteur et d’orateur (et
ajoutons de chanteur) subjugue totalement. Heureux ceux qui ont pu
l’entendre quelque heures avant dans cette même salle, dans le
programme « Au chevet du Roy » où il
interprétait deux grands morceaux de Racine, le récit
de Théramène et le grand monologue d’Hermione — l’autre
!" (L'Isola
disabitata)
- Opéra
Comique - 21, 23, 24, 26, 27 janvier 2008 - Opéra de Rouen - 3, 5, 6
février 2008 - Solistes, danseurs,
choeur et orchestre du Poème Harmonique - dir. Vincent
Dumestre - mise en scène Benjamin Lazar et Louise Moaty -
chorégraphie Gudrun Skamletz - scénographie Adeline
Caron - costumes Alain Blanchot - lumières Christophe
Naillet - avec André Morsch (Cadmus), Claire
Lefilliâtre (Hermione), Isabelle Druet (Charite,
Mélisse), Camille Poul (Amour, Palès), Arnaud
Marzorati (Arbas, Pan), Jean-François Lombard (Nourrice,
Dieu champêtre) , Arnaud Richard (Draco, Mars), David
Ghilardi (Le Soleil, Premier Prince Tirien), Geoffroy
Buffière (Le Grand Sacrificateur, Jupiter), Romain Champion
(Premier Africain, L’Envie), Vincent Vantyghem (Second Prince
Tirien), Luanda Siqueira (Junon, Aglante), Eugénie Warnier
(Pallas), Anthony Lopapa (Second Africain), Jerœn Bredelwold
(Echion), Elodie Fonnard (L’Hymen), Hélène Richer
(Vénus) - coproduction Opéra Comique - Centre de
Musique Baroque de Versailles - Fondation de Royaumont -
Théâtre de Caen - Opéra de Rouen
- Libération
- « Cadmus et Hermione »
tel qu’au premier jour
"Il y a quatre ans, le chef
Vincent Dumestre et le metteur en scène Benjamin Lazar
proposèrent un Bourgeois Gentilhomme révolutionnant
l’approche de la comédie-ballet. Ils récidivent
à l’Opéra-Comique avec Cadmus et Hermione de Lully.
Pour leur troisième collaboration, après Il
Sant’Alessio de Landi cet automne, ils s’attaquent au premier
opéra français de l’histoire, créé le 27
février 1673 dans au Jeu de paume de Bel-Air, rue de
Vaugirard.
Conjuguant tragédie
antique et ballet français, Cadmus et Hermione est une fable
amoureuse traversée de nymphes, dieux et python. Avec le
soutien du Centre de musique baroque de Versailles, Dumestre, Lazar
et la chorégraphe Gudrun Skamletz, la scénographe
Adeline Caron, l’éclairagiste Christophe Naillet, et le
costumier Alain Blanchot ont poussé la reconstitution
historique, qu’il s’agisse du choix des instruments, des peintures et
des colles utilisées pour les décors, de la gestuelle
des chanteurs et du style des danses. La beauté de l’orchestre
saisit, croisant violes de gambe, théorbes et cornemuse,
souffle du chœur ; gestion limpide de l’espace et éclairage
à la bougie complètent le tableau.
Vingt ans après Atys
par William Christie et Jean-Marie Villégier au même
Opéra-Comique, Cadmus et Hermione fait date par ses options
stylistiques, à commencer par le recours à l’ancien
français qui sonne les finales. La troupe se surpasse pendant
2 h 15, au point qu’on ne saurait louer l’exquise Hermione - fille de
Mars et Vénus - de Claire Lefilliâtre, plus que le
Cadmus, prince de Tyr, d’André Morsch, l’Arbas d’Arnaud
Marzorati, la Charité d’Isabelle Druet ou la Nourrice du
haute-contre Jean-François Lombard.
Profus et stylisé,
tissé de passions terriennes et d’acrobaties, d’Africains et
de combats allégoriques avec des dragons, Cadmus et Hermione
apparaît comme la réalisation du rêve humaniste
porté par le Ballet des Nations qui clôturait le
Bourgeois Gentilhomme. Une enivrante célébration
baroque."
- La Tribune - Cadmus et Hermione, spectacle total !
"Quel spectacle charmant,
quels plaisirs goûtons-nous ! Les dieux mêmes n'en ont
point de plus doux...". Molière et Lully achevaient par ces
vers leur oeuvre commune en 1670, "Le Bourgeois Gentilhomme", comme
pour mieux annoncer ce qui suivra trois ans plus tard: "Cadmus et
Hermione", sous la plume du compositeur de Louis XIV et celle de
Philippe Quinault, futur librettiste des autres opéras de
Lully.
A l'Opéra Comique, la
"tragédie en musique" donnée lundi soir par le chef du
Poème Harmonique, Vincent Dumestre, et le metteur en
scène Benjamin Lazar fut un spectacle total. Pour la vue, tout
d'abord. Les décors plantés, réalisés
selon des techniques anciennes par Antoine Fontaine et le Centre de
Musique Baroque de Versailles, recréent la perspective d'un
jardin d'orangers, l'intérieur d'un palais, ou bien encore le
champ de Mars. Les panneaux coulissent à vue et une machinerie
directement empruntée aux techniques théâtrales
des XVIIe et XVIIIe siècles fait apparaître ici
un serpent python, là un dragon. Mars traverse les airs sur
son char, tandis que le Soleil s'extrait des nuages... Le trucage est
visible, cousu d'un fil désuet, mais l'illusion est totale
tant l'ensemble est magique. Le plateau est entièrement
éclairé à la bougie, ce qui lui confère
une intimité sensuelle et chaleureuse.
On doit ce travail
d'orfèvre à Christophe Naillet, déjà
salué pour le "Bourgeois Gentilhomme",
précédente production du tandem Dumestre/Lazar, ainsi
que très récemment pour "Il San't Alessio",
créé par Benjamin Lazar à l'opéra de
Caen. Les costumes sont à l'image des décors:
précieux et inspirés. De plumes en bijoux
incrustés, les soieries se succèdent, dans un frou-frou
enchanteur.
Mais "Cadmus et Hermione" est
aussi un bonheur pour l'ouïe. Vincent Dumestre dirige le
Poème Harmonique (choeur, orchestre et danseurs) avec une
fougue qui n'étouffe jamais la nuance. Le son qui émane
de la fosse est d'une profondeur et d'une subtilité
remarquables. La diction des chanteurs est parfaite, leur gestuelle
cohérente dans l'accompagnement du geste vocal, et cette
langue est si plaisante, que l'on se prend plus tard à en
imiter les accents...
Si Claire Lefilliâtre
(Hermione) et André Morsch (Cadmus) incarnent des premiers
rôles un peu figés dans leur statut
d'héroïne/héros, le baryton Arnaud Marzorati
(Arbas) et la soprano Isabelle Druet (Charite/Mélisse),
drôles et expressifs, explosent en seconds
espiègles.
Alors oui,
décidément, "quel spectacle charmant, quels plaisirs
goûtons-nous! Les dieux mêmes n'en n'ont point de plus
doux...".
"Ce premier opus lyrique de
Lully devint en son temps le sésame qui lui ouvrit les portes
du royaume du Roi Soleil. Lequel, sur le succès
remporté, le sacra surintendant de la musique de sa cour. Ce
n’est sans doute pas son meilleur opéra mais il tient lieu de
document et de témoignage tout comme la représentation
qu’en donne l’équipe qui réunit salle Favart, le chœur,
l’orchestre et les danseurs du Poème Harmonique, son chef
Vincent Dumestre et Benjamin Lazar, leur metteur en scène.
A l’heure où les
diktats de la mode poussent à réactualiser toutes les
œuvres du passé en les projetant sous nos cieux à
n’importe quel prix, ces drôles de loustics baroqueux font
marche arrière , se retournent à 360° et
s’appliquent à retrouver toutes couleurs, tous les rythmes et
toutes les ficelles du temps où les œuvres furent
créées. Leur engagement nous valut en 2004 un Bourgeois
Gentilhomme, éclairé à la bougie comme chez
Molière et récemment au Théâtre des Champs
Elysées le Sant’Alessio de Stefano Landi chanté par
neuf contre ténors dans les mêmes lumières
vacillantes.
Dumestre et Lazar ne
lésinent sur aucun détail : la gestique baroque est
scrupuleusement reconstituée dans les attitudes et les danses
si délicieusement chorégraphiées par Gudrun
Skamletz. Le parler comme le chanter respectent les règles de
la diction d’alors (ou du moins ce qu’on en imagine), avec un sort
jeté sur les consonnes terminales (les « s » des
pluriels, les « r » des verbes à l’infinitif) et des
tournures où les « ouah » deviennent des «
ouéh », les rois des « rouéhs ».
Paradoxalement ce qui pourrait paraître affecté ou
maniéré revêt ici un charme souriant, un parfum
désuet gentiment facétieux.
Les nuages joufflus, les
animaux fantastiques, les paysages qui défilent et se
chevauchent en toiles peintes des décors d’Adeline Caron, la
richesse des costumes et leur incroyable fantaisie revisitée
par Alain Blanchot, les danseurs ailés, les hommes insectes,
les soldats de plomb animés, les géants et les satyres
dans les lumières dansantes des bougies qui font écho
aux discrets éclairages de Christophe Naillet… Tout est
miraculeusement en place, l’œil se régale et se met à
l’écoute.
C’est dans les
Métamorphoses d’Ovide que le poète Quinault puisa pour
Lully le sujet de sa tragédie avec « happy end ». Un
monde d’entre deux mondes, entre les dieux de l’Olympe et les hommes
qui leur sont soumis, où Apollon terrasse le serpent Python et
Cadmus un vilain Dragon, où l’on croise Pallas, Junon, Venus,
Mars et l’Amour aux yeux bandés, des Africains en goguette,
où les bons gagnent et où les méchants sont
punis, autant d’allégories pour chanter les passions du cœur
et du corps– ah ! qu’il est doux d’aimer… - et pour
célébrer la grandeur du monarque.
La connivence est perceptible
entre l’orchestre, son chef et le metteur en scène devenu en
quelques années le spécialiste assermenté de
spectacles à l’ancienne, suivant en cela la voie ouverte il y
a vingt ans par Jean-Marie Villégier qui recréait avec
William Christie cet Atys de Rameau entré dans les annales de
légende. Clavecins, théorbes, violes, basses de violon,
hautbois se parent de broderies sonores rarement atteintes. Les
chanteurs/acteurs en suivent les méandres avec grâce et
brio, André Morsch/Cadmus, Claire Lieffiliâtre/Hermione,
l’ineffable Arbas d’Arnaud Marzorati et la nourrice drolatique du
haute contre Jean-François Lombard, mènent la troupe
vers l’ovation debout du triomphe. Le spectacle est total. Comme le
plaisir qu’il procure."
- Forum Opéra - 21 janvier
2008
"Je m'en vous mander la chose
la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse,
la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus
inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la
plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus
petite, la plus rare, la plus commune, la plus secrète
jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie. Eh bien
! Il faut donc vous la dire : la tragédie lyrique est revenue.
Elle est revenue avec ses ors et sa pompe, avec sa
spontanéité et ses couleurs, avec le sourire complice
des saltimbanques, l’héroïsme des Précieux, la
noblesse de la tragédie. Et cette critique n’est pas une
chronique ordinaire où l’on dissèque tour à tour
les actes et les chanteurs, c’est un billet virevoltant,
gonflé de l’enthousiasme invincible des paladins du Tasse ou
de l’Arioste, et qui n’a d’autre but que de faire partager aux
lecteurs un pur moment de bonheur musical.
Revenons en arrière,
non pas en 1673, date de naissance de la tragédie mise en
musique, mais il y a 20 ans. 20 ans déjà que le tandem
Jean-Marie Villégier / William Christie ressuscitait Atys,
dans une mise en scène à la fois moderne et
baroquisante, ébranlant les idées reçues
à propos d’un Lully aussi pompeux qu’injouable. Dans la
foulée, Jean-Claude Malgoire et Jean-Louis Martinoty avaient
également signé une grandiose réalisation
d’Alceste en 1991-1992 avec des cavaliers emperruqués
juchés sur leurs froides montures de marbre. Pourtant, l’on
attendait toujours désespérément une renaissance
de la tragédie lyrique, dans sa globalité et sa
cohérence. Plus de 8 mois de travail acharné ont
été nécessaires à Benjamin Lazar et
Vincent Dumestre pour préparer ce coup d’éclat.
Comment rendre compte de cette
incontestable réussite qui est avant tout le fruit d’une
équipe ? On voudrait tout louer, et tout louer à la
fois, sans préséance et dans le désordre. Alors,
tel un Cyrano balbutiant, ces réflexions « je vais vous
les jeter, en touffe, sans les mettre en bouquet » : je dirai,
hésitant, qu’on ne peut être que confondu devant la
beauté exotique et chatoyante des costumes et des
décors inspirés de Bérain ou de Vigarani,
émerveillé devant les machineries qui meuvent les
furies, les dragons et les dieux, transforment à vue les
palais de carton-pâte en rochers odieux, effeuillent d’un
souffle destructeurs les tendres ombrages en déserts affreux.
Tandis que la lueur tremblotante des bougies nimbe chaleureusement la
scène, les danseurs et les chanteurs de son voile de
poésie, dessine ça et là des nuages sur les
fards et se réfléchit sur les miroirs et les charmilles
dorées, on découvre soudain que les accents du
français restitué sont tout à fait
compréhensibles, que la gestuelle hiératique
érigeant les protagonistes en statues versaillaises
paraît incroyablement appropriée à cet
écrin, et que si Quinault avait du talent et de l’humour,
Lully avait du génie.
Car nous n’avons encore
touché mot de la musique de cette première
tragédie lyrique, fraîchement sortie de la
comédie-ballet et au livret encore très vénitien
dans le panachage des dieux, héros et personnages comiques
secondaires (dont la Nourrice travestie de Jean-François
Lombard qu’on jurerait échappée de Monteverdi ou de
Cavalli). La partition se révèle d’une
inventivité bouillonnante qui laisse la part belle aux
ariettes, aux chœurs et aux danses, au détriment des grands
airs ou récitatifs dramatiques, en dépit du monologue
de Cadmus « Belle Hermione, hélas ! Puis-je estre heureux
sans vous » (V,1). Elle charme insidieusement par son apparente
limpidité, sa mélodie franche et directe, son
économie de moyens (la scène des adieux de Cadmus et
Hermione toute en retenue n’en est que plus bouleversante), la
constante recherche des changements de climats.
Le Poème Harmonique a
incontestablement gagné en ampleur et en liant depuis Le
Bourgeois Gentilhomme, et Vincent Dumestre se délecte des
sonorités de l’orchestre à cinq parties, joue avec les
timbres notamment sur l’opposition entre les bois grainés et
les trompettes tonitruantes, sculpte les vers de Quinault syllabe par
syllabe. L’orchestre est vivant, articulé, soucieux des
contrastes ; le continuo sensible, très dynamique, mais avec
douceur et prévenance. Les chœurs sont de la même veine
et font preuve d’une remarquable homogénéité
doublée d’une sensuelle rotondité du phrasé.
Enfin, last but not least, les solistes frisent la perfection. Nous
avons ainsi retrouvé l’égalité des registres, la
clarté de la projection et les aigus lunaires de Claire
Lefilliâtre, découvert en André Morsch un fort
noble Cadmus (le baryton allemand fait par ailleurs preuve d’une
impeccable diction française). A ses côtés son
veule compagnon Arbas, Leporello avant la lettre, permet à
Arnaud Marzorati d’allier son goût du chant et de la
comédie grâce à une interprétation
truculente digne de son Grand Moufti du Bourgeois, et de soupirer
vainement auprès du soprano perlé et mutin d’Isabelle
Druet. Et il faudrait ainsi citer tous les chanteurs dans un
fastidieux catalogue d’éloges…
Cadmus & Hermione me
laisse mitigé, comme devant une demi-réussite. La
difficulté de cet opéra est dans son attrait : du
spectacle partout, tout le temps, sans cesse, s’il est vrai qu’on
peut à peine parler d’intrigue. Les épreuves
surmontées par le valeureux Cadmus pour arracher la belle
Hermione à la convoitise du géant Draco peinent
à fournir une architecture dramatique. L’élément
tragique est ici dilué dans une sorte de romanesque
héroïque et galant, à mi-chemin de
l’épopée et du conte merveilleux, où le
péril qui guette les protagonistes prend à peine corps
qu’il est aussitôt conjuré par une divinité amie
(l’Amour, Pallas). Pour autant, on admire comment Quinault a cousu
avec autant d’élégance et de fluidité, et non
sans humour, des moments aussi disparates qui forment miraculeusement
un spectacle. Ici tout est machines, prodiges, théophanies
adverses ou favorables, dragons et soleils, Africains dansants et
panthéon aimable : les éléments du merveilleux
de l’épopée sont recyclés en fête
théâtrale permanente dans laquelle la musique de Lully
affirme une perfection fonctionnelle rarement égalée,
sans renoncer à la puissance poétique qui lui
appartient en propre, et avec quelle économie expressive. Le
sacrifice au temple de Mars est très étonnant, la
variété des théophanies enchante, et plus que le
célèbre lamento de Cadmus (« Belle Hermione,
hélas »), c’est le duo des adieux (II, 4), magistral, qui
s’impose comme un sommet d’émotion dans la retenue la plus
élégante : voilà bien la quintessence de
l’esprit classique au sein d’un foisonnement qu’on dira baroque, et
dont participe le contrepoint comique d’Arbas, chaînon notable
entre le valet fanfaron de la comédie antique et le Papageno
de Schikaneder.
Ce foisonnement constitutif de
l’œuvre appelle la magnificence sur scène, et impose de
soigner autant (sinon plus) l’aspect scénographique et
plastique de la dramaturgie que le drame qui reste un prétexte
fuyant : tout changera déjà avec Alceste l’année
suivante, pour ne rien dire d’Atys ou plus tard d’Armide, qui
glissent plus rigoureusement vers le pathétique de la
tragédie. Pour le dire autrement, mettre en scène
Cadmus & Hermione, c’est d’abord régler la poésie
de la fête et du faste, soit un spectacle qui en mette plein la
vue. Et c’est là où, dans cette production, le
bât blesse. Certes on se réjouit de voir, sur ce
théâtre métamorphique, les dieux descendre et
s’envoler dans leur machine, un serpent monstrueux et des guerriers
surgis des dents du dragon, des rochers glisser comme en songe
pareils à des nuées. La cérémonie
assumée des mouvements d’Hermione est un ravissement : sa
sortie à la fin du second acte, lente, presque liturgique, est
aussi sublime que les adieux de la scène
précédente. Cette plastique constitutive de l’esprit
autant que de la dramaturgie de cette musique est alors
merveilleusement rendue, mystérieuse et pourtant
évidente, et immédiatement touchante.
Et cependant, quelle
esthétique nous sert-on là ? Que les artisans du
spectacle ambitionnent de renouer avec la scénographie et les
costumes de l’époque dans une œuvre si
déterminée par son contexte historique, on applaudit
à leur dessein. Mais que sous couvert d’une démarche
historique, on aligne des chœurs habillés comme à un
bal masqué de la Compagnie Créole, des dieux qui
semblent sortis du Casino de Paris dans les années 50 ou
(c’est du pareil au même) des Indes galantes de Maurice Lehmann
au Palais Garnier dans les mêmes années, un Amour en
velours marron avec de gros cœurs dorés sur sa robe et deux
plumes de faisan sur la tête ? Que dire de ces prêtres de
Mars sortis d’une japonaiserie, ou surtout de ces statues
animées par l’Amour, cantonnées à des poses
ridicules qui évoquent davantage la bande à Bilitis
passée à la bombe dorée ou je ne sais quel
néo-classicisme des années 1920 ? On aurait voulu faire
du bariolage kitsch, avec du vintage et du flashy, qu’on ne s’y
serait pas pris autrement.
Entendons-nous bien : je ne
mets pas en cause la polychromie du spectacle. Je ne soupire pas
après le noir et argent de l’Atys de Villégier, je ne
suis pas d’humeur janséniste, et les couleurs les plus
éclatantes et les plus variées sont en effet requises
pour Cadmus. Mais pour autant je perçois surtout une absence
d’esthétique cohérente avec l’esprit revendiqué.
Fallait-il tomber dans cet effet malencontreux de mascarade kitsch
où on jouerait à un Versailles rigolo et foutraque ?
Même chose pour les décors, d’ailleurs. Vive le
trompe-l’œil, mais que ces rochers sont grossièrement
dessinés si on les compare aux dessins des décors de
Berain ! Peut-on raisonnablement prétendre à
ressusciter l’esprit de ces formes et de ces manières sans
faire révérence à la rigueur et à la
splendeur des dessins de décors et de costumes qui nous ont
été conservés ? Il suffit d’avoir
feuilleté des ouvrages qui révèlent la
beauté de cette iconographie (il en existe d’excellents) pour
mesurer la distance entre leur grand style et ces choses
approximatives et grosses installées sur la scène de la
salle Favart.
Pourtant, le costume
d’Hermione semble conforme aux costumes de Berain, avec plumes de
tête : il est un des rares à évoquer
l’esthétique Grand Siècle, mais pour le reste, on a
manifestement bricolé, et pas forcément avec
goût. Mars descend des cintres dans un machin rouge immonde, et
dans un costume bon pour un manga, tandis que trois colonnes
mouchetées semblent importées de Versailles mais se
trouvent acoquinées sans vergogne avec un décor qui
évoque irrésistiblement ces fresques de restaurant
italien où s’étale un golfe trop bleu. L’acte V atteint
ainsi des sommets de n’importe quoi plastique, au risque de la
niaiserie, et au mépris de cette Harmonie dont on
célèbre les noces (puisque tel est après tout le
sujet chez Ovide).
Pourquoi ce kitsch inattendu ?
Ce n’est pas parce que certains costumes semblent
réalisés avec des chutes de feutrine qu’on doit
suspecter, il me semble, des moyens financiers limités. Qui
d’ailleurs pourrait se payer le luxe révolu des costumes
d’Atys, dessinés par Cauchetier dans le plus grand goût
et réalisés paraît-il en soie naturelle ? Sans
doute pas l’Opéra-Comique, qui n’a même pas
imprimé assez de programmes : il n’en reste plus à la
3e représentation (!!). Peut-être dans ce programme
l’équipe artistique justifie-t-elle ses choix. Faute de
disposer de telles lumières, je me hasarde à supposer
que les concepteurs du spectacle n’auront pas voulu paraître
trop prisonniers d’une esthétique du fac-similé, et
qu’en effet ces clins d’œil au dessin animé japonais ou
à un kitsch années 50 sont assumés. Pourquoi pas
en effet jouer la carte de la farcissure et du bariolage au second
degré ? Mais le problème, c’est que de tels choix sont
en contradiction flagrante avec les partis pris de restitution
(prononciation, gestuelle, etc.). On nous fait miroiter un Grand
Siècle en gloire, et on se retrouve plus d’une fois devant un
spectacle préparé pour la fête annuelle d’un
collège. Je force le trait, bien sûr, mais l’impression
que donnent telle et telle scène est bien celle-là,
hélas. Les danses semblent assez inoffensives, mais la
partition en est peut-être responsable. Dans Atys
néanmoins, elle formaient des moments mémorables du
spectacle, et fascinaient même hors de la séquence du
sommeil, alors qu’ici elles ne laissent aucune trace dans la
mémoire. Bref, ce Cadmus est peut-être entre Tyr et
Thèbes, mais il a surtout le cul entre deux (ou trois)
chaises.
Musicalement, la jouissance
est chichement dispensée. L’orchestre séduit au
début, ample, nerveux, et la direction de Vincent Dumestre
semble délivrée de la raideur dont pâtissait Le
Bourgeois gentilhomme. Mais passé le prologue, la monotonie
n’est pas absente dans le récitatif, tandis que les passages
élégiaques souffrent d’une certaine sécheresse,
avec une substance instrumentale trop ténue, m'a-t-il
semblé. Il n’est pas sûr que le chef pense suffisamment
au théâtre, ou pense assez large.
Mais la défaillance
vient d’abord des chanteurs, s’il est vrai que dans cette
distribution nombreuse et juvénile, bien peu semblent à
leur place. Il s’agissait, souligne Dumestre, de «
découvrir l’exact équilibre entre geste vocal et geste
dramatique ». Mais on aura surtout été sensible
aux pièges de l’inconsistance. André Morsch est
pourtant splendide, clair d’élocution, plein de timbre, avec
de l’élégance et du relief, mais il semble avare
d’émotion dans son lamento (V, 1). Et à propos de sa
belle Hermione… hélas ! En d’autres circonstances, Claire
Lefilliâtre peut charmer dans un air de cour, mais ici elle est
désespérante : monochrome comme il n’est pas permis, la
voix semble tassée dans une petite boîte, courte, sans
épanouissement, sans poésie, mais aussi sans
éloquence, réduite à une joliesse vague,
ornée mais sourde. Malgré l’élégance de
l’actrice, elle est impuissante à incarner les mots et le
caractère. Françoise Masset, où êtes-vous
?
Arnaud Marzorati est excellent
dans le rôle comique d’Arbas, mais que cette Nourrice
censée incarner un contrepoint franchement comique, dans
l'esprit vénitien, est fade et insignifiante, bon Dieu !
Isabelle Druet s’impose en revanche en Charite et Mélisse par
sa fraîcheur, son élocution et sa présence. La
partie du Grand Sacrificateur échoit à une voix sans
majesté ni assise : raté, comme pour Jupiter. Mars ne
vaut guère mieux. Pallas et Junon sont médiocres. Quant
à l’Amour, il ne laisse aucun souvenir, mais c’est
peut-être mieux ainsi, comme dirait la princesse de
Clèves."
- Res Musica - Un songe, un rêve, une
féerie …
Cadmus et Hermione
était une promesse que le Poème Harmonique nous avait
faite, celle de nous émerveiller, de nous étonner, de
nous bouleverser. Ce soir la troupe de Vincent Dumestre a
comblé nos espérances. L’Opéra-Comique est
devenu en cette soirée du 21 janvier un doux séjour,
nous permettant de goûter tous les plaisirs de la
première tragédie lyrique
française.
... Dès le
début, on est saisi par cette musique faite pour les plaisirs.
Vincent Dumestre fait palpiter le cœur de son orchestre à
l’unisson des passions qu’exprime cette tragédie
(tragi-comédie). Les nuances des cordes sont subtiles,
délicates et pourtant aussi fulgurantes que les mouvements de
la gestuelle baroque ou des éclats de la lumière des
bougies sur les décors et les solistes. Le rideau s’ouvre et
nous vibrons dès lors aux côtés d’Hermione et
Cadmus, mais également d’Arbas et Charite ou de la Nourrice.
Nous vivons pleinement ces peines, ces désirs, ces joies et
ces danses qui se jouent sur scène. Les récitatifs
chantants sont d’une fluidité qui nous permet, d’airs en
ritournelles, de menuets en chaconnes (celle des Africains est un
bijou, une véritable ode à l’Amour), accompagnés
par la chorégraphie inventive de Gudrun Skamletz, de nous
sentir conquis par cette histoire.
Les décors qui jouent
sur les perspectives, les costumes, les lumières, la
scénographie sont d’une beauté somptueuse. La mise en
scène éblouissante de Benjamin Lazar offre aux solistes
le plus bel écrin qui soit.
André Morsch (une
découverte à suivre absolument) et Claire
Lefilliâtre forment un duo bouleversant, leurs voix et leurs
gestes s’unissent en un parfait équilibre, où la
suavité de la diction et du chant baroque donne à ce
couple une absolue harmonie. Arnaud Marzorati lui s’empare du
personnage d’Arbas (mais également dans le prologue du
personnage de Pan), le fidèle serviteur avec une gourmandise
vocale et scénique nous aura bien souvent
entraîné sur les voies du rire à la
Molière. Isabelle Druet, toute aussi gourmande est une Charite
sensuelle et une Mélisse coquine, qui sait user de toutes les
subtilités de son art vocal et de la rhétorique
baroque. Mais une fois de plus, un article ne suffirait pas à
citer tous les artistes, et pourtant tous le méritent, car
c’est bien une troupe qui s’est présentée devant nous,
prenant plaisir à nous donner du plaisir. Comme nous aurions
aimé danser et chanter à leurs côtés. Ils
ont su nous peindre ou nous dépeindre en utilisant tous les
« artifices » de l’art baroque l’intensité et la
diversité des passions de l’âme. Et lorsque le rideau se
referme on ne peut s’empêcher de penser à la voix de
Puck « Songez cher spectateur que tout ceci n’aura
été qu’un songe… ». Alors souhaitons que longtemps
encore, Vincent Dumestre et Benjamin Lazar rêvent et
rêvent encore car de leurs songes surgissent des contes
merveilleux, nous emportant bien loin, bien au-delà des
horizons."
- ConcertoNet - Louis XIV avait bon goût
!
"Cadmus et Hermione (1673)
constitue tout simplement le moment fondateur de l’opéra en
France puisque cette première collaboration entre
Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault devait convaincre Louis XIV
d’accorder au musicien le titre de compositeur officiel de la Cour.
Le Roi Soleil avait bon goût et, à trois siècles
de distance, on peut tenter - modestement - d’en juger tant cette
production cherche surtout à se faire passer pour une
exhumation. Ce remarquable travail s’appuie bien sûr sur une
formation baroque de grande qualité, le Poème
Harmonique de Vincent Dumestre, ainsi qu’une distribution de voix
idoines, ne comptant pas de grands noms mais ayant assurément
réalisé des répétitions approfondies, qui
portent leurs fruits. Deux éléments plus rares sont
convoqués ici, pour coller encore plus à
l’époque : premièrement la prononciation en vieux
français, consistant notamment à prononcer les
consonnes muettes finales des mots (« Amour, vois ce que tu nous
fais/sse »…). Deuxièmement, une mise en scène
reprenant tous les attributs de l’époque : costumes fastueux,
déguisements carnavalesques, gestuelle
millimétrée, acrobates, décors peints, et
éclairage à la bougie ; rien ne manque ! Après
Le Bourgeois gentilhomme (lire ici) et Il Sant’Alessio (lire ici),
Benjamin Lazar signe ici sa troisième mise en scène
avec toujours la même qualité de réalisation.
Ceci dit, avec un tel type de travail on subodore que la querelle de
l’authenticité va se déplacer du domaine des
instruments et des voix, où elle l’a emporté à
plate couture, vers celui de la prononciation, des décors et
des costumes, de la gestuelle… De belles joutes artistiques et
philosophiques en perspective ! Quoi qu’il en soit, prenons notre
plaisir à ce magnifique spectacle, il sera rare (pourquoi
seulement cinq représentations ?), même si une captation
de France 2 nous laisse espérer un prochain
DVD."
"C'est un Lully très
Grand Siècle qui a triomphé hier soir à
l'Opéra-Comique avec la première de Cadmus et Hermione
mise en scène par Benjamin Lazar sous la direction musicale de
Vincent Dumestre. D'accord, le jeune larron du théâtre
baroque a déjà quelques beaux succès à
son actif. Le fameux Bourgeois gentilhomme à la bougie, de
2004 - déjà avec Vincent Dumestre -, et tout
récemment l'opéra sacré aux neuf
contre-ténors, Il Sant'Alessio de Landi.
Cette fois, il s'agit de la
première des tragédies lyriques de Lully, Cadmus et
Hermione, dont le succès à sa création devant
Louis XIV, le 27 avril 1673, fut tel qu'il valut au Florentin,
dès le lendemain matin, l'installation, jusqu'alors
refusée, de son Académie royale chez Molière,
qui venait de mourir. Bien sûr, le spectateur d'aujourd'hui
ignore beaucoup des références en cours au XVIIe
siècle. Il peut s'étonner du recours à une
prononciation restituée de la tragédie classique, qui
n'élude aucune consonne finale (du genre "commannte allesse
vousse ?"), nasalise les "en" et les "an", genre accent de la
Cannebière, et transforme les "rois" en "roués" !
De même pour une
gestuelle codifiée qui tourne les mains vers le haut pour
évoquer le ciel, les abaisse vers le bas pour la terre et ses
passions, les pose sur la poitrine pour désigner le coeur.
Idem pour le jeu frontal et l'éclairage à la bougie qui
rapproche certes le chanteur du spectateur mais l'auréole
d'une puissance sacrée - ce que sont ces divinités
antiques et héros surhumains, allégories laudatrices
d'un pouvoir royal absolu. Si la structure en cinq actes est tout
droit héritée de la tragédie antique, le
Prologue, lui, s'apparente au ballet, ce tabloïd de la
cour.
Ainsi Cadmus et Hermione met
en scène Apollon terrassant le serpent Python,
allégorie d'un Louis XIV, qui, en 1673, vient de
déclarer la guerre à la Hollande et au prince d'Orange.
Quant au synopsis de Cadmus et Hermione, qui combine effets
dramatiques spectaculaires et intrigues amoureuses, il relate
l'histoire du prince de Tyr, frère d'Europe et fondateur de
Thèbes, héros sorti des Métamorphoses d'Ovide
par la plume de Philippe Quinault, qui devra terrasser le dragon pour
délivrer celle qu'il aime (on trouvera des
réminiscences jusque dans La Flûte enchantée, de
Mozart).
Puiser à la source de
l'opéra français, tel est donc le travail
effectué conjointement par Benjamin Lazar et Vincent Dumestre
à la tête d'une distribution homogène, dont se
détachent le beau soprano de Claire Lefilliâtre
(Hermione), le charme impertinent d'Isabelle Druet (Charite) et la
délicieuse Camille Poul (Amour). Côté messieurs,
André Morsch est un bien séduisant Cadmus, que double,
sur le mode comique, l'Arbas d'Arnaud Marzorati en verve, non moins
que le haute-contre Jean-François Lombard en
Nourrice.
A cette débauche de
personnages en musique, où excellent également les
musiciens, choeur et orchestre du Poème Harmonique,
répond une étonnante débauche visuelle. Les
lumières hautement picturales de Christophe Naillet, les
dizaines de costumes d'époque magnifiquement revisités
par Alain Blanchot, les décors peints (toile de fond et plans
de décors) selon le mode baroque, nuages joufflus et bosquets
ombreux, rochers menaçants et marais profonds selon la
scénographie d'Adeline Caron, avec apparitions de monstres et
divinités tournoyant dans les airs. Mais aussi les nombreux
intermèdes de ballets, chorégraphiés par Gudrun
Skamletz, dont chaque acte se doit de promouvoir le divertissement.
Au final, un art total, raffiné à l'extrême et
terriblement vivant, ressuscité avec brio par le maître
de cérémonie, Benjamin Lazar.
S'il faut faire des
réserves, allez. Quelques légers décalages entre
scène et fosse, des surtitres parfois mal synchronisés,
et un manque de précision dans les ensembles de ballets -
broutilles, vétilles et peccadilles."
"Il n'était pas plus
question pour Cadmus & Hermione que pour Le Bourgeois
Gentilhomme, monté voici quelques années par la
même équipe, de prétendre à une
reconstitution historique à la fidélité
illusoire.
La bourse de Paris a
accusé une chute de 6,83 % ce jour-là et nous nous
découvrons chaque jour de nouveaux amis virtuels sur Facebook.
Une chose est sûre : nous ne vivons pas au XVIIe siècle.
Et nous n'écoutons ni ne regardons le monde comme on le
faisait sous le règne de Louis XIV. Vincent Dumestre a compris
cela il y a longtemps déjà et opte plus juste-ment dans
son travail pour une interprétation fidèle et
ultra-documentée de l'ouvrage de Lully et Quinault. Dumestre
travaille à la manière d'un restaurateur d'art qui, par
petites touches, révélerait la splendeur d'un tableau,
suggérerait, donnerait du sens en évitant toute
surinterprétation et sans recourir en faussaire à la
copie.
L'argument de Cadmus &
Hermione pourrait se résumer ainsi : Cadmus, prince
égyptien parti en Grèce à la recherche de sa
sœur Europe, tombe raide dingue amoureux de la belle Hermione,
celle-ci n'étant pas, malgré quelques coquettes
résistances, indifférente aux charmes du valeureux du
prince. Tout serait donc fort simple si Hermione, Fille de Mars et de
Vénus - excusez du pedigree - n'était dotée
d'une famille aussi divine qu'envahis-sante, celle-ci entendant bien
éprouver l'amour de Cadmus avant de laisser les deux
fidèles amants vivre leur romance en paix. En cinq actes,
Cadmus affronte un dragon, se voit confronté à une
armée de soldats sortis de terre et doit essuyer les foudres
de la peu commode Junon avant que l'amour ne triomphe. Pour ce
livret, Quinault s'est inspiré des Métamorphoses
d'Ovide. Lully, quant à lui, est inspiré tout court.
Et c'est cette musique toute
de délicatesse, d'élégance et de justesse, que
sert ici un Poème Harmonique qui n'a jamais aussi bien
porté son nom. En dix petites années et bien plus de
projets ambitieux, Vincent Dumestre a su donner à son
orchestre une pâte et une unité musicale incomparables.
L'équilibre des masses sonores, la subtilité des
nuances et la beauté du timbre, en un mot l'intelligence du
propos, tout y est, qualité des musiciens et rigueur de la
direction comprises. Aux merveilles de la fosse d'orchestre
répondent tout naturellement celles de la scène. Tout
naturellement car ce Cadmus & Hermione est le fruit d'une
collaboration longue et fructueuse entre le Poème Harmonique,
ses musiciens, chanteurs et danseurs d'une part et le metteur en
scène Benjamin Lazar d'autre part. La gestuelle et les
récitatifs, qui doivent beaucoup à l'enseignement
d'Eugène Green, grand maître de la déclamation
baroque, ne sont jamais trop appuyés, jamais ampoulés,
toujours à propos. Quelques images resteront ainsi longtemps
gravées sur nos rétines. Que d'élégance
dans ce combat de Cadmus contre le dragon. Quelle subtilité
dans cette main que le premier des princes ramène sur son cœur
à ces mots déclamés "Le dieu que vostre cœur
consulte davantage est peut-être l'Amour".
Tout naturellement encore, on
retrouve Claire Lefilliâtre, compagne de route de longue date
du Poème Harmonique, qui campe une Hermione majestueuse quand
André Morsch, Cadmus inspiré, est évident dans
le rôle. Difficile de parler de rôles secondaires dans
cette tragédie lyrique où chacun est très
sollicité. De cette distribution homogène, on retiendra
pourtant Eugénie Warnier en Pallas bienveillante, Arnaud
Marzorati en hilarant Arbas ou Élodie Fonnard, Hymen piquant
et plein de fraîcheur. L'équilibre de cette
distribution, dans laquelle aucun rôle ne semble avoir
été négligé, autorise quelques duos et
trios d'anthologie, tandis que les chœurs, sublimes, ponctuent avec
grâce l'ouvrage.
Mais on ne saurait parler de
cette production sans souligner la somptuosité des costumes
où, là encore, le travail historique s'accommode
à merveille d'une créativité
maîtrisée. Le Ballet des Africains au premier acte,
où le frou-frou des jupes frangées de raphia
coloré apporte astucieusement un relief sonore à la
danse, symboliserait à lui seul ce beau travail. Notons encore
les costumes noirs et argent des soldats sortis de terre qui ajoutent
au caractère fantastique de la scène, façon
retour des morts vivants. On y verrait presque, mauvais goût en
moins, un clin d'œil à un clip de Michael Jackson
téléporté à la cour de Louis
XIV.
On sortira de ce Cadmus &
Hermione l'œil pétillant, les oreilles encore longtemps
charmées des sonorités sublimes de l'orchestre et avec
la conviction profonde que, en faisant du baroque qui ne se contente
pas d'une reconstitution de pacotille mais qui s'appuie sur un vrai
travail d'historien, Benjamin Lazar et Vincent Dumestre ont
réussi le tour de force de nous offrir le spectacle le plus
intelligent et le plus moderne que nous n'ayons vu depuis longtemps.
En marge des représentations, il faut signaler le remarquable
travail éditorial réalisé sur le programme par
le Centre de Musique Baroque de Versailles et l'Opéra comique.
Très documenté, illustré d'une riche
iconographie et d'exemples musicaux, ce volume constitue une
véritable analyse de l'ouvrage de Lully et Quinault, venant
très pertinemment prolonger la soirée."
"Le premier plaisir, c'est
d'entendre un opéra baroque dans un théâtre de
taille humaine qui lui convient idéalement. Le second, c'est
l'enthousiasme du public, toujours friand de ce répertoire,
acclamant une production qui ne prétend pas être autre
chose que ce qu'elle est et qui le change des relectures incongrues.
Saluons donc l'entrée salle Favart de « Cadmus et
Hermione » (1673), première tragédie lyrique de
Lully sur un livret de Philippe Quinault d'après Ovide. Une
intrigue mince comme un fil mais qui, une fois rendu l'hommage
à l'astre solaire (allégorie, bien sûr, de Louis
XIV), se mêle de conjuguer amour, féerie, fantastique ;
on n'est pas encore dans l'épure dramatique : comique et
tragique alternent sans vergogne, dieux et serviteurs se partagent la
vedette et les danses viennent à propos rappeler que
l'ère de la comédie-ballet n'est pas si
lointaine.
Si la salle favorise la
connivence entre artistes et spectateurs, l'exiguïté du
plateau donne l'impression que le spectacle ne dispose pas de
l'espace nécessaire pour respirer à sa guise. La
scénographie d'Adeline Caron, perspective de toiles peintes,
en souffre. Il ne s'agit pas là d'une reconstitution. Benjamin
Lazar et ses complices n'imposent pas leur vérité ; en
s'appuyant sur des sources d'époque, ils établissent un
ensemble de propositions susceptibles de redonner vie à un
répertoire et à la manière de
l'interpréter.
Avec des résultats
fluctuants, pas très convaincants pour la chorégraphie
de Gudrun Skamletz, amusants pour les costumes d'Alain Blanchot,
convaincants pour la prononciation du français « à
l'ancienne », accent et finales sifflantes inclus, et plus
encore pour la gestique enseignée par Lazar avec une
précision qui n'entrave jamais le jeu des comédiens -
des codes qui, quoi qu'en pensent certains, sont parfaitement
décryptables aujourd'hui. Eclairé par la douce
lumière des chandelles, l'ensemble a bien du charme, et l'on
peut se laisser porter par la magie de la machinerie
théâtrale : des serpents géants et des dragons
sortent du sol, des dieux descendent des cintres, des personnages
s'envolent... C'est le règne de l'illusion ; personne n'est
dupe, mais y succomber est un bonheur.
Si la partie musicale pose
quelques problèmes, c'est parce que les voix sont courtes et
sans forte personnalité ; mais la somme des parties vaut
nettement plus que chaque individualité, et l'équipe
fonctionne à merveille, dominée par le Cadmus à
l'émission franche, au timbre clair et chaleureux, au chant
stylé d'André Morsch. Le poème harmonique
possède désormais un son qui a du corps, dru,
coloré et fruité. Equilibrée et allant de soi,
la direction de Vincent Dumestre trouve les tempos justes, allants ;
chaque danse donne des fourmis dans les jambes, et le reste du temps
le chef ne laisse jamais retomber ce réjouissant tonus.
Préparée à Royaumont, montée avec le
concours du Centre de musique baroque de Versailles, cette
résurrection a d'emblée conquis son
auditoire."
"Stop. Ce qui restait possible
dans le théâtre du Bourgeois Gentilhomme devient
improbable dans la Tragédie Lyrique, même dans Cadmus et
Hermione qui n’est pourtant qu’une demi-œuvre, un prototype en fait.
La faute à la langue. Essayez de penser Atys, ou Roland
prononcés avec cet improbable accent pseudo-languedocien, et
vous ne manquerez pas de rire. C’est d’ailleurs le risque que courait
pour sa renaissance tant annoncée tout le premier essai
d’opéra français de Lully, dont les parties dramatiques
assez splendides se trouvaient contaminées par le personnage
d’Arbas et ses scènes bouffonnes héritées d’une
tradition toute italienne. Que le compagnon de Cadmus parle cette
langue, passe encore, mais en l’imposant aux personnages tragiques
l’effet comique s’y propage immanquablement. Et comme ces assonances
en oi et en ouè sont fatigantes, disgracieuses.
Il est vrai que la pauvre
poésie de Quinault – il fera bien mieux par la suite – n’offre
aucune défense devant ce traitement exotique dont le
soulignement des rimes obéit à des règles
toujours irrégulières. On y perd son latin. Ces
bizarreries qu’on justifie autant par la science que par l’intuition
–l’une et l’autre ont bon dos - risquent bien de nous pourrir la
seconde renaissance d’un genre fragile.Heureusement si
l’équipe de Benjamin Lazar se fourvoie dans ces
hypothèses, ni Christophe Rousset, ni William Christie n’ont
encore emboîté ce pas dangereux.
La scène offrait des
compensations, avec ses beaux costumes, ses éclairages
subtils, mais le jeu compassé de tous lassait rapidement. Si
l’on se souvient d’Atys, on reverra le vrai théâtre
moderne que derrière les apprêts philologiques
Villégier conservait – Quinault alors nous parlait comme nous
parle Racine Aujourd’hui à vouloir gratter sa lettre on
n’entend plus sa voix.. Ici tout se délite dans le pourquoi et
le comment. Glissement dangereux. Plateau vocal incertain, sinon pour
le Cadmus d’André Morsch, baryton sombre et mordant, mais dont
on voudrait entendre le français naturel, et pas ce sabir ;
seule bonne surprise, en fosse, une fois passés les embarras
du Prologue un Vincent Dumestre poète, laissant chanter
l’orchestre lullyste – les chaconnes, splendides de vraie musique -
sans en solliciter les effets. Grâce à lui, cette
bataille n’a pas été tout à fait
perdue."
- Concertclassic - Non aux Ayatollahs en tout
genre !
« STOP ! s’écrie
joliment Jean-Charles Hoffelé en tête de sa critique de
Cadmus et Hermione de Lully présenté par l’Opéra
Comique. C’est simplement l’expression du bon sens que le snobisme du
public de l’opéra et le fondamentalisme baroque de certains
musicologues qui ont fait du retour au passé qu’ils estiment
le plus authentique une vraie quête de l’absolu, veulent
superbement ignorer. De quoi s’agit-il ? Benjamin Lazar
s’était déjà signalé en reconstituant
l’intégrale du Bourgeois gentilhomme né de la
collaboration de Molière et de Lully. Sa démarche avait
impressionné de façon d’autant plus positive que
c’était la première fois dans l’époque moderne
que l’on tentait de recréer le divertissement conçu
pour le Roi Soleil. L’opportune résurrection de la partition
de Lully avait rejeté au second plan l’éclairage du
spectacle à la bougie ainsi que le parlé ancien
imposé aux acteurs : cela pouvait passer pour un tic, voire
pour une coquetterie adolescente.
L’éclairage à la
bougie, ou plutôt aux bougies, car il en faut quelques
centaines pour retrouver le clair-obscur des tableaux de Georges La
Tour, transforme l’opéra en Leçon de
Ténèbres ! L’électricité, cette
fée bienfaisante, ne permettrait-elle pas des
éclairages tamisés qui font merveille sur les pastels
des costumes choisis pour Cadmus et Hermione ? Je me trompe,
peut-être, mais je ne mettrais pas ma main au feu qu’il n’y
avait aucun projecteur dans les coulisses de la salle Favart : ce
serait du reste très bien. Car les sectaires de la bougie
recrutés par Eugène Green me rappellent
fâcheusement ces partisans du retour à la nature, qui
par opposition au mode de vie américain, s’opposent à
tout recours aux antibiotiques, condamnant par là même
leurs enfants à une mort certaine.
Le pire, c’est que cette
pseudo-prononciation à l’ancienne – quel enregistrement
prouve, en effet, que cela correspond à la
vérité de l’histoire, - éloigne de nous un art
qu’on prétend nous restituer. Depuis, dans la même salle
Favart, Le Carnaval et la Folie de Destouches a subi le même
traitement patoisant et rustique par l’Académie d’Ambronay. On
a donc bien affaire à une mode. Molière dont la langue
drue est d’une incroyable modernité, pourra-t-il survivre sur
la scène des théâtres si on le ridiculise ainsi
aux oreilles du plus grand nombre des auditeurs qui ont pourtant le
besoin le plus urgent d’accéder à sa pensée
universelle ? Tout jeune académicien qu’il soit, notre ami
Philippe Beaussant qui a tant fait pour la résurrection de
l’œuvre de Lully, a tort assurément de défendre
semblable billevesée, pour ne pas dire ineptie. Il a, bien
sûr, le droit de prendre un plaisir raffiné à
entendre notre langue sonner de la sorte. Mais notre culture
classique doit-elle être réservée à
quelques happy few ? Je n’en crois rien.
Ce que je reproche à
l’équipe de Benjamin Lazar, mais certes pas à Vincent
Dumestre et à son Poème Harmonique, c’est de ne pas
avoir pris la mesure exacte de la révolution qu’a
représenté la recréation d’Atys, le chef-d’œuvre
né de la collaboration de Lully et Quinault (Cadmus n’est
qu’un premier essai plutôt raté, mais c’est une autre
histoire…). Sans l’admirable travail de Jean-Marie Villégier
qui s’est posé de vraies questions d’homme de
théâtre - à savoir comment toucher la
sensibilité de nos contemporains ? - jamais le mouvement
baroque n’aurait réussi à s’imposer de façon
aussi définitive. Et je ne suis même pas sûr qu’on
en parlerait encore aujourd’hui… Car si la mise en scène
signifie bien direction d’acteurs, Benjamin Lazar se contente ici
d’imposer aux chanteurs une gestique stéréotypée
sortie tout droit de grimoires poussiéreux, plus ridicule
qu’expressive.
Je n’aurai pas la
cruauté de remarquer que pour des artisans aussi à
cheval sur l’authenticité et la vérité
historique, ils se sont montrés beaucoup moins
vétilleux sur l’intégralité de la partition… Il
est vrai que ce n’est pas du meilleur Lully. Alors fallait-il faire
choix de cet ouvrage ? Restons en à son traitement qui
représente une régression redoutable par rapport au
travail réalisé sur Atys par Christie et
Villégier. Les plus anciens d’entre nous ont connu les
productions à l’ancienne d’opéra français
financées dans un souci absolu d’authenticité pour feu
le Festival de Versailles par Mme Lalandi, une charmante vieille
Anglaise première mécène de John Eliot Gardiner
et de son orchestre baroque !"
- La Libre - Dragon et géant
"Un dragon occis par un
séduisant Prince, une belle qui refuse l'amour d'un
géant : "La flûte enchantée" ? "L'Or du Rhin" ?
Non, "Cadmus et Hermione", tragédie lyrique de Lully
créée à Paris en 1673 - 80 ans plus tôt
que le second "Castor" - et considérée à ce
titre comme le premier grand opéra français. La
production qu'en propose l'Opéra Comique à Paris est
aux antipodes du "Castor" d'Amsterdam puisqu'elle joue la carte de la
fidélité historique : décors de toiles peintes
en plans successifs (coproduits par le Centre de Musique Baroque de
Versailles), éclairage à la bougie,
chorégraphies baroques, costumes somptueux foisonnant de
couleurs, machineries aériennes, tout y est, jusques et y
compris la prononciation (présumée) en vigueur à
l'époque, évoquant une sorte d'accent
méditerranéen ("le Roué" pour "le Roi") avec, en
outre, ces ultimes consonnes rendues sonores, "s" de pluriel, "r"
d'infinitif ou "t" de troisième personne. Démarche
muséale ? Peut-être, mais avec une réelle
authenticité et une passion à ce point communicative
qu'on s'ennuie beaucoup moins devant cette reconstitution que devant
l'actualisation proposée à Amsterdam. C'est que les
maîtres d'oeuvre de cette résurrection se sont
formés aux exigences de cette théâtralité
baroque française avec un autre spectacle lullyesque : un
inoubliable "Bourgeois gentilhomme" qu'on avait notamment pu voir
à Bruxelles. Les principes sont les mêmes, les
interprètes aussi (orchestre, choeur et danseurs du
Poème Harmonique) et, avec une belle brochette de jeunes
solistes (Lefilliâtre, Marzorati, Morsch...), on arrive
à un résultat magnifique susceptible
d'émerveiller tout qui a gardé un peu de son âme
d'enfant."
- Altamusica - Lully, vingt ans après -
21 janvier 2008
"D’après ceux qui l’ont
entendue et vue – car l’un ne peut aller sans l’autre concernant la
tragédie lyrique –, la production d’Atys de Lully
présentée à l’Opéra-Comique par William
Christie et Jean-Marie Villégier fut plus qu’une
résurrection, un miracle, une révolution, dont le
principal bénéficiaire se révéla… Rameau,
dont les œuvres furent dès lors portées à la
scène avec une exhaustivité qui relégua,
malgré quelques tentatives sporadiques, l’opéra du
Grand Siècle dans l’ombre des Lumières.
Depuis quelques années
pourtant, l’Académie Baroque Européenne d’Ambronay a
remis à l’honneur l’œuvre dramatique du surintendant de la
musique du Roi, proposant la première exécution moderne
de Cadmus et Hermione en 2001. C’est cette première
tragédie en musique de Lully et Quinault, à la fois
laboratoire et manifeste de l’opéra français naissant,
que Vincent Dumestre et Benjamin Lazar ont choisie pour leurs
débuts dans le genre sur la scène idoine de la salle
Favart.
Même s’il leur a fallu
conjurer le souvenir encore vif d’Atys, le fondateur du Poème
Harmonique et le disciple d’Eugène Green ne pouvaient
échouer dans leur entreprise de reconstitution historique,
déjà mise en œuvre dans le Bourgeois Gentilhomme de
Molière et Lully, tant leur maîtrise de la
rhétorique semble évidente au regard de cette
production.
Certes, le décor
planté de nuages d’Adeline Caron est loin de ressusciter les
fastueuses perspectives imaginées pour la création de
l'ouvrage au Jeu de Paume de Bel-Air, ou sa reprise à
Saint-Germain-en-Laye par Carlo Vigarini, ou encore la
diversité des tableaux agencés par Jean Berain, son
successeur à l’Académie royale de Musique. De
même, le jeu des machines – vols et autres apparitions tour
à tour monstrueuses ou divines – révèle, non
sans ironie, une naïve modestie qui ne peut tout à fait
rendre compte du merveilleux déployé par les grands
maîtres du XVIIe siècle.
Mais l’équipe de
Benjamin Lazar fait preuve d’un savoir-faire certain, qui ne pourra
qu’être approfondi au fil des productions auxquelles le
succès de ce premier essai semble devoir la promettre, car
comme l’écrit le metteur en scène dans le copieux
programme co-édité par le Centre de Musique Baroque de
Versailles : « De même qu’un clavecin s’apprivoise avant
de rendre les nuances qui semblaient dans un premier temps
impossibles, l’éclairage à la bougie réclame un
long travail et beaucoup d’ingéniosité pour parvenir
à en exploiter toute la palette ».
Cette production ne se
défend donc pas d’être aussi, d’abord un laboratoire.
Ainsi, la distribution se distingue par un authentique travail de
troupe assurément fondé sur une pédagogie
tendant à gommer ce que la gestuelle baroque et la
prononciation restituée du français, évident
facteur d’intelligibilité, pourraient avoir d’artificiel aux
yeux et aux oreilles contemporaines, et garantissant une unité
stylistique sur laquelle la plupart des productions d’opéras
baroques font malheureusement l’impasse.
Faut-il en voir une
conséquence néfaste dans le fait qu’à
l’exception du Cadmus d’André Morsch, qui réserve dans
son monologue du cinquième acte Belle Hermione, hélas !
puis-je être heureux sans vous ? le seul véritable
moment d’émotion de la soirée, et de l’Arbas
brillamment fanfaron d’Arnaud Marzorati, aucune personnalité
vocale ne se détache, les chanteurs peinant à investir
l’espace de liberté que leur concèdent malgré
tout un jeu, une déclamation et un chant extrêmement
codifiés ?
Absolument abouti
apparaît en revanche le travail de Vincent Dumestre, animant
d’une respiration ample un Poème Harmonique dont les
sonorités à la fois patinées et
charpentées encadrent et pimentent les rebondissements un rien
mécanique de cette fausse tragédie où
personnages sérieux et burlesques se mêlent avec cette
liberté héritée de l’opéra
vénitien qui disparaîtra de la tragédie lyrique
à partir de Thésée, que le Théâtre
des Champs-Élysées présentera à partir du
20 février sous la direction d’Emmanuelle Haïm, et dans
une mise en scène de Jean-Louis Martinoty, deuxième
épisode d’un hiver décidément faste pour Lully
et Quinault."
- Diapason - L’illusion tragique
"Cadmus & Hermione, la
première tragédie lyrique du tandem Quinault-Lully,
était en vérité bien peu tragique. En lui
rendant sa langue et son théâtre, Benjamin Lazar et
Vincent Dumestre ont réveillé sa magie
naïve.
Salle Favart, on applaudissait
à tout rompre le Cadmus & Hermione dirigé par
Vincent Dumestre et mis en scène par Benjamin Lazar, dans la
lignée du Bourgeois gentilhomme qui donnait en 2005 un nouveau
souffle au travail « à l’ancienne » sur les arts de
la scène en dialogue (danse, gestuelle, déclamation,
chant, décors...). Fêtait-on pour autant la coterie
archéologique dénoncée çà et
là, au nom de grands principes, par de beaux esprits trop
assurés pour venir juger sur pièces ? Le public faisait
tout simplement un triomphe, sonore, souriant, sincère,
à l’un des spectacles les plus réjouissants
donnés depuis longtemps sur une scène lyrique. Un
spectacle dont on sort sur un petit nuage, et dont — ce n’est pas si
fréquent — on ne perd pas un mot.
C’est l’efficacité
paradoxale qu’offre aujourd’hui la prononciation «
restituée ». D’un côté, elle trouble
l’audition avec ses « charmaanntes
vouééésses », ses doubles « 1 »
sonores, rrrrrrr grondants, pluriels sifflants ; et ce faisant...
elle nous invite à prêter l’attention. Mieux, elle
« donne prise » à l’oreille par sa projection
lyrique, par le relief expressif de l’accentuation, par la main ou la
posture qui élance le vers et capte son image.
L’évidente inégalité de la distribution et les
moyens limités des deux rôles-titres (Claire
Lefilliâtre et André Morsch) passent dès lors
presque inaperçus : on n’écoute pas les voix mais ce
qu’elles disent. Et justement, quel texte ! Quelle économie,
quelle vivacité dans les scènes comiques, quelle
simplicité aux moments les plus touchants, quand, par exemple,
Quinault fait pleurer si pudiquement le héros dont Junon vient
d’enlever l’amante « Belle Hermione, hélas, puis-je
être heureux sans vous »
L’oreille savoure aussi la
pâte moelleuse et les phrasés larges du nouvel orchestre
du Poème Harmonique, sacrément séduisant bien
qu’assez éloigné de la discipline lullyste
décrite par Muffat. L’oeil est captivé par la vibration
orange des bougies sur la panoplie chatoyante des costumes et les
panneaux peints (coproduits par le Centre de musique baroque de
Versailles). Un tel sous-éclairage propice aux clairs-obscurs
aurait sans doute semblé désuet au temps du Roi-Soleil,
et l’article de Jérôme de La Gorce comme les dessins des
décors originaux publiés dans le livret évoquent
un tout autre luxe et une tout autre solennité que ces
tableaux un peu naïfs, ces vols rudimentaires et ces changements
à vue bien lents. Mais peu importe, ce travail a le courage et
la force de conviction des pionniers, et l’essentiel est
là : le plaisir complice de l’illusion. Car notre opéra
français n’est pas né de la pure tragédie, cet
Opus 1 de 1673 nous le rappelle. Au commencement étaient les
géants, les dragons pyromanes, leurs dents semées dont
naissent guerriers, Amour bienveillant, divinités chicaneuses
et partout machines, apparitions, ballets, bref un abracadabrant et
magistral prétexte à
l’émerveillement."
- Classica - mars 2008 - Lully comme
autrefois
"Premier enchantement de ce
Cadmus retrouvé : le Poème harmonique qui connaît
une remarquable évolution depuis le splendide Bourgeois.
Densité des timbres, rythmes implacables et coulants, finesse
et mordant la science qu’a Dumestre de l’orchestre italien et des
violons français donne à son Lully d’admirables
couleurs. Il sublime Claire Lefilliâtre dans les doux airs de
Hermione chantés avec l’intensité qui fait les belles
heures des disques Tessier, Moulinié etc. chez Alpha.
Même éloge pour l’accompagnement du Cadmus, hélas
trop pâle, d’André Morsch. Cette tragédie tient
plus du ballet de cour amplifié que du drame accompli et on
s’amuse lorsque Quinault lance quelques vers bien troussés au
pouvoir des puissants (Arbas, acte I, scène II). Psychologie
ténue, certes, mais action spectaculaire, et ce fut sur
l’opulence des décors et costumes que Lully et Vigarani
assirent leur succès. Cette production ne déçoit
pas. Alain Blanchot prodigue un fastueux magasin de costumes,
reconstitution d’époque doublée d’une outrance
colorée. Les machines naïves rappellent ce que fut
l’oeuvre un music-hall conçu pour provoquer les exclamatious.
Le public applau d’ailleurs les tableaux, sans s'occuper des
politesses habituelles au lyrique, preuve que Benjamin Lazar touche
juste dans sa fidélité à la malice d’un
opéra aux racines italiennes. En bouffonArbas,Arnaud Marzorati
est exceptionnel de finesse et d’humour. A la différence du
Sant’Alessio où la gestuelle baroque n’était pas
assimilée par tous, le jeu coule ici avec cet étrange
naturel qui transporte l’imaginaire, l’éclairage aux bougies
offrant à chacun cette aura propre aux tableaux de Degas. Deux
réserves : une trop frénétique
archéologie théâtrale risque de rester en surface
du sens. Et il manque à Cadmus l’once de distanciation
nécessaire au spectateur de 2008. Quant à la
chorégraphie d’Adeline Caron, elle est trop
timorée."
- Opéra Magazine - mars 2008
"Première des quatorze
tragédies lyriques de Lully, Cadmus et Hermione n’est pas une
absolue nouveauté pour les aficionados du compositeur. On se
rappelle, en effet, l’honorable travail accompli en 2001 sur ce
même ouvrage par l’Académie baroque européenne
d’Ambronay, sous l’égide de Christophe Rousset. Prototype d’un
genre en devenir, Cadmus et Hermione est aussi, comme le chef Vincent
Dumestre l’expliquait dans ces colonnes, un point d’aboutissement de
plus d’un siècle d’évolution de spectacles mêlant
théâtre, musique et danse. Après la
démonstration magistrale de leur savoir-faire sur Le Bourgeois
gentilhomme, Vincent Dumestre et Benjamin Lazar (tous deux disciples
des théories d’Eugène Green) allaient-ils être en
mesure d’accomplir le même prodige ? Par sa structure
même et son unité esthétique, Cadmus impose une
démarche autrement complexe que celle menée sur la
comédie-ballet, le théâtre de Molière
laissant ici la place à une trame dramaturgique beaucoup plus
abstraite. Du coup, le rythme de l’intrigue et les revirements de
situation s’avèrent moins évidents à transcrire
scéniquement même si l’oeuvre, encore en proie à
un subtil amalgame tragi-comique (les tragédies suivantes
dédaigneront ce mélange des genres trop
tape-à-l’oeil), autorise quelques aménagements bien
sentis.
A l’arrivée, il faut
bien reconnaître que le spectacle, en dépit de sa
beauté immédiate et de son enivrante couleur «
Grand Siècle », rechigne par moments à prendre son
envol. On est bien sûr saisi par l’esthétisme averti,
fluide et pointu de la reconstitution. Le changement à vue des
superbes décors peints d’Adeline Caron, la lumière d’or
poétique et vacillante de Christophe Naillet, l’extrême
chatoiement des costumes d’Alain Blanchot, les charmes
conjugués de la chorégraphie de Gudrun Skamletz et
d’une gestuelle évocatrice invitent, c’est indéniable,
aux plaisirs des sens. Sans occulter, malheureusement, de franches
disparités vocales dans la distribution.
Si le Cadmus tout en noblesse
et nuances d’André Morsch, en dépit d’une
présence pour le moins statique, emporte l’adhésion
(prenant monologue de l’acte V, « Belle Hermione, hélas !
puis-je estre heureux sans vous ? »), l’Hermione de Claire
Lefilliâtre déçoit par son manque de chaleur.
Souvent en deçà du potentiel expressif du personnage,
son timbre de « dessus» (pour reprendre la terminologie de
l’époque), joli mais monochrome, peine à traduire le
galbe brûlant de l’émotion. Dommage, car l’actrice se
montre d’une aisance absolument remarquable. Parmi les seconds
rôles féminins, on s’arrêtera volontiers sur la
piquante Charite d’Isabelle Druet et sur le délicieux Amour de
Camille Poul. Côté masculin, l’Arbas fougueux d’Arnaud
Marzorati et la Nourrice pleine de sous-entendus
deJean-François Lombard comptent parmi les meilleurs
défenseurs du travail inspiré de Benjamin Lazar. Ils se
montrent aussi les plus à l’aise avec la prononciation du
français « restitué ». Les autres emplois
peuvent, en revanche, sembler un rien
sous-distribués.
Maître d’oeuvre
extrêmement attentif, Vincent Dumestre endigue avec beaucoup
d’adresse quelques petits dérapages au sein des pupitres de
son bien nommé Poème Harmonique. Rien de
déshonorant, toutefois, quand on découvre au final de
quel bois cette jeune formation est capable de se chauffer
!"
- Bruxelles - Palais des
Beaux Arts - 31 octobre 2001 - version de concert -
Académie Baroque Européenne d'Ambronay - dir.
Christophe Rousset - avec Boris Grappe, baryton , Ingrid Perruche,
soprano, Vincent Billier, basse, Penni Clarke, soprano, Emmanuelle
Fruchard, soprano, Ales Procházka, basse, Thomas van Essen,
basse, Daphné Touchais, soprano, Thibaut Lenaerts,
ténor, Jean Teitgen, basse, Elizabeth Calleo, soprano
"Beauté
racée, dont la fière allure n'est pas sans rappeler
Benoit Magimel (Le Roi danse), Boris Grappe possède une
aura vocale et scénique irrésistible. Son Cadmus,
insolent de projection et d'assurance, éclipse le reste du
plateau, à commencer par l'Hermione, pourtant idéale
de délicatesse et de pudeur d'Ingrid Perruche. La plupart
des rôles sont défendus avec panache et cet
engagement compense la verdeur de certaines voix. La distribution
laisse parfois à désirer : Mars et Jupiter,
desservis par un chant fruste et qui ânonnent leurs tirades,
font piètre figure à côté des mortels,
mais cette faiblesse est bien peu de choses et ne gâche pas
longtemps notre plaisir." (Forum Opéra)
- Auditorium de
Dijon - 9 octobre 2001 -
Opéra d'Avignon - 12, 14 octobre 2001 - Toulouse - Capitole - 16 octobre 2001
- Grand Théâtre de Reims
- 19 octobre 2001 -
Opéra Théâtre de Besançon -
21 octobre 2001 - Opéra Royal de
Versailles - 24 octobre 2001 -
Opéra de Rennes - 27 octobre 2001 -
Académie baroque européenne - dir. Christophe
Rousset - mise en scène Ludovic Lagarde -
chorégraphe Odile Duboc.
"Christophe Rousset nous
révèle la partition sans transgression, sans
artifice...Le Cadmus de Boris Grappe et l'Hermione d'Ingrid Perruche
vont au bout des émotions qui troublent le coeur,
piègent leur âme, bravant dragon, furies et dieux avec
un vrai bonheur baroque. L'Arbas de Vincent Billier, le Draco de Jean
Teigen, la Junon d'Emmanuelle Fruchard, la Pallas de Penni Clarke,
l'Envie de Michael Paumgarten, tous sont à l'aise dans
l'entendement du mot et le noble rythme du récitatif à
la française." (Diapason - décembre
2001)
- Théâtre de
Villefranche-sur-Saône - Festival d'Ambronay 2001
- 5 et 7 octobre 2001 -
Orchestre, danseurs et solistes de l'Académie baroque
européenne - dir. Christophe Rousset - mise en scène
Ludovic Lagarde - chorégraphie Odile Duboc - avec
Boris Grappe (Cadmus, le Soleil), Ingrid Perruche (Hermione),
Vincent Billier (Arbas), Jean Teitgen (Draco), Michael Paumgarten
(L'Envie), Daphné Touchais (Charité), Thibaut
Lenaerts (La Nourrice), Elizabeth Calleo (L'Amour) - Version
publiée chez Ballard en 1714
- Opéra International - décembre
2001
"La mise en scène, les
décors et les costumes ont été les
premières victimes du manque d'argent : direction d'acteurs
inexistante, projections vidéo au contenu
simpliste...Christophe Rousset est heureusement venu sauver
l'entreprise du naufrage. Il a dirigé avec fermeté
et allant un orchestre formé de musiciens encore
inexpérimentés...Le plateau aura suscité peu
d'enthousiasme...il convient de saluer l'Arbas de Vincent Billier
basse au timbre agréable, à l'émission
très juste...Les jolis aigus filés, les graves
propres d'Ingrid Perruche ont également
séduit...Boris Grappe a incarné un Cadmus
très correct."
- Le Monde de la musique - décembre
2001
"Conduite avec brio et
souplesse par Christophe Rousset, l'Académie qui regroupe
une soixantaine de musiciens en a offert une lecture très
convcaincue. Les deux rôles titres ont
révélé de vraies natures artistiques...Sage
et "wilsonienne", la mise ne scène de Ludovic Lagarde ne
contrarie pas la lecture de l'oeuvre tandis que la création
vidéo de Pierre Alféri pêche souvent par
redondance"
- Le Monde - 11
octobre 2001 - Les jeunes
pousses de l'Académie d'Ambronay
"Nul doute que Boris Grappe
(Cadmus), beau jeune homme à la voix déjà
solide, Ingrid Perruche, sensible Hermione, et Vincent Billier,
Arbas aux talents d'acteur évidents, feront parler d'eux
dans les prochaines années"..."On aurait pu se passer des
projections vidéographiques de Pierre Alféri, car la
mise en scène, réglée par Ludovic Lagarde,
privée de tout décor, se suffit à
elle-même. En fait on doit la beauté visuelle du
spectacle aux aux costumes de Jean-Jacques et Virginie Weill,
variations de coupes en blanc intégral, et surtout au
magnifique travail effectué par la chorégraphe Odile
Duboc."
"Une fois de plus, on doit
féliciter et remercier Ambronay de nous donner du Lully, si
génial et finalement si rare sur les scènes. L’effet
« Atys » n’a pas débouché sur une
réelle attention, de la part des grands
théâtres, à ce répertoire. Dommage.
Vraiment dommage, d’autant que la France dispose désormais,
avec le Centre de musique baroque de Versailles et des
personnalités comme Jean Duron et Edmond Lemaître, de
structures scientifiques de très haut niveau, relatives
à la musique de cette époque.
Christophe Rousset, en
grand progrès pour ce qui est de la direction d’orchestre
dans le répertoire français, emmène d’une
main de maître l’orchestre créé pour
l’occasion, remarquable, ce soir là, de son, de
cohérence et de couleurs dans cette pièce en un
prologue et cinq actes, créée le 27 avril 1673 au
Jeu de Paume du Béquet (rue de Vaugirard). Le contenu de
cette première tragédie lyrique, mêlant
tragédie, comédie, danses, choeurs, divertissements,
est varié et riche. Entouré par une excellente
équipe, Yvon Repérant, Monique Zanetti, Enrico
Gatti, et muni d’une très bonne réalisation,
à première vue, (par l’excellent Iacovos Pappas),
Christophe Rousset magnifie le spectacle par la musique, à
défaut de la vision. Une fois de plus, l’aspect «
scène » est incohérent, ou même grotesque
et fâcheux si l’on va jusqu’à considérer la
pseudo « création vidéo » dudit Pierre
Alféri. De ce point de vue, la ligne suivie par
l’Académie d’Ambronay est catastrophique : pourquoi imposer
systématiquement depuis plusieurs années une «
vidéo » dans un lieu qui n’en a aucun besoin. Cette
concession à quelque chose qui se prétend de l’art
contemporain détruit totalement l’aspect visuel des
productions. Si l’on a pas d’argent pour construire un
décor baroque digne de ce nom avec effets et machines,
pourquoi ne pas rester dans une sobriété efficace ?
C’est un comble que la musique doive à elle seule (et elle
fait, malgré tout), supporter le drame, l’action profonde
de la tragédie lyrique. On pourrait imaginer une imitation
ou tout du moins une inspiration des principes poétiques
anciens. Dans ce cadre, pas de catharsis, pas de sentiment
à nu, pas de cruel qui soit cruel. Au contraire, la
vidéo ridiculise complètement le spectacle ; et
pourtant, quelle musique fait plus sentir la force naissante du
drame. On lit bien dans la « Note d’intention du directeur artistique
», Christophe Rousset : « Apparition de dieux, combats
de géants, statues qui s’animent : Cadmus remplit sa
fonction de grand spectacle où le merveilleux côtoie
les grands thèmes tragiques ». Et autres merveilles
des Métamorphoses d’Ovide. Peu de rapport avec ce que l’on
voit, ou avec ce que l’on veut bien nous laisser
imaginer.
Dommage que les «
exercices communs sur le mouvement » (Note d’intention du
metteur en scène) ne correspondent pas au mouvement de la
partition. Dommage que « le sampling d’images
assemblées, retouchées, re-rythmées »
(Ibid.) ne corresponde à rien du tout. D’autant qu’au rayon
« mouvement », on peut lire, cette fois dans la note
d’intention de Pierre Alféri : « L’image fonctionne,
à l’égard de la scène qu’elle accompagne,
comme contrepoint atmosphérique ou dramatique, comme toile
de fond. Par son rythme de défilement, elle peut suivre le
tempo de la musique et soutenir la chorégraphie. »
Faux. Ou alors, drôle de conception du contrepoint et du
rythme, ou « tempo », de la musique de Lully. Et aussi,
drôle d’ « athmosphère ». Puis « Le
travail vise à dépasser la simple illustration. Il
rend hommage à la puissance imaginaire du cinéma,
qui domina le siècle, en proposant de
pénétrer dans le détail rythmique et
plastique de quelques plans. » (Ibid.) Drôle d’hommage,
qui découpe et tue tout détail rythmique et
plastique d’une image sans rapport avec ce qui se passe
réellement. Désormais, tout le monde est à la
hauteur de faire des hommages. Pauvre cinéma. On croit
rêver. Mais non, le pseudo « décor mouvant
» de Pierre Alféri a frappé. C’est que tout
cela « s’apparente […] au ‘sampling’ musical ». Tout a
été dit. Images ineptes, en boucle, de mauvaises
qualité, complètement décalées et
parfois déformées par ordinateur, etc. On est donc
obligé de se taper King Kong avec Lully. Soit Pierre
Alféri est bête, ce qui semble exclu puisqu’il est
normalien, agrégé de philosophie et auteur d’un
livre remarquable sur Guillaume d’Ockham, soit il se prend au
sérieux, ce qui est possible pour les mêmes raisons,
soit il prend le public pour un imbécile.
Tout cela ne doit pas
cacher, même si ça le gâche, l’important
travail des musiciens, chanteurs et danseurs. A part une erreur
d’étiquette (on ne fait pas courir le roi), de distribution
(un contre-ténor au lieu d’un haute contre), quelques
costumes ridicules, des chanteurs marchant à contretemps de
la musique, l’ensemble est de bonne tenue. Le style
déclamatoire des récitatifs est
particulièrement mis à l’honneur par les solistes.
Les rôles principaux sont incarnés avec une grande
classe par de jeunes artistes très prometteurs. La
quatrième scène des premier et deuxième actes
sont mêmes extraordinaires. Par de magnifiques chaconnes,
symphonies et un bon choeur, Christophe Rousset restitue la
grandeur et l’honneur de Lully."
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