DIDO AND AENEAS

COMPOSITEUR

Henry PURCELL
LIBRETTISTE

Nahum Tate

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1935

-
Clarency Raybould
Decca
7 x 78 t
anglais
1945
-
Constant Lambert
His Master's Voice
7 x 78 t
anglais
1945
1999
Constant Lambert
Opera d'Oro
1
anglais
1952
1989
Geraint Jones
EMI Music
1
anglais
1952
2007
Geraint Jones
Naxos Historical
1
anglais
1951

-
Jackson Gregory
Period
1 (LP)
anglais
1951
2007
René Capdevielle
Cascavelle
1
anglais
1955
2001
Hans Schmidt-Isserstedt
Uracant
1
allemand
1959
1999
Benjamin Britten
BBC Legends
1
anglais
1961
2000
Anthony Lewis
Decca Legends
1
anglais
1964
1995
Alfred Deller
Arcade Music
2
anglais
1964
2006
Alfred Deller
Vanguard Classics
2
anglais
1965
2000
John Barbirolli
EMI
1
anglais
1967
1990
Charles Mackerras
Archiv
1
anglais

1967
2005
Charles Mackerras
Deutsche Grammophon
2
anglais

1970
1971
Colin Davis
Philips
1
anglais
1971
1996
Raymond Leppard
Arkadia
1
anglais
1971
2001
Raymond Leppard
Opera d'Oro
2
anglais
1975
2001
Steuart Bedford
Decca
2
anglais
1977
1991
Raymond Leppard
Erato
1
anglais
1977
2002
Raymond Leppard
Apex
1
anglais
1980

Joël Cohen
Harmonia Mundi
1
anglais
1981
1991
Andrew Parrott
Chandos
1
anglais
1983
1994
Nikolaus Harnoncourt
Teldec
1
anglais
1983
1996
Nikolaus Harnoncourt
Teldec
1
anglais
1985
1986
Raymond Leppard
Philips
1
anglais
1985
1999
Michel Corboz
M 10
1
anglais
1986
1999
William Christie
Harmonia Mundi
1
anglais
1988
1989
Trevor Pinnock
Archiv
1
anglais
1988
2003
Trevor Pinnock
Archiv
5
anglais

-
1989
Roderick Shaw
Globe
1
anglais
1989
1993
Ivor Bolton
WEA
1
anglais
1990
1990
John Eliot Gardiner
Philips
1
anglais
1992
2006
Christopher Hogwood
Decca
1
anglais
1993
1994
Nicholas McGegan
Harmonia Mundi
1
anglais
1994
1999
Andrew Parrott
Sony
1
anglais
1994
1995
William Christie
Erato
1
anglais

1996
1996
Neville Marriner
Philips
1
anglais
1994
1996
Jeanne Lamon
CBC Records
1
anglais
1994
1997
Scholars Baroque
Naxos
1
anglais

-
1995
Richard Hickox
Chandos
1
anglais

-
1998
Bradley Brookshire
Vox Classics
1
anglais
1996
1996
Martin Pearlman
Telarc
1
anglais
1998
2000
René Jacobs
Harmonia Mundi
1
anglais
1998
2006
René Jacobs
Harmonia Mundi
1
anglais
2001
2001
Hervé Niquet
Glossa
1
anglais

-

-
Maarten Michielson
Wijnand Van Hooff
1
anglais
2003
2003
Emmanuelle Haïm
Virgin Classics
1
anglais

2004
Predrag Gosta
Edition Lilac
1
anglais
2004
2005
Jed Wentz
Brilliant Classics
2
anglais
2004
2005
Jed Wentz
Brilliant Classics
1
anglais
2007
2008
Teodor Currentzis
Alpha
1
anglais
2008
2009
Elizabeth Kenny & Stephen Devine
Chandos
1
anglais
2009
2010
Leonardo Garcia Alarcon
Harmonia Mundi
1
anglais

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE

2000
Jeanne Lamon
Rhombus Media
2001
2004
William Christie
Aller Retour Productions
2005
2008
Attilio Cremonesi
Arthaus
2007
2008
Richard Hickox
Kultur Video
2009
2009
Christopher Hogwood
Opus Arte
2008
2009
William Christie
Fra/Opéra Comique

Opéra (Z 626) en un prologue et 3 actes, sur un livret inspiré de la tragédie Brutus of Alba, or the Enchanted Lovers tirée du Livre IV de l'Enéide de Virgile, écrit par Nahum Tate, dramaturge et poète irlandais, né en 1652 à Dublin.

On a longtemps pensé qu'il avait été composé, comme l'indique un livret de huit pages datant de 1689, pour Josias Priest, maître à danser d'une école de jeunes demoiselles de Chelsea, la Boarding School for Girls, dans la banlieue de Londres, à l'automne 1689.

On pense aujourd'hui qu'il pourrait avoir été représenté dès 1684, à la cour de Charles II, mort en 1685, à l'instar d'un petit opéra de John Blow, dont on a également retrouvé le livret publié à l'occasion de la représentation dans cette même école..

Dido and Aeneas fut repris, avec des aménagements, par Charles Gildon, en 1695, au Lincoln's Inn de Londres, pour accompagner son adaptation d'une comédie de Shakespeare, puis deux fois en 1704, chaque fois en accompagnement d'une pièce de théâtre. 

Le manuscrit principal est celui de la bibliothèque de St Michael's College, à Tenbury, et date de 1775 environ (ou 1750 ?) (on ne dispose d'aucun manuscrit de la main de Purcell). N'y figurent ni les six danses du prologue, ni celle de la fin de l'acte II, ainsi que deux danses pour guitare. Le manuscrit est actuellement détenu à la Bodleian Library d'Oxford.

 

"On a appris récemment que c'est probablement à la cour, en 1684, que l'ouvrage, conçu comme un pendant du Vénus et Adonis de John Blow, a vu le jour et qu'il était agrémenté d'un prologue, de danses et d'"effets spéciaux ". La version qui nous en reste, sujette à nombre d'incertitudes musicologiques mais parfaite dans son elliptique sobriété, ne serait donc que le résultat des nombreux remaniements opérés au fil des reprises." (Le Monde de la Musique - novembre 2003)

 

"Les plus récentes recherches nusicologiques que mentionne le texte de présentation de l'enregistrement d'Ivor Bolton replacent Didon et Enée dans une toute autre perspective. Cet ouvrage aurait été composé en 1683-1684, dans l'ombre du Venus and Adonis de John Blow ; les représentations de 1689 n'auraient donc été qu'une reprise, avec les aménagements musico-dramatiques que cela suppose. Didon et Enée ne serait pas exempt de connotations politiques à l'égard de Charles II et des intentions royales quant aux institutions musicales anglaises ; finies donc les prétendues références allégoriques aux souverains de 1689, donc entre Didon et la reine Mary, et entre Enée et Guillaume III. La partition parvenue jusqu'à nous serait tronquée, expliquant ainsi l'incroyable fossé séparant Didon et Enée et les autres oeuvres lyriques de Purcell, composées dans les années 1690. Manqueraient un prologue chanté et la fin de l'acte Il, sans compter sept nouvelles danses et l'attribution à une voix masculine de la Magicienne et du Marin. En attendant le fruit de nouvelles recherches, ainsi nous apparaît Didon et Enée : une oeuvre incomplète et remaniée, sans que quiconque puisse préciser si la reprise de 1689 l'a ou non bonifiée. Mais quoiqu'il en soit, de tels travaux contribuent à déchirer le voile de respect enserrant cet intrigant ouvrage et force les interprètes à interroger le seul texte musical." (Opéra International - septembre 1993)

  

La reine de Carthage, Didon, hésite à déclarer sa flamme au prince troyen Enée que le destin a envoyé sur les rivages de Carthage. Encouragé par sa cour et sa suivante Belinda à avouer son amour, Didon cède. Pendant ce temps, des sorcières complotent dans une caverne et se réjouissent de la ruine de Didon et de Carthage, et se préparent à faire lever une tempête : au cours de celle-ci, Enée est trompé par un mauvais esprit qui lui prédit la nécessité de retourner en Italie. Enée s'apprête donc à partir, laissant Didon à proie à la douleur. La reine de Carthage dit adieu au monde, blessée à mort de cet abandon. (Classica - Guide de l'opéra - novembre 2000).

 

Synopsis détaillé

Acte I

Didon (soprano) apparaît entourée de sa cour, sa dame d'honneur Belinda (soprano) à ses côtés. Exhortation de Belinda, Shake the cloud off your brow, reprise par le choeur. Douloureux aria de Didon Ah, Belinda, I am prest with torment. C'est une magnifique expression du tourment, digne et retenue, comme il sied à la reine de Carthage et parfaitement en accord avec la tragédie qu'elle annonce et avec le conflit suggéré par les derniers mots : Peace and I are strangers grown. Belinda a compris que "l'hôte troyen" est à l'origine du malheur de la reine ; elle suggère, à mots couverts, qu'un mariage entre Didon et l'étranger résoudrait les maux de Carthage et le choeur soutient ses propos. Chaconne, introduite par le duo que chantent Belinda et une suivante. La cour tente à nouveau d'encourager la reine The hero loves as well as you. Entrée d'Enée (ténor ou baryton), le choeur, puis Belinda, puis le choeur à nouveau, soutiennent la requête du héros. Danse triomphante, toute la cour chante gaiement et simplement sa joie de voir Didon accepter la requête d'Enée.

Changement de décor : la grotte où vit la Magicienne (mezzo-soprano). Elle enjoint à ses compagnes de s'unir à elle pour préparer la destruction de Didon et de Carthage. Toute la scène, avec ses choeurs ricanants, les cordes renvoyant aux cors de la chasse qui se poursuit au lointain, l'écho répercutant le choeur et la danse (des harmonies distinctes opposent la phrase à l'écho), illustre la beauté insidieuse qui peut marquer le cours du mal aussi sûrement que celui du bien.

Acte II

Un bosquet. Didon et Enée, suivis par Belinda et leur suite. Belinda et le choeur, puis la Seconde Dame (soprano), chantent l'attrait particulier de ce lieu,qui a su charmer la déesse Diane, et qui fut le théâtre de la mort d'Actéon, mis en pièces par ses propres chiens. Scène idyllique interrompue par un coup de tonnerre au lointain. Belinda presse l'assemblée de chercher un abri ; air rapide et chargé d'ornements Haste, haste to town, qui révèle toute insuffisance technique chez le titulaire du rôle. Tous quittent la scène, sauf Enée, à qui apparaît Mercure (soprano ou ténor) - en réalité "l'elfe fidèle"de la Magicienne sous un déguisement. Il est porteur des ordres de Jupiter : le héros ne doit plus tarder à accomplir la tâche qui lui a été impartie, fonder la nouvelle Troie sur le sol latin. Réplique d'Enée, magnifique récitatif - l'un des hauts moments de la partition. La décision est aisée à prendre : il s'agit d'un ordre du dieu. Et pourtant, il préférerait mourir que de se résoudre à abandonner Didon.

Acte III

Le port de Carthage. On prépare le départ de la flotte troyenne, l'orchestre introduit le chant du Marin (soprano ou ténor) : Come away, fellow sailors. Ton alerte et engageant, paroles cyniques. Le Marin presse ses compagnons de boire et d'abréger leurs adieux aux jeunes nymphes qui les attendent à terre. Reprise de l'air par le choeur, puis danse joyeuse. Apparition de la Magicienne entourée de ses créatures surnaturelles. Duo endiablé des sorcières, reposant sur Our plot has took, the Queen's forsook, qui se termine par des éclats de rire démoniaques. Bref solo de la Magicienne révélant son intention de perdre également Enée, le choeur souligne ces dispositions. Une danse en trois parties réunit les sorcières et les marins. Apparaissent Didon et Belinda venues chercher Enée.

Didon est pleine d'appréhension, et les premières paroles qu'il prononce confirment ses craintes. Elle le repousse quand il tente de s'expliquer : Thus on the fatal banks of Nile ; lorsqu'il lui annonce qu'il bravera la colère des dieux pour rester auprès d'elle, elle le rejette : Away, away. Après son départ, elle admet que la mort doit venir maintenant qu'il n'est plus là.

Le choeur résume la gravité de la situation et prépare le moment où Didon dira adieu à la vie. Récitatif d'une simplicité émouvante, et aria When I am laid in earth, un des grands moments de l'opéra. La reine chante Remember me, remember me, but ah! forget my fate ; et le sens tragique profond est renforcé, plutôt qu'atténué, par le choeur suivant With drooping wings ye Cupids come, to scatter roses on her tomb.

(Tout l'opéra - Kobbé - Robert Laffont)

 

http://www.dlib.indiana.edu/variations/scores/abm0994c/index.html

http://books.google.fr/books?id=w-i85BzzwP0C&dq=&pg=PP1&ots=2JulwcVtqP&sig=jc6Yexp1NfQhXrnUB-DO9X8TVZA&prev=http://www.google.fr/search%3Fhl%3Dfr%26q%3DDido%2Band%2BAeneas%2B-%2BHenry%2BPurcell%25C2%25A0%26meta%3D&sa=X&oi=print&ct=title#PPP1,M1

http://www.naxos.com/education/opera_libretti.asp?pn=&char=ALL&composer=Purcell&opera=Dido_and_Aeneas&libretto_file=Act_I.htm

http://opera.stanford.edu/iu/libretti/dido.html

http://www.karadar.it/Librettos/purcell_dido.html

http://www.dicoseunpo.it/dicoseunpo/P_files/Dido_Aeneas.pdf

http://www.lamediatheque.be/travers_sons/op_pur01.htm

 

 

Représentations :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Pour sa fin de saison, l'Opéra de Lausanne a choisi de sortir des sentiers battus en proposant une version de Dido and Aeneas avec Prologue original. Soit. Si l'idée d'introduire la brève et fulgurante partition de Purcell par ce dernier se défend d'un point de vue dramaturgique (le textc existe !), il semble plus délicat d'opérer un choix pertinent au sein de la musique du compositeur pour soutenir efficacement la démarche.

En 2005 à Montpellier, la tentative de reconstitution engagée par Sasha Waltz et Attilio Cremonesi montrait en ce sens des limites manifestes, par son absence de fluidité, de cohérence. Plus récemment à l'Opéra-Comique, Deborah Warner et William Christie affichaient des options bien plus probantes en termes de créativité et d'équilibre, sans pourtant éviter une cerrtaine surcharge du propos. Dans le cas de la nouvellc production lausannoise, l'extravagance chaotique du chorégraphe-metteur en scène espagnol Cisco Aznar et l'imprécision stylistique du chef argentin Gabriel Garrido s'avèrent doublement rédhibitoires.

Puérile. indigeste et faussemcnt provocante, l'approche théâtrale d'Aznar peine à s'affranchir des clichés véhiculés par l'hypothétique création de l'œuue, en 1689, dans un pensionnat de jeunes filles. En montrant et voulant ces dernières hystériques, obsédées, voire masochistes - les vilaines écolières semblent se délecter des coups de fouet assénés par leur préceptrice - le chorégraphe prend le parti de la caricature, servie par les codes visuels les plus éculés : costumes pseudo sexy, décors mobiles façon carton-pâte, projections fourre-tout. L'interminable séquence vidéo montrant de jeunes hommes nus se savonnant les fesses sous la douche demeure, à tous égards, le moment le plus absurde du spectacle.

Non content d'imposer une kyrielle de fantasmes prépubères singés par les danseurs de sa compagnie, Cisco Aznar se permet de saturer l'espace scénique. par des gesticulations répétitives d'une rare vacuité. Ainsi anéanti, le fameux Prologue - annoncé comme «un grand moment de création» dans le programme de salle! - se révèle un pur délire, prétexte à de multiples contorsions chorégraphiques.

Malheureusement, ce ne sont pas les fragments musicaux retenus par Gabriel Garrido qui peuvent faire passer la pilule. Outre le fait que l'agencement instruumental relève du patchwork, la direction, elle, ne brille ni par sa rigueur, ni par son imagination. Les rythmes oscillent invariablement entre précipitation et mollessse, les couleurs sont ternes, parfois même pâteuses. Il faut dire que l'Orchestre de Chambre de Lausanne semble aussi peu concerné que possible. Fâchée avec la justesse dès l'Ouverture, la phalange helvétique exhibe une réelle méforme dans l'acoustique mate de la Salle Métropole.

Côté chant, rien de bien mémorable non plus. Sarah Castle donne l'impression d'être constamment en service minimum, Delphine Gillot manquant de la plus élémentaire compassion en Belinda. Maria Hinojosa et Antoinette Dennefeld ricanent nerveusement dans leur coin, tandis que la jeune Elizabeth Bailey passe quasi inaperçue sur l'hypnotique «Off she visits this lov'd mountain». Contre toute attente, c'est le bel Aeneas de Jean-François Lapointe qui capte l'attention et récolte les faveurs de l'auditoire. Le timbre du baryton canadien accroche, séduit et sait se faire suave. Un comble dans ce rôle de prince presque antipathique ! Le Chœur de l'Opéra de Lausanne, enfin, se contente d'une prestation routinière.

Copieusement hué par le public à l'entracte et au rideau final, ce Dido and Aeneas prétendument novateur pourrait bien être le plus consternant vu et entendu ces dernières année..."

 

 

 

 

 

  A travers cette tentative, absolument réussie, de rendre abstraite jusqu’à l’invraisemblable la lecture du drame de Didon, en imposant à la scène la pesanteur d’un vide aux mille détails minimalistes, Saburo Teshigawara a réussi à sublimer la pureté de la musique. Un espace scénique unique à la couleur bleue prédominante a servi d’arrière-plan toute la soirée.

Ann Hallenberg est une formidable Didon. Son interprétation de l’héroïne virgilienne est superlative. Elle revient à Venise où elle avait interprété Agrippine avec grand succès. Sa voix est profonde, sa présence scénique prégnante, même quand la mise en scène n’exige d’elle que très peu de mouvements. On ne saurait imaginer Didon plus convaincante. Sa sensibilité dramatique est exceptionnelle, et fait d’elle une des mezzo-sopranos actuelles de référence, et pas seulement pour le répertoire baroque. Très bons Krystian Adam dans le rôle du marin et Maria Grazia Schiavo dans celui de Belinda. Cette dernière n’a certes pas la voix idéale pour chanter Belinda mais elle a fait très bonne figure, d’autant qu’elle avait été conviée au dernier moment à prendre part à cette production.Le reste de la distribution s’est montré tout à fait insuffisant, et inadapté à un tel répertoire.

Attilio Cremonesi a prouvé encore une fois qu’il est un interprète extrêmement sensible du répertoire ancien. Il a eu le courage de proposer de l’œuvre de Purcell une reconstruction sous sa forme originale avec ballets et intermèdes, dont les originaux se sont sans doute perdus. Il n’a pas la prétention de vouloir interpréter à tout prix, et souvent il laisse la musique au premier plan. Son exécution est profuse de couleurs, jamais agressive, toujours tendue vers la recherche d’une atmosphère. L’orchestre, quoique non baroque, sonne avec lui de manière plus que convaincante. Le chœur, malgré quelques incertitudes sur les tempi, a fait bonne figure. Finalement, le baroque trouve sa juste et digne dimension même à La Fenice, après plusieurs tentatives franchement mal réussies."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"La représentation a été un pur moment de bonheur, longuement applaudi par le public. Elle démontre avec brio que l'on peut "fabriquer" un bon spectacle avec des moyens réduits, et de jeunes interprètes de talent."

"Il est regrettable que cette nouvelle production de Dido and Aeneas, conçue spécifiquement pour Opera Junior — structure en résidence à Montpellier depuis 1990, ayant pour but de former les jeunes au théâtre lyrique en les intégrant en tant que chanteurs, acteurs et interprètes, à des réalisations de spectacles — et louable dans ses intentions premières, n’affiche pas un engagement vocal plus affirmé et, surtout, une approche de l’oeuvre moins superficielle.

De fait, ces artistes en herbe ne semblent pas vraiment en phase avec ce qu’ils chantent. C’est d’ailleurs en voyant leurs mines presque toujours réjouies, qu'on en vient a se demander s’ils ont vraiment perçu toute la portée dramatique du récit. La question reste posée. Certes, l’acte des Sorcières ou même l’irruption des Marins autorisent la parodie. Il demeure néanmoins très difficile d’adhérer à cette interprétation, dès lors qu’elle affronte la tension intrinsèque à certaines scènes.

Ainsi, les déclinaisons plaintives sans impact deJuliette Chassain se perdent en une fraîcheur hors de propos, tandis que les invocations de Clara Vallet et de ses suivantes tombent à plat par leur trop-plein de charge comique. De même, le choeur Opera Junior apparaît plus comme une bande de joyeux drilles partis en escapade que comme une entité réelle prenant part à l’action. Noé Leenhardt, Julien Arcuri et Armelle Mousset leur emboîtent le pas. Seule Nelly Lawson parvient à véhiculer de l’émotion en Belinda, par un timbre identifiable et son air concerné.

Seul artiste invité de cette production, Cyril Auvity ne se détache curieusement que peu du lot. Lui qui, si souvent, habite la musique par ses inflexions et sa sensibilité, reste très en deçà de son potentiel. Sa participation et le concours de la talentueuse Guillemette Laurens (en charge de la formation vocale et des études d’interprétations pour OperaJunior) n’auront pas suffi à porter le spectacle un peu plus loin.

La mise en scène de Jean-Parti Scarpitta se montre pourtant d’une sobriété appréciable. Le décor se limite à figurer adroitement quelques lieux-clés (le palais, par une série de cordes tombant des cintres ou encore des torchères peintes, la grotte et le bocage par un espace rectangulaire sablé, le port par une voile de bateau projetée en fond de scène), éludant au passage tout accessoire parasite. De même, les costumes résistent à toute tentation d’extravagance.

Enfin, l’accompagnement de L’Yriade — sept instrumentistes sous la conduite de la violoniste Léonor de Récondo — révèle des musiciens investis, mais parfois peu assurés pour être d’un soutien total."

« Didon et Enée », le court opéra d'Henry Purcell qui narre les malheurs de Didon, reine de Carthage, aimée puis abandonnée par le Troyen Enée au point d'en mourir, d'après « L'Enéïde » de Virgile, n'a fait que des heureux, vendredi soir, au théâtre Jean-Alary : à l'issue de la représentation, près de dix minutes d'applaudissements ont salué la performance des jeunes chanteurs de l'Opéra junior de Montpellier et de l'ensemble instrumental L'Yriade, dirigé du violon par Léonor de Récondo.

Bien sûr, à la base de ce succès, il y a la musique de Purcell, faite de raffinement, d'accents élégiaques, mais aussi de dynamisme, que les musiciens ont servie à la fois avec grâce et vigueur, lui donnant une respiration, une tonicité qui comblaient d'aise.

Mais en plus, pour interpréter cette œuvre magique, rien ne faisait défaut. Les voix d'abord, comme celle, chaude et suave, du ténor Cyril Auvity dans le rôle d'Enée; et puis tous les artistes de l'Opéra junior, avec leurs timbres si jeunes mais si frais, comme Juliette Chassain dans Didon, cristalline, si touchante dans l'aria finale de Didon ; ou encore la Belinda de Nelly Lawson, la fidèle suivante au mezzo ferme et lumineux et au jeu très expressif. Et que dire des sorcières et surtout de la magicienne (Clara Vallet), aux touches noires tempérées par la retenue aristocratique de la musique de Purcell ? Quant aux jeunes chœurs, dont la place est primordiale dans les œuvres de Purcell, ils ont rempli leur rôle à la perfection, scandant avec rigueur (que la langue anglaise est belle, comme ça) et commentant avec douceur la tragédie qui se déroulait sur scène, se mêlant aussi au corps de ballet dans des chorégraphies parfaitement maîtrisées, poétiques et pleines de vie.

Et « l'accompagnement » était à l'unisson. Des décors simples et épurés. Des costumes (maillots de bain Belle Epoque ou uniformes de marin avec le bonnet à pompon rouge pour le chœur, robe vaporeuse de Didon) qui titillaient l'esprit, bien loin des panaches de plumes, des cuirasses étincelantes et des capes rutilantes habituels.

Quant à la mise en scène, elle était inventive, pleine de trouvailles, de surprises, de poésie, comme cette pluie de pétales tombant des cintres et recouvrant lentement le corps de Didon morte, pendant que s'égrenaient les dernières déplorations du chœur. Et une idée de génie, l'intervention d'un extraordinaire comédien-mime-contorsionniste, Nuno Roque, véritable fil rouge de la représentation même s'il était vêtu de noir, avec une crinoline nue symbolisant les cachots de tous les tourments ou les alcôves de toutes les voluptés.

Que des heureux, vendredi soir ? Oui, dans le public. Oui, aussi, sur la scène et dans la fosse d'orchestre. Ce « Didon et Enée », coproduit par l'opéra et l'orchestre national de Montpelleir (René Koering, le directeur, était là) et l'Opéra junior, en partenariat avec le théâtre Jean-Alary, ne méritait pas moins."

 

 

 

 

"Si le cerveau de la metteuse en scène britannique Deborah Warner était une caméra, on dirait qu'il a une profondeur de champ sans pareille. Sa mise en scène de Didon et Enée (1689), de Henry Purcell, qui ouvre la saison de l'Opéra-Comique, n'est pas une mise en abyme postmoderne en italiques et entre guillemets mais une incarnation mémorielle d'une richesse infinie. Dans ce spectacle dont la liberté et la beauté visuelle laissent pantois, l'objet principal est enchâssé dans une large perspective qui décadre sans décentrer. Cet effet de loupe évite le désagrément de la mise sous verre protectrice et distanciée, voire ironique.

Avant le lever de rideau, des fillettes en jupes plissées bleu marine (l'opéra aurait, selon certains historiens, été créé dans un pensionnat) s'amusent sous la conduite d'une monitrice qui se révèle être la grande actrice irlandaise Fiona Shaw. Laquelle, en blue-jeans, va jouer, en avant-dire, trois merveilleux poèmes (modernes). L'invention puise sa source dans le lieu commun du "théâtre dans le théâtre" : une estrade bordée de bancs, des murs de brique, mais aussi un fronton baroque. Ce qu'a fait la décoratrice Chloe Obolensky est d'une simplicité virtuose, habillée par le tact exemplaire des lumières de Jean Kalman.

Deborah Warner se permet tout sans jamais porter atteinte au sens profond des choses : des sorcières déjantées fumeuses de clopes, qui montrent leur derrière, effraient les fillettes, se marrent et s'énervent comme des chipies ; une Didon hiératique mais ardente (quelle musicienne impeccable que Malena Ernman !) ; un choeur en costumes modernes remarquablement dirigé et intégré ; des citations picturales (Le Déjeuner sur l'herbe de Manet, une pieta) ; des pantomimes...

William Christie, si familier de Didon, la réinvente à la tête de ses Arts florissants avec ce soin gourmand et amoureux qui est la marque de ses grands soirs. Ce spectacle, bouleversant et unique, indique comment l'opéra devrait toujours être traité : avec du sens et de la sensibilité."

"... une « Didon et Enée » ensorcelante, signée par la metteur en scène britannique Deborah Warner. ... Deborah Warner a convoqué, pour ce spectacle adapté d'une production créée en mai 2006 au Festival de Vienne, une ribambelle de fillettes en tenues d'écolières anglaises. Ces dernières mettent beaucoup de vie et d'espièglerie sur un plateau où les personnages principaux apparaissent en costumes d'époque et les choristes en habits d'aujourd'hui, une mixité qui multiplie subtilement les niveaux de lecture.

Etonnamment rare à l'affiche des théâtres lyriques français, Deborah Warner affirme une direction d'acteurs très fine (déjeuner sur l'herbe animé) et une capacité à susciter des images de toute beauté (palais soudainement entouré de feuillages). La metteur en scène soigne les passages comiques de l'oeuvre. Ses sorcières, qui font croire au Troyen Enée que les Dieux lui ordonnent de poursuivre son errance et donc d'abandonner la reine de Carthage Didon, sont particulièrement délurées (clope au bec pour l'une, majeur levé pour une autre) mais n'injurient pas l'esprit du livret.

Héros récurrent des scènes lyriques parisiennes, William Christie dirige en maître ses Arts Florissants, avec une mention particulière pour un choeur conjuguant transparence et variété dans l'expression.

La distribution est sans failles, que ce soit du côté de l'Enée sensible du baryton britannique Christopher Maltman ou de la Didon de la mezzo-soprano suédoise Malena Ernman, dont le lamento final est poignant, avec ses « Remember me ! » presque détimbrés mais toujours musicaux. Quant à l'actrice irlandaise Fiona Shaw, complice de Deborah Warner, elle se charge d'animer avec son éloquence habituelle un prologue dont la musique a été perdue et où le texte original a été remplacé, ici, par des poèmes."

... cette mise en scène, qui fait fi de la temporalité en mélangeant costumes d'époque pour les personnages principaux et vêtements ordinaires pour le chœur, promet une rare élégance. Et elle ne manque pas de trouvailles : un « corps de ballet » de vingt-cinq petites filles, âgées de six à douze ans, encadrera l'ouvrage, tandis qu'un miroir d'eau situé au centre de la scène rappellera au public « oublieux » de ce XXIe siècle, la filiation de l'ouvrage avec le mythique bain de Diane.

"Nul besoin de comprendre l’anglais pour sentir que cette langue revêt une saveur inouïe chez Purcell. Nous sommes en pleine période baroque et ‘Didon et Enée’ figure comme une des premières manifestations de l’opéra anglais. A la tête des Arts florissants au sommet de leur art, William Christie, chef anglais dirigeant un ensemble français, saisit à merveille l’éloquence colorée et le caractère déclamatoire de cette musique. Bien qu’à effectif réduit, les choristes et instrumentistes rendent avec une intimité touchante et nuancée l’atmosphère de cette "pastorale dramatique" conçue probablement à l’origine pour un collège de jeunes filles, ainsi que le caractère tendrement élégiaque qui fait la spécificité du baroque anglais. Sur le plateau, la mise en scène judicieuse et intelligente fait se chevaucher différents espaces-temps, du XVIIe à nos jours, dans une profondeur de champ sublimée par un jeu d’éclairages subtils. L’histoire mythique vient alors vers nous, spectateurs contemporains, par le truchement d’une ribambelle d’enfants, de modernes écoliers qui mettent en abyme l’oeuvre et la scène du destin tragique de Didon. La distribution nous offre un beau panel de voix graves tant du côté des hommes que des femmes. Notre admiration se porte sur l’interprétation délirante et fantasque de la Sorcière d’Hilary Summers, grande artiste qui a rendu avec truculence l’esprit du rôle, tant dans le jeu jubilatoire et outrancier que dans le creux de la voix et le timbre grinçant du personnage. La mort de Didon reste par ailleurs un sommet d’intensité dramatique que la prestation de Malena Ernman ne dessert pas. Superbe."

"Un régal sans pareil. On est confondu d'admiration tant cet opéra est beaucoup qu'un simple spectacle: une leçon de musique, une leçon de mise en scène, une leçon d'interprétation. Une leçon qui touche, émeut, fascine. Comment une heure dix de spectacle peut-elle vieillir tout ce que l'on a vu à Paris depuis la rentrée? Merveille de la musique européenne, cet opéra conçu, paraît-il, pour un collège de jeunes filles à l'image d'Esther et d'Athalie de Racine, est magnifié avec humour, délicatesse et magie par l'anglaise Deborah Warner. La metteure en scène shakespearienne a certes découvert dans Purcell des réminiscences de son dramaturge favori. Pour le prologue, elle a réquisitionné la plus grande actrice du théâtre britannique, son amie Fiona Shaw, qui, dans un monologue élaboré à partir de textes de la littérature anglaise, évoque les contradictions de l'amour et du pouvoir. Cet ajout sur lequel William Christie improvise, s'intègre parfaitement à l'action qui, en cinquante-cinq minutes, nous transporte de la passion au désespoir.

Sur la scène scintille un rideau de perles argentées que traversent les choristes des Arts Florissants, en vêtements contemporains. S'ajoutent des danseurs: des petites filles en uniforme de collégiennes anglaises. Ces anachronismes fonctionnent parfaitement bien tandis qu'une mosaïque carthaginoise se transforme en fontaine pour dire les douceurs de la vie d'Enée et des Troyens dans l'empire de Didon. Des acrobates voltigent dans les vergues des navires en partance pour l'Italie, quelques feuillages symbolisent la forêt où pique-niquent les héros avant que se lève la tempête que fait souffler la sorcière plus vraie que nature: l'épatante Hilary Summers qui arpente la scène cigarette au bec. Dans leurs costumes ruisselant de soie moirée, les interprètes nous enchantent. Le lamento de la mort de Didon que chante la mezzo Malena Ernman est poignant. Voilà une réussite totale, un bijou qui laisse cependant un regret. Bien qu'il y ait deux représentations par jour, la dernière a lieu le 9 décembre. C'est un peu court."

"L’atout majeur de la version brillamment exécutée à l’Opéra Comique tient sans doute à la parfaite connivence née entre le chef William Christie et le metteur en scène Deborah Warner, une shakespearienne grand teint dont les escapades au royaume l’opéra furent chaque fois des réussites depuis Wozzeck à Fidelio en passant par Don Giovanni, Mort à Venise ou Le Tour d’Ecrou. Cette Didon, cet Enée, créé à Vienne en 2006 durant les « Wienerfestwochen » signa sa première incursion dans l’univers baroque. Sans réel dépaysement car elle y retrouvait les ingrédients qui composent la plupart des œuvres de Shakespeare, ce mélange insolent de comédie et de tragédie qui donne à ceux qui s’en emparent un magnifique don de liberté. En virtuose, Deborah Warner fait alterner les rires et l’émotion, la farce et la gravité. Avec une partition qui, elle aussi, laisse ouvertes toutes sortes de voies d’interprétation, Christie et ses Arts Florissants injectent à leur tour leurs doses de fantaisie.

Le résultat est ébouriffant de beauté. Après le prologue joué avec un punch irrésistible par Fiona Shaw, magnifique comédienne anglaise, une nuée de vingt-six gamines de 6 à 12 ans, s’ébrouent sur scène en habits de pensionnat, jupettes plissées marine et chemisettes blanches, chaussettes tirées sur les jeunes mollets dansants. Un chœur muet en quelque sorte mais qui bouge, danse, fait la roue et pousse les petits cris des cours de recréation. Il y a de vrais acrobates qui tournicotent sous les cintres et se hissent sur des cordes lisses. Derrière un tréteau central équipé d’une petite mare d’eau se profile un rideau de perles translucides laissant apparaître les murs d’un palais ou les branches feuillues de deux arbres. Le chœur, le vrai, est vêtu de noir dans des costumes d’aujourd’hui, les solistes en revanche portent d’admirables robes en dégradés pastel, l’esprit malin et ses sorcières ont des allures de chauves-souris, fument des clopes et se régalent de barbe à papa.

Hillary Summers, mezzo soprano anglaise, est la sorcière en chef, plutôt gros lutin farceur que vraie méchante, la Hollandaise Judith van Wanroij campe une Belinda maternelle, en blouson de cuir et hautes bottes, l’Enée guerrier et sexy du baryton Christopher Maltman séduit autant par son allure que sa voix de bronze. Star incontestable de la soirée, la suédoise Malena Ernman, capable de passer de Monteverdi, Mozart, Haendel à Philippe Boesmans (voir webthea du 16 mars 2005) est une Didon qui vous arrache des larmes : belle, expressive, noble et parfaitement à l’aise dans les broderies et ornementations de Purcell.

Sonorités somptueuses dans la fosse, grâce, humour et émotion sur scène, cet Didon et Enée est pur bonheur. On en sorte euphorique. Dommage qu’il y ait si peu de représentations…"

"Magnifique ouverture de saison pour la salle Favart. Le spectacle présenté par la salle Favart est un moment de pure magie.

Une heure de musique, c'est bien court ! Mais le « Didon et Enée », de Henry Purcell, est un chef-d'oeuvre, et le spectacle présenté par la salle Favart est un moment de pure magie. Le décor, conçu par Chloé Obolensky (également auteur des costumes), est simple : au centre du plateau, une estrade très basse reproduisant une mosaïque antique. Au fond, le mur d'un palais, guirlandes et coquille rococo. Est-on dans un musée, que visite une espiègle cohorte de jeunes élèves (l'ouvrage aurait été créé dans un pensionnat de jeunes filles...) ou simplement dans un rêve ? Les images se succèdent, magnifiques, ce déjeuner sur l'herbe, en particulier : les postures des participants rappellent Manet, les couleurs des fruits, Cézanne, la robe de Didon, les peintres de la Renaissance. Deborah Warner, metteur en scène inspiré, est une grande directrice d'acteurs : justesse des attitudes qui permet la vérité des sentiments, sobriété, mais aussi sens imparable du théâtre dans un mélange des genres évoquant Shakespeare. En guise de prologue, dont la musique a été perdue, deux brefs poèmes, l'un de T.S. Eliot, l'autre de Keats, ce dernier d'une beauté à tirer des larmes, remplacent le texte original de Nahum Tate ; comédienne de génie, Fiona Shaw les dit avec un accent irlandais qui réchauffe le coeur.

William Christie, en superbe forme, a choisi un effectif orchestral au son nourri et aux couleurs variées ; ses Arts florissants obéissent comme un seul homme à sa baguette enthousiaste, qui laisse la musique et la langue anglaise s'épanouir et chanter. Sorcières délurées, Hilary Summers, désopilante, en tête, flanquée de Céline Ricci et Ana Quintans, Enée viril, et tout d'une pièce de Christopher Maltman. Blonde et fière, voix de velours aux moirures ensorcelantes, Melena Ernman campe une Didon amoureuse jusque dans la mort, subtile musicienne dont chaque phrase est chargée d'émotion. Une ouverture en beauté, pour la nouvelle saison de l'Opéra-Comique."

"Dido and Aeneas est très court pour un opéra (un peu plus d’une heure), mais l’Opéra comique en tire astucieusement parti en le donnant deux fois dans la soirée, à 19h et 21h30, avec les mêmes interprètes, ça c’est de la rentabilité. Mais la soirée est musicalement très réussie et on aurait envie de se planquer derrière un siège pour l’écouter deux fois de suite !

La mise en scène ne constitue pas l’argument principal du spectacle. On avait déjà pu voir l’anglaise Deborah Warner au Châtelet en 2002 dans Fidelio (lire ici) sans être absolument convaincu. Ici elle remplace le prologue par des poèmes de Ted Hughes (Echo et Narcisse, quel rapport avec l’opéra ?), Thomas Stearns Eliot ou W. B. Yeats, fait surgir des acrobates pour figurer les marins, met sur scène une classe d’enfants sous prétexte que l’œuvre, près d’un siècle après sa création, a été redonnée dans un pensionnat ! A la limite d’en faire trop ou de tomber à côté, heureusement Deborah Warner parvient à magnifier la dimension théâtrale (en costumes d’époque) du livret, Dido impose sa dramaturgie. Si la dispute et la scène finale sont remarquables d’intensité, on reste cependant quelque peu dubitatif quant à la cohérence globale de la mise en scène.

Habituée du répertoire baroque, mais aussi Julie dans l’opéra éponyme de Philippe Boesmans, la mezzo Malena Ernman possède une pureté de ligne, une richesse de timbre et un engagement dramatique idéaux pour incarner Didon. En Enée, on sent chez le baryton Christopher Maltman non seulement l’expérience lyrique, très étendue, mais aussi le métier rigoureux du chanteur de lied ; il est tout aussi remarquable. En Sorcière complètement déjantée, la mezzo Hilary Summers, aussi connue pour chanter Le Marteau sans maître de Boulez, convainc totalement. Avec une Belinda et des rôles secondaires très bien tenus, la distribution constitue l’atout maître de cette production. A la tête d’un orchestre fourni, une vingtaine de musiciens, William Christie dirige avec toujours autant de talent et d’attention. Le public réserve un triomphe mérité aux interprètes. Vous pouvez vous cacher dans les toilettes pour assister à la seconde représentation, mais ne vous faites pas prendre !"

"Deborah Warner décide d’introduire dans la pièce des fillettes en uniforme et de les mêler joyeusement d’une part aux choristes vêtus à la mode d’aujourd’hui, d’autre part aux personnages de l’histoire, habillés eux en tenue d’époque, celle de Purcell. Théâtre dans le théâtre évidemment avec ce mélange de costumes, avec le décor aussi : un rectangle dessiné au centre du plateau à l’intérieur duquel se joue le drame, le chœur placé de part et d’autre qui assiste et commente, un rideau de perles en toile de fond derrière lequel on devine un porche monumental. D’une telle idée de départ, on pouvait craindre le pire et c’est l’inverse qui se produit. Les trois univers, a priori inconciliables se croisent la plupart du temps sans vraiment se rencontrer mais il nait de leurs mouvements une vie qui éclabousse la scène et qui, ajoutée au réalisme des attitudes, donne à l’histoire de Didon et Enée une vérité saisissante. Deborah Warner ne cherche pas à expliquer ou à justifier ses choix : le prologue par exemple, dont on ignore s’il fut mis en musique par Purcell et qu’elle choisit de remplacer par trois poèmes (la comédienne Fiona Shaw se charge de les déclamer). Sans perdre le fil du livret, sa recette, se compose d’ingrédients hétéroclites qui, jetés au gré de sa fantaisie, fonctionne comme par miracle.

Le miracle, on le trouve aussi dans la fosse au bout de la baguette d’un William Christie dont la rigueur s’accommode à merveille de la musique de Purcell. D’un orchestre qu’il a voulu assez fourni – la partition laisse libre cours à l’interprétation ; elle ne mentionne pas d’instruments spécifiques - il tire des sonorités délicieuses, exemptes des verdeurs et des raideurs qui caractérisent d’autres ensembles baroques. Souplesse, volupté, fraîcheur de timbre et de phrasé, l’éventail des sentiments et des climats se déplie dans toute sa richesse. Les sonorités du chœur des Arts Florissants sont également remarquables.

L’Enée timbré, puissant, viril de Christopher Maltman ne se contente pas d’étaler une sensualité fatale – on songe au Valmont de John Malkovich dans Les liaisons dangereuses de Stefen Frears. Il se montre aussi capable de nuances qui font regretter que le rôle ne soit pas plus développé. Malena Ernman accomplit la promesse que laissait espérer sa belle voix de mezzo, chaleureuse et profonde : son « Remember me », le tube de la partition, d’une grande justesse d’interprétation, ne pâlit pas de la comparaison avec d’autres. Judith van Wanroij, Belinda friande, la magicienne gourmande et grotesque de Hilary Summers, Céline Ricci et Lina Markeby adorables chipies autant que sorcières, Ana Quintans seconde femme vivace dans son court » »Ofts she visits this lone mountain » achèvent de composer un spectacle unique et passionnant, le premier de la saison parisienne, ce qu’on appelle dans la langue de Purcell un must."

"Du point de vue théâtral, la mise en scène de Deborah Warner laisse rêveur. En lisant la biographie de la dame, nous découvrons qu’elle fut metteur en scène en résidence de la Royal Shakespeare Company et associée au Royal National Theater de Londres. Et, effectivement, ça ne démarre plutôt pas mal. Si la musique que Purcell avait composée pour constituer le Prologue de son opéra a disparu, le texte prévu à cet effet par Nahum Tate nous est resté. Cette histoire d’Echo et Narcisse est très bien rendue par l’actrice Fiona Shaw, de façon très décontractée et avec beaucoup d’humour.

Les choses se gâtent malheureusement dès la vraie ouverture musicale, couverte en grande partie par les piétinements d’une bande de charmants bambins que l’on retrouvera tout du long de l’opéra, sans que quoique ce soit dans l’action ne justifie leur présence. Décor quasi unique : fond de scène avec une sorte de forteresse qui sera très peu utilisé, devant, un rideau supposé symboliser la frontière entre monde intime et monde extérieur (tarte à la crème à laquelle seul Johan Simmons, dans sa mise en scène du Simon Boccanegra à Bastille, avait su donner une vraie valeur théâtrale) et, au milieu de la scène, une sorte de plateau sur lequel les principaux personnages montent, le chœur et les personnages secondaires restant sur les côtés et admirant les héros, comme représentants des spectateurs que nous sommes….. Enfin, le genre de grosses ficelles qui ont pu faire illusion il y a 30 ans.

Pour compléter ce tableau théâtral, quelques piailleries des bambins à chaque fois que la sorcière fait son apparition (Didon et Enée transformé en Hänsel et Gretel !), les mêmes enfants exécutant (verbe à comprendre à tous les sens du terme) les intermèdes dansés, et des acrobates (un metteur en scène lambda d’opéra baroque ne sortira jamais sans sa bande d’acrobates) pour mimer l’orage. A côté de cela, la psychologie des personnages est envoyée aux oubliettes et, comble du comble, ce qui fait le génie de cet opéra (la juxtaposition du tragique sublime – des héros déchirés entre devoir et passion – et du grotesque – les sorcières) est complètement mis à plat, les héros devenant de simples pantins pitoyables et les sorcières ramassant la mise. Jamais n’avons-nous été aussi peu ému par la scène finale, où Didon et Enée se disputent et où la reine se donne la mort.

A ce non-sens théâtral, vient malheureusement s’ajouter un quasi-désastre musical. Est-ce bien le même William Christie qui émerveillait le monde musical, il y a 22 ans de cela, dans cette même salle Favart, avec l’Atys de Lully ? Comment peut-on faire sonner aussi pauvrement un orchestre qui regroupe les noms de Myriam Gevers, Mihoko Kimura, Emmanuel Balssa, Anne-Marie Lasla, Sébastien Marq, Pier Luigi Fabretti, Claude Wassmer ? Comment peut-on dénaturer une basse continue en se mettant soi-même au clavecin surélevé et une viole de gambe et un violone enfoncés sous la fosse, donc parfaitement inaudibles ? Comment peut-on ne pas entendre un chœur qui n’est quasiment jamais ensemble (de ce point de vue, le chœur final de déploration tournait au risible) ? Comment peut-on avoir oublié que le baroque est fait de courbes, d’articulations, de discours rhétorique ?

Ce que William Christie nous délivre ici est d’une platitude affligeante. D’autant plus affligeante que le chef semble avoir complètement oublié aussi que le répertoire baroque requiert un certain type de voix, qu’un style de déclamation ne s’improvise pas. Or, les chanteurs rassemblés dans cette production, à la seule exception de la Belinda de Judith van Wanroij, sont absolument dénués de la moindre notion de style, de la moindre capacité à exécuter correctement un ornement. Nous avons donc eu à souffrir une Didon (Malena Ernman) au timbre indifférent, savonnant les ornements, chevrotante dans l’aigu ; un Christopher Maltman (pourtant excellent récitaliste dans les éditions Fauré et Schumann chez Hyperion), peu aidé par la costumière (ah ! le fou rire intérieur quand Belinda déclare « How godlike is the form he bears ! »), au vibrato envahissant et confondant quelque peu Masetto et Enée ; une Hillary Summers, en faisant des tonnes en Magicienne mais oubliant toute notion de style, de même que ses assistantes, Céline Ricci et Ana Quintans. Quitte à nous répéter, il faut sauver de ce naufrage Judith van Wanroij, très bonne Belinda à la fois sur le plan vocal et sur le plan théâtral."

"Comment la juxtaposition d’éléments disparates a-t-elle pu donner naissance au spectacle parfait ? C’est que, sans prétention à l’authenticité, Deborah Warner est tout simplement allée puiser son théâtre aux sources shakespeariennes de Didon et Énée de Purcell. Contaminés par l’évidence, les Arts Florissants livrent leur plus belle prestation depuis longtemps.

L’œuvre, d’abord, est parfaite : condensé d’une époque, de son théâtre, qui doit encore tout aux Élisabéthains, et de sa musique, perméable à toutes les influences continentales, et transcendée par le génie de Purcell. Deborah Warner ne s’abîme donc pas dans la démonstration d’un concept miracle, tirant simplement le fil tendu par Fiona Shaw – un théâtre à elle-seule –, qui dit en guise de prologue des textes de Ted Hugues, T.S. Eliot et William Butler Yeats, concentré contemporain et poétique de ce qui va suivre.

Parce que Didon et Énée a pu être créé dans un pensionnat de jeunes filles – hypothèse infirmée par la musicologie –, l’actrice irlandaise a suggéré à son metteur en scène fétiche un chœur muet de jeunes élèves. Des fillettes en uniforme peuplent donc le plateau à moitié nu de l’Opéra Comique. À moitié seulement, puisque Chloe Obolensky y a posé, suspendu quelques éléments, qui ne font pas tout à fait un décor mais évoquent un théâtre de tréteaux et bouts de ficelle – un rideau de chaînes, quelques voiles, des bancs – devant une façade classique, une aire de jeu en somme.

Aux fillettes, qui courent en tout sens, crient, esquissent un pas de danse baroque, se mêlent des choristes en vêtements ordinaires qui sont un lien, font le liant avec des protagonistes en costumes d’époque. Trois niveaux, qui sont autant d’échos aux textes du prologue et démultiplient les champs de perception : horrifiques aux yeux des enfants, les sorcières se révèlent pestes drolatiques, alors même qu’à leur innocence, la tragédie de l’abandon ne paraît guère plus qu’un jeu d’adultes.

De cette juxtaposition somme toute postmoderne du trivial et du sublime, Deborah Warner tire une cohérence proprement baroque par l’intégration de la mise à distance temporelle, plutôt que de recourir à l’artifice d’une prétendue reconstitution à l’identique : le mythe s’incarne à travers la réalité des corps, et non la stylisation des poses.

Déployant pour la circonstance un chœur et un orchestre fournis alors que la précédente Didon des Arts Florissants se jouait à un par partie, William Christie étale ses contrastes en jouant d’effets chromatiques, sans jamais briser la fluidité d’un discours d’une infinie souplesse.

Remarquable de concentration sinon de timbre – la clarté de l’extension de son mezzo ne manque pas de susciter une certaine perplexité sur sa véritable nature vocale –, Malena Ernman est une Didon tout entière tendue vers la mort. Sombre, animal, l’Énée de Christopher Maltman relâche son vibrato comme l’homme s’abandonne dans les bras, sur le sein de la femme aimée, comme Énée s’écarte un instant de sa route. Et puis, dans des registres aussi opposés que possible, la Belinda pulpeuse et souple, suprêmement colorée de Judith van Wanroij et la sorcière à l’alto bizarre d’Hilary Summers, imposante autant que provocante, sont également irrésistibles.

Une certaine idée de la perfection, réunion d’éléments a priori hétéroclites, qui sont le fait de l’œuvre même, et dont aucun ne saurait être retranché d’un spectacle qui laisse pantois."

"Lorsque le public entre dans la salle, William Christie est déjà assis au clavecin au milieu de ses musiciens des Arts Florissants, dans la fosse de l’Opéra-Comique. Il regarde la scène, où des machinistes s’affairent à hisser des toiles dans les cintres et où une nuée de fillettes, cravatées et vêtues de jupes bleu marine, courent et piaillent en tous sens. En bon artisan, « Bill » passe ses troupes en revue, tout en accueillant les spectateurs. Avec la complicité de la célèbre metteuse en scène britannique Deborah Warner, il s’ingénie ainsi à effacer la frontière entre artistes et public.

Car ces jeunes filless ne sont autres, bien sûr, que celles du pensionnat de Chelsea où, en 1689, fut représenté le Didon et Énée de Purcell. Ce clin d’oeil à l’histoire humanise la tragédie mythologique qui va être jouée : la dernière heure de Didon, première reine dont les malheurs chantés vont fonder le genre lyrique anglais. Mais avant d’entrer dans le vif du récit tiré de L’Énéide de Virgile, Deborah Warner a tenu a sacrifier au rite du Prologue, même si la musique en a été perdue. Renonçant dès lors au texte original du librettiste Nahum Tate, elle a confié à Fiona Shaw, magnifique comédienne idandaise, trois poèmes signés Ted Hugues, T. S. Eliot et William Butler Yeats, qui constituent une sorte de mélodrame parlé que Christie réussit à incruster, avec une subtilité inouïe, dans l’ouverture de l’opéra.

En fond de scène, se devine une façade néoclassique anglaise, derrière un rideau de perles de verre que vont sans cesse franchir les fillettes, tantôt trouble-fête, tantôt complices des protagonistes. Au centre du plateau, le carré d’une mosaïque vaguement carthaginoise, où se concentre l’action comme chez Peter Brook qui semble, du reste, avoir disposé les quatre bancs rustiques de chaque côté. Voilà pour le décor, auquel vient s’ajouter le matériel d’un pique-nique digne de Glyndebourne dans la scène de la chasse, quelques acrobates et autres gymnastes scandant une action menée tambour battant, grâce à une direction d’acteurs aussi serrée et subtile que celle d’un Chéreau. Au fil des actes, le mouvement tourbillonnant du début va se gripper peu à peu, pour se figer dans la scène finale de Didon mourante, soutenue par sa soeur et sa suivante, en un grand tableau classique d’une saisissante beauté plastique, jusqu’au drapé des robes.

Mais ce qu’on voit n’est que prolongement de la musique qui sourd des longs doigts de Christie, plus inspiré que jamais, passant du style français de l’ouverture à la drôlerie du « masque » anglais dans la scène des Sorcières, pour aboutir au dépouillement du lamento de Didon, vraie « mort d’amour » intériorisée, mais d’une violence incroyable. Pour ne pas parler des instruments qui donnent vie, avec leurs mille couleurs, aux somptueux récitatifs accompagnés.

La distribution, d’une remarquable homogénéité, se situe sur les mêmes hauteurs. Malena Ernman est une Didon dans la lignée de Janet Baker. L’Énée de Christopher Maltman est tout aussi habité que celle qu’il abandonne.Judith van Wanroij est une Belinda toute de douceur, à l’inverse de la Magicienne haute en couleur de Hilary Summers. Les Sorcières, Esprits et Marins sont au diapason. Chez tous, la concentration, la justesse de l’intonation comme l’acuité du geste, sont garantes de l’émotion qu’ils transmettent.

C’est du chef-claveciniste que rayonne toute cette beauté. Christie réussit avec Purcell ce qu’il avait atteint naguère avec l’Atys de Lully, puis avec le Retour d’Ulysse de Monteverdi à Aix-en-Provence : une manière de perfection de la forme et de l’âme, la première n’étant que le reflet de la seconde. Mais pour cela, il faut que la scénographie soit au niveau de la musique."

L'évidence d’abord : on passe une merveilleuse soirée, on sort de ce Didon et Enée dans un état très shakespearien, larmes aux yeux et « banane » aux lèvres. Puis le doute s’installe. Pourquoi faire les derniers raccords techniques le rideau ouvert ? La bonne vieille magie théâtrale serait-elle devenue obsolète ? Rendez­nous le gant de Gilda ! Et ces adorables petites filles qui peuplent l’espace : est-ce un hommage à Josias Priest, et rien d’autre ? Et que fait ici Mlle Fiona Shaw, comédienne de génie? Certes, la façon dont elle récite Hugues, Eliot et Yeats en ouverture serait inaccessible à la quasi-totalité du fichier de l’Actors Guild, mais encore? Et ce choeur en « tenue décontractée » qui entoure le petit podium doré, lieu tragique précisément défini par la scénographie de Chloe Obolensky (et complété par une somptueuse façade baroque, au fond, derrière un rideau de perles), ce choeur tour à tour spectateur et protagoniste n’ajoute-t-il pas, après les petites filles, une redondante couche de « guillemets » distanciateurs? Et ces Sorcières qui, plutôt que de terrifier, se moquent d’elles-mêmes, de nous et de leur propre office ?

Serions-nous devenus si méfiants à l’égard de « l’oeuvre-en-soi », de sa capacité à émouvoir ? Ou, au contraire, notre capacité naïve (infantile?) à y succomber, indigne de créatures postmodernes, nous embarasse-t-elle au point qu’il semble prudent de multiplier rideaux, miroirs et alibis? Voilà ce qui taraude avant qu’une pensée ne vienne nous sauver : plutôt que de se gratter ainsi les espaces infinis du cerveau, ne vaut-il pas mieux faire confiance à Deborah Warner, metteur en scène fascinant qui rend l’opéra à ses charmes originels, ceux du « spectacle », avec attractions, funambules, poésie et gags, et, au milieu, un vrai morceau de tragédie ? Car le tact, l’habileté et l’efficacité dramatique avec lesquels elle règle le diamant purcellien laissent pantois, depuis le baiser furtif des deux amants entrevu derrière le rideau jusqu’à la mort bouleversante (dont nous enlèverions la trop réaliste fiole de poison à l’opéra, surtout dans celui-ci, il est permis de mourir de rien).

Belle distribution, dominée par la touchante Didon de Malena Emman ; prestation remarquée de Hilary Summers en Sorceress, rôle qui sied enfin à sa voix caverneuse. Dans la fosse, assis au clavecin William Christie, au geste parfois incertain mais toujours amoureux. Et les Choeurs des Arts Florissant sont impeccables."

"Voici la reprise d'une production donnée aux Wiener Festwochen en mai 2006, qui réussit la prouesse de réunir exactement le même plateau vocal à deux ans et demi de distance. Très bonne idée que de l'avoir invitée à l'Opéra Comique ! Interprétation musicale et dramatique sont en effet remarquables et se renforcent l'une l'autre.

Deborah Warner ouvre la soirée en choisissant de faire dire, en guise de prologue, trois poèmes anglais à son actrice fétiche Fiona Shaw, au jeu et à la déclamation très engagés. La culture et l'expérience shakespeariennes de Deborah Warner sont déjà présentes et le resteront tout au long de la soirée - ou plutôt de l'heure de spectacle : Dido and Aeneas est un opéra très court, d'autant plus court que certains passages en sont perdus, et qu'il était peut-être donné intercalé avec d'autres pièces théâtrales ou musicales. Rien de tout cela ce soir : passé ce prologue déclamé, le public recevra une heure de drame rendue encore plus intense et compacte par la mise en scène. Non pas pourtant une tragédie, car l'air du matelot est bien léger et entraînant, même s'il annonce le départ des Troyens, et les sorcières sont bien divertissantes, même si elles ont ourdi ce même départ. Mais du théâtre shakespearien outré, hystérisé, un peu comme le Titus Andronicus de Daniel Mesguich (en 1989 à l'Athénée), et sans doute comme les mises en scène de Deborah Warner, que ce spectacle donne envie de découvrir! Une rapidité de changement d'affects qui le rapproche du "zapping" contemporain et rend Purcell plus moderne que les étirements prévisibles de Verdi ou Wagner.

Deborah Warner fait jouer, et généralement surjouer, ces affects successifs. Chanteurs et choristes rentrent dans le jeu avec une confiance totale. Ainsi individualisés, légèrement maquillés, costumés, éclairés, les choristes s'en trouvent d'ailleurs métamorphosés. Ils révèlent des ressources expressives jusqu'alors laissées en friche, ou du moins en jachère. Tout juste peut-on regretter que Malena Ernman traduise sa résistance "fiordiligienne" de départ, puis sa douleur finale, par des contractions de la mâchoire et du visage qui nuisent à sa vocalité. L'émission de Lina Markeby n'est pas non plus très libre et pleine ce soir de première. Christopher Maltman impose lui une plénitude vocale et une présence irrésistibles. On ne s'étonne pas qu'il ait été choisi pour incarner Don Giovanni l'été dernier à Salzburg! Judith van Wanroij est une excellente Belinda, qui contraste agréablement, avec son émission claire et saine, avec le timbre sombré de Malena Ernman. (Le diapason choisi semble aussi très bas!) D'une voix sombre mais plus pleinement connectée, Hilary Summers est une sorcière-vamp-hommasse irrésistible! Elle réussit à donner à sa voix les inflexions traditionnelles de la sorcière tout en conservant un timbre chaud. Ses deux acolytes cocaïnomanes (Céline Ricci et Ana Quintans) sont aussi déjantées scéniquement que vocalement dans leurs duos, qu'elles arrivent à chanter tout en continuant à jouer les surexcitées.

Le décor est épuré : un plateau carré surélevé au centre, au fond divers éléments pouvant apparaître et se superposer : deux voiles carrées écrues, une façade blanche vaguement classique, des chaînettes argentées tombantes formant rideau. Les choristes sont habillés "partie de campagne rétro", les solistes "robes du soir", et des enfants en uniforme scolaire rappellent le pensionnat de Chelsea ou Didon et Énée a été représenté en 1689. Les mouvements et interactions des personnages sont contemporains, le sommet en étant le baiser de désir fort réaliste échangé par Didon et Énée. Mauillon surjoue bien son Spirit-messager, et le matelot chante son "Come away" en se rhabillant, à l'instar de toute la troupe, pendant que les trois sorcières shootées mangent barbe à papa et pomme d'amour en se gaussant. En trio, Hilary Summers chante un passage en voix de poitrine quasi parlée une octave en dessous! Deborah Warner lui attribue souvent un jeu scénique de rock star.

On peut admirer chez les Arts Florissants cette capacité à se lancer, sans rien retenir ni attiédir, dans des aventures avec de grands chorégraphes et metteurs en scène. C'était déjà le cas en 1995 au Châtelet pour le King Arthur confié à Graham Vick. Plus récemment, Les Paladins mis en scène et chorégraphiés par José Montalvo et Dominique Hervieu ont réussi une fusion parfaite entre musique, chant et danse, en impliquant les choristes des Arts Florissants au même titre que les danseurs de la compagnie Montalvo-Hervieu. Pour Hercules et Armide, Luc Bondy et Robert Carsen imposaient leur marque, pour le plus grand bénéfice du spectacle.

Après une période où sa direction avait pu sembler quelque peu tiède, et où on lui préférait de nouveaux venus plus toniques comme Marc Minkowski, William Christie a ainsi redynamisé sa direction au contact d'artistes de la scène. Il a aussi réussi à enrichir l'une par l'autre ses visions des répertoires anglais et français, qu'il a toujours pratiqués en alternance. Il reprend la main ce soir pour l'ouverture, qui fait entendre de longs phrasés des cordes et une pâte sonore qui semblent allier le meilleur des interprétations "pré-baroques" et des interprétations plus "authentiques". Il ne lâchera plus son orchestre et ses chanteurs jusqu'à la fin, qui arrive ce soir comme en accéléré. Il est vrai que le spectacle est donné deux fois chaque soir! Ainsi précocement lâché dans la rue, on regrette de ne pouvoir revenir pour une deuxième vision! À défaut, stimulé par l'hystérie transmise par Deborah Warner, on improviserait bien une petite tragi-comédie avec ses voisins spectateurs sortis eux aussi sur un petit nuage!"

 

 

 

 

"Derrière une toile translucide à la manière de Gellée, les personnages s'effacent, dans les poses tragiques où la fin de leur réplique les a tenus. Comme toujours chez Kokkos, un univers schématique, presque géométrique, à la gestuelle souple et expressive. Côté jardin, une galerie de palais, sombre, avec l'ébauche du bas d'une colonne dont on ne peut apercevoir le chapiteau (à la manière du dispositif central de son Titus, repris récemment à Genève). Au centre, des degrés qui descendent, vers le devant de la scène, jusqu'à un triangle vermillon (la couleur était omniprésente pour Phaedra), où trois marches évoquent le lieu du pouvoir. Ce lieu où Didon débute son parcours sera celui d'où Enée recevra la fausse apparition au III, puis d'où il se précipitera, s'embrouillant dans ses piètres excuses au IV, vers la reine.

Le choeur, vêtu de robes pourpres à fraises blanches, évite à tout moment l'écueil du statisme de la littéralité. Point d'esprit de sérieux : il semble demeurer conscient à tout moment qu'il est au fond étranger aux malheurs tout personnels de sa reine, et ses gestes expressifs, sans rechercher la drolerie, ne paraissent pas pleinement sérieux.

Didon, quittant son déshabillé blanc pour une courte traîne royale de même couleur, ne conserve que sa robe, toujours visible, toujours pourpre, lors de la dernière scène. Sans aucune ostentation, Kokkos prolonge ainsi la symbolique de la passion qui brûle la veuve de Sychée - après avoir proclamé sa vertu devant son peuple. L'opposition des couleurs fait ainsi sens très simplement sur les éléments qui ne sont pas repris explicitement par Tate. Et très discrètement. Tout le travail de Kokkos évolue dans ce registre de finesse. A la fin de chaque acte, la toile picturale initiale reprend de l'épaisseur, enveloppe les protagonistes restants, figés dans leur pose, peu à peu désintégrés, puis rejoignant lentement les coulisses, à peine visibles et demeurant dans cet état fixe où nous les avons laissés. Le génie d'actrice de Mireille Delunsch trouve ici une terre d'élection. A l'acte I, d'un port souverain, mais comme accablée ; à l'acte III, d'un abandon très mesuré, reposant sur Enée tel Renaud sur Armide, de façon à ce que chacun puisse se contempler - mais, ici, avec une ferme tenue qui autorise sans rougir la présence du public ; enfin, à l'acte IV, succombant lentement, titubant sur ses genoux, s'étendant avec pathétique et noblesse pour le dernier voyage. Le dernier air, il est vrai, se montre pensé de façon un peu romantique, et tant de merveilles y ont été entendues qu'on n'y trouvera pas d'originalité ni d'intensité véritablement supérieure à la moyenne. En revanche, chaque réplique témoigne de cette alchimie si particulière chez elle - et qui, même au DVD, se communique mal -, qui rend sa présence si prégnante sur scène. Cette acidité, cette imperfection de timbre, ce souffle portent quelque chose d'électrique - qui n'a rien de l'excitation purement vocale : Mireille semble déverser son âme dans les nôtres à chaque parole, avec un art de la pudeur consommé. La moindre redite textuelle ou musicale, le moindre segment de vocalisation révèle un nouveau mouvement de ses affects, un nouvel aspect de son esprit. Sans moyens techniques impressionnants, elle triomphe instantanément, dépasse absolument toutes les considérations comparatives. A cet instant, son art souverain nous conquiert, et il n'est plus possible de songer à qui nous préférons : elle est seule présente.

Jaap ter Linden, instrumentiste baroque devenu chef comme tant d'autres (il dirige une honnête intégrale des symphonies de Mozart chez Brilliant), a tenté d'imposer à un orchestre peu réceptif des modes de jeu baroques : irrégularité, non vibrato. Son travail (nécessairement bref, ne s'agissant pas d'un travail sur ensemble constitué, avec deux oeuvres sur six mois, mais sur un orchestre traditionnel, dévoreur de répertoire et de chefs) est de qualité, mais le résultat, quoique correct, modérément convaincant. Les tempi sont très lents, trop lents, le drame se cherche un peu. Les cordes aiguës jouent même faux à plusieurs reprises, habituées à masquer la nécessairement relativité de la justesse sur ces instruments par du vibrato, ou déstabilisées par des modes de jeux inhabituels pour eux. [1] Dans la fosse, on constate aussi l'habituelle disparité de jeu, avec un premier rang qui vibre, un deuxième qui fait semblant, un troisième qui s'abstient tout simplement. Le résultat sonore est parfois franchement décevant pour un orchestre de ce niveau. A contrario, il faut absolument saluer l'excellence du continuo, et surtout du violoncelliste, admirablement souple et expressif. La beauté d'un timbre "moderne" avec l'élan d'un jeu "à l'ancienne", une forme d'idéal.

Catherine Wyn-Rogers compose une Magicienne proprement terrifiantes, très hiératique, avec des sons nasalisés et des poitrinés très mesurés, nullement comiques. Suspendue dans les airs ténébreux, elle règne sur des créatures dont les costumes, noirs à corolle blanche, constituent des répliques en négatif de la cour (pourpres à fraise blanche). "

"La voix sonore mais souvent instable dans l’aigu, de Catherine Wvn-Rogers, son manque de prestance, ne sont compensés que par l’astucieux et esthétique dispositif, superbe dans sa sobriété rouge et noire, conçu par Yannis Kokkos et que l’on retrouve, inversé, dans Dido and Aeneas. Ici, le metteur en scène-décorateur emploie, avec beaucoup d’intelligence et un goût sans faille, une sorte de double langage visuel, à la fois contemporain (la forme géométrique de certains éléments) et « à l’ancienne », avec des citations de peintures italiennes du XVIIe siècle. C’est aussi beau qu’efficace. L’idée de faire représenter la Mort, au lointain et par instants, par la danseuse et chorégraphe Richild Springer, apporte une dimension supplémentaire au propos.

Au centre de la distribution, Mireille Delunsch est semblable à elle-même. Elle force l’admiration par son investissement théâtral, la finesse de son approche musicale de la partition, son intelligence du texte, mais laisse perplexe quant à la nature d’une voix qui manque singulièrement d’homogénéité et de capacité d’émotion. On ne peut rester indifférent devant cette Didon, mais on ne peut non plus oublier tant d’autres voix qui ont bien mieux traduit, par leur nature même, la densité du drame ni sobrement exprimée par la musique de Purcell.

La Belinda de Kimy McLaren est brillante, les autres solistes manquent d’éclat, notamment l’Enée de Thomas Dolié. Ce jeune chanteur pourrait utiliser bien plus efficacement des moyens intéressants et un physique avantageux.

Sous la baguette de Jaap ter Linden, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine joue le jeu baroque avec une belle réussite. Il s’affirme comme l’un des éléments positifs d’un spectacle dont on retiendra, avant tout, les images que Yannis Kokkos a su créer avec un art extrême."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" L'intérêt de ce projet est double : permettre aux chanteurs de l’Atelier Lyrique de l’Opéra National de Paris (âgés de 24 à 30 ans) de travailler l’opéra baroque auprès de spécialistes (Guillemette Laurens en master class, le violoniste Patrick Cohen-Akénine) et impliquer les étudiants du Département de musique ancienne du CNSMD de Paris, auxquels sont confiés l’orchestre et le continuo. Le travail scénique, remarquable, repose sur un concept aussi original que convaincant : Dido and Aeneas, donné dans son intégrité, est la pièce centrale d’un montage d’extraits de l’Énéide entremêlés de superbes pièces vocales de Purcell. Le drame amoureux individuel accède ainsi à une dimension épique et de nécessité historique. Dommage, simplement, que la comédienne Nadia Fabrizio crie autant son si beau texte... Les chanteurs peuvent certes encore progresser sur le plan du style (renoncer parfois au legato, intégrer les ornements avec davantage de naturel, savoir au besoin enlaidir sa voix), voire, pour certains, sur celui de l’anglais. Les instrumentistes, quant à eux, doivent encore gagner en son et en nerf. Mais tous ont manifestement beaucoup appris. A côté d’un attachant Enée, d’une émouvante Didon, à la voix ample et chaude, et d’une Belinda aussi excellente actrice que chanteuse, on retiendra tout particulièrement la Magicienne de grand relief du baryton Wiard Witholt. Une belle réussite qui mériterait d’être reprise." (opéra Magazine - mai 2008 - 13 mars 2008)

 

 

"Nul ne restera indifférent au prologue imaginé par Sasha Waltz en ouverture du "Dido and Aeneas" de Purcell [?], où des corps entourés de voiles et de rubans évoluent gracieusement sous l'eau, renvoyant à la fois aux bas-reliefs romains et aux volutes baroques, rêve sensuel d'une humanité en apesanteur et en union confiante avec les éléments... Mais encore ? C'est qu'aux yeux de la chorégraphe allemande, si puissant et si émouvant qu'il fût, l'opéra manquait quand même un peu de substance : en complicité avec Attilio Cremonesi (musicien et musicologue, formé aux écoles baroques de Sienne et de Bâle), Sasha Waltz a donc réinventé "Dido And Aeneas", rejoignant en cela la longue liste des prédateurs fascinés par ce court chef-d'oeuvre et incapables de résister à l'envie de s'en emparer et surtout de l'allonger à leur profit.

La reconstruction s'est faite selon des règles baroques traditionnelles : invention d'un prologue parlé (quoiqu'aquatique) invoquant les dieux et les nymphes, inclusion de "masques" sous forme de divertissements débridés, de ballets (généralement cruels et beaux), de solos surnuméraires (silencieux et redondants), d'intermèdes instrumentaux reconstitués avec plus ou moins de bonheur, ajout de castagnettes et atténuation déroutante des basses du continuo pour un résultat voulu "transparent" et, dans les faits, aigrelet. Avec une participation courageuse, et parfois très réussie, des chanteurs à la gestique des danseurs, un processus déjà illustré, par exemple, par Trisha Brown dans "L'Orfeo" de Monteverdi.

En dépit de ce qui précède, de l'inspiration foisonnante de la chorégraphe et de la virtuosité des interprètes, le spectacle donne une impression gênante de dispersion et de longueur, en particulier pour la partie du public qui connaît bien l'oeuvre et en a intégré le rythme propre. Peut-être aussi parce que, trois ans après sa création au théâtre Unter der Linden de Berlin, il peine encore à retrouver sa fièvre initiale. (Sasha Waltz n'est pas venue saluer : était-elle sur place ? Qui a remonté le spectacle ?).

On saluera la qualité des voix - tant pour ce qui est du Vocalconsort de Berlin, que des solistes, notant le timbre chaud et brillant de la Britannique Sarah Connolly (Dido), l'Aeneas crédible mais instable de Reuben Willcox, la spirituelle Belinda d'Elizabeth Cragg (remplaçant au pied levé Deborah York) et la participation électrisante de Jean-Paul Fouchécourt, l'enchanteresse. Par contre, victime de sa "reconstruction", l'orchestre, placé sous la direction de Daniel Reuss, sonne maigre et éclaté.

Enfin, on reste bouleversé par l'engagement des danseurs avec, en sommet dramatique, les deux amants, Valeria Apicella et Virgis Puodziunas (en photo) et, en clin d'oeil shakespearien, la "narratrice", Charlotte Engelkes."

"Créée au Staatsoper unter den Linden en 2005, cette production de Dido et Aeneas par Sasha Waltz est à la fois spectaculaire, émouvante et particulièrement originale puisque la chorégraphe et metteur en scène berlinoise a choisi de dédoubler les rôles de l'opéra de Purcell. Chaque personnage est ainsi à la fois chanté et dansé afin de créer des duos d'une grande beauté. Dans sa mise en scène de l'oeuvre du compositeur baroque anglais, le plus ancien ouvrage anglais joué de nos jours sur la scène, l'amour tragique de Dido pour Aeneas débute par une séquence inattendue et inoubliable : dans un gigantesque aquarium posé sur le plateau, des danseurs plongent et racontent en mouvement le destin des deux héros. La mezzo-soprano anglaise Sarah Connolly et le baryton anglais Reuben Willcox peuvent ensuite faire entendre leur chant d'espoir et d'abandon.

Enée, prince troyen, fils d’Anchise et de Vénus, n’a qu’un seul et unique destin : fonder la nouvelle Troie (Rome) sur les bords du Tibre. Parmi toutes les épreuves dont il devra sortir vainqueur, il en est une pour laquelle il n’aura pas à dégainer les armes mais qui n’en est pas moins cruelle : l’amour. Qui lui apparaîtra sous les traits de la reine de Carthage, la belle Didon qui porte le chagrin à même son visage. Ces amants légendaires auraient-ils pu vivre heureux ? Peut-être. Mais il aurait fallu que n’existent ni la magicienne ennemie ni les sorcières habiles à faire le mal, ces êtres mal intentionnés décidés de nuire à cet amour royal. Avec ses pouvoirs maléfiques qui lui permettent de déchaîner les éléments, lors d’une chasse, la magicienne déclenche un violent orage et fait apparaître un faux Mercure qui oblige le prince troyen à reprendre la mer. Il hésite. La fière Didon ne daigne pas que l’on hésite. Elle lui ordonne de continuer son voyage et elle, désespérée s’en ira rejoindre le royaume de la mort. Dans ce chef-d’œuvre de l’opéra, Purcell a laissé une part belle à la danse, ce qui a séduit la chorégraphe allemande Sasha Waltz, qui, pour la toute première fois de sa brillante carrière, met en scène un spectacle où la musique est jouée live."

"La Monnaie reprend, dans la grande salie du Théâtre National, la mise n scène de Dido andAeneas imaginée en 2005 par la chorégraphe Sasha Waltz pour le Staatsoper Unter den Linden de Berlin. Pour l’occasion, le chef d’orchestre et musicologue Attilio Cremonesi a reconstitué le prologue manquant ainsi que certaines parties centrales, en s’appuyant pour l’essentiel sur d’autres partitions du compositeur britannique, dont King Arthur. On atteint ainsi une durée totale d’une heure quarante-cinq (contre une bonne heure quand on se contente de jouer la musique parvenue jusqu’à nous). Aux fastes du baroque, SashaWaltz substitue son propre univers, en multipliant les effets spéciaux : ballet aquatique exécuté pendant tout le prologue dans un immense aquarium se vidant progressivement de son eau ; danseurs en apesanteur suspendus à des filins et évoluant à la façon de mobiles de Calder ; ou encore ce tableau du banquet atteignant les sommets du kitsch par le bariolage des costumes. Chaque chanteur est doublé par un ou plusieurs danseurs, les uns et les autres — y compris les choeurs —se rejoignant volontiers pour certaines figures corporelles. Dès lors, l’oeuvre a tendance à se disperser et on se prend à regretter la concision et l’urgence dramatique de la version « traditionnelle », par-delà quelques moments visuellement très réussis et une chorégraphie en elle-même de qualité.

D’une distribution d’un excellent niveau, on détachera d’abord Sarah Connolly, Didon au timbre cuivré et au chant nuancé, en particulier dans un très expressif « When I am laid in earth ». Baryton aigu doté d’une voix claire, Reuben Willcox est un Énée de belle prestance, dont la stabilité de l’émission est parfois compromise par les positions que lui impose la mise en scène. Elizabeth Cragg (remplaçant Deborah York) prête son joli soprano à Belinda. Jean-Paul Fouchécourt, vêtu de rouge et de noir, évolue comme un poisson dans l’eau dans le personnage de la Magicienne, à l’instar des deux Sorcières. Céline Ricci, enfin, ne démérite pas en Dame d’honneur, rôle ici accru. Parmi les danseurs, tous excellents, le charismatique et athlétique Virgis Puodziunas, double d’Énée, mérite une mention particulière. Les nombreuses interventions du choeur, très sollicité également sur le plan scénique, nous ont permis d’applaudir le Vocalconsort Berlin. Quant aux instrumentistes de l’Akademie für Alte Musik Berlin, placés sous la direction de Daniel Reuss, ils se sont distingués par une exécution toute de finesse et de précision, malgré un léger manque de mordant."

 

 

 

 

 

 Les marinsGuillaume Andrieux (Enée) et Marie Remandet (Belinda)

Les Sorcières et l’enchanteresse (Stéphane Meygret)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"La production de l’ouvrage de Purcell proposée à Aix cette année est en fait une reprise de celle présentée pour la première fois durant l’hiver 2004 en pays d’Aix (17 représentations). Elle avait donnée à Kenneth Weiss (photo ci-dessus) l’occasion de sa première collaboration avec l’Académie Européenne de Musique. Le bonheur qu’éprouve le claveciniste à retrouver l’Académie est palpable : « le très haut niveau des stagiaires est très stimulant », confie un artiste qui se réjouit par ailleurs de préparer la reprise de Didon et Enée en collaboration avec « une magnifique artiste et une grande pédagogue : Rachel Yakar. Elle a beaucoup de conseils à apporter aux chanteurs et c’est une aide précieuse pour moi. »

Par rapport à la production de 2004, une « dynamique différente » s’installe entre des chanteurs parmi lesquels les principaux protagonistes ont changé (Jennifer Johnston incarne Didon, Adam Green Enée). « Il difficile de dire que c’est mieux ou pas, note Kenneth Weiss, ce que j’apprécie en tout cas c’est que le travail demeure très spontané. » Et l’aspect théâtral très présent aussi dans la représentation d’un ouvrage d’une rare densité que le public découvre dans une salle de 150 places, d’où une grande proximité avec les chanteurs, leurs expressions."

 

 

 

 

"Réunir Jessye Norman et Les Musiciens du Louvre-Grenoble de Marc Minkowski pouvait sembler une étrange idée qui, à l'arrivée, s’est révélée comme l’une des plus belles façons de rendre hommage à Jean-Pierre Brossmann et de clore son ultime saison à la tête du Théâtre du Châtelet. Quant aux fines bouches semblant s’étonner de ne pas entendre aujourd’hui la Norman d’il y a vingt ans, on les laissera dire... Moins de facilité? Certainement, on ne chante pas à 60 ans comme à 40. Mais quelle mécanique du chant! Quelle attention portée à la dicton, quelle intelligence du texte, de la musique et de ses moyens ! Il en résulte une grande soirée, marquée par quelques instants d’une intensité et d’une finesse exceptionnelles, tant en première partie dans Les Nuits d’été de Berlioz que dans Dido and Aeneas, où elle est entourée d’une distribution simplement épatante. Quant aux troupes de Minkowski, elles se montrent sous leur meilleur jour durant toute la soirée. Instants inoubliables..."

" ...Et c’est au théâtre que l’on revient pour Didon et Enée. Minkowski joue une fois encore la carte du grand drame lyrique, réfutant la théorie — aujourd'hui d’ailleurs contestée — de l’opéra de poche. Scène de sorcières faramineuse, entraînée par une Felicity Palmer avec dans la voix un parfum de gin et aguichée par une Salomé Haller quasi lubrique. La cour de Carthage est tout en automne, couleurs pourpre et or passé; Norman, elle-même, courbée par le destin, la voix cette fois vraiment fatiguée, chante du geste, mais cette Didon n’en est que plus éloquente face à l'Énée mâle et noble de Russell Braun, baryton aux harmoniques si foisonnants. L'Esprit mercurien de Philippe Jaroussky (à qui le public fait triomphe), le matelot ténorissimo de Barry Banks, la Belinda attentionnée d'Erin Wall qui retrouve enfin un emploi à sa mesure, tous font une équipe que le disque serait inspiré d’immortaliser."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Face à ce spectacle, avouons notre perplexité, d’abord envers l’objet présenté : l’opéra de Purcell précédé d’un extrait d’Enée et Lavinie (1690), tragédie lyrique coulée dans le moule de Lully, dont son auteur, Pascal Colasse, fut le secrétaire, puis le continuateur. Contemporain, à quelques années près, du drame anglais, l’ouvrage illustre un épisode de la vie du prince troyen postérieur à l’escale carthaginoise. Le lien entre les deux se trouve dans l’intervention de l’Ombre de Didon, mettant en garde l’amoureuse Lavinie contre l’inconstance de l’homme qu’elle s’apprête à épouser. Bouleversée par cette vision, la princesse s'évanouit et assiste, comme en flash-back, aux amours de Didon et Enée ; c’est ici qu’est donné dans son intégralité l’opéra de Purcell. Le style français a certes marqué Dido andAeneas — sans négliger pour autant les influences italien­nes. Mais n’est-il pas périlleux de confronter ce miracle absolu de musique et de théâtre, sans équivalent dans l’histoire de l’opéra, à une partition de bonne facture qui, réduite à ses deux premiers actes, n’a jamais l’opportunité de témoigner de son impact dramatique ou de pertinence psychologique, et passe fatalement pour un pâle décalque du modèle lulliste?

Une autre interrogation concerne la participation du metteur en scène Benjamin Lazar, dont le patient travail sur le théâtre baroque, dans la lignée d’Eugène Green, vient d’être porté à la lumière du grand public par le formidable succès du Bourgeois gentilhomme, en collaboration avec Le Poème Harmonique et Vincent Dumestre. Mieux que personne, il doit savoir que ce répertoire exige, en dehors d’un vaste déploiement de moyens (musiciens, danseurs, lumières, costumes, décors, machines...), un apprentissage très long de la rhétorique gestuelle et de la diction reconstituée, indispensables au naturel de l’interprétation. Cette recherche a évidemment sa place dans une troupe, mais elle paraît nettement plus problématique avec des artistes arrivant d’univers très différents quelques semaines avant la première. En l’absence de danses, de décors — de simples pans de tissus ne sauraient en tenir lieu — et avec des costumes évoquant souvent les bouts de rideaux utilisés pour les enfants perdus dans Peter Pan, le travail sur la gestuelle et la diction, couronné d’un succès pour le moins inégal, apparaît comme une tentative un peu désespérée de fignoler les détails dans une mise en espace globalement approximative et laborieuse.

À côté d’un Enée à l’intonation problématique, sans véritable style ni noblesse, on admirera la haute tenue vocale, stylistique et scénique d’Alain Buet, Roi débonnaire et Marin sympathique, ainsi que le port majestueux de Caroline Mutel, au phrasé baroque encore un peu appliqué, le dramatisme d’Elodie Méchain et le timbre profond de Delphine Galou. Sébastien d’Hérin, à la tête d’un ensemble instrumental (Les Nouveaux Caractères) juste d’intention mais encore un peu vert de texture et à l’énergie pas toujours canalisée, et d’un choeur (Les Cris de Paris) fort bien sonnant et visiblement ravi de l’expérience, peine à assurer la cohésion d’un spectacle à plus d’un titre expérimental."

"Amour impossible de la Princesse Lavinie pour le superbe Enée. Junon intercède, le mariage approche, mais le destin s’acharne : l’ombre de Didon quitte un moment le séjour des morts et maudit, sous les yeux terrifiés de Lavinie, celui qui l’abandonnait à Carthage. Théorbe solo, sol fa miré, sol fa mi ré, sol fa mi ré, sol... Flash-back : on n’entendra pas la fin de la tragédie lyrique de Collasse, au deuxième acte s’enchaîne, sans pause, comme par un fondu au noir, l’unique opéra de Purcell. Les deux oeuvres ont vu le jour à quelques années d’intervalle, celle de Collasse (1690) est une vraie rareté, le rapprochement se révèle instructif. Mais l’idée n’est pas bonne pour autant, la perfection de Didon et Enée porte un coup fatal à Enée et Lavinie. Le jugement des, anciens semble sans appel : « La musique de cet opéra étant assez faible, Dauvergne l’a refaite en entier » (Léris, 1763). Pour un choeur éclatant, apprécié en son temps (« Quel bruit affreux se fait entendre »), — combien de récits trop prévisibles et de basses obstinées dégainées par l’ancien secrétaire de Lully dès que le pathos est de mise ? Bien sûr, Collasse a du métier, mais pas assez pour que son écriture résiste aux très faibles instrumentistes réunis par le claveciniste Sebastien d’Hérin, en formation de poche. Reste une distribution jeune et homogène, Delphine Galou en Dido, Elodie Méchain en Junon/ Sorceress, Caroline Mutel en Lavinie/Belinda et Jean-Sébastien Bou en Enée/Aeneas, tous un peu surveillés en première partie, plus épanouis pour Purcell. Ils découvrent avec un vrai courage, une prononciation (ou plutôt des prononciations, car l’anglais est aussi voulu à l’ancienne) et des attitudes qui seront peut-être intégrées au fil du temps. Du spectacle mis en scène par Benjamin Lazar, on attendait une suite au récent Bourgeois gentilhomme. Il n’en est qu’un pâle reflet, certes habile dans les ensembles aux premier et troisième actes de Didon, mais frôlant le ridicule dans sa « cérémonie vaudou » ou dans les scènes solennelles d’Enée et Lavinie. En cause : l’évident décalage entre l’ambition esthétique de Lazar et les moyens dont il dispose à Rennes, décors de bric et de broc, costumes façon catalogue de voilages... Le succès du Bourgeois, comme jadis celui d’Atys, tenait à la qualité de tous les ingrédients, acteurs, danses, décor, habits, lumières... Isolé, le travail de Benjamin Lazar devient ce qu’il fuit, un vernis de style — et donne raison à son maître Eugène Green, qui n’a jamais accepté ces compromis, au risque de rester dans l’ombre. Le spectacle Atys est toujours sans suite, vingt ans après sa création : si l’on ne permet pas à toute l’équipe du Bourgeois de travailler de nouveau dans de bonnes conditions, son triomphe n’en aura pas davantage."

"...Dido & Aneas fourmille également d'excellentes idées : un lit à l'antique pour Didon, la sorcière plantant une épingle dans une poupée représentant la reine, des bougies pour la messe noire, des rideaux et tapis rouges sur fond de ciel bleu pour la scène de chasse, des voiles et cordages pour les marins, et des démons créant la tempête en faisant tanguer une galère miniature sur un tissu bleu représentant l'océan. La direction d'acteurs est très rigoureuse et le chœur Les Cris de Paris parfaitement à la hauteur, respectant un jeu précis adapté à chaque situation (peuple, gens de cour ou démons)."

 

 

 

  • Opéra Magazine - janvier 2006 - 20 novembre 2005

"...Tout aussi convaincante en Didon, Stéphanie d’Oustrac rappelle que le répertoire baroque demeure son pain quotidien. Et si la plainte finale « When I am laid in earth » est un rien contenue, cela ne nous empêche pas de goûter aux belles inflexions de cette voix capiteuse, qui ne demande qu’à s’épanouir. Loin d’être du même niveau (une Beinda acide et un Enée sculptural mais improbable de ton), le reste de la distribution fait consciencieusement son travail. On notera la Magicienne engagée de NonaJavakhidze et le Marin très en verve de Loïc Félix. La subtile mise en perspective de Kokkos, grâce à des toiles opaques figurant lieux et paysages, isole à merveille chaque acte de l’opéra. Le vigoureux Sébastien Rouland observe pour sa part beaucoup de rectitude face à la formation phocéenne, laquelle, en dépit de progrès constants, demeure à ce jour encore peu rompue à la rhétorique baroque. Une réussite."

  • ConcertoNet 

"Pour Didon et Enée, force est de constater que musicalement, personne – à l’exception peut-être de la Belinda d’Isabel Molnar et de l’Enée de Paulo Szot – n’est à l’aise dans le répertoire baroque, et encore moins avec la langue anglaise qui devient une bouillie inintelligible dans la bouche des solistes et des chœurs - il serait faux d’avancer comme excuse l’idée (reçue) selon laquelle la langue anglaise ne se prête pas à l’opéra. Stylistiquement, Stéphanie d’Oustrac, qui possède au demeurant une voix ample, chante Britten et Purcell de la même façon : avec des accents véristes pour le moins déplacés. Dans la fosse, on s’en tire à peine mieux. Après une exécution (capitale) de l’ouverture de Didon et Enée qui laisse augurer du pire, Sébastien Rouland, à la force du poignet, parvient à obtenir tant bien que mal un peu plus de cohésion de ses musiciens, mais c’est au détriment du plateau où l’on se dissipe à l’envie : décalages, flottements et retards donnent à l’ensemble un côté très brouillon."

 

 

 

 

 

 

 

"L’action dans Didon et Énée s’inspire de Virgile. À Carthage, on prépare les épousailles de la reine Didon avec le héros troyen Énée. Mais les sorcières complotent la chute de Didon et la destruction de Carthage. Un esprit infernal sous les traits de Mercure ordonne à Énée de poursuivre son périple vers l’Italie où, selon la volonté des dieux, il doit fonder l’empire de Rome. Désespérée, Didon fait ses adieux à la vie.

Opéra expressif qui va droit au but. Le lamento final de Didon nous arrache les larmes. « Thy hand, Belinda, darkness shades me » (Ta main, Belinda, les ténèbres projettent sur moi leur ombre). C’est le destin tragique d’une femme profondément blessée, brisée par l’amour et le destin, ne trouvant comme seule issue, la mort. La Didon bouleversante de la mezzo Ariana Chris, à la voix ample, convient idéalement au personnage. Elle incarne à merveille les tourments d’une femme délaissée. Il en va de même de la Belinda d’Allison Angelo à la voix chatoyante, aux airs plus variés. Seul, le tiède Énée d’Étienne Dupuis souffre un peu, à l’étroit dans son carcan et peine à faire ressortir son amour pour la reine. Partition émouvante, on passe du récitatif à l’arioso, de l’arioso à l’air et cela nous relie au grand maître italien Monteverdi. Mais cette réussite, cette grande unité stylistique nous la devons essentiellement aux stagiaires de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en collaboration avec les étudiants de l’École nationale de théâtre du Canada (ENTC) et le Monument-National. Ils ont su produire un spectacle enchanteur, éblouissant avec des moyens plutôt limités. La musique de Monteverdi et de Purcell en rehausse la valeur, avec son alternance fluide entre récitatif, arioso et air. Car il y a un lien, des passages obligés entre la musique de l’Italien et celle de l’Anglais.

La mise en scène confiée à François Racine, reste dépouillée, se concentrant essentiellement sur les éléments humains de la tragédie. Les différents tableaux campent d’emblée l’action et les costumes rajoutent à l’étrangeté et participent à l’efficacité théâtrale. Malgré quelques passages laborieux, les chœurs chantent juste. À la direction d’orchestre, Jean-Marie Zitouni, amoureux de ces partitions, scrupuleux des tempi et toujours aussi attentif aux chanteurs, rajoute une dimension humaine par sa battue tendue et précise."

 

 

 

  • Opéra International - mars/avril 2005 - 10 février 2005

"Immanquablement, le grand aquarium qui occupe les trois quarts de l'Opéra Comédie fait sensation. Allons-nous assister à l'évasion spectaculaire d'un nouvel Houdini ? A un ballet aquatique par une équipe de natation synchronisée ? A un accouchement dans l'eau ? Les idées les plus saugrenues, accompagnées d'éclats de rire, secouent le public montpelliérain qui se demande, alors qu'il est venu en masse découvrir la nouvelle production du Dido and Aeneas de Purcell, s'il ne s'est pas trompe de salle,voire carrément de spectacle. Mais très vite un insondable prologue calme les esprits les plus dissipés. Une voix cinglante se fait entendre dans la langue de Shakespeare et quelques phrases jetées de façon grandiloquente à la face du spectateur suffisent à donner le coup d'envoi. Des strip-teaseurs se dénudent au rythme d'un Mix purcellien savamment concocté par le chef Attilio Cremonesi, avant de s'immerger, puis s'agiter comme des têtards dans l'eau trouble du grand bassin en Plexiglas, En tout état de cause, nous venons de plonger, comme le souligne l'argument, dans les flots et de découvrir au fond de la mer la ville engloutie de Carthage.

Ainsi débute le pathétique récit de Dido selon Sasha Waltz. Si l'Overture d'une magnifique intensité permet de ne pas boire la tasse, mieux, d'apprécier la transparence de l'Akademie für Alte Musik Berlin, l'arrivée des chanteurs affublés de leur double dansant nous replonge aussitôt en apnée. Contrairement aux objectifs que la chorégraphe s'était fixés pour sa mise en scène, "mêler les différents niveaux de représentation, sans qu'un seul prédomine", le mouvement, c'est-à-dire la danse, noie ici à peu près tout A commencer par le chant, lequel n'est pas des plus glorieux sur cette production. En très petite forme, le soprano fluet de Deborah York (Belinda) s'égosille dans l'aigu et peine à se faire entendre au-delà du quatrième rang. Aurore Ugolin (Dido) ne va au bout d'aucune de ses phrases (sa plainte finale dénuée de souffle est une contre-performance), Céline Ricci (Second Woman) crie plus qu'elle ne chante et la Sorceress chevrotante de Fabrice Mantegna frise le ridicule. Contre toute attente, c'est l'Aeneas sculptural et extraverti du ténor britannique Reuben Willcox qui émerge du lot. Saluons tout de même la belle prestation du choeur (Vocalconsort Berlin), auquel pourtant rien n'aura été épargné, de ses tenues affligeantes (les slips couleur chair pour les hommes...) jusqu'à ses continuels déplacements athlétiques dignes d'un marathon. On peutvraiment dire qu'il aura fait preuve d'une admirable constance dans ce naufrage organisé."

  • Webthea - Le Journal des Spectacles - 17 février 2005

Comment obtenir avec cinquante deux minutes de musique un spectacle d’une heure quarante ? La recette se trouve chez la chorégraphe allemande Sasha Waltz qui vient de mettre en scène et en chorégraphie ce bijou du baroque anglais qu’est Dido and Aeneas, de Henry Purcell. De fait on sait peu de choses sur cet "opéra de chambre miniature" dont la partition originale a disparu et qui fut créé cinq ans après la mort de son compositeur. Si ce n’est qu’il s’agit d’une composition musicale d’un seul tenant, riche de complexités psychologiques - Enée abandonne Didon sur l’ordre de Jupiter, c’est la raison d’Etat contre celle du cœur - à la fois masque de cour et divertissement allégorique avec intermèdes dansés. Sasha Waltz commence par lui restituer un prologue tombé depuis longtemps dans le rayon des objets perdus puis, après ce premier greffon, lui en fabrique quelques autres sous formes de dialogues parlés et de citations que l’une de ses danseuses, à l’exquis accent british, lance au public sous forme de clins d’yeux. Avec en prime, un bal dansé a capella.

Danseurs en haillons à la gestuelle syncopée - Sasha Waltz est chorégraphe et c’est en tant que telle, et en tant que plasticienne, qu’elle signe les décors et cette "mise en mouvements" où toute direction d’acteurs est absente. Sa Didon est une Didon à voir et non à entendre malgré la présence dans la fosse des excellents musiciens de l’Akademie für alte Musik de Berlin et de leur chef Attilio Cremonesi. Tous les clichés des nouveaux chorégraphes engendrés il y a vingt cinq ans par la mouvance Pina Baush s’y retrouvent avec leurs danseurs en haillons et leur gestuelle syncopée d’acrobates et de gymnastes. Ici, l’œil, contrairement à ce qu’espérait Claudel, n’écoute plus ou à peine tant il est sollicité par un déluge d’images et de mouvements, sauts carpés et autres épaulés-jetés. Avec piscine sur pilotis où plongent, nagent et font des bulles des sirènes des deux sexes capables d’accorder leurs brasses à la musique. Epatant !

Déluge d’images - C’est parfois très beau, parfois agaçant. On admire le déluge d’images sans pour autant leur trouver un sens, on s’énerve à voir déroutées les scènes d’intimité tout comme les bals des marins et des sorcières, on s’épuise à chercher dans la foule des choristes et du corps de ballet les silhouettes des solistes doublés en permanence par un ou deux danseurs : la jolie mezzo-soprano Aurore Ugolin dans le rôle de Didon ou le viril baryton Reuben Willcox en Enée danseur et charmeur. En trois représentations montpelliéraines, cet objet d ‘opéra mal identifié a pourtant conquis son public."

"Présenter aujourd'hui Dido and Aeneas, l'opéra de Purcell, n'est pas si simple : certes, l'ouvrage a été largement redécouvert, mais il est de coutume de jouer une version incomplète, la seule qui nous soit parvenue. Lorsqu'un chef d'orchestre s'attèle à reconstituer certaines parties manquantes et réintroduit le texte des récitatifs perdus, en les faisant tout simplement dire plutôt qu'en leur inventant une trame improbable, lorsqu'une chorégraphe construit une mise en scène s'ingéniant à rendre compte à la fois des émotions évoquées par l'œuvre, de ses contextes de composition et de création, et du regard que le public d'aujourd'hui peut porter sur un tel objet, tout est réuni pour une véritable recréation comme il est rare d'en vivre. Le public de Montpellier, après celui de Luxembourg et avant les mélomanes berlinois, a vu renaître Dido and Aeneas grâce à Sasha Waltz et Attilio Cremonesi, avec cette production d'un raffinement et d'une cohérence exceptionnels qui, cependant, n'a pas emporté les suffrages de la salle.

Lorsque la Comédie se remplit, le plateau n'est pas dissimulé par un rideau : au contraire, on peut y voir des danseurs se préparer sur la passerelle qui surplombe une sorte d'aquarium à l'échelle humaine. Les textes du Prologue seront dits en langue anglaise, préparant notre écoute. Puis les premières notes retentissent, vives, énergiques, tandis que les corps se coulent dans l'eau, soulignant la fluidité de la musique dans une urgence dramatique saisissante. Le dispositif provoque reflets, effets de miroirs, bruits d'eau, évoquant d'autant plus pertinemment l'insularité du mythe. Et ces corps, soudain fontaines, tritons, ondines ou noyés, sont directement émouvant, affichant une puissante fragilité qui fait expressé-ment appel à la compassion sans que nous ayons à comprendre pourquoi. La précarité d'un décor dessiné, l'à-propos d'une balançoire élastique, l'effervescence d'une inventivité brillante posée dans le creux de la main, ne sont-ils pas propres à replacer l'opéra au pensionnat de Chelsea ? Ah, mais, s'il faut savoir tout cela !... Eh bien, non : nul besoin de tout savoir pour en jouir, mais encore faut-il accepter de se laisser porter en toute confiance. Tout le problème est là : ne pas résister en s'asseyant sur des acquis obsolètes. Car, enfin, pourquoi serait-il facile d'aller voir un opéra trois fois centenaire ? Ce soir, les théières sont jets d'eau, les jeunes filles apprennent un maintien français, après un lancer de vêtements admiré par une otarie de plastique bleu dans un banquet psychédélique où Swift et Greenaway se saluent ! Mais attention : cette délicieuse fantaisie n'est jamais gratuite ; tout ce qui se passe sur scène sourd évidemment du texte lui-même, offrant une riche gamme d'émotions, et non seulement de celles qu'il est encore convenu de considérer comme nobles.

Pourquoi une chorégraphie, pourquoi la présence de danseurs, pourquoi pas une bonne vieille mise en place de grand-papa ? Parce que l'œuvre fut écrite dans cette optique et cet esprit, tout simplement ! Et plutôt que de prétendre à une reconstitution hypothétique, ce spectacle prend courageusement en compte le décalage du temps, parvenant ainsi à une authenticité indéniable. La doublure passagère, jamais entendue strictement, du chant par la danse, implique plutôt voix et corps comme des extensions mutuelles, paradoxales ou non, transportant alors le gel de cette distance culturelle jusqu'à l'évanouir.

Cette réalisation est un objet à part entière, et il paraît malaisé d'en dissocier les ingrédients. Choristes, chanteurs et danseurs y dansent, disent, et jouent, dans un même esprit. Ainsi s'effondre - et c'est tant mieux ! - l'habituelle hiérarchisation des différentes familles d'artistes de l'opéra. On remerciera toutefois Deborah York, Belinda inquiétante au style irréprochable, Céline Ricci pour la musicalité, nourrie d'un art incontestable de la nuance, et l'expressivité, ainsi que le ferme Aeneas de Reuben Willcox, mais aussi les danseurs Virgis Puodziunas, Takako Suzuki et Xuan Shi, entre autres. Un lien enchanté maintenait ce petit monde en grande intel-ligence : les très experts musiciens de l'Akademie für Alte Musik Berlin et les précieux artistes du Vocalconsort Berlin, tous placés sous la direction attentive, soignée et inspirée de Attilio Cremonesi. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Avec le récent Didon et Enée de la jeune Tatjana Giïrbaca, Baden-Baden est revenu à des standards plus familiers aux festivals allemands, scandale inclus. Non que la production soit médiocre : la transposition au cours d'une guerre moderne, avec les soldats d'Enée en treillis noir et Didon à la tête d'un bataillon d'infirmières couvertes de sang, fonctionne au contraire d'autant mieux qu'elle est habilement mise en espace, grâce à un travail quasi chorégraphique sur les attitudes et les déplacements. On peut déplorer l'étouffante noirceur du propos, mais la musique de Purcell en sort bien servie, voire unifiée, la soirée culminant jusqu'à quelques sommets d'émotion difficilement oubliables... l'excellente tenue de la seconde partie de la soirée : Didon d'une sobriété idéale de Lynne Dawson, Enée héroïque de Krestmir Spicer, Belinda sans accroc de Simone Kermes, quelques belles statures parmi les Sorcières (dont Derek Lee Ragin)... Seuls certains excès du Balthasar-Neumann-Ensemble dérangent (d'agaçantes bouffées de cordes pincées, qui dérapent vers une ambiance folk incongrue), Thomas Hengelbrock parvenant toutefois à préserver l'impact de ce Didon et Enée d'un vrai niveau festivalier."

 

 

 

 

 

"L’opéra de Massy a enchanté ses 800 spectateurs avec la représentation de Didon et Enée, opéra d’Henry Purcell. Initié par Dominique Rouits, le projet associait l’orchestre de Massy, sous la direction de Stanislas Renoult, et Chœur en Scène, une troupe de chanteurs et de comédiens spécialisée dans le spectacle vivant. Une scénographie originale, une étroite imbrication entre le chœur, les solistes et les musiciens ! La prestation alliait magie et émotion.

Conçu dans l’esprit d’un concert spectacle, le montage s’articule autour de plusieurs parti-pris heureux. Premièrement : la présence de l’orchestre sur la scène. Etroitement associés au drame, les treize musiciens sont aux côtés des vingt-cinq chanteurs. A leur entrée sur scène, ils se recueillent et déposent une rose à l’endroit où le tragique destin de Didon va se jouer. Deuxièmement : l’intégration d’une vidéo. En fond de scène, un écran géant projette en continu des images de mer sur lesquelles viennent se superposer, saisis à l’insu des chanteurs et des musiciens, des détails de visages, de mains, de postures... “L’image vidéo, souligne Emmanuelle Dubost, chef de chœur, joue un rôle amplificateur. Les regards, les gestes ainsi captés, viennent occuper l’espace apportant beaucoup d’intensité et d’émotion.”

Une Didon toute en finesse, un Enée puissant, une Belinda très présente et une enchanteresse troublante ! Le spectacle bénéficie d’identités physiques et vocales marquées, accentuées par la flamboyance des costumes colorés (jaune, vert,...). Sur une scène architecturée par des jeux de lumière, de rares accessoires accompagnent les situations. Ainsi, des tulles rouges deviennent alternativement abris, masques de sorcière ou voiles des pleureuses. Moment de grâce et d’enchantement, la représentation reflète le bonheur des intervenants" (Ville de Massy)

 

 

 

"Nous retrouvions après l'entracte Stéphanie d'Oustrac dans le rôle de Didon, reine de Carthage, et le célèbre ouvrage de Henry Purcell, Dido and Aeneas. Force fut de constater que des questions de style manquèrent d'être prises en considération, si bien qu'on obtient une héroïne vériste faisant, fort plaisamment il est vrai, montre de ses moyens, plutôt qu'une reine orgueilleuse et digne d'une œuvre écrite au XVIIème siècle pour les habitudes déclamatoires que l'on sait. La mort de Didon s'est trouvée privée de toute grandeur, cinématographique et grimaçante. Il n'empêche que Stéphanie d'Oustrac soit une excellente chanteuse, mais peut-être eut-il été bon de s'interroger avant de chanter Purcell et Britten de la même façon ; c'est assez inexplicable lorsqu'on se souvient de ses prestations aux côtés de William Christie par le passé.

Brigitte Fournier servit Belinda ave délicatesse et précision, tandis que Stephan Loges proposait un Enée plutôt mièvre à l'aide d'un timbre sans personnalité et souvent extrêmement confidentiel. La magicienne de Hanna Schaer fut terrifiante à souhait, le timbre s'assombrissant encore plus que de coutume pour ce rôle d'une noirceur absolue, mais souffrit cependant d'une déroutante instabilité. Yannis Kokkos réutilisa pour l'œuvre de Purcell le sol rouge, et situa l'action dans un paysage conventionnel de tableau du XVIIème siècle, avec jardin, temples, pavillon, et danse à l'antique. On retrouvait également le rouge sur les costumes du chœur, surmonté de fraises élisabéthaines toute shakespeariennes. C'est l'apparition des sorcières qui sans conteste demeure le passage le plus réussi de cette seconde partie. L'ombre de Phèdre vient errer près du cadavre de Didon à la fin du spectacle : la boucle est bouclée.

En fosse, le travail de Jane Glover parut nettement insuffisant, les cordes de l' Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy semblant comme livrées à elles-mêmes, en tout cas fausses, surtout dans la partition de Britten, avec des phrases de violoncelle beaucoup trop approximatives. Pas de réelle tentative d'interprétation à signaler."

  • Crescendo - septembre/octobre 2003

"Stéphanie d'Oustrac fut plus contestable en Didon, où elle tentait de grossir sa voix dans le bas médium et le grave pour donner l'illusion de moyens qu'elle ne possède pas toujours. Sa prestation est cependant demeurée de bon niveau, avec notamment une intonation irréprochable. On a par ailleurs été séduit par la remarquable Belinda de Brigitte Fournier, et les autres rôles ont été correctement servis, à commencer par l'Enée à la voix ample et homogène de Stephan Loges. Hanna Schaer (la Magicienne) a assuré l'essentiel. En revanche, les choeurs, préparés par Merion Powell, furent excellents. Au pupitre, Jane Glover a obtenu de son orchestre des coloris et des accents très variés, proches de ceux d'une formation jouant sur instruments anciens. Le prix à payer fut un certain manque d'homogénéité des cordes, et, au continuo, un violoncelle à la justesse un peu instable. Enfin, le dispositif scénique élaboré par Yannis Kokkos, replaçant l'action dans une Angleterre élisabéthaine aux contours stylisés, s'est avéré efficace et respectueux du chef d'oeuvre de Purcell."

  • Opéra International - juin 2003

"Stéphanie d'Oustrac est bouleversante...faisant de Didon un personnage comme épuisé de douleur. La beauté du timbre et son unité (graves chaleureux, pianissimi subtils), l'évident talent dramatique de la jeune chanteuse emportent l'adhésion....A cela s'ajoute l'invention d'un décor qui stylise ses propres outils : es nuages de carton se voient dotés de voiles pour la scène des marins, comme pour signaler la magie à l'oeuvre et la mise à distance par le metteur en scène de sa propre rêverie... Richild Springer réalise la chorégraphie de ce spectacle intense : beau travail avec les Choeurs de l'Opéra de Nancy et inventivité à la fois poétique et fantasque des déplacements. On saluera enfin l'excellente direction de Jane Glover et la souplesse de l'Orchestre symphonique de Nancy."

  • Le Monde dela Musique - juin 2003

"Révélée par William Christie, Stéphanie d'Oustrac est la vedette incontestée du Didon et Énée de Purcell. Dans le rôle de Didon, elle retrouve ce personnage captivant et révolté et serein de la Phèdre de Britten. Rien de dramatique non plus ni de boursouflé dans la mise sen cène, où l'on se contente fort bien de vaporeux panneaux à l'antique, imités de toiles des XVIIe et XVIIIe siècles. Une seule apparition fantastique dans cet opéra pétri de merveilleux, celle d'une des sorcières suspendue dans un ciel noir d'orage. Le chef-d'oeuvre de Purcell trouvait ce soir-là un cadre simple et touchant, dans le grotesque de ces sorcières toutes de noir vêtues, ce choeur enjoué et bien préparé, et l'orchestre pourtant peu habitué à un tel répertoire, d'une grande justesse dans l'équilibre des cordes."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anna Caterina Antonacci

 

  • Le Monde - 27 octobre 2001

"Deux Didon. La première dans son cadre d'origine présumé, un collège de jeunes filles ; la seconde lue à la lumière de ses origines africaines. Hervé Niquet a conçu pour la première un accompagnement orchestral réduit à quelques solistes, pour la seconde un grand orchestre lulliste à la française."

  •   Opéra International - décembre 2001

"Pour sa deuxième nouvelle production de la saison, le Grand Théâtre s 'est offert le luxe d'une confrontation entre deux versions possibles. A celle qui semble avoir été écrite pour un pensionnat de jeunes filles, avec une distribution purement féminine et un ensemble instrumental réduit à l'essentiel, s'oppose celle qui aurait pu avoir été créée à la cour, avec un orchestre plus festif et quelques voix masculines pour les rôles d'Enée et du Marin, ainsi que pour les choeurs du troisième acte.

Hervé Niquet, à la tête de l'Orchestre et du Choeur baroque du Grand Théâtre, a pleinement exploité le potentiel musico-dramatique que suscite une telle confrontation. La première partie, sombre jusqu'à en paraître austère, est abordée avec une retenue qui justifie amplement l'engagement de timbres encore fragiles. Après l'entracte, les cordes sont multipliées par trois (on remarque encore l'ajout d'une viole de gambe), alors que hautbois et bassons se joignent aux théorbes et aux flûtes à bec pour donner des couleurs plus vives au commentaire orchestral.

Ainsi le chef entend-il rattacher la partition à une esthétique plus française, directement inspirée de Lully. Le résultat est brillant: l'impact musical de l'oeuvre gagne alors en puissance, comme si son pouvoir expressif se trouvait soudain magnifié par cet apport de timbres supplémentaires. Bien que grandiose, la démonstration eût pu être plus efficace encore, si l'on avait complètement renouvelé la distribution des solistes après la pause. Car la Didon au timbre parfois excessivement trémulant de Wilhelmenia Fernandez reste trop fidèle à elle-même et écrase de sa présence autoritaire les jeunes filles en charge de tous les rôles dans la première partie.

Inversement, les deux Sorcières de Monica Eliana Bayon et de Katia Velletaz, aux jolies voix un brin acides et creuses dans le grave, manquent tout simplement de poids face à la formidable Magicienne de Birgitta Svenden, alors qu'elles forment un trio idéal avec la légère Sibyl Zanganelli dans ce même emploi en première partie. Plus retenues encore, au point de paraître presque insignifiantes, sont les interprétations de Sophie Marilley en Enée et de Matilde Fasso en Marin. Dans la deuxième version, Andrew Schroeder incarne un Enée plutôt introverti, sans que cela nuise à l'expressivité de son chant d'une noblesse imposante. Belinda et la Deuxième Dame restent trop pâles pour doter d'un semblant de poids dramatique leurs personnages. Le charmant Esprit d'Ethel Guéret, ainsi que le Marin très présent d'Emiliano Gonzalez-Toro complètent avec panache ces distributions inégales.

Aidé par les splendides décors de Christian Fenouillat et les sévères costumes d'Olga Karpinsky, Christophe Perton se révèle redoutable d'efficacité dans son rôle de pourvoyeur d'images éloquentes. Le choc visuel entre les deux versions n'aurait pu être plus parlant : ici, un dortoir grisâtre dans un internat anglais qu'on imagine perdu au fond d'une campagne humide ; là, une aire de jeu de sable rouge dans un lieu africain mythique aveuglant de blancheur. Mais le travail de mise en scène, lui, reste superficiel. Didon, avec sa gestique théâtrale de grande tragédienne mimant l'abandon, reste fidèle à elle-même dans les deux parties, alors que la chorégraphie agitée, aux mouvements souvent laids, de Caroline Mercadé tisse d'inutiles rappels d'un spectacle à l'autre. Le manque d'idée directrice se voit ainsi souligné par une constante effervescence de mouvements qui fatigue l'oeil en le distrayant, au lieu de l'inciter à se concentrer sur la situation mise en musique. L'occasion était belle, au cours de cette soirée double, de prolonger au plan visuel le travail fascinant du musicologue dans la fosse. Las !..."

  

 

 

 

  • Altamusica - 23 janvier 2001 - Didon à Dysneyland

"Plus encore, Didon et Enée, pièce maîtresse de la soirée, laisse sur un sentiment de frustration face aux excès du visuel (entre autres, une scène des sorcières façon Disneyland, d'un caricatural à pleurer). Cependant que la vaste salle du Théâtre des Champs-Élysées accuse impitoyablement les insuffisances acoustiques d'un orchestre minimaliste (13 instrumentistes). Reste la prise de rôle de Stéphanie d'Oustrac qui crée l'événement en Princesse de Carthage ; une Didon qui confirme une théâtralité instinctive et une nature fondamentalement tragique (un lamento terminal au seuil de l'éternité et pourtant incroyablement fragile, vulnérable). Artiste et carrière à suivre décidément avec la plus grande attention."

  • ConcertoNet - 23 janvier 2001

"Les effets de la magie et la couleur ont contribué à faire la réussite et l'unité de cette très belle soirée, subtilement construite en diptyque autour de deux œuvres datées l'une et l'autre des années 1680. Mais au-delà de cette simultanéité de leur composition et malgré les divergences des styles musicaux, il y a de nombreuses analogies entre le destin d'Actéon et celui de Didon. Tous deux subissent de plein fouet la loi imposée par les dieux et les effets d'une cruelle magie. Actéon est transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens pour avoir entr'aperçu Diane se baignant dans la rivière ; et c'est auprès de cette même rivière, là où Actéon est mort, que Didon se rend peu avant d'apprendre la trahison d'Enée, à qui Jupiter, épaulé par une redoutable troupe de sorcières, enjoint de quitter Carthage et de rejoindre Troie. Cela dit, il faut bien reconnaître que Didon possède une densité et une force dramatique qui ne sont pas tout à fait le fait d'Actéon, dont les héros sont plus convenus, plus stéréotypés et de ce fait nous touchent moins.

La mise en espace de Vincent Boussard rend bien compte des effets de miroir entre les deux œuvres. Elle est très habile, l'ensemble instrumental (une douzaine d'instrumentistes) et les chanteurs (une douzaine eux aussi) se partageant le plateau, autour du clavecin de William Christie. Pour tout décor quelques chaises…et les somptueuses robes de Christian Lacroix qui furent incontestablement un des clous de la soirée : quatre robes de soie, aux couleurs vives, le rouge pour Didon/Diane, le jaune pour Belinda/Junon, un vert très vif et un bleu ourlé de mauve pour les deux autres protagonistes féminines. Des notes de couleur tranchant à vif, superbement, sur le gris anthracite des costumes des hommes et des musiciens. Notes de couleur reprises très habilement dans Didon par un triple emblème symbolique qui passe de main en main, tour à tour diadème ou collier rouge de Didon, libellule verte ou oiseau de mauvais augure, noir. Trois fois rien et une puissance dramaturgique formidable ! Seule petite critique : les chanteurs ne sont pas des danseurs et ne semblent pas toujours parfaitement à l'aise dans les mouvements plus ou moins chorégraphiques qui leur sont demandés.

La mise en œuvre musicale est parfaite. Dans une distribution très homogène et très soudée, on remarque en particulier les très belles prestations de Sophie Daneman, Belinda lumineuse dans sa robe jaune soleil, de Stéphanie d'Oustrac qui campe une Didon poignante, intense, de Paul Agnew qui parvient à donner de l'épaisseur au personnage d'Actéon ; et enfin de Michel Puissant assumant le rôle de la sorcière dans Didon avec un sens de la parodie et du grotesque remarquable : il est grinçant, méchant et machiavélique à souhait. L'ensemble instrumental épouse toutes les inflexions de l'action, passant en un instant de l'élégie tendre à la danse grinçante et les petits ensembles vocaux campent avec autant d'habileté les chasseurs ou les nymphes d'Actéon que les sorcières ou les marins de Didon."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"On retrouve le problème de l'envahissement dans le travail scénique sur Didon : un fourmillement d'idées, mais où la multiplication des signes dramaturgiques, plus ou moins symboliques, finit par lasser et empêche une écoute attentive. Si les scènes des Sorcières sont très réussies, les passages émouvants, et le rôle de Didon, sont traités dans un style mélodramatique, kitsch et un peu hollywoodien. La Didon d'Efrat Ben Nun, Cléopâtre à la Mankiewicz, insupporte par un jeu outré qui vient souligner un chant souvent emphatiquement pathétique, une voix ingrate quoique prenante, et des aigus tendus. Richard Stilwell (Enée) parvient en revanche, malgré un timbre gris et usé, à imposer la sobriété et les belles nuances de son chant. En Enchanteresse, Kathryn Harries s'impose plus scéniquement que vocalement, et l'idée de faire chanter les deux sorcières par des contreténors se révèle, sur le théâtre aussi, excellente, Dominique Visse volant la vedette à tout le plateau en composant, avec une diction claire qu'ignore le reste de la distribution, une Première Sorcière extraordinaire. Le Collegium Vocale de Gand est valeureux, quoique parfois imprécis mais, surtout, la direction de René Jacobs déçoit un peu dans une Didon privée de souffle..." (Opéra International - octobre 1995)

 

 

 

 Dido and Aeneas

"Sous la férule de Christophe Coin, le choeur (malgré une prononciation anglaise déficiente) et l'orchestre (malgré un continuo peu moteur et des basses un peu timides, quoique pourvues de contrebasses) ont fort honorablement tenu leur rang. Si tous les solistes avaient l'envergure vocale de leurs rôles, aucun - en bien comme en mal - n'a fortement retenu l'attention. En dépit d'origines nationales - donc musicales - dissemblables, ils sont parvenus à ce minimum de cohérence stylistique qui, après ce premier baptême public, leur permettra de trouver leurs marques au cours de la longue tournée qui les attend.

Mais tous durent subir un apprentissage qu'il aurait mieux valu différer : affronter une production prétentieuse et insécurisante à force de chausse-trappes...Cette pro-duction est constellée de lieux communs (la caverne de la sorcière se passe dans un asile de fous) ou de gestes téléphonés (à la f in, Didon enfile la veste qu'Enée avait abandonnée là au moment de son congédiement). Enfin, ajoutons une direction d'acteurs tantôt convenue - pour les solistes -, tantôt relâchée - la gestique des choeurs." (opéra International - novembre 1995)

 

  "En seconde partie, avec Didon et Enée, l'orchestre est bien meilleur : la concision, l'incroyable densité dramatique, le pathétique sombre et dense du chef-d'oeuvre de Purcell, conviennent mieux à Jacobs, et sa direction parvient à donner à l'opéra une unité de ton et une grandiose intensité tragique. Della Jones notamment, malgré un médium affaibli, est stupéfiante d'autorité et de présence en Magicienne, réellement terrifiante lorsqu'elle utilise son registre de poitrine, la diction magnifiquement travaillée, dans un rôle dont elle parvient à faire le véritable pendant maléfique de Didon. L'idée de faire chanter les deux sorcières par deux contre-ténors est en outre une réelle trouvaille : l'effet d'étrangeté est saisissant. Quant à Lynne Dawson, à la justesse enfin presque parfaite, elle est une Didon touchante." (Opéra International - mai 1995)

 

Dido and Aeneas à Versailles 

"Disposé dans la fosse, le choeur du Concert Spirituel s'est honorablement acquitté de sa tâche, en dépit d'une prononciation anglaise pâteuse. Sous la dynamique férule de son directeur musical, l'orchestre Les Musiciens du Louvre a excellemment bien maîtrisé la difficile acoustique de la salle, avec des tempi fort cohérents et de judicieuses couleurs de continuo. Plutôt homogène, la distribution vocale laisse perplexe : non qu'elle soit médiocre, mais elle demanderait à être entendue dans une production qui n'en estompe pas les mérites vocaux. Le travail de l'Opéra Atelier de Toronto, co-dirigé par le metteur en scène Marshall Pynkoski et la chorégraphe Jeannette Zingg, s'appuie sur d'authentiques documents iconographiques et oratoires de Purcell l'époque baroque, et tente de donner vie à une expression physique (gestuelle et dansée) des chanteurs et danseurs...Visuellement, ce traitement physique rapetisse et anonymise les silhouettes des "acteurs" scéniques. Ainsi s'étale - ou plutôt sombre - sous nos yeux, un art ennuyeux à force d'académisme et exclusivement soucieux de superficialité décorative, plutôt que d'exprimer les tragiques débats humains. La seule scène où ce travail soulève quelque intérêt, est celle de la Magicienne en son antre. Maigre consolation, au regard du dommage causé à une équipe musicale qui n'en méritait pas tant." (Opéra International - novembre 1995)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Tout se passe dans la chambre de la Reine, dame de l'aristocratie anglaise, qui revit chez elle l'une des plus belles légendes du monde gréco-romain...La Cour se livre à un ballet, adoptant parfois des poses ridicules, et le sentiment déborde avec une emphase mal retenue...Superbement habillée par Ettora d'Ettore, Lucia Valentini-Terrani a été une Didon d'un pathétisme déchirant." (Opéra International - juin 1989)

 

 

"Dominant l'ensemble, Marie Atger campe une superbe Didon, intense et hiératique...c'est la même héroïque nobllesse qui caractérise Marc Vento dans le rôle bref mais symbolique d'Enée. Autour du cocuple légendaire vont s'affronter les forces de l'Amour, représentées par Belinda sous les attributs de Cupidon, et celles maléfiques, de la magicienne et de ses sorcières...C'est là un Didon et Enée d'esprit authentiquement baroque, échevelé, fantasque, et chargé d'allégories." (Opéra International - mai 1998)

 

 

 

 

 

 

 

Jesssye Norman à Paris 

"Dès que le rideau se lève...on ne voit qu'elle, on n'entend qu'elle...Sa voix n'est plus que le cheminement des passions à travers les phrasés les plus admirables, avec une bouleversante intensité d'émotion. Près d'elle tout pâlit. Pas Christine Barbaux toutefois, Belinda sensible, au timbre lumineux, à la technique exceptionnelle.

 

 

"C'est avant tout Jill Feldman que l'on remarque, merveilleuse Belinda, face au svelte Enée de Philippe Cantor. Le choix d'un haute contre pour l'Enchanteresse n'est pas évident, même si Dominique Visse fait preuve, dans ce rôle très court, de son habituel brio. Guillemette Laurens, en Didon, elle aussi en constants progrès, malgré certaines raideurs"..."William Christie les dirige avec affection"..."La mise en scène de Pierre Barrat est un prodige d'intelligence"..."Rythmé par le bruit de la mer, le désespoir de Didon a rarement atteint une telle intensité tragique". (Opéra International - avril 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Didon à Aix en Provence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://php.indiana.edu/~lneff/libretti/dido.html

http://php.indiana.edu/~lneff/libretti/dido.html

http://www2.ac-nice.fr/second/discip/cdi/purcelcor.htm

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