RADAMISTO

(première version HWV 12a)

COMPOSITEUR

Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE

Nicola Haym, d'après Domenico Lalli

ORCHESTRE
Il Complesso Barocco
CHOEUR

DIRECTION
Alan Curtis

Farasmene
Carlo Lepore

Tiridate
Zachary Stains

Fraarte
Dominique Labelle

Zenobia
Maite Beaumont

Tigrane
Laura Cherici

Radamisto
Joyce Di Donato

Polissena
Patrizia Ciofi

DATE D'ENREGISTREMENT
été 2003
LIEU D'ENREGISTREMENT
Sienne
ENREGISTREMENT EN CONCERT

EDITEUR
Virgin Veritas
COLLECTION

DATE DE PRODUCTION
7 octobre 2005
NOMBRE DE DISQUES
3
CATEGORIE
DDD

 Critique de cet enregistrement dans :

"Alan Curtis est certainement à l’heure actuelle un de ceux qui contribuent le plus à la discographie des opéras de Haendel. Avec cette nouvelle production, il aborde la première version, dont c’est aussi croyons-nous une première au disque, de Radamisto créé en avril 1720 au King’s Theatre de Londres. L’oeuvre connut un succès retentissant et fut reprise en décembre de la même année après avoir connu pas mal de modifications justifiées par un changement de “casting” conséquent (cette demière version a déjà été enregistrée chez Harmonia Mundi sous la direction de Nicholas McGegan en 1993). Comme d’habitude avec Curtis les choses sont envisagées avec une certaine sagesse, le moindre débordement étant évité, même quand, comme c’est plusieurs fois le cas ici, la partition invite à une certaine extraversion émotionnelle ou même à une certaine folie. Heureusement, les deux grandes dames de la distribution, les mezzos Maïté Beaumont (Zenobia, épouse de Radamisto) et Joyce DiDonato (Radamisto) secouent l’arbre avec leur puissance de conviction et le caractère qu’elles donnent à leurs personnages. Leur maîtrise de l’art du chant baroque fait merveille, notamment lors des reprises des arias. Il faut aussi saluer l’expressivité de Dominique Labelle (Prince Fraarte, frère de Tiridate) et de Patrizia Ciofi (Polissena, épouse déçue du même Tiridate). Ce Tiridate, amoureux de Zenobia, est le vilain de l’oeuvre, rôle qu’assume pleinement Zachary Stains, ci-et-là en délicatesse avec la justesse. Citons enfin le sombre Carlo Lepore qui donne voix à Farasmane, père de Polissena et de Radamisto. Malgré la retenue déjà évoquée d’Alun Curtis, ils parviennent à donner à l’oeuvre assez d’intensité dramatique pour que l’écoute soit passionnante et que l’intérêt ne faiblisse pas tout au long des trois bonnes heures que dure l’opéra. La qualité de la musique écrite par Haendel n’est bien entendu pas étrangère à cet état de fait."

"A quelques mois d’intervalle, durant cette même année 1720, Haendel compose deux versions de Radamisto. En avril, il crée ainsi son premier opéra pour la toute récente Royal Academy of Music, avec la soprano Margherita Durastanti dans le rôle-titre. En décembre, il réécrit Radamisto pour le célèbre castrat Senesino, raison probable de l’intérêt plus souvent manifesté depuis pour cette version (voir l’enregistrement de Nicholas McGegan chez Harmonia Mundi). Concernant la première mouture, choisie ici, on peut oublier le disque dirigé par Margraf au début des années 1960, publié en CD par Berlin Classics en 1998, mais chanté en allemand et avec des rôles transposés.

Le livret héroïco-galant, probablement adapté par Nicola Haym, est originellement dû à Domenico Lalli, dont L’amor tirannico s’inspire librement des Annales de Tacite. Et c’est fort judicieusement qu’Anthony Hicks fait remarquer, dans son excellent texte de présentation, que ce Radamisto, partition équilibrée musicalement et dramatiquement, est probablement le premier véritable opera seria proposé à Londres par Haendel.

L'intérêt de cette parution est donc évident, d’autant que le niveau des interprètes est plus que satisfaisant. Comme toujours dans ses enregistrements d’opéras haendéliens, Alan Curtis est trop placide pour nous offrir le grain de folie qui emporterait l’auditeur, mais son orchestre est plein de relief et sonne bien moins « petit » qu’en d’autres occasions. La distribution ne connaît pas de réel point faible, même si l’on aurait souhaité des timbres plus différenciés entre les trois sopranos et les deux mezzos. Patrizia Ciofi semble retrouver en Polissena un niveau de chant qui permet à l’actrice de s’exprimer. Belles prestations de Laura Cherici (Tigrane), Dominique Labelle — voix un peu trop corsée peut-être pour le jeune amant Fraarte — et des rôles secondaires (le ténor Zachary Stains et la basse Carlo Lepore). Quant aux deux jeunes mezzo-sopranos qui interprètent les personnages principaux, Joyce Di Donato (Radamisto) et Maïte Beaumont (son épouse Zenobia), elles excellent. Longueur de voix, contrôle, expressivité, toutes deux offrent une interprétation d’une grande densité, qui n’est pas sans prendre une bonne part à l’intérêt soutenu que provoque l’écoute de ce Radamisto."

"Grand succès de la première saison de laRoyal Academy en 1719 — cette institution lancée par Georges Ier pour donner ses lettres de noblesse anglaises à l’opéra italien —, Radamisto, oeuvre qui brode sur l’éternel canevas de « l’amour tyran », est une pièce magnifique - sans contenir mille pages inoubliables, elle se maintient constamment à un exœllent niveau et par bien des aspects, elle est annonciatrice de Partenope, Rodelinda ou Tamerlano, les chefs-d’oeuvre de la « Première Académie». Le chef a ici choisi d'en graver la première et non la deuxième version, plus riche d’un point de vue musical, mais moins pertinente sur le plan dramatique — se ménageant cependant la possibilité d’utiliser un ou deux airs de cette dernière lorsque les carences ou incongruités de la première version l’imposaient. Ce que nous avons dit des derniers enregistrements Haendel par Alan Curtis, il faut hélas le redire ici. Une fois de plus, la distribution réunie est remarquable (à une notable exception près), et une fois de plus, la direction, élégante et musicale, pèche par son manque de profondeur et de nerf. On est à la fois frustré sur le plan du fouillé interprétatif et sur celui de la théâtralité. En outre, la prise de son, assez sèche, flatte moins qu’à l’accoutumée les belles couleurs du Complesso Barocco. Pour ne citer que quelques exemples : l’entrée triomphante et vengeresse de Tiridate, à l’acte I, lente et laborieuse, est complètement ratée (les cuivres y manquant singulièrement de panache) ; le ballet qui clôt l’acte I est singulièrement ennuyeux. Le début de la superbe cavatine de Zenobia « Quando mai, spietate sorte », avec un hautbois un peu vert, est en revanche magnifique. La relative apathie du chef se transmet aux chanteurs, qui, plus que dans les dernières gravures, manquent de percutant et d’énergie— particulièrement dans les récitatifs, assez ennuyeux. Le Tiridate de Zachary Stains est la seule vraie faiblesse de l’équipe vocale : terriblement nasillard, et peu virtuose dans la vocalise (ce qui, pour son rôle, tout en panache, constitue un vrai handicap), Il massacre la plupart de ses airs, sans parler d’un accent anglo-saxon qui perce de façon un peu gênante ici ou là. Heureusement qu’il a charge d’incarner le personnage du méchant. Patrizia Ciofi est magnifique dans sa cavatine d’entrée « Sommi dei »; ailleurs - en particulier dans « Barbaro, partiro », peu habité—, le chef ne l’aide guère à donner corps à son personnage. Rien à redire au Farasmane de Carlo Lepore, qui remplit parfaitement le cahier des charges de la basse haendélienne ; au trois airs du très correct Tigrane de Laura Cherici, à la fois charnu et léger : charmant ; et, proche de voix et d’esprit, au merveilleux Fraarte de Dominique Labeile. En Radamisto, Joyce DiDonato émerveille par son beau timbre, sa technique impeccable et - dans les limites fixées par le chef - son engagement. Elle sait déployer un beau chant dépouillé dans « Ombra cara » ou le grand « Qual nave smarrita », splendide, et faire preuve de tout l’abattage virtuose attendu dans « Ferite, uccidete, o numi dedel ciel ». Quant à Maïte Beaumont, dans le rôle de Zénobie (le plus avantageux de l’ouvrage), elle n’a pas toujours à sa disposition tous les graves et tout le percutant nécessaires (l’air d’entrée : « Son contenta di morire », mais aussi les sublimes « Quando mai» ou, avec des violoncelles déchirants : « Deggio dunque, oh Dio, lasciarti ». Dans une tessiture trop grave pour elle, elle sait néanmoins être très amouvante. En somme, beaucoup de qualités sont réunies ici, mais - la faute en incombe au chef - pour un résultat inégal et un peu ennuyeux." 

  "Après le triomphe de R inaldo en 1711, Haendel continua d’acclimater Londres à l’opéra italien dans un genre que l’Italie jugeait puéril mais qui plaisait à une Angleterre ravie de ses King Arthur et de ses Fairy Oueen : le spectacle à machines. Ainsi naquirent Teseo et Amadigi, frères enchantés de Rinaldo. Puis, surprise, le compositeur s’en fut chez un mécène honorer le goût “ national “ (Acis and Galatea, Esther, Anthems et Te Deum). Cinq années s’écoulèrent entre Amadigi et son prochain opéra seria. Cet opéra nouveau, d’un style nouveau à Londres (le dramma per musica vrai de vrai), destiné à une institution nouvelle (la Royal Academy of Music), fut le plus beau succès de la saison inaugurale. On y attendait dans le rôle-titre l’illustre Senesino ; mais le castrat indisponible se fit attendre jusqu’à la reprise de l’ouvrage la saison suivante. Il appartint donc à une femme, la soprano bien aimée Margherita Durastanti, d’incarner le prince de Thrace Radamisto le 27 avril i 720, soir de la création.

Pour divers motifs dont le moindre n’est pas la " vraisemblance vocale" du couple Radamisto-Zenobia, les interprètes modernes préfèrent la "version Senesino". C’est elle qu’a enregistrée Nicholas McGegan en 1993, elle encore qu’avait retenue Alan Curtis au Festival de Halle 2001 (enregistrement sur le vif annoncé chez Mondo Musica). Pour la première fois au disque, le même Curtis choisit pourtant, à deux pages près, la version originelle, jusqu’ici connue via un concert capté par la BBC avec Roger Norrington et Janet Baker. Dans le rôle-titre, Joyce DiDonato succède à Dame Janet avec une aisance, une pertinence et une musicalité phénoménales. C’est elle qui sauve de la routine le tube "Ombra car", accompagné sans un soupçon de mélancolie quoique rendu au ton funèbre de fa mineur c’est elle qui incarne, elle qui avance, elle qui dessine les plus généreuses lignes de l’album.

Autour de l’étoile virevolte un superbe trio féminin la mezzo navarraise Maite Beaumont, un peu virile pour une épouse, mais ferme et obstinée en parfaite Zénobie ; la vaillante Patrizia Ciofi, peu effrayée par les traits périlleux de “ Barbaro, partiro” (interpolation de décembre 1720) enfin l’attendrissante Dominique Labelle, à contre-emploi sous le casque du prince d’Arménie mais fine musicienne et non moins à l’aise dans les cabrioles de "S’adopri il braccio armato".On le voit, si les comprimari, ces messieurs en particulier, n’ajoutent guère à notre bonheur, l’essentiel est là et bien là.

Reste Alan Curtis. Homme d’expérience féru de culture latine, haendélien déterminé (Radamisto est sa huitième contribution au genre), nul ne peut mettre en doute se légitimité. Quelques allegros fougueux ou l’accompagnement sensitif de "Qual nave smarrita" en apportent la dernière preuve. Mais entre ces feux, que de tunnels ! Dès le premier accord, nous sommes au salon, loin du théâtre. Aussitôt après, “ Deh fuggi un traditore “, léger, sans passions, navigue hors sujet. Rien ne lie les (remarquables) récitatifs aux arias ; rien ne vient tendre le fil du drame. Le voyage sera beau car l’oeuvre abonde en merveilles, mais sans vertige. Ainsi survolé, Radamisto ne conte l’histoire de personne : il réjouit, c’est son but, atteint."

 

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