DARDANUS

Magicien

COMPOSITEUR

Jean-Philippe RAMEAU
LIBRETTISTE

Charles-Antoine Le Clerc de la Bruère

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLEE
1980
1980
Jean-Claude Malgoire
CBS
1 (LP)
français
1980
1994
Raymond Leppard
Erato
2
français
1998
2000
Marc Minkowski
Archiv Produktion
2
français

2007
Anthony Walker
ABC Classics
2
français
2012
2013
Raphaël Pichon
Alpha
2
français

 Tragédie lyrique en cinq actes et un prologue (O.C. X), représentée à l'Académie royale le 19 novembre 1739, avec une distribution comprenant Mlle Eremans (Vénus), Mlle Bourbonnois (L'Amour), Mlle Pélissier (Iphise), Marie Fel (une Phrygienne), Jélyotte (Dardanus), Le Page (Teucer, Isménor), Albert (Anténor), Dun et Bérard (Les Songes).

Dans les ballets : L. Javillier (Un Guerrier), L. Dallemand (Une Phrygienne), C. Maltaire (Un Magicien), L. Maltaire et Mlle Pariette (Phrygien et Phrygienne), David Dumoulin et Marie Sallé (Songes), Dupré, Matignon, Mlle Le Breton et Barbarine (Jeux et Plaisirs).

Marie Sallé, qui avait été éclipsé par la nouvelle venue, Barbara Campanini, dite la Barbarina, prit sa revanche à cette occasion, ainsi qu'en rendit compte le Mercure de novembre : Mlle Sallé a aussi dans cet opéra repris le dessus sur la Barberine, et est rentrée dans ses droits comme déesse de ls Grâces et de la Volupté. La danseuse italienne défrayait la chronique, ayant été surprise par son protecteur, le prince de Carignan, en train de « fleureter » avec lord Arundell. La Barbarina congédia le prince et menaça de quitter Paris pour Londres. Rameau composa une entrée de ballet supplémentaire à son intention, que la danseuse manqua totalement lors de sa rentrée, le 3 décembre. Dardanus ne dépassa pas le 10 décembre, remplacé par une reprise des Talens lyriques. Dès le 6 décembre, Marie Sallé, qui avait donné oralement son congé en juin, ne reparut pas à compter du 6 décembre.

Âgé de vingt-quatre ans, le librettiste Charles-Antoine le Clerc de la Bruère, venait d'obtenir un grand succès avec un opéra-ballet de Boismortier, et collaborait au Mercure.

Le nouvel opéra de Rameau était très attendu, et les loges retenues huit jours à l'avance. Le livret fut critiqué, car faisant une part trop impotante à la féérie conventionnelle. La musique fut jugée trop chargée et cabalistique, d'une exécution difficile. Les recettes diminuèrent progressivement, et la rentrée d'une ballerine de seize ans, Barbara Campanini, ne suffit pas à enrayer l'évolution. L'oeuvre ne connut que vingt-six représentations alors qu'on en espérait quarante.

Rousseau, dans une lettre à Racine fils, écrivit : J'ai appris le sort de l'opéra de Rameau. Sa musique vocale m'étonne. Je voulus étant à Paris, en entonner un morceau, mais y ayant perdu mon latin, il me vint à l'idée de faire une ode lyricomique. En voici une strophe :

Distillateurs d'accords baroques,

Dont tant d'idiots sont férus,

Chez les Thraces et les Iroques

Portez vos opéras bourrus ;

Malgré votre art hétérogène,

Lulli de la scène lyrique

est toujours le soutien.

Fuyez, laissez lui son partage

Et n'écorchez pas davantage

Les oreilles des gens de bien.

Le livret fut très critiqué : absurdité de la trame, construction maladroite, faisant intervenir fr nombruex épisodes surnaturels et sans grand sens dramaturgique. Rameau décida avec La Bruère de reprendre entièrement les trois derniers actes.

La nouvelle version fut reprise le 23 avril 1744, puis le 15 mai 1744, après refonte des trois derniers actes. La distribution réunissait Jélyotte (Dardanus), Mlles Le Maure (Iphise) et Fel (Une Phrygienne, Vénus), Chassé (Teucer, Ismenor), Le Page (Anténor), Bérard (Arcas), Mlle Coupée (L'Amour). Mlles Camargo et Puvigné participaient au ballet.

Une nouvelle reprise eut lieu le 15 avril 1760, avec Sophie Arnould dans le rôle d'Iphise, dans une mise en scène et des décors (notamment la quatrième acte) remarquables. Il y eut soixante-deux représentations. Lors de la dernière représentation, le 9 novembre 1760, Rameau fut applaudi dans sa loge par le public, ainsi que le raconte le Mercure de décembre : Qu\92un auteur à la représentation d\92une pièce nouvelle soit applaudi du public enchanté de l\92ouvrage, rien n\92est moins étonnant, ni plus naturel. Mais qu\92à la dernière représentation d\92un ouvrage repris et qui a été joué un grand nombre de fois, ce même public, en voyant l\92auteur dans sa loge, se tourne vers lui et lui adresse ses applaudissements avec transport, c\92est ce qui n\92est guère arrivé qu\92au célèbre Rameau à la fin de son opéra Dardanus qui a été donné pour la dernière fois le dimanche 9 novembre.

Le 17 mars 1762, Dardanus fut joué pour la capitation des acteurs. Ce jour-là n\92a point rendu comme à l\92ordinaire, on n\92a fait qu\92environ 1000 écus (Bachaumont).

Le 20 avril 1762, Dardanus fit la rentrée de l'Opéra. Bachaumont nota : Jamais on n\92a vu un spectacle si délabré. On remarque une réforme assez considérable dans les subalternes, qui influent pour peu sur le total du spectacle. Il y en auroit une plus considérable à faire dans les chanteurs, mais la pénurie empêche de rien changer.

En 1763, Dardanus fut joué devant le roi à Fontainebleau, le 7 octobre. Selon Papillon de la Ferté, Intendant des Menus Plaisirs, tout le monde a été content de l'exécution, des habits et des décorations. Jélyotte y a paru le même qu'il y a vingt ans. En bon gestionnaire, Papillon nota qu'on y avait employé 207 habits, 87 paires de souliers et de bas. Une seconde représentation eut lieu le 15 octobre, et l'on remarqua l'habit de Jélyotte, constitué d'une cuirasse couleur acier brodée d'or, de grandes manches en satin blanc, d'une armure "glacée", et d'une mante de satin bleu, avec des chaussures à la romaine bleues et or, et un casque or et acier, empanaché, habit qui, à la demande du Roi, avait été enrichi de broderies et de pierreries.

On a conservé cinq dessins aquarellés de châssis de prison utilisés en 1763 pour le décor de l'acte IV, imaginé par Michel-Ange Slodtz. On dispose également des dessins des costumes de Louis-René Boquet pour Mlles Allard et Lyonnais en Phrygiennes dans le ballet de l'acte I : corset argent rayé de satin bleu, jupe de taffetas bleu tamponnée de gaze blanche, coiffure agrémentée de plumes blanches. La danseur Laval, pour sa part, portait à l'acte II un habit de magicien de couleur feu, noir, or et rouge, orné de signes cabalistiques.

Une reprise eut lieu après la mort de Rameau, le 26 janvier 1768, avec des additions au livret par Joliveau et à la musique par Berton et Trial, et avec Sophie Arnould dans le rôle d'Iphise. La danse voluptueuse de Mlle Guimard fut particulièrement célébrée par les gazettes de l'époque.

Il y eut encore une reprise à Fontainebleau le 10 novembre 1769, sans Sophie Arnould, écartée par le Roi, et en 1771. On a conservé un groupe de cinq nuages portant la mention Dardanus et la date 1769, qui envahissent la prison du héros à l'acte IV.

  Une parodie, Dardanus, ou Arlequin Dardanus, de Pannard, Parmentier & Favart, fut jouée aux Italiens, le 14 janvier 1740.

 

134me Opé. C'est une Tra. en 5 Ac. dont les paroles sont de La Bruere, & la musique de M. Rameau. Elle fut représentée le 19 Nov. 1739, jouée vingt-six fois de suite, & remise en Avril 1744, avec de grands changemens, qui en firent un ouvrage presque nouveau. Cet Opé. qui a été aussi remis en 1760, est gravé en musique partition in-4°. Venus, l'Amour & la Jalousie forment le Prologue. Le sujet du poëme est pris du 8me livre de l'Enéide ; le voici. "Dardanus, fils de Jupiter & d'Electre, vient s'établir en Phrygie, & y bâtit la Ville de Troye, de concert avec Teucer, dont il épousa la fille. (de Léris - Dictionnaire des Théâtres)

 

Personnages : Teucer, roi de Phrygie ; Iphise, sa fille ; Anténor, prince allié de Teucer ; Dardanus, fils de Jupiter et Electre, ennemi de Teucer ; Isménor, magicien prêtre de Jupiter ; un Phrygien, deux Phrygiennes, une Bergère, l'Amour, un Plaisir, les Trois Songes

IphiseAnténorDardanusIsménor

Synopsis détaillé

Prologue

Le palais de l'Amour à Cythère : on y voit ce dieu sur un trône de fleurs ; Vénus est à ses côtés ; les Grâces et les Plaisirs l'environnent. La Jalousie est dans le fond avec les Troubles, les Soupçons, etc. qui forment sa suite

(1) Les Plaisirs dansent devant Vénus, mais ils sont troublés par la Jalousie et sa suite. L'Amour se lève pour apaiser le tumulte, et ordonne aux Plaisirs d'enchaîner les perturbateurs. Après les avoir enchaînés, les Plaisirs reviennent danser, mais leur danse se ralentit peu à peu, et ils sont pris d'une langueur de plus en plus forte. L'Amour et les Plaisirs s'endorment. Vénus se rend compte qu'il vaut mieux délivrer la Jalousie et sa suite plutôt que de sombrer dans l'ennui. La Jalousie et sa suite se déchaînent en dansant. L'Amour et les Plaisirs se réveillent. Vénus ordonne toutefois à la Jalousie et sa suite de respecter l'amour et de "n'entrer dans les coeurs amoureux que pour y réveiller l'empressement de plaire". L'Amour appelle les mortels à jouir de ses bienfaits. (2) La troupe des mortels rend hommage à l'Amour. Marche. Choeur. Air d'une Bergère. Menuet. Tambourin. L'Amour annonce que le spectacle va retracer l'histoire d'un guerrier atteint par l'amour.

Acte I

Un lieu rempli de mausolées élevés à la gloire des plus fameux guerriers qui ont péri dans la guerre que les Phrygiens font à Dardanus

(1) Iphise (soprano), fille du roi de Phrygie Teucer, chante son amour impossible pour Dardanus (ténor), fils de Jupiter et Electre, ennemi victorieux de son père. (2) Teucer (baryton) la rejoint. Il annonce à Iphise qu'il a reçu l'aide du prince Anténor (baryton) contre Dardanus, et qu'il lui destine sa main. (3) Anténor arrive, qui clame sa détermination à combattre pour la défendre. Teucer décide de hâter leur union, et les convie à échanger des serments. Le peuple phrygien décide des divertissements en leur honneur. Air d'une Phrygienne. Rigaudons. Anténor implore Bellone, le dieu de la Guerre, de de leur donner la victoire. (4) Restée seule, Iphise, désespérée, décide d'aller consulter Isménor, magicien, prêtre de Jupiter.

Acte II

Un temple dans la solitude

(1) Isménor vante ses pouvoirs. (2) Il est interrompu par Dardanus qui vient lui confier qu'il aime Iphise, et qu'il sait qu'elle va venir le consulter. Isménor le met en garde contre Teucer, puis décide de lui apporter son aide. (3) Isménor appelle ses ministres et ceux-ci commencent leurs enchantements. Isménor fait disparaître le soleil, et fait savoir que le résultat de ses incantations est favorable. Il remet une baguette magique à Dardanus ; grâce à elle le prince pourra emprunter les traits d'Isménor, mais il ne devra pas révéler le secret. (4) Paraît alors Anténor qui vient demander l'aide d'Isménor pour conquérir le coeur d'Iphise contre sosn rival. (5) Dardanus, sous les traits d'Isménor, reçoit les confidences d'Iphise, et apprend que sa passion est payée de retour. Se faisant connaître de celle qu'il aime, il rejette sa baguette magique et apparaît sous son vrai visage ; Iphise est déchirée entre l'amour et le devoir où elle est de haïr l'ennemi de son père ; elle s'enfuit. (6) Dardanus se décide à partir. On entend un bruit de guerre. Une fofule s'empare de Dardanus.

Acte III

Une galerie du palais de Teucer

(1) Iphise pleure le sort de Dardanus, qui a été fait prisonnier, et le sien. (2) Anténor vient réclamer que leur union ait lieu. Iphise se récrie que le moment est mal choisi alors que Dardanus doit être immolé. Anténor comprend à son attitude qu'elle est éprise de Dardanus. Pendant ce temps, les Phrygiens se réjouissent de cette capture, et préparent des divertissements. Iphise s'enfuit. Choeur des Phrygiens. Duo d'une Phrygienne et d'un Phrygien. Menuets. Tambourins. (4) Teucer interrompt les chants et les danses en annonçant qu'un monstre gigantesque, un dragon furieux, dévaste la côte ; il a été envoyé par Neptune pour punir les Phrygiens de retenir captif un fils de Jupiter. Anténor, fidèle à son serment, part pour aller combattre le monstre. Le choeur des Phrygiens l'encourage.

Acte IV

La prison de Dardanus

(1) Dardanus se lamente.

Le rivage de la mer ; on y voit de tous côtés des traces de la fureur du monstre qui ravage la côte. Vénus descend dans un char dans lequel on voit Dardanus endormi.

(1) Vénus indique qu'elle brave Neptune à la demande de Jupiter, désireux de délivrer son fils. (2) Les Songes entourent Dardanus endormi, et font alterner dans son esprit la douceur du rêve amoureux et la prémonition des épreuves à venir. Ils lui montrent dans son sommeil l'abominable monstre qui ravage le pays. Airs des Songes. Gavotte. Air de triomphe. Trio des Songes et Choeur des Phrygiens. (3) Dardanus s'éveille. Il s'empresse à l'assaut du monstre et à la rencontre de l'amour. (4) Anténor est venu affronter le monstre. Il estime toutefois ce dernier moins redoutable que l'Amour. Bruit de tempête. Le ciel s'obscurcit, le monstre apparaît, en vomissant des flammes. Anténor le combat mais est contraint de reculer. (5) Dardanus apparaît à ce moment et, voyant son rival en difficulté, n'hésite pas à voler à son secours. Il tue le monstre et revient avec Anténor qui, dans la pénombre, ne le reconnaît pas. Anténor reconnaissant lui donne son épée en gage de fidélité, et fait le serment de consentir à son désir. Dardanus lui demande de laisser la princesse libre de son choix.

Acte V

Le peuple phrygien est réuni devant le palais de Teucer. D'un côté, on voit la ville, de l'autre la campagne et la mer.

Teucer et Iphise sortent du palais pour aller au devant d'Anténor, qui vient du côté de la mer. Le prenant pour le vainqueur du monstre, Teucer le félicite. A la surprise générale, Dardanus arrive à son tour. (2) Il se fait reconnaître de celui qu'il a sauvé en lui rendant son épée. Anténor s'incline et s'enfuit, désespéré. (3) Vénus descend des cieux pour faire reconnaître la souveraineté de son fils, l'Amour. Teucer consent à l'union de sa fille avec Dardanus. Les deux amants se jurent fidélité. Les Amours élèvent un palais charmant pour y célébrer les noces. Choeur des Amours. Gavotte. Air de Vénus. Gigue. Chaconne.

(D'après le livret Archiv Produktion)

 

 

Représentations :

 

 

"Pourquoi, depuis des décennies, les chefs d\92orchestre manifestent-ils une telle désaffection pour les versions de Dardanus postérieures à la création ? Certes, l\92original de 1739 inclut des morceaux d\92une insurpassable beauté, mais pourquoi ne pas faire confiance à Rameau ? Pourquoi ne retenir de la version de 1744 que le grand air du héros éponyme, « Lieux funestes » ? La dernière reprise de l\92\9Cuvre, à Lille, sous la direction d\92Emmanuelle Haïm, faisait le même choix de Marc Minkowski dans son enregistrement (voir recension). Ce que le compositeur a fait de sa partition, au fil de révisions qui s\92étalèrent sur près de vingt ans, mérite pourtant qu\92on aille y jeter une oreille, dans la mesure où il s\92agit d\92une refonte complète qui n\92épargne que le prologue et les deux premiers actes, laissés pratiquement intacts, avec malgré tout un très beau quatuor guerrier avec ch\9Cur remplaçant une partie du premier divertissement. L\92impatience est donc à son comble lorsque, après l\92entracte, commence la découverte de cet autre Dardanus.

On y rencontre un nouveau personnage, Arcas, perfide confident d\92Anténor, déjà entendu dans le quatuor mentionné plus haut. De l\92acte III ne subsistent que l\92air d\92Iphise « O jour affreux » et l\92excellent divertissement pacifique (mais sans ce tube ramiste qu\92est le duo avec ch\9Cur « Paix favorable, paix adorable »). Le personnage du magicien Isménor y gagne, puisqu\92il reparaît au quatrième acte, au lieu de ne figurer qu\92au second. Vénus, en revanche, disparaît du quatrième acte mais récupère au prologue l\92air « L\92Amour, le seul Amour », à l\92origine confié à une bergère. Adieu monstres et aux songes \96 malgré la sublime musique qu\92ils inspirent \96, le drame se replie sur sa dimension humaine, avec quand même une intervention des Esprits aériens invoqués par Isménor. A l\92orchestre, d\92étonnantes innovations, comme ce court passage en pizzicato accompagnant l\92entrée d\92Iphise, ou le « Bruit de guerre » qui relie l\92acte IV au suivant, et au finale une admirable chaconne, brillamment enlevée par l\92ensemble Pygmalion. Ce que l\92on remarque en premier lieu, c\92est justement la direction enlevée mais toujours élégante de Raphaël Pichon. Les danses ont toute la vigueur nécessaire, mais sans à-coups ni brutalité, et on sait gré au chef de rendre à Rameau cette noblesse.

Et le plus beau, c\92est que la distribution est pratiquement irréprochable. Dans cet opéra où l\92on parle sans cesse de la haine, sacrée et inflexible, du roi de Phrygie Teucer et de son allié Anténor pour leur ennemi Dardanus, le prologue est mené par Vénus et Cupidon. Sabine Devieilhe possède un timbre charmant, mais peut-être un peu trop léger, notamment pour assurer l\92air très vocalisant « Quand l\92aquilon fougueux », avec ses plongées dans le grave, et l\92on se dit qu\92elle aurait peut-être dû échanger son rôle avec Emmanuelle De Negri, magistrale d\92autorité et de présence, mais qui a hélas beaucoup moins à chanter. Tout au long de l\92\9Cuvre, le ch\9Cur de l\92ensemble Pygmalion, très homogène, donne aux solistes une réplique convaincante dans ses très nombreuses interventions.

Au premier acte, les choses sérieuses démarrent, avec la révélation que constitue l\92Iphise de Gaëlle Arquez, sculpturale tragédienne, dont la riche voix subjugue par ses moirures et son drapé majestueux. Chacun de ses airs émeut, et la version de 1744 lui en ajoute justement un fort beau, ainsi qu\92un duo avec le héros. Dans le rôle du père de la princesse, Alain Buet est tout à fait à sa place, contrairement à certaines incarnations récentes où on lui confiait des personnages de jeunes amoureux (comme dans le Carnaval de Venise de Campra) et son timbre aguerri se prête sans mal aux éclats belliqueux. Autre « basse » \96 au sens dix-huitiémiste \96 de la distribution, Benoît Arnould est pour Dardanus le plus redoutable des rivaux : il possède à la fois les aigus et les graves qu\92exige le rôle d\92Anténor, avec un timbre et une diction qui rendent le personnage fort séduisant. Basse au sens moderne du terme, João Fernandez a tendance à appuyer ses graves caverneux, mais il donne au magicien Isménor un caractère inquiétant qui s\92avère parfaitement efficace. Enfin, succédant à Emiliano Gonzalez-Toro qui interprétait le rôle à Beaune en juillet dernier, Bernard Richter brille de tous ses feux, notamment dans son grand air orné au quatrième acte. Son timbre claironnant écrase pourtant un peu ses partenaires, et on regrette une fois encore cette volonté de « faire du son » déjà signalée lors de la reprise d\92Atys."

 

 

"Elle est belle, grande et brune. Un port de reine, un visage racé et la grâce d\92une ballerine. Elle possède surtout une voix soyeuse et ronde, aux graves charnus et aux aigus enveloppants. Gaëlle Arquez, dans le rôle de la princesse Iphise, fille du roi de Phrygie, dominait sans peine la distribution de ce Dardanus de Jean-Philippe Rameau, donné samedi soir dans la cour des Hospices de Beaune.En dépit du froid qui incitait les spectateurs à accumuler gilets et écharpes au fur et à mesure que descendait la nuit, la jeune chanteuse dont la carrière prend son envol depuis la fin des années 2000, a su traduire sans trembler et avec une noble émotion les tourments d\92Iphise, se consumant d\92amour pour Dardanus, fils de Jupiter (tout de même !), et ennemi juré de son père.

Le héros l\92aime en retour et l\92opéra, à grand renfort de magie, d\92interventions de puissances tantôt infernales, tantôt bénéfiques, permettra aux amants d\92être enfin réunis, après maintes péripéties\85

L\92argument n\92est sans doute pas des plus puissants ni des plus vraisemblables (on en fit d\92ailleurs le reproche au compositeur et à son librettiste, Charles-Antoine Le Clerc de la Bruère, lors de la création le 19 novembre 1739) mais la musique de ce Dardanus regorge de pages admirables, dans le registre de la déploration comme de la jubilation, de l\92effroi comme de la douceur.

Le jeune chef d\92orchestre (né en 1984) Raphaël Pichon a choisi pour Beaune la version de 1744, dans laquelle Rameau a notamment remanié en profondeur les trois derniers actes \96 sur les cinq précédés d\92un prologue que compte l\92ouvrage.

La part dévolue au ch\9Cur est magnifique, variée et considérable, et, si l\92on goûte la belle tenue vocale et musicale des voix de l\92ensemble Pygmalion, on aurait souhaité plus de contrastes dans les couleurs et les nuances : que la méchanceté grince davantage, que la tendresse n\92hésite pas à caresser avec plus de suavité\85 Cet excès de sagesse et d\92uniformité vaut aussi pour l\92orchestre, sans doute un peu éteint par l\92acoustique difficile du plein air \96 mais que le cadre des Hospices est beau quand tombe la nuit d\92été sur les toits aux tuiles vernissées !

Précis, attentif, Raphaël Pichon fera sûrement preuve à l\92avenir de plus de souplesse et de passion, quand ce Dardanus qu\92il abordait ici pour la première fois fera pleinement partie de son paysage sonore. Car le génie audacieux, fantasque et violent de Rameau, qui laisse soudain s\92épanouir des épisodes élégiaques ou dansants d\92un charme enivrant, a besoin d\92être poussé dans ses retranchements expressifs.

Il exige aussi, pour les chanteurs, une diction impeccable (le plateau est sur ce plan irréprochable) et une ligne de chant qui épouse la beauté classique de la langue française, jusque dans la répétition presque hypnotique de mots très simples : « Amour, flamme, plaisirs, douleur, cruel, horreur\85 » Force est de constater que, outre la magnifique Gaëlle Arquez, les dames (Sabine Devieilhe et surtout Emmanuelle de Negri) s\92en tirent mieux que les messieurs dont le style tire un peu à hue et à dia et l\92intonation se relâche ici ou là.

Mention pourtant à Emiliano Gonzalez-Toro en Dardanus : bien que parfois un brin « coincé » dans l\92aigu de son registre de haute-contre, il livre un frémissant « Lieux funestes » au début de l\92acte IV et rend justice ainsi à l\92une des pages les plus inspirées de Rameau, d\92une beauté sidérante, exaltée par le timbre du basson, boisé, plaintif et mystérieux. Quelques minutes d\92une tristesse sublime où le fils de Jupiter laisse déborder le chagrin de son « c\9Cur déchiré »."

A Beaune, le chef Raphaël Pichon et son jeune ensemble Pygmalion défendent Dardanus en concert, non dans la version de 1739 mais celle de la reprise de 1744. Cette nouvelle mouture, moins spectaculaire, plus déclamatoire, accuse l'inexpérience théâtrale d'un chef d'abord maître de son ch\9Cur. Certes, la danse tient la pulsation d'un jaillissement harmonique et chromatique constant grâce à un orchestre virtuose. Mais le geste de Pichon tend à se crisper quand l'écriture met le récitatif à nu, laissant aux chanteurs le soin de l'animer.

Plus que Sabine Devielhe, Vénus légère et décorative, l'Amour d'Emmanuelle de Negri impose ainsi au Prologue un ton, une fraîcheur. Mais les excès d'Andrew Foster Williams (Isménor) ne se révèlent guère plus efficaces que les pâles invectives de Benoît Arnould (Anthénor) et Alain Buet (Teucer). L'éloquente tendresse que leur oppose Emiliano Gonzalez Toro ne suffit pas davantage : la haute-contre de Dardanus exige un héroïsme, une liberté dans l'aigu que son ténor ne possède pas. Port altier, tim bre de lumière veloutée, Gaëlle Arquez est en revanche une Iphise-née, la mieux tenue sans doute des - trop ? - nombreuses promesses de ce Dardanus."

"Avec cette production ouvrant le 29e Festival International d'Opéra Baroque de Beaune, sa fondatrice, Anne Blanchard, a pris quelques risques en confiant Dardanus, pas vraiment le plus célèbre des opéras ramistes, au jeune chef français Raphaël Pichon (27 ans seulement) et à son ensemble Pygmalion. Tous ont été assumés. En 1739, la première représentation de la tragédie lyrique Dardanus reçut un accueil mitigé. En 1744, Rameau en modifia profondément les trois derniers actes : le livret, écrit par Charles-Antoine Le Clerc de La Bruère, perdit de son ample merrveilleux, au profit d'une action plus théâtrale et de personnages plus ancrés dans l'humanité ordinaire. Cette version de 1744 est connue mais elle n'avait jamais été, semble-t-il, jouée dans son intégrité dans les temps modernes. En effet, au nom d'un Rameau pragmatique et susceptible de modifier son \9Cuvre jusqu'au lever de rideau, certains chefs préfèrent la truffer de certaines pages, selon eux inoubliables, empruntées à la version originelle... Un prochain enregistrement phonographique pour le label Alpha, prolongera le concert bourguignon.

D'emblée, on saluera la maturité et la rigueur dont Raphaël Pichon fait preuve. Ses détracteurs ont reproché à Rameau d'avoir composé un opéra « symphonisé », tant l'orchestre y est central. Le chef assume crânement cette singularité : la pâte instrumentale de son ensemble Pygmalion est colorée, dense et ductile.

Cohérent, le plateau offre cependant quelques disparités. Le point fort en est Gaëlle Arquez, dont le surgissement est comparable à celui de Véronique Gens, il y a environ deux décennies et, plus récemment, de Sophie Karthäuser. Dans le rôle essenntiel d'Iphise, la jeune soprano française dévoile une riche nature vocale, une émission saine et un beau sens des nuances. Également dotée d'une silhouette fine et élancée, une artiste à suivre absolument ! Dans le rôle-titre, Emiliano Gonzalez-Toro laisse une impression plus mitigée, malgré un timbre séduisant et une évidente musicalité : dans les aigus, le ténor helvético-chilien mésuse de son aptitude à choisir entre le pur registre de tête et la voix mixte, et craque certains passages. En résulte un sentiment d'inconstance, auquel s'ajoute un certain maniérisme expressif. Du reste de la distribution, on détachera les solides et sereins Alain Buet et Romain Champion."

 

"Premier duo, premier choeur, premier ballet - la fête chez les dieux... Voilà donc cette tragédie-lyrique qu'on attendait en France depuis tant d'années (trente ans !). Rameau retrouvé, dont on ne dira jamais assez combien il est le grand compositeur du XVIIIe siècle, immense, somptueux. Sur ces terres, Emmanuelle Haïm est comme chez elle. Souveraine. Mais il faut convenir que cette production de l'opéra de Lille, pour courageuse et fort séduisante par certains aspects, a quand même passablement déçu.

Certes, le pari n'était pas simple. Une partition complexe, un argument truffé de scènes délicates à rendre (l'Olympe, les combats, la tempête...) Ce n'est pas tant le parti pris de la mise en scène de Claude Buchvald - décor minimaliste, épure plutôt élégante - qu'un certain nombre de principes scénographiques et chorégraphiques - ou plutôt leur absence - qui laissent le spectateur perdu dans ses rêves : costumes unisexes dans les tonalités chair échappés de l'empire romain décadent (et du Satiricon), ballets pour le moins inaboutis voire inconsistants, même si on n'attendait évidemment pas une gestique baroque. Jusqu'à un acte des songes, élément central de l'opéra, accords mystérieux et superbes, où la mise en scène paresse jusqu'à susciter l'ennui (une pensée pour les publics de 1739-1740 qui, dit-on, avaient trouvé le temps long). Belle réussite par contre, la scène du magicien très Harry Potter.

Visuellement laborieux, ce Dardanus est un enchantement musical. Distribution vocale séduisante avec un beau couple de héros amoureux - une émouvante Iphise (Ingrid Perruche), un Dardanus, ténor aigu et élégant (Anders J. Dahlin) -, un roi de majesté (François Lis), des seconds rôles réussis, des choeurs omniprésents. Dans la fosse, Emmanuelle Haïm mène le Concert d'Astrée avec la fougue qu'on lui connaît.

Vendredi, le public lillois ne s'y est pas trompé qui l'a ovationnée avec ses musiciens."

La chef d'orchestre Emmanuelle Haïm et son choeur du Concert d'Astrée ont enchanté le public de l'Opéra de Lille vendredi soir avec "Dardanus", une féerie baroque de Jean-Philippe Rameau, où "l'amour règne en maître absolu".

Créé en 1739 à l'Académie Royale de musique, ancêtre de l'Opéra de Paris, cette tragédie lyrique en cinq actes revient sur la scène française pour la première fois depuis près de trente ans. Chaque acte est un petit opéra, où tout est un prétexte à la danse. Fidèles à l'esprit de l'époque, menuets, gavottes, rigaudons, passepieds, gigues et contredanses n'ont rien perdu de leur séduction. Le spectateur se retrouve plusieurs siècles en arrière à la cour du roi et le ballet, dirigé par Daniel Larrieu, "tisse le lien entre les dieux et les mortels".

Dans une antiquité inventée, Iphise, fille du roi Teucer et Dardanus, fils de Jupiter, s'aiment sans se l'avouer. Mais Dardanus est l'ennemi juré du roi Teucer. "Dardanus", c'est l'histoire d?un amour impossible qui triomphe. "Plaisirs" est le premier mot chanté par la déesse Vénus dans son nuage, rhabillée sur scène par ses pages en bergère de l'amour, version Marie-Antoinette. Elle invite les plaisirs à divertir sa cour en son palais. Le spectacle tient les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement. Le temps est suspendu, les costumes intemporels. Le choeur, composé de vingt-cinq chanteurs, est essentiel. Ils sont tous habillés de robes fluides "antiques" et coiffés de chapeaux baroques ou de couronnes de fleurs. Le décor dépouillé s'ouvre et se referme dans une structure cubique transformée en coupole ouverte sur les cieux. Vénus en descend en une sorte d'apothéose à l'acte IV, pour surgir des flots à la rescousse de Dardanus au dernier acte.

Mais le théâtre est aussi dans la fosse, où la chevelure flamboyante d'Emmanuelle Haïm bouge au rythme de sa baguette et transporte par sa belle maîtrise le spectateur dans d'autres lieux, à une autre époque. La metteuse en scène Claude Buchvald a aussi travaillé avec le chorégraphe Daniel Larrieu et le scénographe Alexandre de Darde, admettant que l'oeuvre de Rameau était un "travail sur l'exploit pour tous".

La distribution est formée de chanteurs internationaux comme le ténor suédois Anders J. Dahlin, la basse britannique Andrew Foster-Williams, et la soprano bulgare Sonya Yoncheva, tous très applaudis."

"Ce Dardanus est le fruit d'une collaboration judicieuse et bien pensée. La mise en scène de Claude Buchvald sobre, minimaliste et épurée, fouette l'imaginaire, prend son envol dans la seconde partie et valorise les danseurs de Daniel Larrieu. Ne pas s'attendre ici à des enchaînements virtuoses, mais des pas de deux et des solos qui offrent des moments de grâce d'une haute technicité.

Le concert d'Astrée s'implique avec une étourdissante abondance d'énergie. Emmanuelle Haïm est à nouveau époustouflante. Sa gestuelle, mains nues faisant de petits mouvements de marionnette, nous galvanise à un tel degré qu'on aurait presque tendance à ne se focaliser que sur elle. Le public ne s'y est pas trompé en l'ovationnant comme il se doit.

Cette lecture pulsionnelle profite autant aux remarquables choeurs qu'aux chanteurs. Tandis que la soprano Ingrid Perruche (Iphise) régale de musicalité et de fragilité, le ténor Anders J. Dahlin (Dardanus) enchante avec son timbre vaillant. Et l'on s'excuserait presque de ne pas citer l'ensemble des interprètes de cette production."

"En programmant la tragédie lyrique Dardanus, de Rameau, en ouverture de sa septième saison à la tête de l'Opéra de Lille, l'entreprenante Caroline Sonrier n'a pas craint la prise de risques. Elle a, il est vrai, un atout majeur dans sa manche avec le concert d'Astrée, ensemble vocal et instrumental dédié à la musique baroque sous la direction d'Emmanuelle Haïm, en résidence à Lille depuis 2003.

Mais le kitsch minimaliste et abscons de la mise en scène de Claude Buchwald a gâché le jeu. Les décors désespérants de platitude d'Alexandre de Dardel (Vénus au milieu des roses comme une icône à la Pierre et Gilles), les costumes laids voire ridicules de Corine Petitpierre (la palme revient aux nuisettes roses des hommes dans les choeurs et ballets de Vénus), les chorégraphies molles et souvent insipides de Daniel Larrieu (si l'on excepte un beau travail d'entrelacs des bras) : on reste surpris devant un tel ratage. Où est passée La Cenerentola fine mouche, de Rossini, qui avait enchanté le Festival d'Aix-en-Provence en 2000 ?

Certes, la tragédie lyrique, cette spécialité de l'opéra français des XVIIe et XVIIIe siècles - Dardanus a été créé à l'Académie royale de musique en 1739 -, pour s'être faite moins rare ces dernières années sur nos scènes lyriques, n'en demeure pas moins un genre difficile, pétri de conventions et d'allégories a priori obsolètes - les ballets y occupent par exemple une place prépondérante. Mais elle a connu de beaux succès, notamment avec le magnifique Hippolyte et Aricie, du même Rameau, monté la saison dernière par Ivan Alexandre au Capitole de Toulouse avec la même Emmanuelle Haïm.

Couleurs instrumentales virtuoses, sobre densité des choeurs : la jeune femme n'ignore pas que les harmonies complexes de Jean-Philippe Rameau, pour avoir été brillamment théorisées par le compositeur lui-même, ne sont jamais qu'au service de la dramaturgie. Sans être exceptionnel, le plateau vocal vaut pour la Vénus sensuelle et gracieuse de Sonya Yoncheva, l'amoureuse princesse Iphise d'Ingrid Perruche. Si la lutte entre le fils de Jupiter, Dardanus (pâlot Anders J. Dahlin), et le noble roi Anténor (vaillant Trevor Scheunemann) pour la main de la belle Iphise l'avait été sur le terrain vocal, nul doute que l'immortel eût cédé à son rival humain. Mais l'histoire est ce qu'elle est : dans la tragédie lyrique, toujours, triomphent l'amour, les plaisirs et les dieux."

"Rien de vraisemblable dans cet opéra », remarque Claude Buchwald dans sa note d'intention. Il rejoint ainsi la cohorte de commentateurs désespérés par la faiblesse des livrets choisis par Rameau. Celui de Dardanus, mal construit, resssemble plus à un catalogue de moments obligés de l'opéra français (une tempête, un sommmeil, des danses) qu'à une pièce de théâtre où évoluent des perrsonnages à partir d'une situaation donnée. Certes.

L'enjeu dramatique existe pourtant. Dardanus, fils de Jupiter et d'Électre, aime Iphise, fille de son ennemi Teucer, roi de Phrygie, qui lui destine le prince Anténor. Mais l'intrigue stagne, multiplie les banalités avant de s'achever par l'inévitable réconciliation. De quoi éprouver l'imagination de plus d'un metteur en scène.

Pour l'Opéra de Lille, Claude Buchwald a préféré à une lecture littérale du texte, qui induirait une « surcharge décorative », une action concentrée dans « une boîte modulable, transformable à vue » susceptible de s'adapter au «déploiement des forces contradidoires qui s'enntrechoquent dans le récit ». Il ne faut donc pas espérer voir un monstre, le riche palais de Teucer ni le char de Vénus.

Mais à vouloir prendre ses distances avec le premier degré, la production néglige le caractère merveilleux de cette tragédie lyrique (l'inoubliable acte IV) et la «boîte modulable» contraint les chanteurs à touujours quitter la scène par le fond. Stylisés, les décors d'Alexandre de Dardel et les costumes de Corine Petitpierre refusent toute référence historique, même si le choeur évoque une Antiquité revue par un XIXe siècle finissant.

Ils n'évitent pas pour autant les maladresses, comme l'apparition de l'enchanteur Isménor dans une immense papillote d'aluminium symbolisant son temple. Contestables, ces propositions valent toujours mieux que l'indigente chorégraphie de Daniel Larrieu ...

Si les « plaisirs » pourtant apppelés à « régner » dès le premier air désertent le plateau (on se demande souvent si les intervenants ont pris la partition au sérieux), ils se réfugient dans la fosse et parmi les channteurs. Ces derniers soignent autant la déclamation que la diction et investissent chacun avec naturel leur personnage. Le Suédois Anders J. Dahhlin incarne le rôle-titre avec la vaillance et la sensibilité nécessaires.

Il atteint une rare intensité dans l'air « de la prison », judicieusement emprunté à la révision de 1744 (il s'intègre très bien à la version originale de 1739 et permet d'entendre une des plus bouleversantes plaintes de Rameau). Ingrid Perruche prête son timbre sombre et son expression noble au douloureux sort d'Iphise, désirée par l'Anténor valeureux de Trevor Scheunemann. Teucer implaacable de François Lis, Isménor impérial d'Andrew Foster-Williams, Amour radieux de Marie-Bénédicte Souquet.

À la tête d'un choeur et d'un orchestre du Concert d'Astrée des meilleurs jours, Emmanuelle Haïm confirme quelle fine interprète de Rameau elle est, capable de valoriser l'énergie rythmique des danses comme la langueur des airs ou la richessse de la palette instrumentale. Reste à trouver l'Isménor de la mise en scène qui saura restituer toute la magie de la parrtition."

"Il y a des signes qui ne trompent pas. Lorsque, au milieu d'applaudissements déjà chaleureux, Emmanuelle Haïm vient saluer à la fin du spectacle, c'est une ovation qui l'accueille. On y voit d'abord le signe que le Concert d'Astrée et son chef ont su mettre à profit leur résidence à l'Opéra de Lille pour établir un vrai rapport affectif et une complicité artistique avec le public local. Mais cette cote d'amour à l'applaudimètre récompensait aussi la plus grande réussite de la soirée.

Car si le Dardanus de Rameau est un chef-d'\9Cuvre immortel, c'est d'abord par l'incroyable richesse de son orchestre, véritable protagoniste de l'opéra. Emmanuelle Haïm dirige avec une souplesse et une respiration idéales, et de splendides couleurs orchestrales (les bassons !), relayées par la qualité instrumentale supérieure du Concert d'Astrée. Mais Dardanus, c'est aussi un texte et sa déclamation : là encore, on reconnaît la pâte d'Emmanuelle Haïm, qui a fait travailler les solistes et le ch\9Cur dans le sens d'un style français vivant.

La fragile élégance d'Anders Dahlin dans le rôle-titre, la prosodie expressive d'Ingrid Perruche, la voix superbe de Trevor Scheunemann, toutefois plus romantique que baroque, la noblesse de François Lis, le mordant d'Andrew Foster-Williams, l'articulation percutante de Marie-Bénédicte Souquet concourent à une réussite musicale qui aurait pu se suffire à elle-même. Car on ne peut pas dire que la soirée ait brillé par sa dimension théâtrale. Mettre en scène la tragédie lyrique ne va certes pas de soi, mais on aurait attendu plus de parti pris d'une femme de théâtre comme Claire Buchvald. Elle ne choisit pas entre réalisme, allégorie et ironie, la chorégraphie de Daniel Larrieu se contente de quelques poncifs, les costumes de Corine Petitpierre sont plutôt indigents, à l'image des décors plus sommaires que dépouillés d'Alexandre de Dardel. On sort de cette soirée les yeux déçus mais les oreilles enchantées."

"Exhumé par Vincent d'Indy en 1907, Dardanus connut les honneurs de Garnier en 1980, cependant compromis par un tripatouillage douteux entre les versions très dissemblables de 1739 et 1744. Et si Minkowski sut lui rendre son intégrité en concert puis au disque, ce fut, comme souvent, sans lendemain scénique. Le premier mérite d'Emmanuelle Haïm est donc d'avoir imposé l'ouvrage, où sa maturité ramiste s'affirme dans l'élan de son récent Hippolyte et Aricie :toulousain. Le Concert d'Astrée saisit en effet dès le Prologue par une pâte, mieux encore une patte sonore affinée et affermie. Sans doute la fosse lui rend-elle insuffisamment justice qui, en dévorant les basses, nivelle les caractères de la danse, admirablement portés pourtant par une dynamique suspensive.

C'est aux mots qu'il revient dès lors de creuser les reliefs de la tragédie, par leur clarté, leur poids constamment juste. Ceux de Teucer ont l'éclat vindicatif que projette le timbre basaltique de François Lis. inaltéré par les assauts répétés d'une émission anguleuse. Rugi d'une traite, l'Isménor d'Andrew Foster- Williams tranche ainsi moins dans le vif, tandis que Trevor Scheunemann, Anténor un rien novice encore, et donc prudent dans sa déclamation, s'arme pour tenir tête au monstre affreux et redoutable, d'une étoffe pleine de promesses. La haute-contre délicate et stylée d'Anders J. Dahlin peine en revanche à tenir les siennes, le rôle-titre exigeant une carrure plus héroïque.

Car les tendres soupirs, les accents plaintifs sont l'apanage d'Iphise, coulés dans la voix robuste d'Ingrid Perruche avec une infinie sensibilité. Jusqu'à inspirer, parfois, un geste pertinent à Claude Buchwald, metteur en scène venu du théâtre, qui ailleurs démissionne. Ni la scénographie épurée d'Alexandre de Dardel, ni surtout la chorégraphie finalement plus répétitive que ludique de Daniel Larrieu n'animent un onirisme tari par un merveilleux a minima. Les enjeux esthétiques de la tragédie en musique appellent certes une tout autre invention, mais quand reverrons-nous Dardanus ?"

"Joie cruelle que ce Dardanus lillois! Musique exceptionnelle et interprètes idoines, mais décevante présentation scénique. Il est vrai que la tragédie-ballet reste aujourd'hui un genre terrible à montrer. À bien méditer les Rameau de ces vingt dernières années, on n'en trouve d'ailleurs que très peu de satisfaisants, sauf Les Indes galantes d'Alfredo Arias, à Aix ou un rarissime Castor et Pollux d'Eugène Green, à Prague.

Que faire avec ces codes scéniques oubliés, avec les litotes et les pléonasmes du livret ? Choisir l'option minimaliste à la Pierre Audi, en prenant le risque de la stérilité ? Dévoiler l'histoire mais ignorer le beau, comme Jean-Louis Martinoty ? Hanter les musées, comme l'Hippolyte et Aricie de Pier Luigi Pizzi, il y a vingt ans, ou la récente production toulousaine ? Peut-être faudrait-il des cinéastes de la trempe d'un Milos Forman, d'une Sofia Coppola, pour obtenir un XVIIIe siècle d'aujourd'hui qui contiendrait l'humour de Laurent Pelly, le chic de Robert Carsen et l'érudition de Benjamin Lazar.

Car il faut être fou amoureux de Rameau pour investir sa subtilité encyclopédique. À Lille, visiblement, on a trop hésité. On ne peut le lire comme du Beckett et ses divertissements d'Ancien Régime ne se prennent pas au pied de la lettre. La trentaine de danses n'a aucunement séduit Daniel Larrieu. Le chorégraphe a pourtant, de visu, des propos passionnants à ce sujet, mais ses danseurs sont mis à l'épreuve d'une scène trop pentue. Hésitation, aussi, dans les costumes. Si la Phrygie et les tuniques ottomanes fonctionnent, les nuisettes façon Taormina 1920, d'un érotisme désuet, agacent. Le décor a des laideurs potaches (le rocher d'Isménor, sorte de four solaire en papier alu). Il connaît des moments poétiques, comme la plage désolée par le monstre, mélange d'Yves Tanguy que parcourt le voile souple d'un monstre à imaginer. Dommage : ce procédé a été utilisé et réutilisé dans les Rameau de Jean-Marie Villégier, d'Ivan Alexandre... Alors, en attendant vainement l'idéal, on clôt la pauupière pour ne plus qu'écouter qu'une partition attendue depuis très longtemps à la scène. Et là : plaisir vrai. Enfin, il n'est plus impossible de distribuer un Rameau correct : tout s'entend et s'énonce à la perrfection. Pas besoin de surtitres ni de diapason, comme dans un récent Zoroastre, pour goûter un plateau bien équilibré, à l'exception d'un Amour dont la méforme fut, ce soir-là, d'ordre climatique. Saluons la Vénus au timbre charnu et tendre de Sonya Yoncheva, ainsi que la tragique gravité d'Ingrid Perruche (Iphise). Anders J. Dahlin possède la noblesse et la fragilité qui rendent si émouvant le haute-contre français. Il lui manque juste l'investissement. Pour figurer ces héros où la pâleur du caractère ne parvient à la poésie qu'avec un soupçon d'audace, il serait temps de distribuer le ténor aigu de Cyril Auvity. On le doit à son talent. François Lis, roi rageur, compense un timbre neutre par un jeu intense. Le magicien d'Andrew Foster-Williams a l'humour et les basses nécessaires à sa faconde. La découverte, c'est Trevor Scheunemann, homme blessé de la partition, qui fait de «Monstre affreux » des minutes d'une rare noblesse.

Il est aidé par la liberté d'Emmanuelle Haïm et du Concert d'Astrée qui n'hésitent pas à prendre à contrepied certaines pages, quitte à parfois s'égarer. Autant le souffle ample et les pulsations intenses auxquels sont livrés les airs sont remarquables, autant la désagrégation des rythmes est parfois inutile, comme dans la chaconnne finale. Le Concert d'Astrée retrouve avec Dardanus les timbres enjôleurs de ses Boréades de Strasbourg, en 2004-2005, la verve et l'audace en plus."

 

 

 

 Kathryn McCusker

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 "lent déroulement de l'action...costumes et décors ternes...chorégraphie anodine...un art de la déclamation baroque le plus souvent joyeusement ignoré...une distribution hétérogène...le seul élément positif aura été la direction de Jean-Louis Jam..." (Opéra International - octobre 1983)

 

 

 

 

"Mais le véritable prodige, c\92est l\92orchestre qui, ne procédant que par rigaudons, menuets et chaconnes, tient l\92auditeur dans un trouble perpétuel d\92attente et de délice. Partout traînent les désirs, coulent les plaintes, glissent au long du c\9Cur les plus voluptueux désespoirs. Qu\92on ne s\92y trompe pas. Il ne s\92agit pas seulement des « tendres amours » et des « doux soupirs » dont le texte est prodigue ; nous ne respirons pas là simplement la fadeur galante du XVIIIè siècle. Mais les sentiments que porte cette musique ont l\92élan pur et direct des larmes qu\92on ne peut empêcher. Je vois la Muse debout, et d\92une main elle tient son grand c\9Cur anxieux qui bouge sous sa robe ; son attitude est pleine de décence ; mais je n\92en sais pas moins qu\92elle souffre des mêmes amours que moi. Si vous en doutez, il ne faut qu\92écouter l\92admirable chaconne finale et surtout l\92ascension sombre, haletante, épuisée, bien que toujours passionnément réservée, qui remplit le prélude du troisième acte et que Les Tablettes de la Schola ont pu, sans trop d\92arbitraire, rapprocher de la « Solitude » de Tristan."

 

 

 

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