LES INDES GALANTES

COMPOSITEUR

Jean-Philippe RAMEAU
LIBRETTISTE

Louis Fuzelier

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1974

Jean-Claude Malgoire
CBS
3 (LP)
français
1974
2013
Jean-François Paillard
Erato
3
français
1974
1999
Jean-François Paillard
Erato
1 (extraits)
français
1991
1991
William Christie
Harmonia Mundi
3
français
1994
1995
Jean-Christophe Frisch
Musisoft
2
français
2013
2014
Hugo Reyne
Musiques à la Chabotterie
3
français

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
2003
2005
William Christie
Opus Arte

  

Appelé à l'origine Les Victoires galantes, puis Les Indes galantes, opéra-ballet (O.C. VII), sur un livret de Jean-Louis Fuzelier (1672-1752), dramaturge et librettiste, créé à l\92Académie Royale de Musique (première Salle du Palais Royal), le 23 août 1735, dans une version comprenant un prologue et les deux premières entrées, Le Turc généreux, inspiré du grand vizir Topal Osman, et Les Incas du Pérou.

La distribution réunissait Mlle Eremans (Hébé), Cuignier (Bellone) et Mlle Petitpas (L'Amour) dans le prologue, Dun (Osman, Pacha), Mlle Pélissier (Emilie), et Jélyotte (Valère) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar, Inca), Mlle Antier (Phani), et Jélyotte (Don Carlos) dans les Incas du Pérou.

La chorégraphie avait été réalisée par Michel Blondy. Marie Sallé, qui était revenue d'Angleterre en juin 1735, y fit sa rentrée parisienne dans l'acte des Fleurs, qui se termine par un des rares ballets à intrigue de l'époque. Dès le 11 août, la nouvelle de sa rentrée courut : L'on va donner la semaine prochaine un ballet de Rameau que Mlle Sallé honorera de sa présence. Vous savez qu'elle s'est enfin rendue : on a traité cette réconciliation avec autant de peine et d'intrigue que la paix d'Utrecht. Les articles ont été enfin signés, et on lui a passétoutes ses prétentionsen faveur de la disette de bons sujets et de la retraite absolue de Camargo (*).

(*) en mars 1735, Mlle Camargo avait quitté l'Opéra sur la demande formelle de son amant, le comte de Clermont

Costume d'Indienne par  Jean-Baptiste Martin

Pierre Jélyotte, alors âgé de vingt-deux ans, obtint un succès éclatant dans les deux rôles de Valère et Don Carlos.

L'accueil fut mitigé. Mathieu Marais, avocat, écrit au président Bouhier : J'ai trouvé la danse charmante, mais Paris a trouvé l'opéra fort laid, composé par Rameau dans un goût italien qui ne plaît pas, et par Fuselier, plus propre au comique de la Foire.

Marie Sallé, en revanche, reçut des louanges. Le commissaire Dubuisson écrit au marquis de Caumont : Mlle Sallé, qui est rentrée à l'Opéra, a débuté dans les Indes galantes, et il m'a semblé qu'elle avait acquis de la légèreté sans rien perdre de ses grâces. Mathieu Marais écrit de son côté : La Sallé danse comme un opiseau en évitant le széphire qui la court : elle a appris en Angleterre à ne mettre point tant de volupté dans sa danse, et cela n'en est que mieux.

Les Indes galantes suscitèrent l'admiration de Montéclair qui, pourtant jaloux de Rameau, vint le complimenter.

La troisième, Les Fleurs, fête persane, fut ajoutée à la troisième représentation, avec Tribou (Tacmas), Person (Ali), Mlle Eremans (Zaïre) et Mlle Petitpas (Fatime), et dans un décor préparé par le Florentin Servandoni, qui était premier-peintre-décorateur de l'Opéra depuis 1728. Toutefois, le public fut choqué par "l'inconvenance" que représentait le personnage de Tacmas, prince turc, travesti en femme. L'acte fut modifié le 11 septembre.

L'édition chez Boivin s'effectua sur la base de ballet réduit à quatre grands concerts, avec une nouvelle entrée complète. Rameau s'en expliqua dans la Préface : Le public ayant paru moins satisfait des scènes des Indes galantes que du reste de l\92ouvrage, je n\92ai pas cru devoir appeler de son jugement ; et c\92est pour cette raison que je ne lui présente ici que les symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des trois premières entrées, qui font en tout plus de quatre-vingts morceaux détachés, dont j\92ai formé quatre grands concerts en différents tons : les symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, sans que cela puisse empêcher de les jouer sur d\92autres instruments, puisqu\92il n\92y a qu\92à y prendre toujours les plus hautes notes pour le dessus et les plus basses pour la basse.

Le 25 octobre 1735, la recette ne fut que 281 livres, la plus faible jamais obtenue paar les Indes galantes.

A partir du 10 mars 1736, après vingt-huit représentations, Les Fleurs furent modifiées, et une quatrième entrée, Les Sauvages, fut ajoutée (sous la direction de Chéron), permettant à Rameau de réutiliser le fameux air des Sauvages qu'il avait écrit en 1725 pour des indigènes Caraïbes de la Comédie Italienne, et inclus dans les Nouvelles Suites de pièces de clavecin (1728). La distribution réunissait Tribou (Tacmas), Mlle Petitpas (Fatime), Mlle Eremans (Atalide) et Mlle Bourbonnais (Roxane) dans Les Fleurs, Jélyotte (Damon), Dun (Don Alvar), Mlle Pélissier (Zima) et Cuvillier (Adario).

Une reprise eut lieu à partir du 27 décembre 1736, en alternance avec Médée et Jason. Le Mercure de France de décembre relève que Jélyotte fut partculièrement apprécié dans l'acte des Sauvages : Le sieur Jéliot, qui avait été absent pendant quelques temps, joue dans l'acte des Sauvages et chante le même rôle qqu'il avait déjà joué au mois de mars dernier avec beaucoup d'applaudissement ; car on avait une très grande adeur de le voir, ce qui contribue encore au concours que ce ballet attire.

Une nouvelle reprise eut lieu du 28 mai 1743, avec une distribution réunissant Mlle Fel (Hébé) et Albert (Bellone) dans le prologue, Le Page (Osman), Mlle Le Maure (Emilie), Jélyotte (Valère) et Mlle Fel (Une Matelote) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Chevalier (Phani) et Jélyotte (Don Carlos) dans les Incas du Pérou, Bérard (Tacmas), Mlle Bourbonnois (Fatime), Mlle Julie (Atalide) et Mlle Coupée (Roxane) dans les Fleurs, Jélyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima) et Cuvillier (Adario) dans les Sauvages. La décoration avait été confiée au peintre François Boucher qui avait succédé à Servandoni à l'Opéra.

Cette même année, Rameau fit paraître chez Boivin les Indes réduites à quatre grands concerts.

Gravure de 1743

De nouvelles reprises eurent lieu à partir du 14 novembre 1743, avec une distribution réunissant : Mlle Fel (Hébé), et Albert (Bellone) dans le Prologue, Le Page (Osman), Mlle Le Maure (Emilie), Jelyotte (Valère) et Mlle Fel (Une matelote) dans le Tuc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Chevalier (Phani), Jelyotte (Don Carlos), Houbault (un Inca) dans Les Incas du Pérou, Bérard (Tacmas), Mlle Bourbonnais (Fatime), Mlle Julie (Atalide), Mlle Coupée (Roxane) dans Les Fleurs, Jeleyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima), Cuvillier (Adario) dans Les Sauvages. Dumoulin et la Camargo comptaient parmi les danseurs.

Nouvelle reprise à partir du 8 juin 1751, sans l'entrée des Sauvages, avec une distribution réunissant Mlle Coupée (Hébé) et Cuvillier (Bellone) dans le prologue, Person (Osman), Mlle Chevalier (Emilie) et Jélyotte (Valère) dans le Turc généreux, Chassé (Huascar), Mlle Romainville (Phani) et La Tour (Don Carlos) dans les Incas du Pérou, Poirier (Tacmas), Mlle Coupée (Fatime), Mlle Romainville (Atalide) et Mlle Dupéray (Roxane) dans les Fleurs, Jélyotte (Damon), Le Page (Don Alvar), Mlle Le Maure (Zima) et Cuvillier (Adaro).

Le 3 août 1751, l'entrée du Turc généreux céda la place à celle des Sauvages, avec Jélyotte (Damon), Person (Don Alvar), Mlle Chevalier (Zima) et Selle (Adario)

Une reprise eut lieu le 14 juillet 1761, avec Mlle Lemière (Hébé), Jaubert (Bellone) dans le prologue, Larrivée (Osman), Mlle Chevalier (Emilie) dans le Turc généreux, Pillot (Don Carlos), Gélin (Huascar), Mlle Dubois (Phani) dans les Incas du Pérou, Joly (Tacmas), Mlle Lemière (Fatime), Mlle Rozet (Atalide), Mlle Hilaire(Roxane) dans Les Fleurs, Pillot (Damon), Larrivée (Don Alvar), Desentis (Adario), Mlle Lemière (Zima) dans les Sauvages.

 Bellonne en 1761Costume de Phani par Louis-René Boquet

Les Indes Galantes furent représentées à Lyon, le 23 novembre 1741, dans la salle du Jeu de Paume de la Raquette Royale, puis en 1749/50, à l'initiative de Mangot, beau-frère de Jean-Philippe Rameau.

 

L'acte des Sauvages fut repris dans le cadre des Fragments héroïques, le 19 juillet 1762, avec le Prologue des Indes Galantes, et l\92Acte de la Guirlande.

Le 9 juillet 1770, Rosalie Levasseur, âgée de vingt-et-un ans, parut dans le rôle d'Hébé du prologue des Indes Galantes, s'attirant le commentaire de Bachaumont : Mademoiselle Rosalie a payé de sa personne pour ses camarades : le public ne peut que lui savoir gré de son zèle ; elle a très bien rendu les divers rôles dont elle était chargée ; elle acquiert de jour en jour plus de droit sur notre reconnaissance. Cette actrice précieuse plaît d'autant plus qu'elle n'est ni insolente, ni capricieuse comme les autres, et qu'elle joint à la meilleure volonté des talents décidés.

C'est en juillet 1770 que fut acquise la plus forte recette jamais obtenue par les Indes Galantes : 4 456 livres. 

L'acte des Sauvages fut repris à nouveau dans le cadre de Fragments héroïques, le 16 juillet 1773, avec l'acte Ovide et Julie, de Cardonne, et celui du Feu, tiré des Éléments, de Destouches. La distribution était la suivante : Tirot (Damon, Officier français dans une colonie d'Amérique), Gélin (Dom Alvar, Officier espagnol dans une colonie d'Amérique), Mlle Rosalie (Zim, fille d'un chef d'une nation sauvage), Durand (Adario, amant de Zima, commandant les guerriers de la nation sauvage).

La dernière représentation eut lieu le 6 septembre 1773, avec une recette de seulement 887 livres.

 

Les Indes Galantes inspira de nombreuses parodies : Les Indes chantantes, par Romagnesi & Riccoboni, donnée au Théâtre Italien, le 17 septembre 1735 ; et Les Indes dansantes (*), de Favart, représentée au Théâtre Italien, le 26 juillet 1751, la Grenouillère galante (**), de Carolet, représentée par les Marionnettes, à la Foire S. Laurent de 1735 ; les Amours des Indes, opéra-comique en un acte de Carolet, donné le 17 septembre 1735, le Déguisement postiche, de Carolet, donné le 24 septembre 1735 ; l'Ambigu de la Folie ou le Ballet des Dindons, de Favart, donné à l'Opéra-Comique, le 2 septembre 1743 ; les Amours champêtres, (***) de Favart, parodie de l'acte des Sauvages, représentée par les Comédiens italiens, le 2 septembre 1751, qui eut beaucoup de succès.

(*) partition : http://jp.rameau.free.fr/indes-dansantes-scores.htm

(**) "Le Batelier généreux" parodie le "Turc généreux", "l'Été tardif" l'acte des "Incas",dans lequel Huascar est travesti en Maraîcher sous le nom de Maître Gaspar, Phani en Mlle Marie, blanchisseuse, et Dom Carlos en Charlot, grenadier, la "Fête des Bouquetières" l'acte des "Fleurs", dans lequel Tachmas est remplacé par Thomas, Jardinier-fleuriste

(***) livret : http://jp.rameau.free.fr/amours_champ.htm

 

Synopsis

Prologue

Le palais d'Hébé dans le fond, et ses jardins dans les ailes

Hébé (soprano), déesse de la jeunesse, convie les amants à chanter leur bonheur. La jeunesse de France, d\92Italie, d\92Espagne et de Pologne (en l'honneur de Marie Leszczynska) se rend à son appel. Leurs danses sont interrompues par Bellone (basse), déesse des combats, qui les convainc de s\92armer et de combattre pour la gloire. Abandonnée par les amants d\92Europe, Hébé invoque l\92Amour, qui disperse alors ses messagers " dans les différents climats des Indes " (à cette époque, les pays non européens).

Première entrée : Le Turc généreux

Les jardins d'Osman Pacha, terminés par la mer

Osman, le pacha d'une île turque de la mer des Indes (basse), est amoureux de son esclave chrétienne provençale, Emilie (soprano), mais la jeune femme est fidèle à son amant, Valère, officier de marine (ténor), auquel elle a été enlevée par des corsaires le jour de leurs noces. Une tempête se déchaîne. Un naufragé échoue sur la grève. Il s\92agit justement de Valère, parti à la recherche d\92Emilie. Celle-ci est la première à l\92apercevoir. Leurs retrouvailles sont interrompues par Osman. Mais celui-ci reconnaît en Valère l\92homme qui autrefois l\92a libéré lui-même de l\92esclavage. Sa générosité l\92emporte sur sa colère et son amour déçu, et il rend leur liberté aux deux amants.

Deuxième entrée : Les Incas du Pérou

Un désert du Pérou, terminé par une montagne aride. Le sommet en est couronné par la bouche d'un volcan formée de rochers calcinés et cocuverts de cendres

Don Carlos (ténor), officier espagnol, et Phani (soprano), princesse péruvienne, s\92aiment. Le grand prêtre du Soleil, Huascar (basse), qui aime lui aussi Phani, a surpris leur secret. Dissimulant sa jalousie, il reproche à la princesse d\92aimer un ennemi. Une grande fête célèbre le culte du Soleil. Mais la cérémonie est interrompue par une éruption volcanique. Huascar tente de persuader Phani qu\92elle est responsable de la colère des dieux et qu\92elle doit l\92épouser pour calmer les éléments déchaînés. Carlos surgit et révèle que c\92est Huascar lui-même qui a réveillé le volcan en jetant des rochers dans le cratère. L\92éruption volcanique redouble de violence et engloutit le grand prêtre.

Troisième entrée : Les Fleurs, fête persane

Les jardins du palais d'Ali

Le prince persan, roi dans les Indes, Tacmas (ténor), est amoureux de Zaïre (soprano), esclave de son favori, Ali (baryton). Afin de sonder le coeur de la jeune femme, il pénètre dans le jardin d\92Ali, déguisé en femme, le jour de la fête des fleurs. La propre esclave de Tacmas, Fatime (soprano), qui est amoureuse d\92Ali, entre à son tour dans le jardin, déguisée en Polonais dans la même intention. Tacmas la prend pour un rival venu courtiser Zaïre et veut la frapper de son poignard. Heureusement, il reconnaît Fatime à temps. Le quiproquo est dénoué et les deux maîtres échangent leurs esclaves. Pour célébrer la victoire de l\92amour, on présente la Fête des Fleurs.

Quatrième entrée : Les Sauvages

Un bosquet d'une forêt d'Amérique, voisine des colonies françaises et espagnoles, où doit se tenir la cérémonie du Grand Calumet de laPpaix

Dans une forêt d\92Amérique, alors que le chef des guerriers indiens vaincus, Adario, s'apprête à conclure la paix, deux officiers, l'officier français Damon (ténor) et l\92officier espagnol Don Alvar (basse), courtisent une jeune indienne, Zima (soprano), fille d'un chef d'une nation sauvage et aimée d'Adario. Damon professe l\92inconstance, Don Alvar l\92amour sérieux et exclusif. Mais Zima ne veut ni d\92un époux volage, ni d\92un époux jaloux. Elle leur préfère Adario (ténor), chef des armées de la nation sauvage. La Danse du Grand Calumet de la Paix scelle l\92union de Zima et d\92Adario, en même temps que la réconciliation entre les Sauvages et les Européens.

 

"Deuxième opéra de Rameau, après Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes appartiennent à un genre hybride, l'opéra-ballet, qui a longtemps été le concurrent de la tragédie lyrique. A la différence de celle-ci, l'opéra-ballet n'accorde qu'une importance relative à l'action dramatique, il n'est que prétexte au divertissement où triomphent la danse et la musique pure. Selon la définition de Cahusac (1754), il est considéré comme " un spectacle de chant et de danse formé de plusieurs actions différentes toutes complètes et sans autre liaison entre elles qu'un rapport vague et indéterminé ". C'est la raison pour laquelle les différentes parties ne sont pas appelées " actes ", ce qui supposerait le développement d'une histoire, mais " entrées ". De cette manière, on pouvait aussi, selon le goût du public ou des disponibilités financières des directeurs de théâtre, couper ou ajouter de nouvelles entrées, comme ce fut le cas pour Les Indes galantes, auxquelles Rameau rajouta une entrée, un an après la création. Sur le plan du sujet, l'opéra-ballet préfère le voyage et l'exotisme à la mythologie, les sujets contemporains à l'éloignement dans le passé, les personnages humains aux dieux. Faisant suite à la rigueur du Grand Siècle, il relève d'une société du loisir, de l'absence d'implication. Dans Les Indes galantes, le thème retenu est celui de " l'amour dans les contrées lointaines ". Les quatre pays évoqués sont la Turquie, le Pérou, la Perse et l'Amérique. Chaque entrée s'efforce d'en tirer le merveilleux exotique et se termine par le divertissement où explosent le choeur et l'orchestre. Mais le sujet des entrées n'est pas forcément léger et riant, ainsi qu'en témoigne l'entrée des Incas, drame bref et intense aux tonalités souvent sombres, qui est incontestablement le point culminant de la partition.

L'oeuvre à l'Opéra de Paris

Les Indes galantes ont été créées à l'Académie Royale de Musique (1ére Salle du Palais Royal), le 23 août 1735, dans une version comprenant trois " entrées ". L'année suivante, une quatrième " entrée " fut rajoutée et l'oeuvre fut jouée sous cette forme jusqu'en 1761. Elle a fait son entrée au Palais Garnier le 18 juin 1952, dans une révision musicale de Paul Dukas et Henri Busser (direction Louis Fourestier), une mise en scène de Maurice Lehmann, des décors de Arbus, Jacques Dupont, Wakhévitch, Carzou, Fost, Moulène et Chapelain-Midy. Cette production fastueuse a été donnée 286 fois jusqu'en 1965, ce qui porte à 471 le nombre de représentations à l'Opéra de Paris depuis la création. Parmi les nombreux artistes qui y ont été affichés, on trouve les noms, entre autres, de : Jacqueline Brumaire, Janine Micheau, Denise Scharley, Suzanne Sarroca, Mady Mesplé, Guy Chauvet, José Luccioni, Raoul Jobin... En 1999, une nouvelle production mise en scène par Andrei Serban, dans des décors et des costumes de Marina Draghici, réunit, entre autres, Natalie Dessay, Nathan Berg, Heidi Grant-Murphy, Laurent Naouri, Paul Agnew, Nicolas Rivenq, accompagnés par l'Orchestre des Arts Florissants dirigé par William Christie. Cette production a fait l'ouverture de la saison 2000-2001."

(Présentation de l'Opéra de Paris - 2003)

 

 

Représentations :

 

 

 

"L\92année Rameau ... se poursuit on ne peut mieux, avec cette indispensable reprise de la production des Indes galantes créée en 2012 au Capitole de Toulouse. En effet, ce spectacle montre qu\92il n\92est pas nécessaire de s\92inscrire dans une mauvaise tradition remontant à 1952, l\92année où Maurice Lehmann avait décidé de remonter l\92\9Cuvre à l\92Opéra de Paris. Pendant plus d\92un demi-siècle, le ballet héroïque de Rameau fut considéré comme un pur divertissement à grand spectacle : Pizzi au Châtelet en 1983, Arias à Aix en 1990, Serban à Garnier en 1999, tous s\92étaient contenté d\92éblouir ou d\92amuser, sans jamais se poser de question sur le sens possible de l\92\9Cuvre. Heureusement, la chorégraphe Laura Scozzi a eu la bonne idée de lire de près le livret pour en tirer la substantifique moelle, en l\92occurrence le message rousseauiste. Le prologue se déroule dans un « état de nature » où les humains vivent dans une innocence heureuse, symbolisée par leur nudité totale. Bellone y introduit soudain tout ce que la société a pu produire de laideur et d\92abomination : le désir de gloire, d\92honneurs, prend ici les formes les plus variées, et jamais l\92on aura autant ressenti l\92horreur de la séparation, les hommes se laissant séduire par l\92appel de la divinité guerrière. Pour lutter, Cupidon délègue ses émissaires, trois épatantes danseuses formant un irrésistible trio comique, dans tous les pays où l\92amour est menacé. Et là, le coup de génie de Laura Scozzi est de n\92avoir eu qu\92à prendre pour point de départ les pays choisis par Fuzelier pour aborder des thèmes que le XVIIIe siècle n\92envisageait pas forcément, mais qui s\92appuient toujours sur la lettre du livret. En Turquie, on assiste au naufrage d\92immigrés clandestins ; au Pérou, le « brillant soleil » fait pousser la drogue que les narcotrafiquants fournissent à l\92Occident (« c\92est l\92or qu\92avec empressement, sans jamais s\92assouvir, ces barbares dévorent ») ; l\92acte persan est l\92occasion de dénoncer la tyrannie dont sont victimes les femmes en Iran ; les Sauvages, dont les « forêts paisibles » sont troublées par des puissances coloniales, abordent la déforestation et se livrent à une satire impitoyable de notre société de consommation, avant un retour final à l\92Eden du prologue. Tout cela est tour à tour terrible et hilarant, et forme un spectacle très fort, dont on espère que la diffusion en direct sur divers supports le jeudi 27 février débouchera sur un DVD.

Par rapport à la création toulousaine, la distribution a été modifiée, mais en partie seulement. On retrouve en Emilie et en Atalide (personnage ajouté lors de la réécriture complète de l\92acte persan en 1736) Judith Van Wanroij, peut-être la plus belle voix féminine de ce spectacle, à laquelle on reprochera seulement quelques voyelles qui ne sonnent pas toujours comme elles le devraient en français. Vittorio Prato était déjà Osman au Capitole, mais l\92on aurait aimé qu\92il soit remplacé : la diction est mauvaise, le timbre sans grand intérêt, et la seule raison de sa présence semble être sa capacité à se montrer en scène en maillot de bain. On retrouve avec bonheur le Huascar de Nathan Berg, acteur extraordinaire, qui transfigure son personnage, pliant sa voix sonore à la relecture de Laura Scozzi, les hymnes au soleil devenant des compliments à Phani. Le Bordelais Thomas Dolié revient lui aussi, pour un Adario qui ouvre curieusement l\92acte des Sauvages avec son « Bannissons les tristes alarmes ». Parmi les nouveaux venus, on salue la quadruple incarnation d\92Anders Dahlin, au français irréprochable et à la ligne vocale raffinée. Un peu en retrait en Amour, Olivera Topalovic est une séduisante Zima. S\92il ne marque guère en Bellone (le dernier titulaire du rôle à l\92opéra de Bordeaux était Robert Massard en 1978 !), Benoît Arnould réussit à la perfection un Alvar bien moins ridicule que d\92ordinaire. On est charmé par la voix d\92Eugénie Warnier dans l\92air de Roxane, et l\92on a hâte de réentendre cette jeune chanteuse dans des rôles plus étoffés. Amel Brahim-Djelloul, enfin, peu audible en Hébé et en Phani, se révèle littéralement dans l\92acte des Fleurs, où elle livre un admirable « Fra le pupille di vaghe belle », l\92air italien que Richard Strauss cite dans Capriccio, et un très beau « Papillon inconstant ». Le ch\9Cur de l\92Opéra de Bordeaux s\92adapte sans peine à un style qu\92il pratique peu, et l\92on regrette que sa relégation en coulisse en rende le son très étouffé, dans « Vous nous abandonnez » au Prologue, par exemple. Pour diriger ces Indes galantes, Christophe Rousset était l\92homme de la situation, tant les qualités de chef lyrique qu\92on lui reconnaît sont ici employées à merveille, la fluidité de son geste répondant à l\92enchaînement des tableaux. Et un grand merci à l\92opéra de Bordeaux d\92avoir programmé cette \9Cuvre, et dans cette production, c\92est une contribution majeure à l\92année Rameau !"

 

 

 

 

 

 

"Sous une apparente facilité, Les Indes Galantes peuvent aisément être un piège pour le metteur en scène. A Garnier, en 1999, Andrei Serban avait déplié un livre d\92images coloré, drôle et poétique, d\92une moderne atemporalité. La chorégraphe attitrée de Laurent Pelly a, elle, choisi d\92actualiser le propos de l\92opéra-ballet de Rameau, usant d\92un matériel scénographique qu\92elle a compilé au fil des productions, dont l\92humour décalé est comme l\92empreinte. L\92exotisme devient alors le prétexte à une enfilade d\92indignations convenues entretenant avec le livret de Louis Fuzelier un lien aussi ténu que l\92intrigue.

Le rideau se lève donc sur un Eden de feuillages verdoyants dans laquelle s\92ébaudit une humanité en tenue adamique. L\92audace se résume dans le travail chorégraphique réalisé avec ces corps nus \96 et qui fait grincer quelques dents dans le public. Sous la férule d\92Amour, trois d\92entre eux vont partir avec Eden voyages, aux mêmes couleurs orangées d\92une certaine compagnie à bas coûts, explorer l\92expression de ce sentiment universel aux quatre coins du globe, embarquant à bord d\92un A 380 défilant en projection vidéo \96 réalisation de Stéphane Broc \96, clin d\92\9Cil promotionnel à l\92industrie locale.

Reconfigurée en intervention militaire contre le narcotrafic, la chute d\92Huascar témoigne d\92un sens consommé de l\92efficacité dramaturgique. La troisième entrée, Les Fleurs, qui dans la version du manuscrit du Conservatoire de Toulouse présentée ici propose un air italien et supprime un quatuor, réussit remarquablement à impulser une dynamique dans un acte très peu théâtral. La dénonciation de la soumission des femmes dans la Perse d\92aujourd\92hui \96 l\92Iran \96 démonte en même temps les contradictions de la mécanique fantasmatique des hommes, recouvrant leurs épouses d\92une burqa, mais affublant l\92objet du désir de la pulpeuse blondeur véhiculée par l\92Occident. Les sauvages d\92Amérique sont des militants écologistes qui cèdent sous la pression de promoteurs, et cèdent au consumérisme qui transsubstantie dans le four de la cuisine le maïs transgénique en rôti de b\9Cuf et l\92huile de palme en dessert \96 et quand il ne reste plus rien dans le placard, un sac commandé chez McDo.

La duplication des procédés comiques reste cependant souvent attendue : on rit certes, mais non en proportion de la profusion de moyens sollicitée. Surtout, un tel hétéroclisme des images fait complètement l\92impasse sur la dimension poétique de l\92opéra. Cette absence de poïétique et de réflexion esthétique se révèle de manière symptomatique dans la Chaconne finale, simple retour au bercail édénique inaugural. Là où Serban procédait à une récapitulation émouvante des personnages, en phase avec la structure à variation du morceau, Laura Scozzi se contente de la meubler de soubresauts chorégraphiques parfois parasites.

A rebours des maniérismes préconisés par un William Christie, Christophe Rousset séduit par une approche beaucoup plus franche des tempi, se gardant cependant des excès de robustesse que d\92aucuns impriment à cette musique raffinée. Les attaques, parfois presque rudes, pourraient toutefois gagner en élégance. Les Talents Lyriques développent d\92ailleurs une sapidité bienvenue dans les couleurs, qu\92on ne leur connaissait pas assez jusqu\92alors. Quant au continuo, sa subtilité confirme les qualités rythmiques et expressives du chef français, et se distingue par une appréciable proximité imitative avec la ligne vocale, mesurée et délicate dans l\92ornementation.

Dans un souci pertinent de condensation, la distribution vocale fait appel à un effectif restreint. Hélène Guilmette (Hébé, Phani et Zima) exhibe un soprano clair, à l\92excellente diction et un remarquable sens du style. Quelques légers décrochages dans les aigus, à l\92émission souvent corsetée, écaillent cependant le début de la soirée. Judith van Wanroij ne démérite pas en Emilie puis Atalide, tandis que Julia Novikova, avec une intonation longtemps un peu basse, convainc davantage en Zima qu\92en Roxane et Amour, même si le chant manque de la fluidité aérienne que requiert le rôle. Du côté masculin, seul se détache réellement l\92Adario de Thomas Dolié, vigoureux et galbé. Aimery Lefèvre, Bellone et Alvar, accuse trop les graves. La légèreté de la voix de Kenneth Tarver, Valère et Tacmas, confine au stéréotype. Cyril Auvity déploie un timbre un peu plus nourri en Carlos et Damon. Vittorio Prato compose un Osman bellâtre, quand Nathan Berg, Huascar, s\92enfonce dans les charbons d\92un instrument caverneux dont on ne peut sauver que la présence indiscutable. Préparé par Alfonso Caiani, le Ch\9Cur du Capitole rivalise honorablement avec les formations spécialisées."

"Cela fera le buzz, c\92est certain. Elle est incroyable cette coproducion du Capitole de Toulouse, de l\92Opéra de Bordeaux et de Nuremberg ! Elle va faire des heureux ! Disons le d\92emblée, c\92est l\92intelligence et la finesse de l\92adaptation scénique de Laura Scozzi qui rendent fulgurante une \9Cuvre qui théâtralement ne vaut pas la peine d\92être jouée. On le dira franchement c\92est le plus mauvais livret, carrément « bâclé », de tout ce que l\92on peut donner sur une scène d\92opéra. Aucune dramaturgie dans ce galimatias, véritable méfait, enchaînement insensé d\92un prologue et de quatre entrées. Ce ballet est indigent, on le savait. Qu\92il ne valait que par la riche partition des musiques de danse de Rameau aussi et que des suites en concert en donnaient le meilleur tout autant. Nous rendons donc grâce à l\92intelligence, la culture, l\92esprit de synthèse et la pertinence de Laura Scozzi qui signe la meilleure mise en scène « moderne » d\92un opéra baroque qui se puisse espérer. Les décors sont somptueux celui de la forêt le plus émouvant, les costumes sont subtils et les lumières toujours complices. Les projections vidéo sont pleines d\92humour et de sens : quelles courses faisons nous en avion autour du globe dans tous les sens !

La danse est moderne, limitée à l\92essentiel et le mime est un sommet d\92expression. Dès le lever de rideau le ton est donné et la surprise de découvrir des danseurs entièrement nus, fait suite au ravissement de regarder des corps humains sans que le ridicule ne vienne gâcher le regard ni une sexualisation de mauvais aloi. Ces corps ne sont pas bodybuildés ou anorexiques. Ces danseurs ont un corps « normal». Si j\92osai je dirai un corps « au naturel » avec des geste d\92une candeur, d\92une simplicité et d\92une pureté des origines. Même le couple âgé final est magnifique en sa nudité assumée. Le décor représente une forêt primaire tropicale de toute beauté, ils en sont les habitants primitifs heureux. L\92arrivée de Bellone qui vient gâcher cette harmonie est représentée par une horde de touristes rappelant les méfaits de l\92église en Amérique du sud, de l\92armée de Conquistadors, puis des touristes en dollar et euro, braconniers et « ingénieurs déforestateurs », promoteurs sans scrupules... en quelques minutes le Paradis est souillé, les habitants affublés des signes de civilisation. L\92argent c\92est la Mort ! En un instant, tout en finesse, c\92est le déroulement des siècles de gâchis occidental qui est sous nos yeux d\92une évidence troublante. Chaque entrée sera ensuite une véritable recréation gardant l\92esprit du livret mais non la lettre. Le Turc Généreux est presque sage, l\92adaptation simple et belle nous fait voir la Turquie des plages, des oléoducs et des naufrages dans le Bosphore. Le Turc est occidental et sa clémence est probablement intéressée face à un Valère probable fils de milliardaire. Les Incas du Pérou, est le tableau de la violence la plus flamboyante. Le repère de narcotraficants est sinistre et le feu est bien réel sur scène produisant une sorte de terreur non feinte... la violence de l\92homme pour la nature et son semblable devient lourde, l\92 avilissement de la femme par l\92homme tient en haleine. Il faut dire que théâtralement Nathan Berg en Huascar est d\92une brutalité qui terrorise, et sa voix paraît immense. Les Fleurs, voit la dénonciation de l\92esclavagisme, de la misogynie et de l\92appétit sexuel bestial des puissants... Les Roses sont des femmes achetées comme des animaux dans un désert. Là aussi tout est suggéré et dénoncé avec finesse sans vulgarité mais sans concessions. Quant aux sauvages et bien que dire.... les sauvages, les plus terriblement fous ce sont les homo-faber du XXI° siècle.... C\92est tout simplement nous dans un miroir.... La chaconne, dirigée de manière roborative sera l\92occasion de vivre en accéléré une vie d\92aujourd\92hui, de la naissance du couple, en passant par le mariage, la naissance d\92un enfant, l\92adolescence, la maturité puis la vieillesse toujours dans un esprit de consommation qui tourne à vide. L\92habitation stérile dans le magnifique immeuble, cage à poule de luxe, construit dans la superbe forêt... Tout se tient nous avons voyagé dans le temps et l\92espace, course poursuite de l\92amour mais aussi de la destruction de la vie et la perte du sens de la vie même. Rarement une mise en scène aura tant fait réfléchir le public sous prétexte de le divertir. Mentionnons comme fil rouge entre les entrées, le trio d\92amours, mimes absolument géniaux, capable de faire naître des émotions puissantes, oscillant entre tendresse et moquerie mais arrivant toujours in extremis à sauver l\92humanité. Le retour au Paradis perdu est jouissif !!!

L\92intelligence et les yeux sont si constamment stimulés que les oreilles sont en quelque sorte secondaires. C\92est mieux car l\92orchestre de Christophe Rousset est haut dans la fosse mais faible en nuances et avare de couleurs. Les voix sont généralement de petites tailles et seul un quatuor de chanteurs-acteurs se hisse au sommet. Tout en haut le Huascar du baryton Nathan Berg est digne d\92admiration pour son incarnation qui est quasi cinématographique. La voix est grande et les vocalises bien en place. Cyril Auvity est un ténor à la voix de soleil levant, au timbre de miel et à la projection confortable dans une élégance de chaque phrasé. Carlos et Damon sont des poètes égarés dans tant de violence. Julia Noikova brûle les planches en amour adolescent mutin et plus encore en Roxane icône sixties ravageuse, sorte de Marilyn matinée de Jackie Kennedy. Mais c\92est en Zima que la tendresse se mêle au charme avec le plus de délicatesse. La projection vocale est chaque fois confortable et le fruité du timbre toujours sensuel. Hélène Guillemette est exposée dans trois rôles qui la mettent en difficulté dans les sur-aigus. Mais les notes centrales sont belles et l\92actrice se renouvelle dans chacun des rôles. Les autres chanteurs sont agréables sans personnalité vocale saillante. L\92ensemble est marqué par un jeux théâtral de grande qualité, exceptionnel à l\92opéra, qui va certainement encore se développer après cette première. Les ch\9Curs se taillent un beau succès public tant chaque intervention sur scène ou hors de vue est efficace, vocalement très homogène, toujours fluide et admirablement dite.

Une très belle production que chaque public de maison d\92opéra devrait voir de par le monde tant l\92éthique sous tendue par Laura Scozzi est généreuse et incontournable en cette période de Veau d\92Or érigé et mondialement destructeur."

"En 1952, l\92opéra-ballet Les Indes galantes revivait, à l\92Opéra Garnier grâce à la mise en scène de Maurice Lehmann, où triomphait une joyeuse futilité décorative. Depuis lors, toutes les productions de cette \9Cuvre ont emprunté cette même voie et ont postulé que le livret de Louis Fuzelier était fade et avait pour seul mérite de permettre à Rameau d\92épanouir sa théorie, post-cartésienne, du plaisir.

Le premier mérite de cette nouvelle production, ruisselante d\92intelligence, est que Laura Scozzi et Christophe Rousset ont lu, profondément, les vers de Fuzelier. Et de Rameau, doit-on ajouter, tant le compositeur, perpétuel insatisfait de ses poètes, les harcelait mot-à-mot, quand il ne prenait pas la plume lui-même. Outre des répliques qui, comme chez son contemporain Marivaux, semblent avoir été inventées à l\92instant, Fuzelier a bâti une finaude dialectique entre paix et guerre, joie et haine, plaisir et violence, état de Nature et état de société. Les Indes galantes selon Laura Scozzi ne sont pas un gigantesque éclat de joie. Au contraire, elles révèlent un perpétuel et inquiet balancement entre ombre et lumière et sont un regard, moins consensuel mais vrai et humain, sur le Siècle des Lumières. Voici un saisissant renversement idéologique, sans aucun forçage : Laura Scozzi a, simplement révèle l\92implicite d\92un livret, jusque-là lu superficiellement.

Le deuxième mérite tient au lien, évident, qui est tissé entre les cinq formants (le prologue et les quatre entrées) de cet ouvrage, comme si, au théâtre, cinq courtes pièces (des « levers de rideau ») sur le même thème étaient rassemblées en une soirée. Plus précisément, Laura Scozzi a donné, à chacune d\92elles, le galbe dramaturgique (exposition, intrigue, et fin ouverte et abstraite, c\92est-à-dire une morale) du conte dont le XVIIIe siècle regorgea. Et comment ne pas songer à Voltaire, à ses contes, à ses protestations contre la superstition religieuse (« écr\85 l\92inf\85 » pour masquer « écrasons l\92infâme ») et à son militantisme pour les libertés publiques et personnelles !

Dans sa précédente mise-en-scène lyrique présentée en France, (en 2009, Die Zauberflöte, à Bordeaux), Laura Scozzi avait déployé une facétieuse fantaisie. Dans Les Indes galantes, elle réalise un travail plus accompli : chaque innovation est gorgée de concret. Dans le prologue, Hébé vit en pleine nature « originelle » (herbe, paroi rocheuse et moussue de laquelle coule une cascade, une mare et un bosquet végétal haut à s\92y cacher) et est entourée de six couples de danseurs nus ; entre trémulations gondolantes et bonheur limpide, c\92est tout un Éden philosophique qui vit. Dans Le Turc généreux, Osman est un passeur de clandestins (dont Émilie et Valère) fuyant, sur des barques de fortune, des dictatures (libyennes ou tunisiennes). Dans Les Incas du Pérou, sur les hauts plateaux, Huascar, mi-chef de guérilla mi-narco-trafiquant, terrorise ses troupes ; l\92irruption finale d\92une armée légale le pousse au suicide. C\92est peut-être dans ce tableau que l\92intelligence ironique de Laura Scozzi est la plus évidente : la Fête du soleil (avec le fameux air « Soleil, on a détruit tes superbes asiles »), usuellement généreuse (elle exprimerait la fraternité maçonnique à laquelle Rameau appartenait) se mue en un hymne cynique et terrifiant. Dans Les Fleurs, en plein désert persan, Tacmas instrumentalise sa religion pour opprimer ses sujets et justifier la polygamie ; loin d\92être un culte rendu à la Beauté, la Fête des fleurs, est un minable et obscène défilé féminin et marché aux épouses. Enfin, dans Les Sauvages, la civilisation industrielle pollue et détruit toute nature, y compris un parc naturel légalement installé, y compris l\92amour humain. Pour coudre ces cinq formants, le lien voltairien se matérialise en trois personnages : les Amours sont trois naïfs, voyageurs aériens et mondialisés qui observent mal et photographient tout le temps. Une direction d\92acteurs virtuose et intelligente, mais aussi costumes, décors et lumières, tous contribuent à rendre cette production marquante et décisive dans la réception des Indes galantes.

L\92autre grand artisan de cette production est Christophe Rousset. Tout d\92abord grâce à ses Talens lyriques qui ne sont pas un ensemble mais un orchestre, au sens plein du terme. Sans crainte d\92être contredit, clamons que Les Talens lyriques est, actuellement, sans égal en France et que rares sont les phalanges européennes de cet acabit. L\92écriture orchestrale ramiste a ici été rendue avec un éclat, une cohésion, une intonation chatoyante, des couleurs profondes et une chair dense qui sont un éblouissement de chaque instant. Quant à Christophe Rousset, il a manifesté une complicité et une émulation permanente avec les propositions de Laura Scozzi : dépassant sa mission première (soutenir, guider et rassurer les chanteurs ; conduire la représentation ; rendre vivante une \9Cuvre), il a répondu à chaque intention de la mise-en-scène, en ses miroitements d\92énergies, de couleurs, d\92affects, de rhétorique et \85 d\92humour. Du très grand art ! Signalons qu\92une version, conservée à la Bibliothèque municipale de Toulouse a été ici utilisée. Outre qu\92elle rappelle qu\92une \9Cuvre possède rarement un état fixe et « officiel », elle offre, dans la troisième entrée, une soudaine hétérogénéité : une aria da capo, à l\92italienne, en lieu et place d\92un magnifique quatuor vocal.

Le plateau de chanteurs a été de premier ordre. Dans trois rôles fort différents (Hébé & Phani & Fatime) Hélène Guilmette a été captivante de maitrise vocale (elle a sollicité son registre grave comme le suraigu), déclamatoire et expressive ; seule une chanteuse pleinement maître de son outil vocal et de sa poétique personnelle pouvait, à ce point, illuminer une représentation. Tous les autres chanteurs ont également séduit et touché par leur droiture vocale et leur aptitude au jeu théâtral, notamment Judith van Wanroi, Thomas Dolié et Aimery Lefèvre. On exceptera seulement Nathan Berg que son instrument vocal, bien usé, conduit à la limite de la vocifération, à une émission large et presque hors de contrôle, et à une difficulté à trouver le zest d\92ironie que Laura Scozzi a placé derrière chaque affect, même le plus violent.

Cette production associe trois institutions lyriques : le Théâtre du Capitole (en ce printemps de 2012) puis, en 2014, l\92Opéra de Bordeaux et le Staatstheater Nürnberg. À qui n\92aura pu être Toulousain, voici deux autres et nécessaires opportunités de voir des Indes galantes pas si futiles qu\92on le croyait jusqu\92alors."

"Laura Scozzi ne fait pas dans la dentelle. La chorégraphe et metteur en scène fonce tête la première dans les clichés avec une évidente délectation. « Ses » Indes galantes, avec leur prologue et leurs quatre « entrées », sont revues et corrigées comme un tour du monde des catastrophes politiques et sociales du siècle. Le nôtre, pas celui de Rameau !

Ainsi « Le Turc généreux » se mue en passeur de clandestins, « Les Incas du Pérou » deviennent de patibulaires narcotrafiquants et la troisième entrée, celle des « Fleurs », invite sur la scène des fondamentalistes iraniens opprimant leurs épouses tout en « se distrayant » avec des prostituées occidentales. Enfin, « Les Sauvages » de Laura Scozzi résident dans une province américaine tranquille et boisée, atteinte hélas par la folie consumériste\85

Tout cela est un tantinet racoleur, mais « fonctionne » plutôt bien. Précise, énergique, très rythmée, la mise en scène joue l\92humour plus que la poésie (il en faudrait aussi pourtant) et parvient à emporter l\92adhésion par sa cohérence.

Tout commence dans le jardin du Palais d\92Hébé, déesse de la jeunesse, Éden verdoyant où s\92ébattent en dansant garçons et filles dans leur innocente nudité. Mais voici que Bellone, divinité de la guerre, s\92en mêle et arrache les hommes à leurs tendres jeux pour les précipiter sur terre. Telle est dans ces Indes galantes, la faute originelle. Seul l\92Amour saura, au prix d\92un tour du monde édifiant, ranimer la flamme de la concorde.

Réussite indéniable de la mise en scène, les trois messagers du fils de Vénus, ludions gracieux, accompagnent de leur pantomime déjantée chaque escale de ce voyage en humanité. Ils ne manquent jamais de passer au magasin « H & M » local faire provision de souvenirs mondialisés\85

Sans jamais ridiculiser le livret ni les personnages, cette joyeuse kermesse laisse toutefois trop peu respirer la musique. Elle donne tant à voir \96 et à rire \96 que l\92oreille n\92en peut mais La fosse, Les Talens lyriques dirigés par Christophe Rousset, et surtout le plateau manquent de panache et d\92aisance pour traduire la noblesse à la française, grandiose ou élégiaque, de cette partition somptueuse.

L\92entrée des Fleurs pâtit le plus de ce décalage entre image et son. Très appuyée, la charge anti-islamisme occulte le parfum raffiné de cet acte intimiste. On regrette en outre que Christophe Rousset ait choisi une version de l\92\9Cuvre où ne figure pas l\92inouï quatuor « Tendre Amour », véritable trésor de l\92histoire de la musique\85

La prestation vocale honorable, comme les interventions sérieuses mais en mal de transparence du ch\9Cur (celui du Capitole), auquel Rameau a confié des pages enthousiasmantes, semblent trop souvent l\92illustration d\92une dramaturgie farceuse. Celle-ci renvoie dos à dos les partisans d\92un état de nature un peu niais où l\92on s\92ennuie vite et ceux d\92une civilisation plus distrayante mais passablement corrompue et régie par une impitoyable guerre des sexes."

  "Laura Scozzi, chorégraphe italienne travaillant aux côtés de Laurent Pelly, signe des Indes très politiques qui dénoncent l'avidité de l'homme. Dès le prologue, danseuses et danseurs nus opposent l'état de nature et la civilisation. Embarqués à bord d'un avion projeté en vidéo, trois amours délurés parcourent la Turquie balnéaire, l'Amérique écolo militante, l'Iran des ayatollahs et le Pérou des narco-trafiquants. Le propos enthousiasme le public du Capitole. Mais le système Pelly, fait de gags et de distanciation, réclame de la légèreté. Efficace chez Offenbach et Donizetti, il alourdit le livret de Fuzelier dont les intrigues fluettes suppportent mal l'engagement miilitant. La mise en scène est souvent bancale : l'acte turc ne sait comment s'achever et Huascar en producteur de cocaïne ne convainc pas. L'accumulation des gags tue l'atttention musicale.

Les Talens lyriques en sont les premières victimes ; la faute, aussi, à leur palette décevante. Côté voix, Cyril Auvity et Héélène Guilmette chantent brilllamment, mais ils sont bien les seuls ... La particularité annoncée de ces Indes est une version retrouvée à Toulouse qui propose des modifications dans l'acte des Fleurs. Il est amputé de son magnifique quatuor mais agrémenté d'un air italien. Une perte regrettable pour une découverte très anecdotique."

"Des hommes et des femmes batiifolent nus dans une végétation luxuriante. Les Indes galantes revisitées par Laura Scozzi débutent sur cette image moins provocatrice que rafraîchissante d'un paradis perdu. Et enfin retrouvé au terme d'un voyage lucide aux quatre coins du monde. Car la chorégraphe dépasse l'exotisme ornemental de l'opéra-ballet de Rameau et Fuzelier en dénonçant les dérives de l'individualisme contemporain: trafics de drogue et d'êtres humains, asservissement des femmes et de la nature. Cette dramaturgie altermondialiste donne une cohérence à une trame narrative que la juxtaposition d'intrigues ténues rend inexistante, sans pour autant sombrer dans une démonstration forcée et bien-pensante, grâce à un sens intarissable du décalage loufoque. Et si les clichés ne sont jamais loin, c'est pour mieux en jouer, en livrant la scénographie pleine de trappes et astuces de Natacha Le Guen de Kerneizon à l'exploration facétieuse d'un trio d'Amours drolatiques. Mieux qu'un contraste, la direction de Christoophe Rousset crée un parfait équilibre. Etranger aux effets de l'extrémisme dynamique, le chef claveciniste conduit ses Talens Lyriques avec une prestesse limpide et raffinée, ciselant les contours et le rebond de l'écriture ramiste. D'autant que le trait parfois épais du Ch\9Cur du Capitole n'entame en rien une discipline stylistique inespérée, que ne relaie qu'imparfaitement un plateau soliste disparate. En dépit de son agilité fruitée, Julia Novikova fait figure d'erreur de casting, au même titre que Vittorio Prato, Osman inconsistant, et Nathan Berg, Huascar vociférant. Kenneth Tarver gravit les tessitures haut perchées de Valère et Tacmas avec une indifférence policée, à laquelle Cyril Auvity oppose en Carlos et Daman une éloquence non sans raideur. Livrant une trop brève leçon de diction, l'Adario de Thomas Dolié fait un rival de choix, tandis que Judith Van Wanroij, plus floue de mots, mais exquisément peste, croque Emilie et Atalide avec gourmandise.

Quant à Hélène Guilmette, elle ravit dans chacun de ses emplois par la sensibilité d'une ligne au charme pudique et un timbre ductile, qui trouve son plein épanouissement dans l'air italien que le manuscrit des Indes galantes conservé à la Bibliothèque de Toulouse ajoute à l'entrée des Fleurs."

"On ne sait jamais à quoi s'attendre lorsqu'on assiste à une nouvelle production des Indes galantes. Dans quel piège le metteur en scène va-t-il tomber? La reconstitution historique pure et dure ? La revue de music-hall emplumée et luxueuse? L'actualisation? La forme de l'opéra-ballet se prête à tout, permet les excès, les interprétations, les divagations. Chorégraphe et metteuse en scène, Laura Scozzi a opté pour une vision politique et philosophique. Avec un culot qui s'est révélé payant, puisqu'elle a réussi a tenir son propos au long du Prologne et des quatre «entrées», assurant ainsi une unité à ce qui n'est, au départ, qu'une succession de tableaux.

Le rideau s'ouvre sur un paysage de forêt vierge et profonde, arbres feuillus, source rafraichissante. Danseurs et danseuses font leur apparition : à la stupéfaction du public, ils sont entièrement nus. La vision idyllique de ce jardin d'Éden d'avant le péché originel, dans lequel Hébé, déesse de la Jeunesse, s'ébat en joyeuse commpagnie, est troublée par l'arrivée de Bellone la guerrrière, escortée de touristes, promoteurs, footballeurs, religieux, qui, après leur départ, laissent sur place les déchets de ce qu'ils ont consommé - la civilisation détruirait-elle tout ce qu'elle touche? L'Amour décide d'envoyer de par le monde un trio de gais lurons (des mimes épatants), témoins des quatre épisodes amouureux qui formeront la trame de l'ouvrage.

Piétinant l'anecdote, Laura Scozzi, à travers chaque histoire, dénonce fermement, mais sans lourdeur les dérives de la société contemporaine. Trafic d'humains, et naufragés réfugiés dans «Le Turc généreux» - générosité intéressée, puisque l'argent règne partout en maître. Narcotrafiquants dans «Les Incas du Pérou». Exploitation de la femme au Proche-Orient dans «Les Fleurs». Destruction de la nature pour le profit, et désir d'un bonheur domesstique des plus mesquins dans «Les Sauvages».

À chaque fois, le trait fait mouche, porté avec esprit et intelligence, soulignant ce que le livret de Louis Fuzelier porte en lui de sombre et de violent. Un divertissement, en même temps qu'une réflexion sur l'homme et son temps : le paradoxe est réussi, même si l'on peut imaginer Les Indes galantes autrement, et si, parfois, ce que l'on entend ne va pas avec ce que l'on voit.

Les ballets sont réglés avec minutie, et dansés avec entrain - comment ne pas se laisser emporter par la fameuse chaconne des «Sauvages» ? Même chez les chanteurs, Laura Scozzi joue sur la souplesse des corps, la grâce et le dynamisme des gestes.

La distribution est jeune et plaisante. Aucun problème de style dans une équipe composée, pour la plupart, de familiers du langage baroque, aucun souci d'élocution non plus. On regrette quelques problèmes d'intonation chez Kenneth Tarver, une tendance à faire passer le jeu avant le chant chez Nathan Berg, dont le Huascar souffre d'un timbre râpeux et d'un phrasé heurté. Mais Cyril Auvity, voix claire et franche, est toujours subtil, tandis qu'Aimery Lefèvre et Thomas Dolié font preuve d'une belle autorité. Julia Novikova et Judith van Wanroij font assaut de fraîcheur, mais Hélène Guilmette leur dame le pion, radieuse, exquise, à l'aise dans la fantaisie comme dans l'émotion. Cette version dite «de Toulouse», car établie d'après un manuscrit conservé à la Bibliothèque de la ville, offre la surprise d'un air italien dans «Les Fleurs» qui lui donne l'occasion d'un délicieux gazouillis.

Christophe Rousset est au pupitre de ses Talens Lyriques, et l'on est séduit par une trame sonore soyeuse et brillante, un récit alertement mené, une direction vivante et chaleureuse. Son Rameau est noble et frémissant, enthousiaste et élégant. Coproduit avec Bordeaux et Nuremberg, le spectacle va faire son chemin; on peut ne pas l'aimer, il ne laisssera pas indifférent."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Pour des raisons budgétaires, l\92Atelier Lyrique de Tourcoing a proposé l\92essentiel de ses productions de l\92année en version de concert. Cela n\92a pas nui à l\92intérêt et à la qualité des soirées, les distributions ayant été globalement très soignées, et tant Rinaldo qu\92Alceste ont procuré de grandes joies musicales. Nous serons un peu moins enthousiasmé par le dernier concert, Les Indes galantes, pas pour la réalisation musicale, mais plutôt pour le choix de l\92\9Cuvre, une comédie-ballet ne se prêtant pas à la version de concert. Privées de mise en scène et de chorégraphies, Les Indes galantes ont du mal à soutenir l\92attention. Le Prologue et les deux premières entrées sont digestes, mais les deux entrées suivantes passent mal, la troisième surtout, malgré des coupures drastiques, paraît interminable, et il aurait été à notre avis préférable de choisir une tragédie lyrique, genre qui a plus de substance et qui peut mieux se passer de mise en scène. Ces réserves posées, il faut cependant reconnaître que le concert, sans être inoubliable, fut d\92un bon niveau musical.

En haut de la distribution, le baryton Nigel Smith, un chanteur qui ne cesse de nous impressionner à chacune de ses apparitions à Tourcoing. Le timbre est brillant, la projection parfaite, la tessiture très étendue, malgré des graves qui manquent un peu d\92assise et de couleurs, la diction française est irréprochable, la vocalisation souple et harmonieuse. Il est dommage qu\92on l\92entende relativement peu, mais il a le temps de ne faire qu\92une bouchée du martial « la gloire vous appelle\85 » du Prologue, et son Huascar est tout à fait convaincant. L\92autre baryton de la soirée, très sollicité, est Alain Buet, comme toujours stylé, à la diction mordante et à la présence théâtrale indéniable, ce qui compense un timbre assez grisâtre et monotone. Cyril Auvity semble de trop petit format pour chacun de ses rôles. Le chanteur est toujours élégant, le timbre est doux et fragile, mais il produit des sons parfois très étranges dans l\92aigu, et est régulièrement en problème de justesse. La prestation de James Oxley est plus égale, mais assez atone, et la diction est, inhabituellement, assez pâteuse.

Trois sopranos complètent la distribution. Salomé Haller est la plus marquante : mise en difficulté par le rôle d\92Hébé dans le prologue, trop léger pour elle, elle réussit par la suite une incarnation très intéressante de l\92esclave Emilie, auquel elle apporte toutes les ressources de son tempérament dramatique et de sa voix corsée et puissante, et elle fait de « La nuit couvre les cieux ! » un moment mémorable. Liliana Faraon est la plus discrète, sa petite voix manque un peu de puissance, mais est très jolie. Elle a cependant encore beaucoup à faire pour maîtriser les aigus et la justesse. Cyrille Gerstenhaber séduit par la fragilité de son chant et la finesse pointilliste de ses phrasés, mais son étrange tenue aux imprimés psychédéliques, mi-carnaval mi-antiquité, qui va au-delà des frontières habituelles du goût, ne contribue pas à concentrer l\92attention des spectateurs sur sa prestation vocale.

Nous avions été très favorablement impressionné par la tenue de la Grande Ecurie lors du dernier concert. Quelques semaines plus tard, c\92est la débandade parmi les cordes, acides, maladroites et pas en place. Les vents se comportent très bien, le timbalier Guillaume Blaise montre son allant habituel, et les trompettes sont en bonne forme, sauf un moment de grosse distraction. Jean Claude Malgoire dirige son monde avec sa bonhomie et sa souplesse coutumières. Tout y est, l\92esprit et le style, pourtant le chef, élégant mais peu engagé, n\92évite pas une certaine monotonie."

"Y a-t-il \9Cuvre plus jubilatoire que les Indes Galantes ? Jean-Claude Malgoire ne s\92y est pas trompé, qui clôt son jubilé en beauté avec l\92Opéra-ballet le plus exotique de Rameau, relevant haut la main le défi de la version de concert grâce à une Grande Écurie fringante et une distribution dominée par une Salomé Haller aux mille facettes. Pionnier en Rameau comme en tout, Jean-Claude Malgoire gravait avec les Indes galantes son premier opéra, encore tout ébloui de la production légendaire de Maurice Lehmann, qui signa le retour de Rameau à l\92Opéra de Paris. Depuis ce premier essai sur instruments d\92époque, William Christie a fait sien cet Opéra-ballet, imposant sa vision élégante mais souvent trop lisse d\92Aix-en-Provence à Zurich.

Après une Alceste de Lully transformée en interminable scène de sommeil, Malgoire revient à Rameau avec la même énergie renouvelée que pour son enthousiasmant Orfeo de Monteverdi. Précise, variée, et surtout bien plus contrastée, de tempête en tremblement en de terre, que ne peut l\92être celle de Christie, sa direction anime chacune des entrées avec le même sens du théâtre et du divertissement, palliant la frustration de la version de concert par le spectacle d\92un orchestre régénéré. Car malgré quelques défauts de mise en place, la Grande Écurie, secondée par l\92impeccable Ch\9Cur de chambre de Namur, se révèle à son plus homogène, et surtout son plus brillant, avec des vents superlatifs \96 traverso de rêve \96 et des cordes le plus souvent exultantes.

Sans star, mais formée d\92une équipe jeune et concernée, au français superlatif, la distribution est dominée par Salomé Haller, dont la maîtrise stylistique kaléidoscopique et la présence réjouissante donnent à chacune des entrées auxquelles elle est conviée un surcroît de vie grâce à une déclamation tour à tour blessée \96 le Turc généreux \96 et spirituelle \96 une Zima débordante de fantaisie à la vocalise virevoltante, bien que privée de Régnez, plaisirs et jeux, dans les très fameux Sauvages. Que l\92aigu ne soit pas des plus aisés, parfois même agressif, n\92est que vétille, comparé à une palette de couleurs scintillantes et spontanées.

Délicate et expressive, la voix d\92une ampleur trop limitée de Cyrille Gerstenhaber se trouve assez injustement éclipsée par le soprano lumineux et virtuose, mais un rien scolaire de Liliana Faraon, rossignol idéal pour les Papillons inconstants, auquel Malgoire permet de briller davantage encore en intégrant à la Fête persane l\92air italien Fra le pupille, où Rameau fait valoir des dons incontestables pour le pasticcio.

S\92ils manquent respectivement d\92éclat et de creux pour en imposer par leurs seules voix, Alain Buet et Nigel Smith n\92en savent pas moins croquer leurs personnages dans le temps limité de chaque entrée, tandis que le défi de la haute-contre à la française est remporté par James Oxley, de son timbre peu amène mais fièrement projeté, quand Cyril Auvity, certainement plus raffiné malgré son incapacité à exécuter le moindre tremblement, se bat avec la vocalité ramiste, que son émission éprouvée par un appui laryngé constant, contraint à la plus anodine raideur.

En attendant le retour inespéré de Gardiner dans Castor et Pollux la saison prochaine, Jean-Claude Malgoire prouve que, malgré les offensives violentes, et parfois outrées, d\92un Minkowski, les anciens ont encore bien des choses à nous apprendre sur Rameau, qui n\92est en aucun cas affaire de mode, achevant son jubilé sur le plus pimpant des points d\92orgue."

 

 

 

 

François Piolino en Don  Carlos 

"Pour cette seconde reprise, la production des Indes Galantes dans la mise en scène d\92Andréi Serban et sous la direction de William Christie requiert toujours le même enthousiasme de la part du public. Les trois heures et demie de spectacle passent très vite tant la mise en scène est inventive, lumineuse et remplie de petits détails difficiles à apprécier en une seule représentation. Parallèlement, les Arts Florissants et les chanteurs soutiennent ce projet ambitieux sans démériter et avec grande classe. Cette mise en scène, comme la plupart de celles d\92Andréi Serban que ce soit au théâtre ou à l\92opéra, est très colorée. Pour l\92épisode du Turc Généreux, il place évidemment l\92action sur une sorte de plage et Emilie apparaît allongée sur une coquille bleue. Au fond de la scène des tubes bleus plus clairs tournent de manière à évoquer une mer et des vagues agitées, vagues dans lesquelles des sirènes et autres poissons batifolent. L\92illusion serait complète si Andréi Serban n\92avait pas décidé, à la fin de l\92épisode, de dévoiler toute la machinerie utilisée, brisant quelque peu le rêve. Pour les Incas du Pérou, les couleurs rouge et oranger sont privilégiées pour les décors et les lumières, conférant ainsi une atmosphère assez irréelle et sacrée. Des sortes d\92éponges sont employées pour représenter la fausse explosion du volcan. La troisième entrée est sûrement la plus réussie scéniquement. La deuxième partie est composée essentiellement de ballets et Blanca Li n\92hésite pas à habiller ses danseurs avec des feuilles, des fleurs et à les placer dans des pots dont ils sortent pour exécuter des figures chorégraphiques. Enfin pour les Sauvages, chanteurs et choristes sont habillés avec des plumes et de longs vêtements, tandis que les deux amoureux occidentaux de Zima redoublent d\92excentricité dans leur toilette (rubans, \85). De nombreuses idées intéressantes jalonnent cette production: pour annoncer le titre des entrées, le metteur en scène crée une nouvelle forme de surtitrage en confiant à certains personnages un carton en forme de nuage sur lequel est inscrit le titre. Une certaine cohérence s\92installe dans la mesure où les accessoires du prologue sont presque tous des coussins en forme de nuage. Andréi Serban tente de faire des Indes Galantes une vaste illustration des différentes formes que revêt l\92amour et met particulièrement en relief le rôle d\92Hébé, sorte de guide préposée au bon déroulement des histoires amoureuses. Pendant l\92ouverture, au milieu de la scène, un panneau, sorte de uolumen, se déplie et plusieurs éléments du décor utilisés au cours de la représentation traversent la scène (bateaux du Turc, le feu des Sauvages\85). A la fin de l\92opéra ce même panneau se plie alors et donne une unité à tout l\92opéra. Une très large place est laissée, dans cette oeuvre, aux ballets et Blanca Li exploite au maximum les ressources de la danse. Même si les figures chorégraphiques ou du moins les idées illustrées font penser de manière très précise aux ballets de Platée dans la production de Laurent Pelly, elle utilise à merveille les intermèdes musicaux pour créer une petite histoire: pour cela elle utilise cinq couples de danseurs qui vont tour à tour simuler l\92amour, la bonne entente puis la dispute, l\92adultère, la jalousie\85

La distribution, composée de spécialistes de longue date du baroque et d\92une nouvelle génération, s\92avère assez hétérogène. Si la production scénique n\92a rien à envier à celle quasi-légendaire d\92Alfredo Arias montée à Aix-en-Provence il y a dix ans, les chanteurs ne possèdent pas tous la même fraîcheur, le même engagement et la même perfection que des gens comme Jérôme Corréas, Sandrine Piau, Bernard Delétré, pour ne citer qu\92eux\85

Parmi la distribution féminine, c\92est Anna-Maria Panzarella qui semble la plus à sa place. Elle campe une Emilie à la fois tendre dans les duos avec Valère mais également déterminée dans son air \93Vaste Empire des mers\94, qui est peut-être le plus beau passage de toute la représentation: la voix est ronde, pleine, stable et, de plus, son timbre particuliers donne du piquant au caractère de la jeune fille. Se pliant à toutes les exigences du metteur en scène, elle arrive à ne pas tourner en ridicule le ballet dans lequel elle et Paul Agnew sont dans de petites barques et font semblant de naviguer sur la mer.

Parmi les nouvelles chanteuses baroques, on retrouve avec plaisir Jaël Azzaretti qui, après avoir assuré les petits rôles dans de nombreuses productions de l\92Opéra de Paris, a trouvé en William Christie, et en la musique baroque, un terrain favorable pour développer les qualités évidentes de sa voix. Même si elle manque encore un peu de puissance, la musicienne sait donner des accents particulièrement expressifs à son personnage et la salle reste suspendue à son air \93Viens Hymen\94. Malheureusement, sa diction reste assez approximative et on perd à ne pas distinguer les mots. Quant aux multiples vocalises qui composent son rôle, elles sont époustouflantes de virtuosité. Daniele de Niese, dont la carrière évolue également vers le répertoire baroque, tient le rôle d\92Hébé avec beaucoup de conviction et s\92engage sans réserve scéniquement. Vocalement la voix est belle, légère, souple mais pas très puissante: elle privilégie également le son à la diction et son texte est parfois incompréhensible. La chanteuse confirme la justesse et la beauté de sa voix dans une tessiture qui lui correspond mieux que celle de Cléopâtre dans Jules César donné dans ce même théâtre l\92année dernière. Malin Hartelius, déjà présente lors des précédentes représentations, se tourne de plus en plus vers le répertoire baroque avec un certain succès. Son interprétation de Fatime est douce, légère. Le fameux air \93papillon inconstant\94 est bien mené, même si elle a tendance à mettre trop de pression dans les aigus. Valérie Gabail se montre très drôle dans le rôle de Cupidon, habillée de rouge et lançant sur Bellone des flèches dorées. Ancienne choriste de multiples ensembles baroques, elle se plie aux exigences stylistiques mais ses vocalises restent assez inexactes. Gaële Le Roi se montre charmante en Zaïre et elle semble avoir une voix qui se prête admirablement au répertoire baroque. Espérons que cette expérience lui donnera envie de continuer sur cette voie. Enfin, Patricia Petibon, comme toujours, en fait trop et beaucoup trop au détriment et de sa voix et de son jeu. La mise en scène, certes, favorise ses déhanchements, mais peut-être pas à ce point-là! Son air \93régnez, plaisirs et jeux\94 est bien chanté mais il serait peut-être préférable qu\92elle ne donne pas la dernière note qui ressemble davantage à un cri qu\92à une note tenue. En revanche elle emmène tous les choristes dans la fameuse danse des sauvages et, étant très sensible au rythme, elle donne un élan et un souffle impressionnants à cette scène.

Chez les chanteurs, la distribution est bien plus homogène. En fidèle de William Christie, Paul Agnew est égal à lui-même et présente un Valère assez niais, assez naïf. Il est sûr que la mise en scène ne l\92avantage pas mais il donne des accents à sa voix, confirmant ainsi cette lecture. Le chanteur se montre particulièrement à l\92aise dans les passages vifs \93Hâtez-vous de vous embarquer\94 qu\92il donne en pleine voix. Il dévoile alors une puissance vocale qui lui permettra d\92aborder des rôles plus lourds en dehors du cercle baroque. En revanche François Piolino, qui fait figure de nouveau ténor baroque, est assez décevant. Son interprétation de Don Carlos est assez terne et on l\92a déjà entendu plus inspiré. Le ténor Richard Croft se sert de l\92élégance de sa voix pour Tacmas, mais elle manque peut-être de légèreté que seul un haute-contre, comme Jean-Paul Fouchécourt à Aix, peut apporter. En revanche il est impayable lorsqu\92il se travestie en bohémienne et ajoute quelques \93couacs\94 pour simuler sa difficulté à transformer sa voix. Nicolas Cavallier, familier de ce rôle, se taille un franc succès et se montre un Osman imposant et en même temps sensible. Le changement d\92attitude du personnage n\92en est alors que plus logique. Le chanteur s\92appuie également sur une diction parfaite pour transmettre des émotions. Nathan Berg est le seul chanteur de cette production à interpréter deux rôles: celui de Huascar dans les Incas et celui d\92Ali dans les fleurs. C\92est dans ce dernier qu\92il parvient à son maximum et qu\92il est le plus convaincant: il est drôle et il trouve de doux accents pour prouver son amour. Nicolas Rivenq est, comme toujours, excellent. Après avoir chanté dans la production d\92Alfredo Arias (à la fois Osman et Adario) et dans les diverses reprises de celle d\92Andréi Serban, le rôle du sauvage n\92a plus de secret pour lui. D\92une grande prestance scénique, il remplit également la salle de sa voix forte et modulée. Il est peut-être le seul à être aussi à l\92aise et à communiquer son enthousiasme à interpréter cette partition. Au moment où il apparaît, la musique semble enfin s\92épanouir. Du grand art !! Enfin, Joao Fernandes, remarqué dans le Jardin des Voix, impressionne par sa voix stable, bien placée et souple mais aussi par son engagement scénique. Il pousse au plus loin les demandes du metteur en scène et campe une Bellone infernale à souhait. Ce jeune chanteur est un nom à retenir! A noter également la participation excellente de Christoph Strehl dans le rôle de Damon et celle toute aussi exemplaire de Christophe Fel dans celui de Don Alvar. Il confère à ce personnage assez ridicule un certain humour et rend l\92attitude Zima encore plus détestable.

Comme toujours le choeur des Arts Florissants préparé par François Bazola fait merveille et une attention particulière est portée à la diction. Les choristes arrivent parfaitement à se mouler dans la mise en scène et ils s\92en donnent à coeur joie dans la danse des Sauvages. La direction de William Christie se veut ferme, énergique mais manque peut-être de douceur ça et là. On préférera se souvenir de l\92excellente intégrale enregistrée à l\92issue des représentations d\92Aix-en-Provence.

Au moment des applaudissements, les artistes reprennent en choeur la fameuse danse des sauvages, emmenés par un William Christie déchaîné qui n\92hésite pas à jouer lui-même aux indiens et à se plier aux exigences de la mise en scène. Ce petit jeu achève de déclencher le délire du public, à juste titre.

"Epices des Indes - L\92opéra-ballet est par excellence l\92art du grand spectacle dix-huitiémiste : de la parfaite coopération entre le metteur en scène Andrei Serban, la chorégraphe Blanca Li, la créatrice de décors et costumes Marina Draghici est née une féerie jubilatoire, largement plébiscitée par un public enthousiaste. La danse s\92intègre ici idéalement à l\92\9Cuvre, en évitant les écueils de la laborieuse reconstitution à l\92authentique, mais aussi de la modernité hors sujet, comme cela avait pu être le cas pour la chorégraphie étrange des Boréades : raffinement, humour et à-propos en sont les maîtres mots \96 le ballet des pots de fleurs de la « Fête persane » restera ainsi un morceau d\92anthologie.

De même, la distribution ne joue pas la carte du « star-system », et les acclamations qui accueillent Patricia Petibon au terme du tableau des Sauvages paraissent quelque peu injustes si l\92on considère l\92extrême homogénéité d\92ensemble. Ici, il s\92agit avant tout d\92un travail d\92équipe. Dès le Prologue, l\92hilarante apparition de Joao Fernandes en Bellone drag-queen donne le ton de la soirée. Sans compter que la jeune basse issue du « Jardin des voix » des Arts Florissants a une voix superbe de justesse et de profondeur, sa prestation scénique augure d\92une suite passablement hystérique. En face de lui, les sopranos Danielle de Niese (Hébé) et Valérie Gabail (l\92Amour), à la plastique fort avantageuse, ont fort à faire, mais s\92en tirent avec les honneurs. Si l\92entrée du Turc généreux paraît théâtralement un peu moins heureuse (quelle idée d\92habiller la pauvre Anna Maria Panzarella d\92une robe de rallye provincial !), les chanteurs rivalisent d\92excellence, avec en particulier le chant superbement stylé tant de Panzarella que de Paul Agnew.

Sans tout énumérer, on dira ensuite que Jaël Azzaretti (Phani des Incas du Pérou ) est une belle révélation, que Malin Hartelius dans les Fleurs se révèle aussi fine musicienne qu\92à son habitude, et surtout que le quatuor des Sauvages (Christophe Fel, Christoph Strehl, Patricia Petibon et Nicolas Rivenq) se montre, avec un abattage impeccable, à la hauteur des attentes. C\92est du reste à la chaconne de la 4e entrée que l\92on attend les Indes, et la tradition fut respectée puisque l\92air, repris après les saluts, fut une fois encore l\92occasion, pour le public du Palais Garnier, d\92assister à la célébrissime « danse du chef ». Non, pas le chef indien, le chef d\92orchestre\85

À l\92orchestre \96 et aux ch\9Curs \96 justement, il convient de rendre l\92hommage le plus vif : entraînés à la perfection, idéalement dirigés, ces musiciens livrent une interprétation impeccablement huilée, cohérente de bout en bout, en un mot inspirée. Tout au plus peut-on souhaiter une meilleure mise en relief des pupitres (Rameau n\92est-il pas un magicien de l\92orchestre ?), ainsi qu\92une articulation plus tranchante dans les passages où la bizarrerie de Rameau se donne libre cours."

 

 

"Les Indes galantes, dont c'était la création scénique en Suisse, ont suscité l'enthousiasme du public. Musicalement, le pari était quasiment gagné d'avance, car William Ch ristie s'est mué, au fil des ans, en avocat ardent et convaincant de la cause ramiste. Sa direction enjouée sait faire admirablement sonner l'orchestration si variée dc cette partition miraculeuse, alors que le trait se veut tour à tour cinglant ou charme ironique ou sensuel. Chaque morceau, abordé comme un univers musical en soi, se fond pourtant dans l'architecture d'ensemble des diverses Entrées et constitue, dans l'éclat de ses couleurs et de son climat propres, la touche nécessaire à souligner la profusion d'idées mises en oeuvre. En entendant une interprétation aussi roborative, on s'étonne que d'aucuns aient pu un jour estimer ce langage lyrique ennuyeux ou répétitif...Les chanteurs, constitués d'habitués de la scène zurichoise, ont su assimiler ce style si particulier, où 1'ornementation légère le dispute constamment à une prosodie alambiquée dont l'accentuation s'écoute comme l'indispensable pulsion rythmique du profil mélodique de chaque air ou récitatif. Des trois sopranos, c'est Malin Hartelius (Hébé et Zima) qui emporte la palme, de sa voix virtuose. Isabel Rey se veut plus sentimentale : sa courbe de chant s'attarde volontiers sur les notes filées néanmoins, à l'intérieur de chacun de ses trois rôles, la cantatrice espagnole sait faire preuve d'un art supérieur de la précision dans l'intonation et de retenue dans la recherche de l'effet. Moins exubérante et extravertie, Juliette Calstian aborde les airs d'Emilie en esthète sensible. Enfin, la mezzo Liliana Nikiteanu séduit en Zaïre, avec son timbre grave qui virevolte avec aisance. Du côté masculin, Rodney Gilfry (trois rôles lui aussi) est tout simplement impérial. Son chant lui permet de faire un sort à chaque consonne de la langue française ; il est ainsi l'un des rares interprètes de la soirée dont le texte reste parfaitement compréhensible. Le ténor ardent de Christoph Strehl (Valère et Tacmas), à la fois précis et aérien, convainc plus facilement que la ligne de chant déjà un brin empâtée de Reinaldo Macias (Don Carlos et Damon). Bonne contribution des emplois plus épisodiques, et remarquable engagement scénique du choeur des Arts Florissants, qui sait, comme nul autre, rendre justice à l'écriture riche en traquenards rythmiques des nombreux épisodes choraux de l'ouvrage.

Heinz Spoerli, spécialiste des chorégraphies romantiques et modernes, ne s'est pas soucié de reconstituer les pas de danse français d'avant la Révolution. Son approche est ouvertement ironique, et l'on ne compte plus les citations des grands ballets, de l'entrée des Ombres au troisième acte de La Bayadère aux déhanchements hybrides typiques des chorégraphies de comédies musicales actuelles, à la façon Notre-Dame de Paris. Décevant au premier abord, le parti pris s'avère finalement payant, d'autant plus que le chorégraphe, qui est également metteur en scène, a décidé de transposer l'action dans le milieu interlope de l'Exposition Universelle de Paris en 1889, avec ses démonstrations folkloriques plutôt discutables sur le plan ethnographique. Le tout prend alors très vite des allures de spectacle bon enfant, où le brio de la réalisation visuelle vise à satisfaire l'oeil avant de nourrir l'esprit. Et lorsque l'ultime Entrée des Sauvages nous présente une cohorte de danseurs qui se trémoussent en jeans et T-shirts sur une musique bizarrement rythmée comme dans toute société américanophile en Europe ou en Asie, l'intention finale du metteur en scène pointe derrière le sourire de circonstance. Le XXIe siècle a aussi ses Indes exotiques, mais sont-elles tou jours aussi galantes ? La question reste bien sûr sans réponse, tandis que les décors de Hans Schavernoch et les costumes somptueux de Jordi Roig ajoutent encore au plaisir de l'oeil, en transformant cet opéra-ballet si particulier en revue déjantée typique dune époque en mal de repères esthétiques."

"De fréquentes allusions à l'architecture métallique de la fin du XIXe et du début du XXe (Tour Eiffel, Grand Palais...) semblent placer l'action lors d'une exposition universelle parisienne où les nations se succèdent dans un tourbillon de couleurs et de mouvements. Le Prologue se déroule sous la verrière du Grand Palais et le tableau des Incas dans une salle d'exposition où prône un immense tableau académique représentant Machu Pichu (et où Huascar se trouve être un savant fou, concepteur d'une énorme machine à vapeur qui finira par se détraquer), tandis que le tableau des Sauvages se déroule lui en plein far-west avec grand canyon, totems, cactus, scorpion... et calumet de la paix bien entendu ! Au milieu de cela, le tableau du Turc généreux est celui qui se rapproche le plus de l'univers XVIIIe avec sa perspective de toiles peintes (mais qui se retrouvent complètement emportées par la tempête qui anime le tableau !).

Cette mosaïque bigarrée ne choque aucunement et se rapproche certainement des productions de l'époque de Rameau où le public venait pour être émerveillé par ces civilisations éloignées et étranges qu'on ne savait alors caractériser que par les décors et les costumes et non encore par la musique. On sourit donc beaucoup dans cette production grâce aussi à la chorégraphie extrêmement inventive et souvent drôle, qui fait par exemple passer le long ballet des fleurs sans sentiment de longueur. La qualité des danseurs joue aussi beaucoup dans la réussite des séquences chorégraphiques.

Musicalement, nous sommes moins à la fête, surtout du fait d'une distribution très moyenne, pour ne pas dire plus, dont aucun chanteur ne sauve véritablement l'autre. Certes, on sent que le style a été travaillé, la prononciation aussi (pour certains), mais ce sont les voix qui font souffrir, soit qu'elles sont inadéquates pour ce répertoire (Rheinhard Mayr, Rodney Gilfry !) ou bien franchement insuffisantes (intonation, justesse). Seul le choeur des Arts Florissants apporte de la satisfaction sur le plan vocal, bien que nous ayons entendu ce superbe choeur plus rond et plus homogène par le passé. L'orchestre " La Scintilla " est un ensemble d'instruments anciens constitué par des musiciens de l'orchestre " moderne " de l'Opéra de Zürich, et cela se sent bien dans plusieurs pupitres, les flûtes et les violes par exemple ne pouvant s'empêcher d'émettre un léger vibrato. Malgré tout, l'orchestre, fourni, fait montre d'une belle assurance et d'une séduisante palette de couleurs. William Christie dirige avec amour un répertoire dans lequel il semble être de plus en plus à l'aise et convaincant, notamment sur le plan dramatique. Sa direction est vivante et contrastée, mais on lui reprochera un soupçon de maniérisme parfois (certains phrasés, certaines nuances pianissimo renforcées par un allégement soudain de l'orchestration, comme la fin de la danse des sauvages jouée en pizzicato...)."

 

 

 

 

 

 

"Créées la saison dernière à l\92Opéra Garnier, les Indes Galantes de Rameau dans la production d\92Andrei Serban jouissent d\92une invention presque constante sur la scène, laquelle contraste violemment avec le manque d\92engagement de William Christie dans la fosse. Une défaillance que la jolie distribution vocale ne compense pas tout à fait.

L\92Opéra \96 Ballet fut à une époque un genre très en vogue en France où il a vu le jour à la fin du XVIIe siècle à l\92instigation de Lully. Sa particularité est de reposer sur un thème et non sur une intrigue, ce qui donne libre cours à l\92imagination et à la créativité du compositeur et du librettiste. L\92opéra-ballet est donc un type d\92\9Cuvre à géométrie variable, un spectacle complet où tout est permis pour divertir le public : c\92est le cas des Indes Galantes - dont le thème est les "M\9Curs Amoureuses chez les Sauvages". Aujourd\92hui, la difficulté est de compenser l\92absence d\92un solide argument dramatique par un spectacle capable de tenir le spectateur de bout en bout. Malgré la mise en scène plutôt réussie et souvent drôle d\92Andrei Serban - coloré, dynamique, qui mêle arts du cirque et danse contemporaine, avec l\92intervention de la musette sur scène - les Indes Galantes n\92atteignent pas leur objectif initial : divertir. La platitude léthargique de l\92Orchestre des Arts Florissants de William Christie empêche toute fusion entre l\92action scénique et la musique. L\92orchestre est le principal fautif dans les carences de l\92interprétation et cela, on a pu l\92entendre dès le Prologue. La sécheresse de la direction de William Christie est à l\92origine d\92un manque de dynamisme et de couleur pourtant essentiels dans l\92\9Cuvre de Rameau. Les tempi paraissent trop lisses et les tempêtes, pourtant nombreuses, font l\92effet de petites averses à peine humides. Quand Rameau a une idée toutes les deux mesures, Christie lui s\92économise. Ses Indes ont l\92exotisme du Darjeeling tiède qui se boit avec un nuage de lait et le petit doigt en l\92air.

Heureusement, Paul Agnew, Nicolas Rivenq et surtout Patricia Petibon se sont surpassés pour tirer le spectacle de sa torpeur. Pas flamboyantes, ces Indes donc. Sauf sur la fin : l\92orchestre se réveille subitement livre une danse des Sauvages débridée. Bouquet final : en guise de bis Christie monte sur scène et esquisse quelques pas de danse avec la troupe au grand complet. On aurait aimé qu\92il se déboutonne quelques heures plus tôt. "

Lors de sa création, l'an dernier, l'aspect scénique de cette production nous avait laissés sur notre faim. Malgré notre peu de goût pour l'esthétique d'Andrei Serhan, cette reprise offre un visage nettement plus plaisant. La précédente accumulation systématique de lieux communs, empruntés à l'imagerie baroque, et de pléonasmes visuels, issus des mots du livret de Fuzelier, fatiguait, voire irritait. Aujourd'hui, ce qui était reçu comme un amas lassant et gratuit d'événements évoque une fête rythmée, dont on aperçoit les différents niveaux de sens. Les modifications apportées par Serban et, semble-t-il, par Blanca Li, consistent en une prise de distance, en un surplomb par rapport a ces systèmes trop rigidement appliqués. En découlent une plus grande fluidité, une calme énergie, une sorte d'esprit loufoque. Un certain nombre de décors et de costumes ont également été refaits ; cette fois pourtant, le spectateur ne pense pas une seule seconde aux imposants moyens, à tous points de vue, que nécessite une telle production. En outre, Blanca Li semble avoir joui d'une bien plus grande latitude d'action dans sa chorégraphie son aptitude à passer de danses imitatives (et traditionnellement attachées à la chorégraphie baroque) à des mouvements et formes totalement contemporains, est digne d'éloges. Un léger regret demeure : la direction d'acteurs relâchée d'Andrei Serban n'empêche certes pas les bons comédiens de s'épanouir (Paul Agnew, Patricia Petibon, Nicolas Rivenq ou Nicolas Cavallier), mais en abandonne d'autres, notamment Iain Paton, à eux-mêmes.

Le plateau vocal n'est en rien affecté par le fait que Natalie Dessay et Laurent Naouri n'y figurent plus. Les plus remarquables prestations sont à porter au crédit de Paul Agnew (extrèmement à l'aise dans la difficile tessiture de haute-contre, son expression, tant vocale que physique, est maintenant totalement exempte de mièvrerie), de Patricia Petibon (moins maniérée qu'auparavant, elle maîtrise autant la virtuosité dans l'aigu que l'art théâtral), de Nathan Berg (fort émouvant Huascar), de Nicolas Cavalier (fort intelligente basse chantante) et de Nicolas Rivenq (dont les dons vocaux, et surtout scéniques, ont quelque chose d'insolent). Une très légère déception touche Annick Massis, trop tendue physiquement pour chanter avec la souplesse que lui permettent ses moyens vocaux, et pour être une actrice au coeur de son jeu. Gaëlle Méchaly, Anna-Maria Panzarella, Iain Paton et Christophe Fel complètent efficacement cette excellente équipe.

A son tour, William Christie s'est montré bien moins rigide qu'en 1999. Au sens le plus plein et le plus laudatif du terme, il "joue" avec la partition et avec les différents protagonistes de cette production. Choeur toujours sonnant, continuo efficace, jolies couleurs instrumentales, joyeuses participations de certains instrumentistes (galoubet, percussions, trompettes) au jeu scénique contribuent pleinement au plaisir du spectateur."

 

"Le très bon niveau de l'interprétation musicale ne compense pas tout à fait la frustration générée par la présentation en version concert d'une oeuvre faisant autant appel au visuel. Il s'agit après tout d'un opéra-ballet (d'un "ballet héroïque" plus précisément) et cette alchimie si subtile entre musique, danse et gestique n'est guère mis en évidence par ce spectacle. Autre déception: la réduction du choeur aux seuls six solistes réduit singulièrement l'impact des scènes chorales relativement nombreuses pourtant dans cet ouvrage. Mais heureusement, de réelles satisfactions sont apportées par cette représentation qui ouvre la saison de l'Atelier Lyrique de Tourcoing, institution hautement estimable dans une région peu riche en événements lyriques. En premier lieu, Jean Claude Malgoire dirige de manière précise et efficace un orchestre dans sa meilleure forme, stylistiquement à son aise dans ce répertoire, même si à certains moments, on pourrait souhaiter plus de fougue, voire de folie. La distribution est dominée par la superbe et souple voix de Salomé Heller. A 24 ans, cette soprano possède de grands moyens, une diction impeccable (qualité rare, partagée par l'ensemble des solistes), une bonne connaissance du style ramélien et de l'ornementation; il lui reste à corriger certains problèmes de justesse et de concentration. Gaële Le Roi compense une palette de couleurs vocales assez réduite par une virtuosité à toute épreuve. Nicolas Rivenq sera omniprésent à Tourcoing cette saison (il signera même les décors des opéras de Monteverdi et collaborera à la mise en scène); habitué de ce répertoire, Adario déjà à l'Opéra Garnier en septembre dernier, il n'a pas de mal à convaincre. Restent Howard Crook, parfait styliste mais aux moyens désormais ternis, Jean François Lombard, prometteur mais à la voix encore fragile et peu assurée et Bernard Deletré, seul chanteur véritablement contestable avec sa voix rocailleuse et son peu d'implication dramatique. " (ConcertoNet)

 

(1) Natalie Dessay (Hébé, Fatime, Zima), Heidy Grant Murphy (Emilie, Zaïre), Malin Hartelius (Phani), Gaëlle Méchaly (Amour), Nathan Berg (Osman, Ali), Yann Beuron (Valère, Damon), Laurent Naouri (Huascar, Alvar), Nicolas Cavallier (Bellone), Iain Paton (Carlo), Paul Agnew (Tacmas), Nicolas Rivenq (Adario),

(2) Malin Hartelius (Hébé, Phani, Fatime), Heidy Grant Murphy (Emilie, Zaïre), Natalie Dessay (Zima), Gaëlle Méchaly (Amour), Nathan Berg (Osman, Ali), Yann Beuron (Valère, Damon), Laurent Naouri (Huascar, Alvar), Nicolas Cavallier (Bellone), Iain Paton (Carlo), Paul Agnew (Tacmas), Nicolas Rivenq (Adario)

"Avec Les Indes galantes, Rameau a créé un objet délicat àc erner : une oeuvre à grand spectacle (un opéra-ballet en un prologue et quatre "entrées", et non "actes", avec force personnages, choeur nourri, moyens scéniques amples, danse omniprésente), purement décorative (pas la moindre trace d'intrigue) et qui exprime la pensée esthétique d'un compositeur cartésien (mêlant le Cogito à la Théorie des Passions). Andrei Serban a pris acte et joué avec le premier terme : sa production est un grand spectacle et requiert la présence d'environ cent "acteurs" - chanteurs solistes, choristes, danseurs et mimes - sur la scène il a interprété à son sens le deuxième terme et a totalement ignoré le troisième. Si Serban fait aisément bouger les foules qui peuplent le plateau, il ne parvient pas à maintenir l'attention visuelle. Il a choisi d'asseoir son travail sur les lieux communs - réels ou supposés vrais - du vocabulaire esthétique que propose le livret, ou qui appartiennent à ce qui est souvent qualifié d'univers "baroque". Hélas, il ne les traite que sur le registre du jeu et de l'ironie, par-delà les affects sincères et exprimés au premier degré par certains personnages. Et si Serban possède une facétie imaginative généreuse, mais soucieuse d'amener sur la scène les univers visuels et symboliques les plus bigarrés, son système s'épuise vite faute de sentiments profonds, faute d'idée - même paradoxale - sur le Beau, et aussi parce que sa direction d'acteurs brille par sa totale absence, laissant souvent les chanteurs solistes naufragés sur le plateau, comme dans la troisième entrée. Puisque, surtout à partir de cette troisième entrée, du comique ne demeurent plus que quelques gags lourds et tombant à plat - jusqu'à la caricaturalement imbécile danse des Indiens dans "Les Sauvages" -, Rameau finirait presque par mériter les critiques de ceux qui le rudoient et trouvent que cet ouvrage est juste bon pour les Folies-Bergère. Les amoureux de Rameau continueront d'affirmer que Les Indes galantes est un manifeste radical énonçant et accomplissant une théorie du Plaisir et du Beau.

Heureusement, la réalisation musicale offre bien des satisfactions. A commencer par William Christie, attentif comme rarement à une direction souple et jamais forcée, à des tempi variés et à de multiples couleurs instrumentales les danses - si belles et si essentielles à l'esthétique ramiste - trouvent ici une évidence et une nécessité imparables. La distribution est excellente. Natalie Dessay y est parfaitement à son aise son énergie communicative, sa diction sans défaut et son aisance vocale sont remarquables. Laurent Naouri campe, notamment, un convaincant Huascar : il y réussit, malgré Serban, à exprimer les sentiments quelque peu complexes du rôle. Si Nathan Berg est une basse toujours aussi solide, remarquons les prestations de Paul Agnew (maintenant que son émission vocale est ferme, il laisse percer un possible beau ténor mozartien), de Nicolas Cavallier (son chant est très intelligemment conduit) et de Nicolas Rivenq qui, par son enthousiasme scénique et sa nature théâtrale, capte d'emblée l'attention."

"Certes, les plus exigeants jugeront qu\92après le Rameau juvénile, impertinent, réfléchi et subtil prôné par Minkowski et Pelly voici quelques mois sur cette même scène, celui de Christie et Serban paraît plus convenu. Signe révélateur : la portée du geste chorégraphique. Celui de Laura Scozzi dans Platée brillait par l\92originalité, l\92érotisme et l\92audace ; Blanca Li dans Les Indes s\92en tient à l\92extrême élégance rarement habitée d\92une nécessité intérieure, mis à part le tremblement de terre des Incas et certains instants des Fleurs. Accuser le côté patchwork de l\92ouvrage reviendrait à le calomnier : la structure des Indes Galantes est l\92une des plus cohérentes qui soient, synthétisant d\92une entrée à l\92autre avec un étonnant mélange de sincérité et d\92ironie quatre langages cardinaux du dix-huitième siècle français : mélodrame sentimental, tragédie, comédie féérique et idylle pastorale. C\92est à juste titre que Serban insiste sur les effets de symétrie dramatique qui assurent la continuité entre chaque tableau. Il n\92en échoue pas moins à dégager la spécificité stylistique des deux premiers, après un Prologue plus soucieux d\92actualiser le livre d\92images hérité de Maurice Lehmann (clin d\92oeil par ailleurs fort savoureux) que de mettre en perspective les codes de l\92opéra-ballet à l\92usage du spectateur contemporain. Mais la production de Marina Draghici est ravissante, et l\92humour bon chic bon genre du spectacle soutient d\92un bout à l\92autre l\92attention. Idem pour l\92orchestre, quelques décalages entre fosse et plateau ou incertitudes parmi les cuivres constituant le lot des soirs de première. Les conceptions globales de Christie ne semblent pas avoir profondément changées depuis le spectacle aixois, où la folie communicative d\92Arias lui inspirait peut-être davantage d\92accents et de couleurs. Ici le phrasé des grandes plages instrumentales évolue vers un legato de plus en plus généralisé et un peu trop discrètement rythmé, avec de franches carences de souffle et d\92élan pour la chaconne finale. Cependant, quels délicats jeux de timbre et de dynamique au sein des cordes, quelle aérienne finesse des ornements, quelle tendre malice du continuo (la sève dont Emmanuelle Haïm irrigue ses longs récitatifs dans les Fleurs laisse béat d\92admiration) ! Le drame est décidément corseté (les Incas, encore), mais le sourire irrésistible (Les Sauvages, toujours).

Le plateau est légèrement supérieur en termes strictement vocaux à celui d\92Aix, immortalisé par le disque (Harmonia Mundi 901 367.69), et retrouve souvent une égale bonne humeur. On peut préférer Fouchécourt à Agnew, et on ne saurait lui comparer le malheureux Paton ; Yann Beuron, avec ses merveilleux moyens, expose ce soir un phrasé un peu plus haché que dans Platée et ne fait pas tout à fait oublier Howard Crook. Rivenq retrouve son irrésistible Adario, Naouri est un truculent Alvar et un Huascar inoubliable, compensant la faiblesse naturelle du grave par son exceptionnelle dignité scénique et musicale et un profond investissement dramatique. Côté filles, et sans doute par opposition à Aix, on a joué la carte du luxe. Stars annoncées de la soirée, Natalie Dessay et Heidi Grant Murphy tardent un peu à trouver leur régime - pour l\92une comme pour l\92autre, la peinture ramiste est encore fraîche, ou seulement à sa deuxième couche. Grant Murphy aborde Emilie d\92une voix un peu serrée, avant de délivrer une exquise Zaïre. Dessay peine dans une tessiture trop grave et paraît ce soir moins sûre de son suraigu qu\92à l\92accoutumée ; confrontée à des chausse-trappes rythmiques nouveaux pour elle, elle se prend un petit peu les pieds dans le tapis du récitatif d\92Hébé. Mais sa Fatime est d\92une exquise musicalité (l\92air " Papillon inconstant " est un pur moment de grâce), et sa Zima possède le mélange d\92impertinence, de chic et de chien qui nous la rendent si précieuse. C\92est néanmoins Malin Hartelius, formidable Blonde dans L\92Enlèvement à Salzbourg qui restera comme la révélation de la soirée. Sûreté de l\92assise vocale, timbre charnu, phrasé épanoui et diction irréprochable : tout est dans sa Phani, et il faut guetter ses apparitions dans les autres tableaux au fil des soirées à venir. Soirées auxquelles on ne manquera de toute façon pas de prêter attention, puisque si l\92entier génie de Rameau ne s\92y concentre point, il en demeure assez, accompagné d\92assez de plaisir, pour faire son miel trois semaines durant."

"Quel bonheur de voir ainsi se réaliser ce que laissait pressentir la Première ! Malin Hartelius, ajoutant à Phani Hébé et Fatime, nous offre d'extraordinaires moments de chant ramélien, synthèse idéale d'une voix riche et d'un style irréprochable. Dès le Prologue, on est saisi par la variété des nuances et du timbre, parfaitement épanoui dans cette tessiture, la fluidité d'une phrase où les ornements s'intègrent avec un remarquable naturel et une confondante sûreté rythmique, l'éloquence de la diction, à peine teintée d'un léger accent. Face au Huascar toujours noble et émouvant de Naouri - et malgré le chef et la mise en scène particulièrement peu inspirés - elle combine dans Les Incas instinct dramatique et sensualité. Et si Les Fleurs exposent les limites de l'aigu, on goûte la saveur sombrée de son travesti, et les irrésistibles contrastes dynamiques de "Papillon inconstant". On espère vivement des Mozart sur cette même scène - et pourquoi pas des Haendel ?

Sans transcender ses limites initiales - la grâce extrême n'échappant pas toujours à la fadeur -, la production paraît évidemment mieux rôdée au terme de cette série de représentations. Le jeu de scène est plus vivant, plus investi (Serban aurait-il fait retravailler ses troupes ?) ; Gaëlle Méchaly a gagné en aisance, Beuron phrase avec davantage de souplesse (bien que quelques accidents suggèrent une forme vocale un peu inférieure à ses formidables standards), Agnew s'affirme désormais comme un Tacmas parfait, voix mixte soignée et fausset irrésistiblement drôle, Dessay reste merveilleuse de charme, de musicalité et d'intelligence même si la tessiture et le style lui demeurent assez étrangers. Leurs décalages maintenant rangés au placard, les Arts Flos nous régalent d'un festival de couleurs émaillé de performances solistes mémorables (Marie-Ange Petit se lâche complètement dans son numéro "Tambours du Potomac" plébiscité par le public). Christie soigne toujours les courbes, trouve mille détails de phrasé admirables, et ose une dynamique plus contrastée, une rythmique plus nette ; l'élan véritable, l'âpreté de l'articulation dès que le tempo accélère lui font toujours défaut, surtout dans Les Incas et le final. Au rideau, "Bill" au bras de Natalie Dessay entraîne toute sa troupe dans une Danse des Sauvages endiablée. Cela n'excuse pas le manque de passion et de folie, mais achève de rendre ce spectacle terriblement sympathique."

 

 

 

"La conception d'Alfredo Arias s'avère extrêmement proche de ce qu'était l'esprit du divertissement au siècle de Rameau, les Indes Galantes, sorte de revue musicale à la mode du XVIIIe siècle, se prêtant particulièrement bien à ce type de transposition. Du même coup, l'élément chorégraphique, si déterminant dans l'opéra-ballet, loin des compoctions de la gestique baroque revue et corrigée par le XXe siècle, retrouvait sa fonction première et son naturel. Ceci n'empêchait d'ailleurs pas le plaisir purement musical d'être au rendez-vous, avec des tempi et des couleurs instrumentales souvent plus audacieux que d'habitude chez les Arts Florissants, et une distribution fort convaincante, particulièrement du côté des mes-sieurs, la partie féminine restant dominée par Claron McFadden. Distribution où l'on retrouve d'ailleurs les mêmes solistes qu à Aix, exceptés Laurence Dale et François Le Roux, remplacés par Howard Crook et Jacques Bona. Claron McFadden, Nicolas Rivenq, Howard Crook et Jacques Bona s'offrent la part du lion pour leur prestation inénarrable dans l'acte final des Sauvages, mis en scène avec une drôlerie déchaînée. Signalons aussi quelques moments musicaux exceptionnels dans les ensembles et des choeurs au-dessus de tout éloge." (Opéra International - mars 1993)

 

Dessin de costumes par David Wasserman

L'humour et l'inventivité de cette réalisation, à grand renfort de machines, costumes et danses, dans l'esprit de la féerie exigé par l'esthétique même de l'ouvrage..."

 

"Comment résister à la magie que déploie sous nos yeux Pier Luigi Pizzi, le grand vainqueur de cette soirée ? Dès le lever du grand rideau vaporeux bleu-roi parsemé de fleurs d'or et se levant avec grâce vers les cintres dans un mouvement d'aérienne apesanteur, les regards sont fascinés par tout ce qu'ils voient les musiciens en habit XVIIIe, que hausse vers nous peu à peu le praticable de l'orchestre ; les choristes également vêtus de riches habits pastels et qui prolongent leur mélodies de gestes simples et souples, évoluant tout au long de la soirée, de la fosse à la scène, en discrètes théories, navigateurs des flots ou des nuages. Comment ne pas admirer aussi et surtout ces admirables costumes, variés à l'infini, d'or et pourpre profonds dans l'Entrée des Incas, sortis droit d'une miniature persane dans l'Entrée des Fleurs, et toujours baignés d'une lumière tendre, changeante, vive comme la musique de Rameau? En fait, c'est elle qui nous semblait curieusement le moins à l'honneur. A cause des somptueuses trouvailles de Pizzi ? Peut-être. A cause sans doute aussi d'un orchestre encore un peu frêle et d'un chef moins dramatique qu'on ne l'eût souhaité...Finalement, que pouvait-on souhaiter de plus pour ce principal hommage rendu par Paris au grand musicien ? D'abord, une distribution plus homogène. A côté de jolies voix, bien assises et chantant avec grâce dans le style de l'époque - citons brièvement, au risque d'être injuste pour d'autres Anne-Marie Rodde (Emilie), Véronique Dietschy (Hébé puis Zima), John Rath (Don Alvar) - d'autres acteurs offraient une composition de bon niveau mais ni toujours " en situation ", ni toujours exceptionnelle. Et cela était en partie dû à la direction un peu molle de Philippe Herreweghe. On eût aimé une battue des bras moins symétrique, un sens dramatique plus poussé qui eût du mordant, de la vivacité mais surtout de l'ampleur et une intériorité plus marquée. Rameau nous est apparu en effet un peu terne, trop resserré sur lui-même et enfermé à l'étroit dans une bonbonnière - alors qu'il lui faut être porté l'incandescence pour que nous soient révélées ses beautés trop discrètement cachées. Finalement, il aura manqué peu de chose à ce "spectacle" enchanteur pour qu'il devienne une grande "soirée musicale": un rien de vie supplémentaire et le sens de la grandeur, comme on l'avait au Siècle des Lumières." (Opéra International - juillet/août 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 Guy Chauvet et Irène JamillotD. Sharley

 

René Bianco

 Suzanne Sarocca

 

 Lyne Cumia et Georges Vaillant

 

 

 

Les Indes Galantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucienne Jourfier en AmourJacqueline Brumaire en Emilie

Denise Duval en ZaïreJanine Micheau en Fatime

Suzanne Sarroca en PhaniGeori Boué en Zima

 

 

 

Les Indes Galantes

 

 

 

 

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