PLATÉE

COMPOSITEUR

Jean-Philippe RAMEAU
LIBRETTISTE

Jacques Autreau/A.-J. Le Valois d'Orville

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DÉTAILLÉE
1957
1999
Hans Rosbaud
EMI Classics
2
français
1988
1988
Jean-Claude Malgoire
Sony Music
2
français
1988
2009
Jean-Claude Malgoire
Calliope
2
français
1990
1990
Marc Minkowski
Erato
2
français
1990
2011
Marc Minkowski
Erato
2
français
1990
1995
Marc Minkowski
Erato
1
français

DVD

ENREGISTREMENT
ÉDITION
DIRECTION
ÉDITEUR
FICHE DÉTAILLÉE
2002
2004
Marc Minkowski
TDK

 Comédie-lyrique ou Ballet bouffon, en un prologue et trois actes (O.C. XII), sur un livret tiré de Platée ou Junon jalouse, du dramaturge Jacques Autreau (ou Hautreau), inspiré des Béotiques, IXe livre, chapitre III, de la Description de la Grèce, du géographe-historien grec Pausanias. Rameau avait acheté les droits de cet ouvrage, et demanda à l'homme de lettres Adrien-Joseph Le Valois d'Orvilleet à Ballot de Sauvot d'en renforcer l'aspect comique.

La première représentation eut lieu le 31 mars 1745, dans le grand manège couvert de Versailles, lors du mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne. Le rôle travesti de Platée était tenu par Pierre Jélyotte (haute-contre - 1713 - 1797)

Jelyotte

L'Encyclopédie relate la représentation : C'est-là que parut pour la premiere fois Platée, ce composé extraordinaire de la plus noble & de la plus puissante musique, assemblage nouveau en France de grandes images & de tableaux ridicules, ouvrage produit par la gaieté, enfant de la saillie, & notre chef-d'oeuvre de génie musical qui n'eut pas alors tout le succès qu'il méritoit.

La distribution était la suivante :

L'oeuvre, modifiée par Balot de Sauvot, fut reprise à l'Académie royale de musique le 9 février 1749, au lieu du 4 février comme prévu, en raison de la mort de la duchesse d'Orléans, mère du Régent.

La distribution était la suivante : Poirier (Thespis), Person (Un Satyre), Mlles Cartou et Chefdeville (Vendangeuses), Mlle Coupée (Thalie), Lamarre (Momus) et Mlle Rosalie (L'Amour) pour le prologue, La Tour (Platée), Le Page (Cythéron), Person (Jupiter), Mlle Jacquet (*) (Junon), Poirier (Mercure), Lamarre (Momus), Mlle Fel (La Folie), Mlle Coupée (Clarine).

(*) Louise Jacquet, née le 26 septembre 1722, entrée à l'Opéra en avril 1739. Une indiscrétion de sa part fut la cause du renvoi de Mlle Petit, qu'elle avait surprise en galante compagnie. Elle prit sa retraite à Aix-en-Provence, après dix-huit ans de service.

La BNF détient une partition manuscrite de cette version de 1749.

Selon Rameau lui-même, il n'y eut pas au théâtre de succès plus marqué que celui de Platée. Les sept premières représentations furent données en dix jours, puis poursuivies pour six représentations durant le carême pour satisfaire à l'empressement du public, avec une recette totale de 32 000 livres.

Charles Collé, dans son Journal des spectacles de Paris, ne fut pas tendre avec le librettiste : J\92y fus jeudi, 13 (décembre) ; & je croirai qu\92il y a de la magie dans la composition de Rameau si ce ballet réussit ; les paroles ne peuvent être plus basses, plus sottes, plus bêtes & plus ennuyeuses qu\92elles le sont. Cahusac est un Quinault au prix ; j\92excepte pourtant le prologue, dont l\92idée est heureuse, & qui aurait pu être excellent ; j\92avoue que la musique en est bien jolie, mais il est déshonorant pour notre nation qu\92on laisse jouer en public des choses aussi détestables.

Dans sa Lettre sur Omphale, de 1752, qui déclencha la Querelle des Bouffons, le baron Grimm raconte qu'à peine arrivé à Paris, il assista à une représentation de Platée, ouvrage sublime dans un genre que M. Rameau a créé en France, que quelques gens ont senti, et que la multitude a jugé, avec Marie Fel, qui, avec le plus heureux organe du monde, avec une voix toujours égale, toujours fraîche, brillante et légère, connaissait encore l'art de chanter...

Même Jean-Jacques Rousseau, guère enclin à la louange pour Rameau écrivit : Appelez-la divine... ne vous repentez jamais de l'avoir regardée comme le chef d'oeuvre de M. Rameau et le plus excellent morceau de musique qui jusqu'ici ait été entendu sur notre théâtre.

 

Platée inspira plusieurs parodies : La Jalouse désabusée, pantomime représentée à la Foire St Germain en mars 1749, et Le Jaloux désabusé, représenté à l'opéra Comique en mars 1749, précédé de la Vieillesse amoureuse et des Dénicheurs de merles.

Une reprise eut lieu le 5 février 1750, avec la même distribution, sauf le rôle de Momus, repris par Albert. Marie-Anne Pagès, dite la Deschamps, âgée de vingt ans, participa au ballet du Prologue, dans le rôle d'une Paysanne vendangeuse.

L'oeuvre fut reprise, sans succès, le 21 février 1754, pour contrer un opéra bouffe de Léo, avec une distribution réunissant : Poirier (Thespis), Person (Un Satyre), Mlles Cazeau et Dalien (Vendangeuses), Mlle Du Bois (Thalie), et Cuvillier (Momus) pour le prologue, La Tour (Platée), Gélin (Cythéron), Person (Jupiter), Mlle Jacquet (Junon), Poirier (Mercure), Cuvillier (Momus), Mlle Fel (La Folie), Mlle Du Bois (Clarine). Ballets : Satyres et Ménades, Paysans vendangeurs ; Nayades, suivantes de Platée ; Suivans de la Folie d'un caractère gai, Suivans de la Folie d'un caractère sérieux ; Satyres et Dryades ; Habitans de la campagne.

Une nouvelle reprise eut lieu en 1759. 

 

 Synopsis

Acte I

Un lieu champêtre au pied du mont Cithéron. En bas, un grand marais entouré de vieux saules. Cithéron (baryton) résiste mal au vent. Sa montagne est desséchée, plus rien ne pousse. Mercure descend des cieux. Pour éteindre le vent, il faut calmer Junon qui souffle sa jalousie. Cithéron a la solution. Il propose un stratagème pour guérir la reine des dieux. Dans le marais voisin, " monument du déluge ", règne Platée, une " naïade ridicule ". Que Jupiter feigne un amour fou pour elle, et Junon (soprano) sera guérie, " ils l'attendront à l'éclaicissement ". Arrive Platée (contre-ténor). Elle a quitté ses eaux saumâtres et vient sur la montagne où le " séjour est agréable ", et où vit Cithéron, qu'elle poursuit de ses assiduités. Celui-ci la repousse. Platée ne comprend pas pourquoi " pourquoi ? quoi ? quoi ? ". Elle pleure, Mercure annonce à Platée la grande nouvelle. Jupiter l'aime, il va bientôt descendre, il va se déclarer. Platée, impatiente, se gonfle de bonheur. Elle appelle ses sujets, grenouilles du marais.

 Acte II

Mercure a envoyé Junon sur une fausse piste à Athènes. Cithéron et lui se cachent pour observer le succès de leur plan. Jupiter (basse) et Momus descendent dans un char formé de nuages. Jupiter se transforme en âne. La grenouille est conquise. Après quoi, il se transforme en hibou. Platée appelle les oiseaux des bocages, mais leur charivari fait s'envoler le bel hibou. Platée est désolée. Elle pleure... quand une pluie de feu révèle enfin le roi des dieux qui lui fait sa déclaration. On célèbre la fiancée quand survient la Folie (soprano) qui a volé la lyre d'Apollon. A elle toute l'inspiration ! Elle est accompagnée de fous gais et de fous tristes pour sa démonstration. Platée en reste coite, elle peut juste répéter : " Bon, bon, bon. "

 Acte III

Junon revient furieuse et bredouille d'Athènes. Mercure lui conseille la patience. Le cortège nuptial arrive. Platée est pressée et s'étonne de l'absence d'Hymen et de l'Amour. On danse un air noble et interminable pour l'impatienter. Paraît Momus, déguisé grossièrement en Amour, dont il apporte les présents : peurs, douleurs, cris, langueurs. " Fi, fi, ce sont là des malheurs ! " dit Platée. Alors, il lui offre l'espérance, mais " l'espérance n'est que souffrance " et ce cadeau ennuie Platée... Cithéron et les habitants de sa campagne rejoignent la fête. Tous dansent, chantent et célèbrent les " charmes de Platée ". Mais Jupiter s'inquiète car Junon ne vient pas. Le roi des dieux doit conclure... Enfin, Junon arrive en trombe et arrête la fête en arrachant le voile qui cachait la mariée. En voyant son erreur, elle éclate de rire. Tous les dieux remontent alors au séjour du tonnerre tandis que la Folie reste sur la terre. Accompagnée des humains, elle va rechercher la pauvre Platée. Ils l'entourent, ils se moquent. " Taisez-vous, taisez-vous " supplie la grenouille. Elle crie, elle tempête, elle menace, elle se gonfle... sans succès ! Alors, la laide abandonnée prend sa course et, seule, va se jeter dans le marais ruminer sa vengeance. 

 

 

"L'oeuvre : Ecrite pour le mariage, en 1745, du Dauphin et de l'Infante d'Espagne, Platée fit, lors de sa création à Versailles, l'effet d'une petite révolution. Car, outre le fait qu'on y raillait une vieille nymphe jouée par un homme devant une jeune mariée " peu gâtée " par la nature, on y voyait pour la première fois un ouvrage purement burlesque. A la différence de l'opéra italien, en effet, l'opéra français n'admettait guère le mélange des styles, pourtant constitutif du Baroque, et dans la " Tragédie lyrique ", qui demeurait le modèle des théâtres musicaux de ce temps, il était parfois permis de sourire, mais jamais davantage. Platée, donc, joue délibérément la carte du burlesque. Mais c'est aussi parce que l'\9Cuvre elle-même est un énorme pastiche de l'opéra français traditionnel. Tous les poncifs, les tics, les manies du genre y sont regroupés et il suffit juste de déplacer un accent ou de les replacer dans un autre contexte pour en souligner l'aspect comique. Et comme le sujet le plus courant de l'opéra traditionnel est l'Amour, avec toutes ses vicissitudes, il est normal que la parodie s'étende à ce sujet et que Platée présente une image grotesque et dérisoire du " doux lien ". Sur le plan musical, Rameau joue de la même ironie et, pour traduire la maladresse et le ridicule de la pauvre Platée, invente des accords dissonants et malmène les règles, sacrées au XVIIIe siècle, de la bonne prosodie. Le baron Grimm et Jean-Jacques Rousseau furent de fervents admirateurs de l'\9Cuvre.

La création : Platée a été créé le 31 mars 1745, à La Grande Ecurie de Versailles, avec Pierre Jelyotte dans le rôle-titre.

L'oeuvre à l'Opéra de Paris : Après des années d'oubli et une reprise en 1956 au Festival d'Aix-en-Provence, l'oeuvre a été représentée pour la première fois en 1977 à l'Opéra-Comique (Salle Favart), sous la direction de Michel Plasson, dans une mise en scène d'Henri Ronse, des décors et des costumes de Béni Montrésor, une chorégraphie de Pierre Lacotte, avec Michel Sénéchal dans le rôle-titre. En 1989, l'Atelier Lyrique de Tourcoing présentait quatre représentations de l'oeuvre à la Salle Favart, sous la direction de Jean-Claude Malgoire, dans une mise en scène et une chorégraphie de François Raffinot et avec Bruce Brewer dans le rôle-titre. Les Musiciens du Louvre, dirigés par Marc Minkowski, ont donné deux représentations en version de concert, à l'Opéra-Comique en 1988 et au Palais Garnier en 1990. Une nouvelle production mise en scène par Laurent Pelly (qui signait également les costumes) était présentée au Palais Garnier en avril 1999 sous la direction musicale de Marc Minkowski, dans des décors de Chantal Thomas, avec Jean-Paul Fouchécourt et Tracey Welborn en alternance dans le rôle-titre. C'est cette production qui est de nouveau à l'affiche."

(Présentation de l'Opéra National de Paris)

 

 

Représentations :   

 

 

 

 

"L\92opéra baroque français, en terre germanique, est une grande rareté. On avait parlé ici même d\92un magnifique Phaéton de Lully, Platée a déjà fait quelques apparitions, et le Theater an der Wien dans la capitale autrichienne accomplit dans ce domaine une \9Cuvre méritoire, mais pour le commun du public ce répertoire reste une terre presque inconnue. Cela n\92empêche pas l\92opéra de Stuttgart, dont la réputation d\92inventivité n\92est plus à faire, d\92oser monter Platée avec son propre orchestre, sans pour autant négliger de recourir à un excellent spécialiste pour lui donner les nécessaires couleurs ramistes.

Platée, il est vrai, est sans doute une des meilleures portes d\92entrée possibles dans l\92univers ramiste, même si on peut regretter que les productions de ses grandes tragédies lyriques restent toujours trop rares \96 y compris en France, d\92ailleurs. Encore faut-il que le metteur en scène se montre capable de pénétrer les arcanes de cette comédie à plusieurs niveaux, où la cruauté se cache toujours là où on ne l\92attend pas. La mise en scène poétique et tendre de Laurent Pelly avait largement réussi ce pari, mais il n\92est jamais mauvais de remettre en jeu ce qu\92on croit savoir sur une \9Cuvre, et le choix de Calixto Bieito pouvait sembler prometteur. Le résultat, pourtant, est sans doute ce qu\92on peut imaginer ici de plus irritant, le metteur en scène ne faisant confiance ni au livret, ni à la musique de Rameau. Tout n\92est pas perdu, certes, parce que Bieito est un magicien des arts de la scène et qu\92on peut admirer des effets de décors et de lumières parmi les plus beaux qu\92on ait vu ces dernières années ; mais l\92analyse de l\92\9Cuvre, elle, est entièrement manquée, à l\92inverse de ce qu\92il avait su faire dans son récent et admirable War Requiem bâlois.

L\92idée centrale du spectacle semble être une réflexion sur l\92identité sexuelle : certes, l\92héroïne aux discutables charmes féminins est interprétée par un homme, mais c\92est si fréquemment le cas à l\92opéra qu\92on peine à y voir un trait distinctif de la comédie de Rameau, et l\92accumulation d\92indices ne suffit pas à renforcer la cohérence du propos. Ces jeux du genre sont avec des allusions sado-maso un peu trop revues tout ce que Bieito trouve pour animer une \9Cuvre qu\92il réduit pour le reste à sa nature de spectacle de cour, surlignant maladroitement l\92apparente raideur des codes ramistes sans en comprendre les arrière-plans. La chorégraphie de Lydia Steier, aussi banale que répétitive, s\92appuie sur les mouvements heurtés des danses d\92aujourd\92hui, mais elle est profondément ambiguë dans son esthétique : tout en semblant railler l\92aspect grégaire et vide de ces trémoussements, elle les montre avec trop de générosité pour qu\92on ne la soupçonne pas de vouloir capitaliser sur leur pouvoir d\92attraction \96 dénoncer et séduire ceux qu\92on dénonce, en quelque sorte. Comme cela ne suffit pas, Bieito ne se prive pas d\92ajouter des bruits parasites sur quelques-unes des plus belles danses de l\92opéra et d\92interrompre d\92interjections diverses jusqu\92à la scène de la Folie \96 tant d\92efforts pour conjurer l\92ennui qu\92il sent se dégager de la musique sonnent comme un aveu d\92impuissance. War Requiem ou De la maison des morts (Janácek, Bâle) plutôt que Platée : on ne peut s\92empêcher de remarquer que Bieito semble ne jamais être plus à l\92aise que là où la narration n\92est pas le ressort primordial du spectacle.

Ce traitement maladroit est d\92autant plus regrettable que le spectacle est d\92un niveau musical très honorable. Le timbre de Thomas Walker, très loin du haute-contre demandé, surprend au premier abord, mais il ne donne qu\92à de rares moments l\92impression de lutter avec la partition, et son français, comme celui de la plus grande partie de la distribution, est sans tache. La Folie de Judith Gauthier maîtrise de même sans problèmes sa virtuose partition, même si un peu plus d\92audace serait ici bienvenue \96 l\92absence d\92applaudissements à l\92issue de son grand air en est un indice certain. Le reste de la distribution n\92appelle que des éloges, en particulier le duo de comparses formé par Christophe Gay et Mark Milhofer, mais la grande réussite musicale du spectacle est largement due au chef Christian Curnyn, qui n\92a rien à envier en matière stylistique aux spécialistes français ; plus qu\92un ch\9Cur parfois incertain dans ses entrées, l\92orchestre de non-spécialistes le suit avec engagement et précision dans sa soigneuse restitution des audaces ramistes qui, 250 ans plus tard, sonnent aussi inouïes qu\92au premier jour."

 

"Platée 2013... Chef-d'oeuvre lyrique du règne de Louis XV, et à vrai dire d'un genre poétique totalement inclassable, Platée de Jean-Philippe Rameau (1745) reprend du service dans la mise en scène et l'univers visuel du chorégraphe François Raffinot. Le créateur plasticien avait déjà réalisé une première production de l'ouvrage avec Jean-Claude Malgoire... en 1988.

Le directeur et fondateur de l'Atelier Lyrique de Tourcoing parle de "beauté infernale", soulignant le bouillonnement inventif et volcanique de l'orchestre ; François Raffinot s'intéresse au profil humain, pathétique et touchant de Platée comme à la charge barbare et cynique de l'ouvrage où s'impose la figure centrale et omniprésente de la Folie. Entre mouvements incessants des danseurs, superbe incarnation de Paul Agnew dans le rôle-titre, et fosse d'une irrésistible invention, la nouvelle production de Platée confirme le génie inclassable de Rameau...

En 2013, en prélude à l'année Rameau 2014, la nouvelle production crée l'événement de ce début d'année: costumes repensés, vision régénérée qui trouve un habile équilibre entre comique, cynisme, tragédie (" biologique, psychologique, désordre ", précise François Raffinot dans sa note d'intention). Car la reine des grenouilles, Platée en son marais bouillonnant, après s'être pamée jusqu'à l'évanouissement à l'apparition d'un Jupiter amoureux... coasse de dépit comme d'impuissance, bouc émissaire et souffre douleur des dieux de l'Olympe. Le dieu des dieux la blesse outrageusement face à Junon de plus en plus jalouse. La batracienne qui avait cru être aimée, retourne à sa mare en un basculement (et un saut) de dernière minute d'une sincérité émouvante. Par la magie de sa musique, le génial Rameau humanise l'héroïne, plus humaine et digne, troublante et attachante que toutes les divinités conviées sur la scène."

C'est peu de dire que Jean-Claude Malgoire est un familier de Platée. De ce chef-d'\9Cuvre, qu'il a enregistré et maintes fois dirigé, il connaît tous les secrets. On ne peut imaginer direction plus vivante que la sienne, ce qui est atout précieux dans une partition riche en passages chorégraphiques.

Le: discours est alerte mais jamais précipité, les phrasés naturels, les tempi équilibrés et propres à exalter le jeu permanent des contrastes auquel se livre un musicien en avance sur son temps. La modernité de Rameau, pour Malgoire, n'est pas un vain mot. Le son un rien métallique de La Grande Écurie et la Chambre du Roy se fond dans l'allégresse générale, mais la farce est cruelle, et l'on aimerait parfois un peu plus d'émotion.

Il est vrai que le spectacle conçu par FrançoisRaffinot joue davantage sur le sarcasme, la raillerie et l'ironie grinçante que sur la cocasserie. La dimension comique et satirique, que le metteur en scène avait exploitée dans sa précédente producction de 1988, est effacée au profit d'une vision qui semble bien pessimiste. C'est sans doute pour cela que la couleur a laissé la place au noir et blanc, agrémenté de touches de rouge sombre. La scénographie consiste en quelques rares éléments - squelettes d'animaux et petits aquariums à l'acte I, par exemple.

Le recours au théâtre d'ombres de la compagnie du Tilleul, la vidéo d'Erwan Huon sont autant d'idées intéressantes qui seraient encore plus convaincantes si elles étaient utilisées de manière moins fugace. La chorégraphie, en revanche, est insistante, et son exploitation des tendances contemporaines habile. Mais s'il peine à faire évoluer les chanteurs dont certains ont tendance à en faire trop, et maladroitement, Raffinot ne sait pas non plus les faire jouer. Et trouver le ton juste, dans sa conception, n'est pas chose facile : la Folie est. selon lui, la meneuse de l'intrigue ; elle est pourtant bien timide. Si la fantaisie est présente ici, c'est avant tout dans les costumes exubérants de Sylvie Skinazi.

\Malgoire a tablé sur une distribution haut de gamme. et il a gagné. Tous respectent le style, la diction, la déclamation : du coup, pas besoin de surtitrage ! Dans le rôle-titre. Paul Agnew est épatant, et son chant demeure d'une rare élégance ; éberlué, pris au piège, blessé, il reste touchant sans tomber dans le ridicule. Excellent aussi, Cyril Auvity dont la voix s'élève vers l'aigu avec aisance ; plus encore qu'en Thespis, il brille en Mercure virevoltant.

Nicolas Rivenq reprend les rôles du Satyre et de Cithéron avec brio, mais son émission semble s'ètre durcie. Benoit Arnould incarne un digne Jupiter, et Vincent Bouchot un Momus à la palette vocale limitée et âpre. Maïlys de Villoutreys est une Clarine sympathique, et Aurélia Legay, Thalie délurée, est irrésistible en Junon jalouse et moqueuse.

Sabine Devieilhe - à laquelle Malgoire donna son premier grand rôle (Amina dans La sonnambula) - est l'un des plus solides espoirs du chant français. Délicieux Amour, elle campe une Folie étincelante, au médium chaleureux et à l'aigu scintillant ; le reegistrc grave pourra se développer et l'actrice acquérir de l'assurance, mais d'ores et déjà il faut compter avec celle qui sera, dans les mois qui viennent, Lakmé à l'Opéra-Comique et la Reine de la Nuit à l'Opéra Bastille !

Awc une telle équipe et un tel chef, Platée peut sortir de son étang la tête haute."

"De la Platée montée en 1988 par François Raffinot avec Jean-Claude Malgoire, on gardait le vague souvenir d\92un spectacle un peu foutraque, aux couleurs de bonbon acidulé, très eighties, où le contre-ténor Bruce Brewer dans le rôle-titre jouait les Becassine à la plage, dans les costumes invraisemblables de Sylvie Skinazi. La resucée qu\92en propose aujourd\92hui l\92Atelier Lyrique de Tourcoing affiche des ambitions plus sombres : « l\92action peut se comprendre comme la description de la disparition d\92un monde, comme chez Proust ou Musil. La décadence est sensible dans Platée, pour peu qu\92on s\92y intéresse ». De ces déclarations bien pessimistes du metteur en scène, il est pourtant assez difficile de trouver une traduction concrète dans le spectacle, où l\92on part sans grand espoir à la recherche du sens perdu. Qui sont tous ces personnages ? On ne nous le dit pas vraiment. L\92action semble commencer dans une sorte de muséum d\92histoire naturelle, où sont exposés quelques spécimens qui pourraient permettre d\92évoquer le « marais profond » qu\92habite la nymphe, mais les objets en question ne sont pas utilisés. Raffinot choisit de faire de la Folie le personnage central, « meneuse, sinon de revue, du moins d\92intrigue », mais il ne suffit pas de la laisser en scène du début à la fin de l\92opéra pour rendre cette interprétation vraiment convaincante. Affublés de tenue écossaises orangées, Jupiter et Junon sont ridicules, ce qui est censé représenter « la vulgarité du pouvoir dont nous avons fait les frais pendant quelques années ». Néanmoins, tout ça ne fait pas un spectacle cohérent : les choristes en costume noir et chemise blanche entrent et sortent au gré de leurs interventions musicales, mais jamais leur présence ne paraît clairement justifiée.

Heureusement, Paul Agnew n\92en est plus à sa première Platée (il a tenu le rôle à l\92Opéra de Paris dans la plupart des reprises du spectacle donné à l\92Opéra de Paris dans les années 2000), et il est chez lui dans le personnage de la vieille nymphe coquette. Point de grenouille ici, mais un individu ambigu dont l\92appartenance à un sexe plutôt qu\92à un autre n\92est pas nettement marquée. Il est regrettable que les apparitions en tant que chanteur de Paul Agnew se raréfient car vocalement, le ténor britannique reste un interprète hors-pair, malgré des graves un peu moins sonores. Les années ont passé de manière plus sensible pour Nicolas Rivenq, déjà Cithéron (ici curieusement appelé Kithéron, à la Leconte de Lisle) en 1988 ; le rôle est bref et ne lui permet pas de s\92imposer vraiment. La mise en scène dessert également Vincent Bouchot, moins à l\92aise dans la tessiture du prologue (dans son enregistrement, Jean-Claude Malgoire avait jadis fait appel à deux Momus différent, un baryton et un ténor), et ce Momus-là ne marque guère les esprits. Benoît Arnould propose un Jupiter assez transparent, dont la divinité nous échappe complètement. Parmi les messieurs, le seul, avec Paul Agnew, à vraiment camper un personnage, c\92est Cyril Auvity, qui chante comme en se jouant les deux rôles qui lui sont confiés : virevoltant Mercure (de tous les chanteurs, il est le seul à escalader la barre de pompier placée au centre de la scène, par où une artiste de cirque mime les descentes des dieux), il est aussi celui auquel les tenues conçues par Sylvie Skinazi pour cette reprise vont le mieux.

Chez les dames, Maïlys de Villoutreys, presque toujours en scène, a trop peu à chanter en Clarine pour qu\92on puisse vraiment juger de ses talents vocaux. Aurélia Legay offre une Junon truculente à souhait, mais sa diction pourrait parfois être plus nette, notamment en Thalie. En Folie, Sabine Devieilhe confirme toutes les immenses qualités soulignées dans ses précédentes incarnations, et étonne par ses descentes dans le grave ; on aimerait la réentendre dans une autre production, car même si elle lui impose une présence constante, la mise en scène ne l\92aide en fait pas tellement (le gag de la robe qui se déplace toute seule est un peu trop exploité pendant son grand air « Aux langueurs d\92Apollon »).

Quant à l\92orchestre, on connaît la façon dont Jean-Claude Malgoire aborde ce répertoire, dont il fut l\92un des premiers grands défenseurs en France. Approche modérée, qui exclut les nuances extrêmes, et qui paraît de ce fait un peu tiède, voire un peu lourde dans certains passages que l\92on a pris l\92habitude d\92entendre interprétés de manière beaucoup plus enlevée. Cela permet aux musiciens de mieux souligner certains détails d\92orchestration, certes, mais le chef néglige curieusement quelques effets que la partition semble pourtant appeler, comme les braiments de l\92âne au deuxième acte. L\92excellent Ensemble vocal de l\92Atelier lyrique de Tourcoing n\92est guère plus autorisé à se montrer comique. Il semble décidément qu\92on ait pris le parti de ne surtout pas nous amuser avec cette Platée. « Rameau sans ride », s\92intitule le texte du chef dans le programme ; peut-être, mais Rameau sans rire, aussi, et c\92est bien dommage."

 

 

 

 

 

 

"Loin des querelles de chapelle, c\92est à Amsterdam que René Jacobs s\92essaie à Rameau, avec son chef-d\92\9Cuvre d\92un genre d\92autant plus nouveau qu\92il est demeuré unique, le ballet bouffon Platée. À la revue burlesque réglée par Nigel Lowery et Amir Hosseinpour répond la fantaisie rigoureuse d\92un plateau vocal surprenant et d\92un orchestre menés tambour battant jusqu\92à la folie.

René Jacobs avait une revanche à prendre sur l\92opéra français. Le Roland présenté en clôture du cycle Lully du Théâtre des Champs-Élysées demeure en effet la seule ombre au tableau d\92une carrière d\92une cohérence exemplaire, tant par ses choix que ses réalisations. Quelle \9Cuvre mieux que Platée pouvait dès lors célébrer son retour à un répertoire qu\92il n\92avait plus fréquenté depuis près de vingt ans ?

Car avec son ballet bouffon, Rameau prend entre deux querelles \96 celle qui opposa Lullystes et Ramistes, puis celle des Bouffons, justement \96 le parti d\92en rire. Aucune des conventions de la tragédie lyrique n\92échappe à son sens affuté de la parodie, de l\92autodérision même, à commencer par le rôle-titre, confiée à une haute-contre en travesti \96 et pas n\92importe laquelle, puisque Jélyotte incarna tour à tour Dardanus, Hippolyte, Zoroastre et Castor sur la scène de l\92Académie royale de musique. Et à ceux qui lui reprochaient ses penchants italianisants, le Dijonnais répond en renvoyant dos à dos les vocalises de la Folie, égrenées sur les voyelles proscrites par les traités de chant, et sa déclamation non moins boursouflée.

À travers cet esprit si délectablement français, illustré avec plus ou moins de subtilité par Marc Minkowski et Christophe Rousset, René Jacobs se fraie un chemin éminemment personnel, exaltant le triomphe de la symphonie et le « chef-d\92\9Cuvre de l\92harmonie ». Et puisque Rameau pousse ses théories jusqu\92à l\92absurde dans la scène de la Folie, le chef belge s\92approprie cette loufoquerie. Avec quelle rigueur pourtant, quel soin et quelle invention dans la peinture sonore, le coassement même.

L\92Akademie für Alte Musik Berlin se grise des timbres et des rythmes, de leurs ruptures fondues enchaînées sans le moindre répit, s\92appropriant un langage saillant sans se départir de sa rondeur. Et le continuo se réinvente sans cesse, avec cette fantaisie, ce sens du rebond dont Jacobs irrigue les récitatifs d\92opera seria. Un Rameau exotique, ou simplement relevé des saveurs des goûts réunis ?

La distribution vocale n\92était a priori pas plus idiomatique, avec ses chanteurs peu rompus au style français, à l\92exception du Thespis et du Mercure agile, assumé jusqu\92au maniérisme d\92Anders Dahlin. Pas un mot n\92échappe toutefois \96 y compris du ch\9Cur \96, si le sens n\92est pas constamment prégnant. Et un Cithéron jeune et clair \96 Martijn Cornet \96, un Jupiter barbon \96 le fidèle Marcos Fink \96, une Junon éclatante, de voix et de jalousie \96 Anna Grevelius \96, et une Clarine gorgée d\92ornements \96 Johannette Zomer \96 forment en somme un ensemble plus que réjouissant.

Pour la Folie, René Jacobs a voulu une furie d\92opera seria, son Armida de Rinaldo, qui fut aussi la Junon de sa dernière Calisto, et une envoûtante Alcina : Inga Kalna. Timbre tranchant et corsé à la fois, piqués étourdissants de légèreté surgis d\92une pâte plantureuse, ses langueurs d\92Apollon sont d\92une virtuosité ahurissante autant qu\92incisive, union paradoxale et inquiétante des esthétiques française et italienne.

Platée, enfin, est un ténor rossinien. Verbe limpide, instrument glorieux, Colin Lee se joue de la tessiture de haute-contre comme des pièges d\92une partie ardue, un peu au détriment du caractère d\92abord. Sans grimaces ni minauderies, le personnage prend cependant consistance, d\92une féminité pataude qui conquiert la sympathie. Et d\92un courroux enfin héroïque, mieux, tragique.

Désertant son marais profond, la naïade ridicule règne, concierge et dame pipi, sur une H.L.M. et des vespasiennes, mais aspire au confort moderne d\92un pavillon individuel. En substance \96 et par une transposition assez similaire, entre années 1950 et 1970 \96, Nigel Lowery et Amir Hosseinpour racontent la même histoire que Mariame Clément à l\92Opéra du Rhin, celle de « la fille qui pète plus haut que son cul et qui est bien châtiée à la fin. » Mais là où la Française, conservant à la nymphe ses atours batraciens, ne s\92écartait jamais de la voie de la raison \96 et de La Fontaine \96, les deux complices livrent Platée à la Folie \96 sous ses habit de noces, une Ophélie, une Lucia, d\92emblée détraquée, burlesque.

Il arrive certes que les gags, d\92un humour sans doute plus anglo et surtout saxon que français, se laissent distancer par les facéties musicales, mais le coq-à-l\92âne \96 ou plutôt l\92âne au hibou, s\92agissant des métamorphoses de Jupiter \96 cultivé par Lowery et Hosseinpour fait assez systématiquement mouche, ordonnant, par delà une chorégraphie désinvolte, la plus improbable des revues : des danseuses de music-hall \96 tour à tour féminines et masculines \96, le susdit âne en chair et en os, des Inuits squatteurs \96 ce sont eux, les Aquilons trop audacieux \96, des scouts, l\92Embarquement pour Cythère de Watteau, et même Wotan\85

Mais c\92est à René Jacobs qu\92il revient de « finir par un coup de génie » : plutôt que de se conformer à l\92usage de terminer par les trois accords qui abandonnaient Platée à son ire dans la version de 1745, il respecte, après un silence accablant, la reprise du ch\9Cur Chantons Platée, égayons-nous, mais entonné a cappella, dans un murmure sardonique par la Folie. La cruauté du châtiment n\92en est que plus insoutenable."

"Le chef René Jacobs exalte Platée, premier ouvrage de Rameau qu'il aborde en version scénique. Pour cette production de Platée, les premières images du tandem Nigel Lowery-Amir Hosseinpour situent l'action entre un HLM et des sanitaires (lavabos, pissotières). Une mise en scène qu'on placerait, pour le dire vite, entre Christoph Marthaler et Krzysztof Warlikowski. La nymphe batracienne serait-elle devenue un objet théâtral si commun qu'on peut la noyer dans un certain conformisme moderne? On se le demande durant le Prologue, avant que cette Dame pipi présente sur scène depuis le début nous éclabousse par l'évidence de sa Platée.

Oublions les ballets, ici peu inventifs et moyennnement interprétés. Mais pour le bouffe, nous sommes servis. La farce est copieuse, à hauteur d'hommes plus que des dieux, et alors? Les gags sont gros quoique millimétrés (l'âne apparaissant sur le canapé derrière la baie vitrée, l'èvêque commmuniquant avec les puissances d'En-Haut avant de célébrer l'hymen), les personnages dessinés avec précision et entrain. Superbe Mercure, façon coursier de chez UPS, campé par Anders J.. Dahlin, agile de phrasé et exquis de langue. Moins rayonnant, Marcos Fink fait pourtant un Jupiter idéalement matois, genre Aristote Onassis régnant sur un pavillon suburbain de nouveau riche. Et sa Junon est une assez drôle mégère des beaux quartiers ; dommage qu'elle ait le ton trop pointu d'Anna Grevelius. Passons sur Inga Kalna, dont la Folie scéniquement investie nous contaminerait davantage avec un français plus intelligible, pour s'atttarder sur la star du plateau : la Platée impayable de Colin Lee, ardente flamme, chant sans apprêt, diction superlative. La lucidité finale d'une nymphe si humaine nous bouleverse.

Ce moment fort de théâtre en musique doit beaucoup à René Jacobs, dirigeant au sein de sa chère Akademie fur Alte Musik Berlin des cordes homogènes et enlevées, des bois aussi exacts que colorés et un percussionniste inspiré hors de la fosse, dans son alcôve. Le tout avec un naturel et un sens des climats excellent. Après sa parodie, la tragédie ramiste lui tend les bras."

"C'est au Stadsschouwburg, et non au Het Muziektheater - jugé, à juste titre, trop vaste pour la musique de Rameau -, que l'Opéra d'Amsterdam a levé le voile sur sa nouvelle production de Platée. Ce choix est bien le seul dont on puisse saluer la pertinence, à l'issue d'une représentation qui restera l'une des plus consternantes à laquelle il nous ait été donné d'assister.

Le rideau s'ouvre sur l'une de ces cours d'immmeuble sinistres, typiques de certaines banlieues. Des climatiseurs se détachent des murs jaune sale du bâtiment principal, deux urinoirs complétant le dispositif, de chaque côté de la scène. Est-il besoin de raconter la suite ? Ces urinoirs sont bien évidemment le royaume de la nymphe Platée, qui s'y ébat avec le concours de Clarine, transformée en « dame pipi ». Jupiter, quant à lui, habite une maison indépendante plutôt chic. Même si l'on trouve le contexte visuel plutôt rebutant, on se dit que le décor est planté pour une relecture intéressante de cette comédie douce-amère, imaginée par Rameau et son librettiste, Le Valois d'Orville. Sauf que Nigel Lowery et Amir Hosseinpour ne l'entendent pas de cette oreille ! Le premier commet l'erreur de rendre Platée tellement repoussante qu'elle ne suscite jamais l'empathie avec le spectateur (son costume et ses gestes la transforment en sosie du célèbre travesti belge Fabiola, qui arpente tristement les rues d'Amsterdam depuis de nombreuses années) ... Quant au second, ses chorégraaphies stupides et répétitives, visant régulièrement en dessous de la ceinture, évoquent davantage un show de Benny Hill qu'une représentation d'opéra baroque. À chaque gag, on se dit qu'il sera impossible de faire pire ensuite ... et pourtant si !

La distribution réserve heureusement quelques instants de bonheur, notamment quand Johannette Zomer entre en scène. La soprano néerlandaise chante merveilleusement ses deux rôles, à l'instar d'Inga Kalna, de Martijn Cornet et d'Anders J. Dahlin. Les autres ne flattent guère l'oreille, en particulier Colin Lee, excellent ténor belcantiste égaré dans un emploi de haute-contre à la française. René Jacobs, lui-même, dont les mérites ne sont plus à vanter dans le répertoire baroque, paraît mal à l'aise dans l'univers de Rameau.

Copieusement sifflée le soir de la première, cette production a été applaudie le jour où nous y avons assisté. Précisons, tout de même, qu'un certain nombre de spectateurs avaient quitté la salle à l'entracte..."

 

"Platée n'est pas une rareté en Allemagne; l'on y compte au moins cinq productions ces dernières années, mais sur des scènes secondaires (Augsbourg, Darmstadt, Kiel). Dans le cadre d'un cycle Rameau, inauguré par Les Paladins en janvier 2010 (un CD de bon aloi en témoigne, chez Coviello Classics), le Deutsche Oper am Rhein a beaucoup investi dans cette nouvelle entreprise, avec une équipe motivée et déjà bien expérimentée sur ce terrain. L'Autrichienne Karoline Gruber, qui s'est signalée notamment par un Dardanus à Bonn (2004), a adopté un parti de modernisation, qu'on mettra en parallèle avec les versions de Laurent Pelly pour l'Opéra de Paris et de Mariame Clément pour l'Opéra du Rhin. Très élaboré dans sa conception et fondé sur une analyse poussée du livret, comme du contexte de l'\9Cuvre, il s'en distingue pourtant par des choix tout aussi perrsonnels, et qu'on peut à certains égards préférer.

Le Prologue donne le ton, qui situe l'action dans le contexte d'une fête promotionnelle pour une firme lançant le « Jupiter », mélange de champagne et de vodka! « Jupiter fait de vous une déesse », proclame une immense affiche : cela permet, dans cette party fort drôlement traitée, avec un Thespis éméché dans le rôle de l'animateur, de récupérer les références à Bacchus, mais aussi d'introduire Platée. La nymphe apparaît d'abord dans une brève scène muette, au milieu d'un cortège de miséreux errant dans la cour d'un palais classicisant, auquel succède une autre architecture de même style, avec peintures du Grand Siècle, gardant ainsi un lien constant entre passé et présent, le tout dans les éclairages raffinés de Volker Weinhart. À la fin du Prologue, l'orage bouleverse tout. Platée réapparaît à travers l'affiche crevée, à l'emplacement exact de la star aguicheuse qui y figurait : c'est fait, elle peut se prendre pour une beauté. La suite développe en ce sens avec une inventivité soutenue, que marque notamment l'irruption d'une monumentale chaussure de satin rose dans la brisure du décor : celle que Junon a abandonnée sur terre dans sa colère jalouse... Ainsi, les thèmes lancés se retrouvent et se recoupent au fil de l'\9Cuvre, jusqu'au suicide final de Platée, dans l'espace redevenu désert du début.

Pas de grenouilles donc, et on peut le regretter pour la scène des « Quoi ? Quoi ?», qui ne fait que partiellement son effet. Et pas de franche bouffonnerie non plus, malgré la drôlerie de nombreux épisodes. Domine un climat d'ensemble doux-amer, où le portrait de Platée, plus attendrissante que pitoyable et ridicule, mais sans verser dans le mélodrame non plus, est tracé avec une particulière finesse. La chorégraphie moderne de Beate Vollack, bien intégrée à l'action, complète heureusement.

Soutenu par une direction d'acteurs poussée, le plaateau entre admirablement dans ce jeu. Et, au premier chef, Anders J. Dahlin dans le rôle-titre. Une mince et pâle figure de travesti dans sa pauvre robe de deux sous, dont la voix a une portée limitée, mais qui maîtrise remarquablement le style et les composantes d'un personnage qu'on pourrait trouver ailleurs un peu trop affecté, en situation ici. Sami Luttinen est un Jupiter éclatant et brillant en scène, y compris dans ses incursions dans la salle à la poursuite d'une nymphe se réfugiant un temps au balcon!

Thomas Michael Allen, inénarrable en Thespis, incarne ensuite un virevoltant et duplice Mercure de classe. Marta Marquez est une Junon impétueuse, Sylvia Hamvasi triomphe sans peine des coloratures de la Folie, et Thalie, l'Amour et Clarine offrent des voix charmantes. Un peu en retrait, en revanche, le Momus de Laimonas Pautienius et le Cithéron de Timo Riihonen, comme lui de médiocre prononciaation (car tous les autres ont un français de qualité), malgré la beauté du grave. Cerise sur le gâteau, ou plutôt corps même du gâteau, la direction de Konrad Junghanel."

"Platée, qui suscita en son temps autant de louanges que de critiques, occupe une place à part dans l\92\9Cuvre de Rameau. L\92excellent livret, jugé par certains vulgaire et provocant, met en scène une cour de grenouilles dans un marécage et leur Reine, Platée, qui se flatte d\92obtenir bientôt les faveurs de Jupiter, au grand dam de Junon. Il paraît étrange, à première vue, que Rameau ait choisi un tel sujet pour célébrer les noces du Dauphin Louis, alors âgé de 15 ans, et de Marie-Thérèse d\92Espagne, de trois ans son aînée. A y regarder de plus près, le propos est didactique : l\92aventure de Jupiter avec Platée est une satire des infidélités répétées de Louis XV, qui néglige ses devoirs de Roi en pleine guerre de succession d\92Autriche, et qui constitue donc un très mauvais exemple pour le Dauphin, les rapports harmonieux d\92un couple royal, surtout dans des temps aussi troublés, contribuant à une bonne gouvernance et attirant sur lui la faveur populaire.

La lecture contemporaine de Karoline Gruber, assez proche de celle de Mariame Clément à l\92Opéra du Rhin, transpose l\92action dans notre société de consommation où la publicité fausse le jugement de nos contemporains, leur faisant croire que tout est possible. Ce qui différencie les deux lectures, c\92est la conception du rôle-titre. La naïade vue par Karoline Gruber, privée de ses attributs batraciens, est maladivement sensible et donc plus vulnérable que la solide Platée vue par Mariame Clément.

L\92univers visuel proposé par Roy Spahn et Mechthild Seipel, très inventif et humoristique, est empreint de merveilleux. Aux actes I et III, il a pour cadre la cour d\92un château à l\92architecture classique mâtinée de gothique, totalement irréaliste. Le deuxième acte situe l\92action à mi-chemin entre la Terre et l\92Olympe, on n\92aperçoit plus que les étages élevés et les festons flamboyants qui couronnent le château. Grâce à de nombreux indices, on navigue d\92un siècle à l\92autre. Tout est volontairement décalé sur le plateau, magiquement éclairé par Volker Weinhart : costumes, accessoires et personnages. L\92excellente chorégraphie de Beate Vollack, qui mêle le plus souvent chanteurs et danseurs, et la direction d\92acteurs raffinée de Karoline Gruber métamorphosent les invités du prologue tour à tour en Suivantes de Platée, Satires, Ménades, Dryades, Naïades, Grâces, Paysans, Suivants de la Folie, sans qu\92ils changent de costume. Les pas de deux entre le double de Jupiter, au torse d\92or, et la star glamour en robe rouge de l\92affiche, semblent matérialiser les rêves érotiques de Platée, privée de vie sexuelle, qui reçoit à son tour une robe rouge et conçoit l\92espérance d\92être enfin comblée.

Le timbre très clair d\92Anders J. Dahlin souffre d'une émission limitée mais l\92artiste domine sa partie avec un beau style et une grande maîtrise. Il exprime, par un jeu d\92acteur très diversifié, toutes les facettes d\92un personnage richement caractérisé par la partition. Sa Platée n\92est pas une laideur. Maigre comme un clou, mal vêtue, elle fait preuve d\92une maladresse, d\92une emphase et d\92une certaine brusquerie qui traduisent son mal-être et nous la rendent sympathique. Elle n\92est pas réellement vaniteuse, elle prend simplement ses désirs pour des réalités. Pas de bouffonnerie à proprement parler. Pittoresque et imprévisible, elle est cocasse et nous attendrit par son absolue naïveté. Jusqu\92au point de rupture, à l\92acte III, quand sans défense, torturée par les moqueries et les quolibets de la foule impitoyable, détruite, elle prend enfin conscience de la cruelle vérité. Son suicide apparaît alors comme une délivrance et suscite une grande émotion.

Un autre personnage joue un rôle fondamental dans cette partition : la Folie, qui tient son nom d\92une danse médiévale portugaise devenue figure allégorique au XVIII° siècle. Mechthild Seipel s\92est inspirée, pour son costume, d\92un portrait de Louis XV en Apollon qui met en évidence la satire implicite. Sylvia Harnvasi incarne avec brio et fraîcheur ce personnage extravagant, libertin, qui prône la joie de vivre. Elle se joue des vocalises, enchaîne bravement les modulations les plus hardies, mais sa voix éclatante est parfois un peu dure, il lui manque de la rondeur et de la magnifique articulation de Mireille Delunsch sous la baguette de Minkowski. La Junon de Marta Márquez au mezzo cuivré, chaleureux, dont les apparitions sont pourtant limitées, laisse un souvenir marquant, tout comme la Clarine de Iulia Elena Surdu, au soprano lumineux et transparent.

Le Jupiter de Sami Luttinen, au timbre radieux, est tout à fait convainquant. Qu\92il se rase, pomponne et parfume à sa fenêtre avant de rejoindre Platée, qu\92il poursuive une nymphe à travers la salle en faisant lever des rangées de spectateurs, ou qu\92il accueille Junon avec un franc éclat de rire, il ravit le public. De même, le Mercure de Thomas Michael Allen, véritable vif argent, tant pour sa voix que pour son jeu scénique. Le magnifique grave du Finnois Timo Riihonen en Satire et en Citheron évoque celui de Matti Salminen à ses débuts. Le Momus de Laimonas Pautienus est efficace, la voix manque un peu d\92éclat.

Le ch\9Cur de la Deutsche Oper am Rhein, que nous avions tant apprécié dans Zauberflöte et La Clemenza di Tito, ne démérite pas dans cette nouvelle production.

Reste le couronnement : l\92interprétation inspirée du chef Konrad Junghänel a rendu hommage à la partition de Rameau, démontrant avec brio la thèse du compositeur selon laquelle l\92orchestre ne se borne pas à accompagner les voix mais joue un rôle fondateur, la mélodie résultant, elle, de la structure harmonique. Il soutient parfaitement les chanteurs et anime de l\92intérieur la Neue Düsseldorfer Hofmusik qui joue sur des instruments anciens, lui insufflant rythme, phrasés et une grande subtilité de nuances. Amateurs de Rameau, le voyage à Düsseldorf s\92impose ! "

 

 

 

"Faire parler les animaux. Du moins faire chanter un animal, c\92est ce à quoi consentit Rameau charmé par le meilleur livret qu\92il ait jamais eu sous les yeux, celui qu\92André-Joseph Le Valois d\92Orville déduisit de Pausanias. Car si Platée est une nymphe, elle est d\92abord une grenouille, et son drame vient justement de ce qu\92elle se sait Nymphe et ne se voit jamais grenouille.

Que pensèrent le Dauphin et l\92Infante d\92Espagne, devant lesquels on représenta Platée à l\92occasion de leurs Noces au Grand Manège de Versailles le 31 mars 1745 ? On sait que l\92Infante était dotée d\92un visage peu gracieux, pour tout dire batracien justement. Comment ce Ballet bouffon a pu finir dans une noce royale ? On n\92y a vu en tout cas que du feu.

Rameau oublié, malgré les efforts de D\92Indy et de Saint-Saëns, c\92est par Platée que le dijonnais retrouvera le chemin des théâtres : en Allemagne d\92 abord (en 1901 à Munich très remise à la sauce du jour) puis à Monte Carlo (1917), enfin, reprise signifiante qui s\92inscrira dans le retour d\92autres \9Cuvres lyriques (Les Indes galantes dans les embellissements de Busser, avaient précédées de peu : 1952 !), à Aix-en-Provence en 1956, grâce à une habile réalisation de Renée Viollier. Michel Sénéchal y chantait la nymphe, retrouvant par le fausset les artifices de Jélyotte, inventant autant que ressuscitant un personnage proche du délire.

Depuis, Marc Minkowski s\92est fait le champion de la partition, et c\92est donc avec une curiosité aiguisée que l\92on ira découvrir à Strasbourg la conception de Christophe Rousset et de ses Talents Lyriques, supportée par la régie de Mariame Clément. Ce challenger promet beaucoup et d\92abord par sa distribution : l\92incisif Emiliano Gonzalez-Toro dans le rôle titre, Cyril Auvity en Mercure, François Lis en Jupiter, et vrai luxe, Judith van Wanroij en Junon furibarde. En Folie Salomé Haller aura fort à faire pour égaler et Jennifer Smith et Mireille Delunsch !"

"Difficile de monter une nouvelle Platée après la célèbre production de Marc Minkowski/Laurent Pelly, reprise un peu partout en France puis enregistrée : elle a marqué les esprits. La gageure est pourtant largement réussie par Christophe Rousset et Marianne Clément avec un spectacle enthousiasmant, jubilatoire, euphorisant et musicalement superbe.

Christophe Rousset s\92affirme ici comme un « ramélien » émérite, le discours est parfaitement et rondement mené : cela vit, cela trémousse, cela s\92agite en parfaite concordance avec l\92action, les situations et la folle mise en scène de Marianne Clément. Les tempi sont ainsi généralement vifs et il n\92y a pas de temps morts dans cette direction. Le tout est cependant fait sans excès et permet à l\92écriture orchestrale si novatrice de Rameau d\92être joliment mise en valeur. L\92orchestre des Talens Lyriques suit à la perfection son chef et montre une belle sonorité d\92ensemble. La fusion fosse plateau est en outre excellente, ce qui n\92est pas un mince exploit dans une partition qui ne manque pas de difficultés à ce niveau.

Folle, la mise en scène de Marianne Clément l\92est assurément. La première surprise vient de la transposition de l\92action durant les Trente Glorieuses, soit une période où le matérialisme, la vie de famille dans un pavillon équipé des dernières nouveautés de l\92électroménager (dont la télévision mais aussi la sacro-sainte voiture), constituent un idéal de vie. C\92est justement à cet idéal que rêve Platée : transformée en une sorte de têtard (Marianne Clément rappelle qu\92il n\92est en effet nulle part spécifié que Platée soit une grenouille), elle est repoussante à souhait, mais aussi coquette... et ridicule (son tailleur rose dont elle se vêt pour les actes II et III traduit ainsi parfaitement tous ces aspects).

Jupiter et Junon possèdent, eux, tout ce dont rêve Platée... sauf la paix du ménage. Tout le Prologue évoque cette dispute au cours d\92une soirée dans le pavillon des époux. Les crises de rire qui nous ont saisi empêchaient presque de goûter la musique : les jeux de scène d\92une Junon sauvant les apparences et surveillant si tout se passe bien sont absolument hilarants (et réalisés à la perfection par Judith Van Wanroij). L\92action se déroulera ensuite dans un aquarium (celui-là même qui ornait le salon de Jupiter et Junon et dans lequel se trouve Platée) puis à l\92extérieur du pavillon, avec stores colorés et porte basculante du garage laissant apparaître la fameuse voiture, ou encore dans un bar aux banquettes blanches et rouges et aux serveuses en patin à roulettes (on se croirait dans la série Happy Days !).

Mais tout cela ne serait qu\92un catalogue de belles et drôles images s\92il n\92y avait une direction d\92acteurs absolument prodigieuse et des chorégraphies (de Joshua Monten, remarquablement réalisées par le Ballet de l\92Opéra) d\92une incroyable inventivité qui visent à moquer ce fameux idéal dont rêve Platée. A ce titre, l\92apparition de la Folie en icône de la réclame (et ce, dans une télévision géante qui aura vu défiler auparavant des extraits de Autant en emporte le vent, d\92un western... et de la météo !) vantant les mérites d\92une lessive, de produits nettoyants ou encore, des tupperware, est là encore, d\92une drôlerie mais aussi d\92une pertinence étonnante : la Folie ne se vante-t-elle pas de tout métamorphoser, de transformer un air triste en un air gai, et inversement, « en d\92autres termes, qu\92elle peut vendre n\92importe quoi » (Marianne Clément) et donc, pourquoi pas, un mariage entre un Dieu et un naïade ?

On n\92en finirait pas de décrire ce travail scénique étourdissant tant il se passe de choses sur scène, suivant en cela, redisons-le, l\92incroyable folie du rythme de la partition de Rameau, et « coulant » avec un naturel confondant : rien ne nous a paru outré. On pourra malgré tout regretter que l\92émotion ne pointe pas davantage son nez, notamment dans le dernier acte lorsque Platée devient réellement touchante.

Il faut encore évoquer l\92époustouflant décor de Julia Hansen (qui dessina également les très nombreux et réussis costumes) dont l\92ingéniosité réserve nombre de surprises et dont les transformations successives doivent se faire à force d\92activité en coulisses pendant la musique, et ce, sans aucun bruit : chapeau aux techniciens de plateau !

On retrouve la même excellence dans la distribution, à commencer par un Platée anthologique d\92Emiliano Gonzales Toro dont la performance est absolument exceptionnelle. Beauté de la voix, extrême finesse du chant (jamais malmené malgré tout ce qui lui est demandé scéniquement), maîtrise de toute la tessiture et du rôle (dont les terribles vocalises qui parsèment ici ou là sa partie), incarnation sensible et prenante (sa déchéance et sa colère sont vraiment touchantes à la fin de l\92ouvrage) : on est plus qu\92admiratif devant cette prise de rôle qui égale, sinon dépasse, les incarnations de ses prédécesseurs (et pas des moindres : Gilles Ragon, Paul Agnew, Jean-Paul Fouchécourt...).

A ses côtés, celui qui sera peut-être aussi un jour un très beau Platée, Cyril Auvity, en Thespis et Mercure, assure également une superbe prestation. Par rapport à un Pygmalion nancéien de 2004, la voix, qui a gardé son très beau timbre, a gagné en puissance et en projection, ce qui permet au chanteur de passer le grand orchestre de Rameau.

Le couple formé par le Jupiter de François Lis et la Junon de Judith Van Wanroij est superbe et d'une belle prestance. La Clarine de Céline Scheen affiche un chant particulièrement élégant et agréable tandis que Christophe Gay campe un très beau Satyre.

Il faut avouer que la Folie de Salomé Haller a un peu déçu par un chant qui trahit aujourd'hui quelques duretés dans l'aigu. Le registre grave est par contre très beau, ce qui laisse à penser que la chanteuse pourrait se diriger avantageusement vers des rôles qui la mettraient davantage en valeur dans ce registre. L'incarnation du personnage et la prestance sur scène restent parfaites de bout en bout.

Le seul chanteur qui dépare hélas dans cette belle distribution est le Momus/Cithéron d'Evgueniy Alexiev, la voix usée et le fort accent gâchent singulièrement sa prestation et l'on se demande un peu ce qu'il fait là\85

Bien entendu, les ch\9Curs de l'Opéra National du Rhin n'affichent pas une couleur très idiomatique pour un opéra baroque. Cependant, il faut louer leur souci d'offrir une sonorité plus fine et légère que celle que nécessite un opéra de Verdi ou Wagner et leur capacité à répondre aux exigences de l'écriture vocale baroque. Extraordinaire et jubilatoire soirée donc, qui montre combien la maison alsacienne a la capacité d'offrir des spectacles marquants."

"À Strasbourg, l\92\9Cuvre de Jean-Philippe Rameau associe les ch\9Curs de l\92Opéra national du Rhin et l\92ensemble baroque Les Talens lyriques mis en scène par Mariame Clément. Dans la renaissance actuelle de l\92opéra baroque, si Rameau demeure le parent pauvre, Platée a toutes les qualités requises pour rendre justice au compositeur. C\92est ce qu\92a compris Marc Clémeur, directeur de l\92Opéra national du Rhin avec sa production actuellement à l\92affiche. Dès le lever de rideau, se dessine la volonté d\92apporter un regard neuf, de donner du sens pour le public d\92aujourd\92hui. Avec Platée, Rameau crée un style nouveau. Rompant avec la tradition chère à Lully comme avec l\92art du pastiche de l\92opéra italien et ancré dans l\92esprit du siècle des Lumières, il développe une nouvelle esthétique de l\92harmonie. Sa détermination et son caractère réputé difficile ne font pas pour autant de Rameau un compositeur austère. Dans Platée, autour d\92un jeu de dupes, sa musique, précise jusque dans l\92illustration d\92un détail, est toute de légèreté, d\92humeur, de moquerie sans méchanceté. Et les malheurs de la laide et naïve grenouille amoureuse de Jupiter ne tournent jamais à la tragédie, grâce à l\92éblouissante fantaisie du compositeur. Détournant les procédés d\92écriture de la tragédie lyrique, il crée un effet miroir avec sa nymphe des marais, objet de dérision mais aussi de compassion. Elle est également victime de sa prétention sociale. Quant aux habitants de l\92Olympe, leur fatuité masque leur propre crédulité et leur sottise, et le happy end en forme de réconciliation n\92est lui aussi qu\92un jeu de dupes. Musicalement, l\92ensemble est mené avec retenue par Christophe Rousset et son orchestre Les Talens lyriques. Des chanteurs, animés par un esprit de troupe, ce qui réduit les inégalités, émerge le Platée d\92Emiliano Gonzalez-Toro. Pour sa prise de rôle, ce jeune ténor formé à Genève ne manque pas de ressource, la voix est sûre, l\92articulation irréprochable et souple sur toute l\92étendue de la tessiture. Convaincante, Salomé Haller (la Folie) privilégie avec bonheur l\92expression à la virtuosité pure. Les nombreux épisodes dansés ne manquent pas de fantaisie et sont habilement exécutés par le ballet maison.

La mise en scène de Mariame Clément s\92appuie sur des référents contemporains. Dès le début, le dispositif scénique à tiroirs de Julia Hansen, d\92où émergent tour à tour les protagonistes, évoque un monde à la Tati. Tout cela fonctionne plutôt bien, le choix d\92une certaine distance dans l\92expression évite la caricature même si l\92abondance des gags finit par lasser."

"On ne peut recommander « Platée » de Jean-Philippe Rameau autrement. Puisqu\92à notre époque, où l\92on croule sous le flot permanent d\92informations de tous genres, il faut être concis, soyons concis: ceux qui n\92ont pas envie de continuer à lire, peuvent s\92en tenir là ! Mais je dirais à tous ceux qui veulent savoir ce qui se passe actuellement à l\92Opéra National du Rhin : Ce qui s\92y passe est génial !

Au premier regard, il s\92agit d\92une \9Cuvre encombrante. De nos jours, le sujet semble être tiré par les cheveux. Les passages de danse classique sont nombreux et l\92ambiance sonore est d\92une sobriété baroque. Voilà, le décor est planté ! La mise en scène de Mariame Clément crée pourtant une ambiance fabuleusement joyeuse dans la salle \96 et au-delà de la salle : Le ciel divin, où Jupiter se dépatouille avec ses problèmes de jalousie par rapport à sa femme, Junon, est en fait un appartement New Yorkais des années cinquante. Les dieux, qui échafaudent des plans pour faire entendre raison à Junon, sont d\92élégants businessmen qui font bien sagement les courses pour leurs épouses respectives, toutes mères au foyer. La sottise sort directement d\92une publicité à la télévision pour continuer à essayer de vendre un produit de consommation après l\92autre.

Platée, l\92affreuse déesse grenouille tellement malmenée par Rameau, se transforme à Strasbourg : Après avoir subi un « embellissement » elle mue du monstre vert aux seins nus en une sorte de croisement entre Miss Piggi et HP Kerkeling. C\92est une créature pathétique, vivant dans un monde fascinant pour elle, certes, mais où, intellectuellement parlant, elle ne peut donner l\92échange. Clément ne se permet pas une seule fausse note dans sa mise en scène. Du début à la fin elle reste dans cette époque où tout paraissait possible, et où une fin de la prospérité générale était plus qu\92improbable. La chambre à coucher du prologue avec son grand lit conjugal, d\92où sortent non seulement Jupiter et Junon, mais également un nombre impressionnant de dieux et déesses, se transforme en pièce à vivre avec un aquarium géant. Platée et son amie Clarine, en plein milieu des plantes aquatiques, y sont confortablement installées. Céline Scheen, qui avait déjà fait rire le public en « Cupidon » ayant pris l\92apparence de Marylin Monroe, est la seule dans cette mise en scène, d\92avoir la chance de porter un costume de fée ravissant. Sa voix claire et vive s\92accorde du reste parfaitement avec son rôle. Les nymphes, en revanche, font leur apparition en costume de bain moulant, des bonnets à fleurs en caoutchouc sur la tête. Elles dansent leur ballet avec un tel entrain, qu\92on a envie de « nager » avec elles.

La voix de basse pleine et claire de François Lis dans le rôle de Jupiter occupe parfaitement l\92espace. Dans le double-rôle de Thespis et Mercure on pouvait entendre Cyril Auvity, dans celui de Momus et Cithéron, Evgueniy Alexiev. Le jeu de ces divinités n\92omet aucun cliché pour faire du père des dieux un homme d\92affaires à succès.

Des voitures, comme la Cadillac rouge en papier mâché, dont Platée fait malencontreusement exploser le moteur, en font partie. Tout comme une aventure torride avec une serveuse en rollers derrière le canapé en simili cuir rouge dans un restaurant « self-service ». Que toutes les idées se juxtaposent les unes aux autres tout au long du fil conducteur dans une bonne humeur contagieuse, n\92est pas uniquement dû au travail de Clément.

Les ballets, des créations du chorégraphe Joshua Montent, y contribuent aussi de façon considérable. Montent ne les conçoit pas comme de petits interludes artificiels, mais plutôt comme des pièces faisant partie d\92un tout, qui sont du coup, encore bien plus drôles. Un bel exemple est le ballet des cowboys et indiens qui gesticulent respectivement avec leurs révolvers et tomahawks de telle façon que le public finit par être dans tous ses états. Ou alors le passage, où les trois Grâces, couturières pour la circonstance, « équipent » Platée d\92un voile de mariée et ornent sa queue de n\9Cuds blancs. Ce passage comporte des enchaînements de pas baroques, ce qui est, transposé dans le contexte du miracle économique, tout simplement désopilant.

Mais une lecture approfondie de cette \9Cuvre permet aussi sans problème de mettre la critique de la société de consommation en évidence. A la fin, personne ne veut plus prendre l\92affreuse Platée au sérieux qui, malgré tout, et ce n\92est certainement pas un hasard, continue à vouloir faire entendre sa voix. On essaie même de la noyer dans son propre aquarium, sans succès. Personne ne prête attention à la force de la nature qui se manifeste sous forme de la queue mouchetée de Platée, dont la pointe dépasse en permanence sous ses habits roses du dimanche. Ceci pourrait nous faire prendre conscience que l\92époque, où l\92on se moquait de la nature, est révolue depuis longtemps. Mais il semblerait que nous continuions sur cette lancé avec le plus grand enthousiasme.

Après l\92annulation du mariage de Jupiter et Platée, auquel tous les grands du monde avaient été conviés (Einstein, Elvis Presley, de Gaulle, Mère Theresa et la statue de la liberté en personne), Jupiter et Junon disparaissent dans leur immense lit conjugal. Platée reste, visible pour tous, accroupie devant le lit en question, ce qui veut dire, que son rôle dans l\92opéra s\92arrête peut-être là, mais que par ailleurs elle n\92a pas encore dit son dernier mot.

Christophe Rousset assure la direction musicale. Il travaille aussi proche que possible du son original pour livrer ainsi une interprétation musicale transparente et très fine. Les prestations d\92Emiliano Gonzalez Toro dans le rôle de Platée sont exceptionnelles : Aussi bien en tant que chanteur qu\92acteur. Son ténor chaud enchante dans toute forme d\92expression, si difficile soit-elle. Ses mouvements maladroits sont touchants et son regard perturbé et lourd du malheur qui menace, annonce, comme déjà indiqué, un avenir inquiétant. Les applaudissements frénétiques et les « bravos ! » du public confirment, qu\92Emiliano Gonzalez Toro est un artiste qui a vraiment toutes les cordes à son arc. Nous lui souhaitons encore beaucoup de soirées comme celle-ci, pour la plus grande joie du public, où qu\92il se trouve dans le monde.

Restent à mentionner les costumes pimpants ainsi que le décor changeant et plein de surprises de Julia Hanson qui s\92accordent parfaitement avec la mise en scène de cette pièce qui vaut vraiment la peine d\92être vue plus d\92une fois."

"Qui a eu envie d\92aller à l\92opéra sans jamais oser en franchir le seuil a une occasion unique de le faire, avec « Platée » de Rameau. Cet opéra baroque, dernière production de l\92Opéra national du Rhin, est en passe de devenir une référence dans le milieu. Non seulement par la qualité musicale indéniable proposée par les Talens lyriques de Christophe Rousset, mais aussi par la mise en scène ingénieuse, fine, drôle et malicieuse de Mariame Clément.

Déjà ovationnée par le public alsacien avec sa Belle Hélène, cadeau de l\92Opéra national du Rhin à son public pour finir l\92année 2006, Mariame Clément revisite tout aussi remarquablement l\92univers des dieux mis en musique par Rameau. Sur un plateau ingénieux, conçu comme un appartement cossu des Trente glorieuses, où l\92aspirateur est un signe extérieur de richesse, évoluent avec une décontraction déconcertante des chanteurs inspirés, affûtés et surtout très drôles. Superbe Judith Van Wanroij en Junon femme au foyer désespérément furieuse face à son mari volage, Jupiter, campé par un François Lis parfait. Cyril Auvity en Mercure et Evgueniy Alexiev en Citéron jouent à merveille les chaperons pour la naïade Platée, choisie par le duo pour rendre jalouse Junon et la faire revenir vers Jupiter. Là encore, l\92imagination de Mariame Clément étonne et ravit le public, sous le charme. Et que dire d\92Emiliano Gonzalez-Toro, si ce n\92est qu\92il a mis la barre très haut pour la prochaine Platée : voix délicieuse, jeu parfait. Une référence.

La présence des danseurs du Ballet du Rhin, dans une chorégraphie signée Joshua Monten, apporte aussi une touche déterminante dans le succès de la production. On se plairait à voir davantage d\92\9Cuvres communes avec ch\9Cur et ballet à l\92avenir\85

« On rit beaucoup », nous avait prévenu la soprano alsacienne Salomé Haller, qui joue une Folie furieusement drôle. On rit beaucoup, vraiment ? Plus que cela, on jubile."

"Elle n'a pas fini d'enchanter des générations de mélomanes, cette Platée, naïade selon le texte d'Autreau, Le Valois d'Orville et Ballot de Savot, grenouille pour la tradilion, monstre aquatique ridicule et touchant. victime idéale des farces cruelles deJupiter et de ses compagnons. Qui est-elle vraiment? Marianne Clément, metteur en scène de cette nouvelle production de PLatée à l'Opéra National du Rhin, n'apporte pas vraiment de réponse originale à la question. D'où sort-elle? D'un aquarium garni de plantes, où elle voisine avec d'autres habitants des eaux. À quelle époque vit-elle ? Dans les années de renouveau économique qui ont suivi la Secondc Guerre mondiale, et probablement. si l'on en croit meubles et vêtements, aux États-l'nis, pays où tout se vend et s'achète, appareils ménagers, produits d'entretien - pour un peu, on se croirait dans le film Martin Ritt, No Down Payment !

Les dieux ne sont certes pas tombés sur la têle : ils mènent une vie de petits-bourgeois pareils à tant d'autres (on n'employait pas encore, au début de ces Trente Glorieuses, l'expression "cadres dynamiques"). Du coup, c'est celle dont ils se moquent qui devient sympathique, de par sa différence ; malheureusement, elle ne souhaite qu'une chose, ressembler aux autres.

Le propos est clair, lisible, un brin didactique, mais s'accorde sans peine aux intentions du compositeur et du librettiste. Marianne Clément le défend avec perrtinence et finessse, aidée par une direction d'acteurs tout en ssousplesse et un chorégraphie spirituelle de Joshua Monten, d'autant plus efficace qu'elle s'intègre parfaitrement à l'action, non sans impertinence - Rameau aurait-il jamais imaginé, dans la party du Prologue, être l'inventeur du twist ?

Décors et costumes de Julia Hansen sont à l'unisson, dans des couleurs contrastées qui manquent volontairement de chaleur. Le jeu sur les perspectives est hilarant, le minuscule aquarium du début étant confronté à son double gigantesque pour que l'infortuné batracien, lorsqu'il apparaît enfin, atteigne une taille crédible. Le public rit souvent à ce spectacle intelligent, monté avec soin, tellement qu'il manque parfois de spontanéité, mais néanmoins plaisant.

A la tête des Talens Lyriques, Christophe Rousset célèbre Rameau avec bonne humeur ; la vitalité sonore de ses musiciens conférant à la partition une allure de danse perpétuelle, au point que l'auditeur ne tarde pas à sentir des fourmis dans ses jambes. La jeune équipe de chanteurs est inégale. Christophe Gay connaît quelques démêlés avec la justesse, François Lis n'est pas sans raideur, et Evgueniy Alexiev, qui a du mal à se plier au stvle ramiste, n'est pas plus convaincant en Momus qu'en Cithéron - il est, de plus, le seul dont le français n'est pas irréprochable. Styliste, Cyril Auvity l'est jusqu'au bout des notes : s'il manque d'assurance dans l'entrée de Thespis, l'interprète se reprend rapidement, et son Mercure au chant délié est épatant, désinvolte et malin.

Du coté féminin, pas de problème : l'Amour de Céline Scheen, en robe blanche à la Marylin Monroe, est un délice, sa Clarine aussi. Judith van Wanroij campe une Junon de grande classe, au verbe haut, et Salomé Haller une exubérante Folie, transformée en démonstratrice pour publicité télévisée. Toutes font assaut de fraîcheur vocale et de musicalité. Enfin, le rôle-titre échoit au jeue ténor helvético-chilien Emiliano Gonzalez-Toro, et il marquera sa carrière. La voix est pure, impeccablement projetée, l'aigu facile, et la diction excellente. Le musicien se double d'un comédien adroit, qui saisit toutes les ambiguïtés de son personnage.

La vidéo de cette production sera disponible pendant plusieurs mois sur le site www.arteliveweb.com avant d'être plus tard diffusée à l'antenne. Un DVD serait le bienvenu."

 

 

 

 

"On aime Platée, à l\92éhonté, et l\92on aime la production dérisoire, inventive, baroque jusque dans le moderne (quel plus beau compliment ?) - voyez la guerre des sexes selon Laura Scozzi au III mais pas seulement - dont Pelly et sa fidèle garde ont redoré cette vieille fantaisie. Au fil des reprises ce spectacle est devenu le « Christmas Holiday on Ice » de Garnier, on ne s\92en plaindra pas. Mais en cette matinée pluvieuse de décembre, le plateau dépareillait sensiblement la fête attendue. C\92était couru mais on ne voulait pas y croire, Jean-Paul Fouchécourt a beau faire son courageux (les sauts des escaliers certes un par un, mais au fond mieux que Chaban-Delmas, à deux jambes !) et comique spectacle, il ne chante pas Platée, il la parle et escamote les aigus, renonçant au fausset (Sénéchal !) qui lui donnerait et du son et de l\92altitude. Décidément Jélyotte n\92a jamais été aussi loin de sa grenouille.

Que peut, après ses éloquents et sensuels Narraboth, Xavier Mas pour Thespis, sinon en tuer la vocalité et le style, regardant incrédule dans sa réjouissante gymnastique, sa voix le trahir à chaque prodige physique qu\92il déploie (et le simple charme entêtant de sa silhouette, avide de lumière, n\92est pas le moindre). Et pendant ce temps, Yann Beuron, attend en coulisse son Mercure en regrettant justement le beau chant ivre qu\92il mettait jadis à son Thespis ! Gâchis. Quoi dire d\92Alain Vernhes, sinon que son chant est noble, alors que Cithéron, magouilleur en chef, ne l\92est jamais ? Fausse bonne idée.

La Clarine de Judith Gauthier porte et dit, mais sa voix trop peu prévenue pour le petit chef-d\92\9Cuvre pré-mozartien (même si pour la critique contemporaine la prescience artistique n\92existe pas) qu\92est « Soleil fuit de ces lieux », montre combien lui manquent le timbre pulpeux, le legato (une faute au baroque d\92aujourd\92hui !), la longueur emmiellée et pourtant attristée de la voyelle, tous tombant secs comme autant de coquilles de noix. Le Satyre de Marc Labonnette passe inaperçu, la voix bue par les cintres ou par le décor (qui dans le Prologue de Platée est très soiffard : voyez l\92infini buffet de verres où Thespis connaît ses premières hallucinations batraciennes), et on arrête là pour les déconvenues.

Bravo au Mercure toujours si finement joué et admirablement chanté de Yann Beuron, bravo au Jupiter sonore et ironique (pour les autres, pour lui même, comme se prémunissant contre la fatuité) de François Lis, bravo à la Junon de Doris Lamprecht qui nous convainc, au point de toujours convulsivement nous boucher les oreilles, qu\92elle va bien tirer avec sa pétoire, seul vrai remède - c\92est prouvé par les tribunaux - à la jalousie. Archi bravo ! aussi au Momus en Amour d\92Aimery Lefèvre qui fait sombrer Garnier dans l\92hilarité d\92une seule de ses poses, mais dont il ne faut pas oublier le chant sostenuto, sonore et châtié jusque dans la farce. Et à genoux devant la Folie de Mireille Delunsch, comédienne terrible qui comme une Yvonne de Bray sait que la voix parle dans le chant, mais l\92inverse aussi, et se souvient, sotto voce, de l\92impérissable Jennifer Smith.

Ch\9Curs et ballets, mariés dans les mêmes gestes, absolument irrésistibles ; ce sont d\92abord eux qui font le show. Une griffe à Marc Minkowski : on a connu sa Platée plus en muscle et aussi plus poète, mais au fond l\92\9Cuvre est toujours là, double, drôle et tragique, réjouissante et insupportable, et qui jamais en a mieux parlé la langue que les Musiciens du Louvre ?"

"Le Palais Garnier réouvre ses portes à Platée, pour une reprise de la production de Laurent Pelly \96 dix ans, déjà, qu\92elle y fut créée ! On y retrouve le marais-théâtre de Chantal Thomas, peu à peu envahi de mousses, d\92algues et de joncs géants au fur et à mesure que se développe cette folie carnavalesque où sont détournés par Rameau aussi bien les codes de l\92opéra de son temps que ceux de la mythologie. L\92humour de ce détournement n\92aura d\92égal que la cruauté de la fable : Platée, naïade trop sûre de ses charmes pourtant très batraciens, croit naïvement au mariage promis par Jupiter\85 dans le seul but de se rire d\92elle et de regagner la confiance de Junon. Vouée aux moqueries, Platée est une victime pitoyable et attachante : ses accents de douleur sonnent et touchent juste, alors même que le compositeur a passé l\92opéra à dérouler les discours hypocrites des dieux et les délires paradoxaux de la Folie (qui démontrera par exemple qu\92on peut, par la musique, rendre gai le texte le plus funèbre, ou triste le plus joyeux). Et pourtant ce pauvre bouc-émissaire est aussi un personnage complexe, peu « aimable » : laid, aveuglé par sa vanité, obsédé de grandeur, nombriliste finalement\85 Et, bien sûr, drôle et ambigu puisque cette nymphe est chantée par un haute-contre. Il faut donc un interprète subtil, émouvant autant que ridicule, touchant autant que dérisoire. Paul Agnew, familier du rôle comme de la production, se glisse impeccablement dans la peau de la Platée-grenouille imaginée par Laurent Pelly : avec ses gros doigts palmés battant l\92air comme pour faire sécher un vernis de coquette, avec sa jupe-nénuphar très girly et son petit sac à main très Saint-Honoré-les-flots, de sa démarche crapaudine, il crève le plateau, tire à lui les regards, les rires \96 et à la fin, mais oui, l\92émotion vraie. Diction précise qui « sôagne » le mot, « vôa » mouvante qui pleure ou qui hoquette, il est au meilleur de l\92équipe vocale, où se distinguent aussi le Mercure impérieux et aisé de Yann Beuron, le Jupiter altier de François Lis et la Junon tempétueuse de Doris Lamprecht.

L\92autre star de la fable, c\92est la Folie, qui tire les ficelles du désordre et se taille la part du lion du deuxième acte ; aidée par une mise en scène qui en fait une prima donna pétulante, Mireille Delunsch ose tout. Couleurs nasales dans des vocalises qui mitraillent en roue libre, cadences anarchiques à en irriter le chef le plus zen, elle est l\92allégorie d\92une Musique rendue folle par les conventions buffa et seria \96 sa robe de partitions file la métaphore, qui nous fait sourire mais aussi songer, nous renvoyant à l\92humour étonnant de Rameau, qui s\92amuse ici des règles et les déforme jusqu\92à l\92absurde. Malgré un Prologue plus faible (voix un peu courtes) et une sonorité un peu mate des Musiciens du Louvre-Grenoble, la soirée se tient bien, sous la direction très libre de Minkowski, entre alanguissements évaporés et coups de fouets nerveux. La chorégraphe Laura Scozzi fait merveille des multiples ballets de la partition, et ballotte ses danseurs dans les éléments (vent et pluie les chassant en tous sens) et l\92ambiguïté d\92étreintes farfelues, où la caresse glisse à la gifle, l\92enlacement à la prise de judo. On rit là aussi beaucoup. Un spectacle idéal pour (re-)découvrir l\92opéra par son bout le plus fou, dans un cocktail chant-théâtre-ballet placé sous le signe de la\85 cocôasserie."

"Il y a dix ans tout juste quand est née cette ébouriffante mise en boite de la Platée de Rameau, le metteur en scène Laurent Pelly n\92avait abordé qu\92une fois le terrain de l\92opéra avec un Orphée aux Enfers - déjà savoureux - monté à Lyon. La mare aux grenouilles qu\92il inventa pour illustrer la fable pastiche que Rameau composa en 1745 pour le mariage du Dauphin et de l\92Infante d\92Espagne le propulsa au premier rang des nouveaux visiteurs du lyrique. La Belle Hélène, Ariane à Naxos, La Grande Duchesse de Gerolstein allaient rapidement confirmer cette place qu\92il n\92a plus quittée. C\92est donc la troisième fois qu\92est repris au Palais Garnier ce petit chef d\92\9Cuvre d\92humour où les gags fusent comme des pets, coquins, déjantés, abracadabrants, folledingues osant tout sans jamais tomber dans la facilité encore moins dans le vulgaire. C\92est et reste un régal qui dilate les rates les plus coincées et fait du bien. Autant dire qu\92à l\92approche des fêtes de fin d\92année, il constitue une sorte de must que l\92Opéra de Paris exploite pour le plaisir de tous.

Presque tous les hurluberlus chanteurs et danseurs d\92origine sont à nouveau au rendez-vous à commencer par Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre-Grenoble dans la fosse surélevée pour cause d\92instruments anciens du répertoire baroque. L\92avantage du dispositif n\92est pas seulement acoustique, il permet d\92observer le maestro qui se régale à faire pétiller Rameau en bulles de champagne et à nouer avec les chanteurs une complicité en farces et attrapes.

« Quoi quoi quoi », ça coasse cocasse dans l\92étrange ménagerie aquatique qui s\92imprime dans le décor d\92un théâtre, comme si la scène devenait le miroir de la salle. \85Au fil des bourrasques les gradins éclatent, se couvrent de mousse de végétaux bizarres et de bestioles surréalistes qui peuplent le plateau où les dieux de l\92Olympe descendent accrochés à des lustres\85 En costumes extravagants, danseurs et danseuses du corps de ballet s\92ébattent dans la chorégraphie rocambolesque de Laura Scozzi.

On retrouve avec bonheur les principaux protagonistes des précédentes distributions et qu\92importe si certains comme Alain Vernhes ont perdu quelques degrés de leur tonus vocal, Yann Beuron/Mercure fringué en star de music hall manipule toujours ses aigus et son jeu à la perfection, Mireille Delunsch, une fois de plus, impose une désopilante Folie, diva shootée de musique jusque dans les feuilles de partitions qui compose sa robe. Le Jupiter de François Lis a de la gueule et de beaux graves tandis que la Junon chic et choc de Doris Lamprecht lui fait écho avec le même punch.

Le clou de la soirée repose toujours sur les épaules, la voix, la dérision et la présence de Paul Agnew qui incarne le rôle titre (en alternance avec Jean-Paul Fouchécourt). Passé du timbre de haute contre à celui de ténor léger, l\92impayable Agnew continue de nager dans le baroque comme s\92il était chez lui, mais au-delà de la performance vocale il interprète cette pauvre et laide Platée tournée en bourrique sur un caprice de Jupiter, avec une gaucherie bouffonne qui la rend attendrissante. Humaine en quelque sorte." 

"Cette Platée, on l\92a vue et revue. La production de Laurent Pelly fête son dixième anniversaire et tient superbement la route, légitimant tout à fait sa reprise. Voir le « ballet bouffon » de Rameau après André Chénier montre - mutatis mutandis - à quel point on peut revisiter une \9Cuvre sans la détruire, donner dans le misérabilisme et convoquer l\92Allemagne de l\92Est des années 1970. Le spectacle frappe toujours par son invention, sa cocasserie, sa coquinerie, sa cruauté aussi dans la peinture d\92un monde où la laideur n\92a pas droit de cité. Jamais le metteur en scène n\92abuse des gags, qui collent à la musique et au texte. Quant à la transposition, elle fait mouche, avec d\92abord ce théâtre d\92opéra où Thespis figure le compositeur d\92aujourd\92hui, puis cette Folie déchaînée, tout habillée de partitions, qui chante haut et fort la gloire de la musique. La chorégraphie désopilante de Laura Scozzi, non moins inventive, joue son rôle et imprime à la mise en scène un irrésistible rythme. Laurent Pelly, qui a pu ensuite se montrer inégal, renouvelait ici sa réussite d\92Orphée aux enfers et de La Belle Hélène, prenant rang parmi les metteurs en scène d\92opéra avec lesquels il faudrait compter. Et Marc Minkowski, pas moins inégal, est chez lui quand il fréquente Rameau, comme ses Musiciens du Louvre-Grenoble \96 au remarquable ch\9Cur. On a rarement entendu Platée dirigé avec un tel sens du théâtre, un tel humour, une telle liberté, une telle gourmandise : ce n\92est pas seulement décapé, c\92est vivant, coloré, parfois ému \96 si la « nymphe des grands marais » fait rire, elle doit également attendrir.

La distribution, en revanche, appelle des réserves, à commencer par Jean-Paul Fouchécourt, hier impayable Platée. Toujours aussi parfait comédien, hilarant ou pitoyable, il chante aujourd\92hui la batracienne excitée d\92une voix écourtée et usée, recourant à des artifices pour s\92accommoder plus ou moins bien d\92une tessiture de haute-contre qu\92il ne peut plus vraiment assumer. Xavier Mas, pour le coup, n\92a rien d\92une haute-contre, qu\92il s\92agisse de l\92émission ou du style, et n\92aurait jamais dû être distribué en Thespis. Yann Beuron, heureusement, sauve l\92honneur des voix aiguës, Mercure rocker d\92anthologie, d\92une suprême élégance, au service du Jupiter de belle allure de François Lis, complice de l\92excellent Cithéron d\92Alain Vernhes \96 pas forcément attendu ici \96 et du Momus d\92un Aimery Lefèvre prometteur, ancien membre de l\92Atelier lyrique . Doris Lamprecht en fait beaucoup en Junon, Judith Gauthier est trop nasale en Amour, mais Mireille Delunsch renouvelle sa performance en Folie, se livrant à son incroyable numéro de diva hystérique\85 qui domine parfaitement ses notes, ses mots et ses roulades."

"On court toujours le risque, en évoquant un spectacle auquel on a assisté plusieurs annnées auparavant, de se laisser tromper par ses souvenirs ou son attente ; si on ne l'a jamais vu, on trompera l'attente du lecteur avide de comparaisons... Créée au Palais Garnier en 1999, et déjà donnée plus de trente fois, cette production de Platée pourrait bien acquérir le statut du Faust de Lavelli ou des Nozze di Figaro de Strehler, en cela qu'elle conserve toute sa fraicheur en s'accommodant des changements de distribution. Si ce spectacle porte la griffe de Laurent Pelly, ce qu'on a vu de lui depuis dix ans n'en sape pas l'originalité : il fonctionne avec une sorte d'évidence heureuse dans le décor mutant de Chantal Thomas. Comme la gaité de ce «ballet bouffon» reste limitée à quelques onomatopées si l'on n'est pas sensible aux transgressions des codes de la tragédie lyrique, les danses forment le n\9Cud de la comédie. Alors que si souvent, chez Rameau, elles semblent des hors-d'oeuvre, elles assurent ici la vitalité dramatique. La chorégraphie de Laura Scozzi, si inventive dans sa variété, ses contrepoints et ses imprévus comiques s'impose en jouant avec l'anachronisme. Dès lors, même les mouuvements du ch\9Cur réjouissent l'\9Cil.

L'élément lyrique ne passe pas pour autant au second plan et, tout naturellement, l'air de la Folie a valu à Mireille Delunsch, en très grande forme vocale et dramatique, des applaudissements prolongés. Jean-Paul Fouchécourt (en alternance avec Paul Agnew) réussit à convaincre avec d'autres moyens : sa Platée touchante, jamais chargée, pas plus dupe qu'il ne faut, est toujours musicale dans les limites d'une voix de ténor léger. Le Cithéron noble et paternel d'Alain Vernhes, moins noir, moins percutant que celui de Laurent Naouri, rend le rôle plus ambigu ; si le diapason abaissé lui facilite quelques aigus redoutables, c'est parfois au détriiment du grave.

Il n'est pas superflu de louer le Jupiter éclatant de François Lis, la Junon impérieuse de Doris Lamprecht et le Mercure vif-argent de Yann Beuron. Xavier Mas, qu'on vient d'applaudir en Narraboth de Salome, et Aimery Lefèvre apportent un rayonnement au Prologue qui en manque un peu.

Marc Minkowski savoure la partition et ne craint pas, à l'occasion, de stimuler l'imagination de ses Musiciens du Louvre-Grenoble par des gestes étrangers au vocabulaire de la direction d'orchestre. Mais le courant passe avec la fosse comme avec le plateau et la tension ne baisse jamais."

 

 

 

 

 

 

 

"Notre pays a toujours raffolé des fables animalières et moralistes, propres à dire aux puissants ce que beaucoup murmuraient tout bas. Preuve en est l'indécrottable succès de La Fontaine - dont le langage désuet a fait souffrir des générations d'élèves - et le beau succès remporté par le Platée de Jean-Philippe Rameau, dans une production de Laurent Pelly reprise plusieurs fois à Garnier depuis 1999. Comme l'auteur du Paon se plaignant à Junon s'inspirait d'Esope et de Phèdre, c'est aussi vers l'Antiquité que nous ramène le livret d'Adrien-Joseph Le Valois d'Orville pour l'histoire de cette reine des grenouilles, persuadée de l'amour sincère que lui porte Jupiter, alors qu'elle est l'objet d'une mascarade. Rappelons que cette comédie lyrique, créée le 31 mars 1745 à la Grande Ecurie de Versailles, a été écrite à l'occasion du mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne, et gageons que cette dernière n'a pas goûté comme d'autres le burlesque de cette opérette à l'ancienne - comme la présentait Gabriel Dussurget, il y a cinquante ans.

L'arrivée des choristes en spectateurs guidés par des ouvreuses demeure un moment rare : rythmé au cordeau, passant du réalisme à l'absurde avec une succession de déplacements, d'enjambements et de reptations, il attire immédiatement l'adhésion d'un public hilare. Passé le prologue qui annonce la farce à venir, la mise en place du marécage de Platée séduit moins, tout comme le troisième acte du mariage, prétexte à des bonds plus qu'à des rebondissements. Le manque de péripéties de l'intrigue se fait malheureusement sentir, bien que compensé par les propositions énergiques et variées de la chorégraphe Laura Scozzi. A bien des égards, le clou du spectacle (sous-titré Ballet bouffon) est donc l'arrivée de la Folie au deuxième acte, accompagnée d'un cortège de comparses maniaco-dépressifs. Adieu Violetta et Donna Elvira ! Mireille Delunsch sort de sa réserve pour s'amuser avec ce personnage extrême. La voix est évidente, les aigus faciles, même si le timbre paraît toujours frôler le métallique.

Evidence également pour Jean-Paul Fouchécourt dans le rôle-titre. Le chant est bien mené, et un léger grain du timbre convient idéalement à son personnage atypique. Bernard Richter incarne Thespis avec souplesse et fraîcheur, et Yann Beuron Mercure, avec vivacité, chaleur et rondeur. Franck Leguérinel - Momus - s'avère fiable, tant dans la vaillance que dans le jeu. François Lis - Jupiter - est une basse sonore quoique un peu monolithique. François Le Roux - Cythéron -, surtout quand il est en retrait de la scène, paraît souvent fatigué, mais la déclamation est subtile. De même Valérie Gabail, Amour confidentiel tout d'abord, qui livre ensuite une Clarine habitée, au chant cristallin, tout à fait dans le style. Les Ch\9Curs du Louvre-Grenoble, enfin, s'engagent avec ferveur, tant physiquement que vocale-ment, et sont pour beaucoup dans la dynamisation de l'\9Cuvre, ce soir. Dommage que Marc Minkowski n'ait pas saisi l'occasion de nuancer plus et que sa direction n'ait pas accordé plus de relief à la partition. Au final, un spectacle qui reste sympathique."

"La Platée de Rameau génialement débridée par Laurent Pelly est en revanche un classique. Sa reprise à l\92identique n\92en était donc que plus périlleuse. En effet, Marc Minkowski a depuis la création exploré bien d\92autres rivages, et bien souvent abandonné ses Musiciens du Louvre-Grenoble. On relève désormais bien de facilités dans ce Rameau à la texture trop épaisse et uniforme, et surtout beaucoup d\92effets qui, ainsi soulignés, font basculer la satire dans la farce. Mais Paul Agnew dont le contre-emploi est définitivement plus savoureux que l\92évidence irrésistiblement passée de Jean-Paul Fouchécourt, a gagné en aisance et subtilité, quand Mireille Delunsch répète avec un soupçon de lassitude au seul soir de la première un numéro trop parfaitement huilé. Reste alors une mise en scène parmi les plus inventives que ce répertoire ait connues, aussi hilarante au premier degré qu\92en un époustouflant jeu de références mythologiques et chorégraphiques \97 décoiffants ballets de Laura Scozzi \97 qui toujours font mouche."

"Les aventures de la Nymphe batracienne sont de retour sur les planches de Garnier, le public s\92y presse avide d\92humour et de fantaisie qui le délasseront d\92une saison souvent sombre. Evidemment Platée garde, affirme même à chaque reprise, sa modernité, ou plutôt sa différence. D\92où vient cette musique, comment Rameau a-t-il pu en inventer le lexique délirant et pourtant architecturé, comment a-t-il osé présenter pour les épousailles du Dauphin et de l\92Infante d\92Espagne, célèbre pour ses traits disgracieux, ce spectacle corrosif et bouffon où la promise ne pouvait manquer de se reconnaître ? Rameau savait-il le miroir qu\92il tendait ? Et le tendait-il intentionnellement ? Mais surtout, hors les contingences, d\92où jaillit cette musique ? Elle s\92autorise à travers le prétexte de la dérision une langue qui aujourd\92hui encore nous parle, mieux nous surprend.

Si l\92on s\92interroge aussi longuement c\92est que Marc Minkowski révèle Platée depuis plus de quinze ans qu\92il la fréquente et qu\92à chacune de ses lectures on découvre de nouveaux angles d\92approche d\92un univers qui semble inépuisable. Mieux, Minkowski et ses musiciens ont réinventé Rameau de l\92intérieur, se sont appropriés son art au point qu\92ils s\92ébattent dans cette musique avec un naturel révélateur. Laurent Pelly avec son système de décor déconstruit \96 une salle de théâtre envahie acte après acte par le marais \96 illustre les pouvoirs ravageurs d\92une \9Cuvre demeurée sans postérité.

La distribution reprend la troupe de la production crée en 1990 et illustrée par un DVD, à trois exceptions près : au prologue Yan Beuron cède Thespis à Bernard Richter (mais garde heureusement son Mercure crâneur) ; le ténor suisse apparaissait déstabilisé à la première mais son timbre perçant tombe exactement dans la voix du rôle. François Le Roux remplace Laurent Naouri en Cithéron, l\92un comme l\92autre excellant dans cet exercice de caractère et y déployant la même ironie mordante. En Jupiter François Lys renoue avec la tradition de la basse chantante française, pas revisitée depuis André Pernet. Quel Boris il nous fera demain ! Mireille Delunsch a retrouvé sa voix mise à mal par Donna Elvira, et sa Folie décoiffe, calquée sur le numéro inventé par Jennifer Smith qui reste ici inégalée, Valérie Gabail ne tend pas assez l\92arc du plus bel air de la partition, ce « Soleil, fuis de ces lieux » confié à Clarine et assorti d\92un hautbois et d\92un basson mélancoliques, Lamprecht atteint au génie dans sa Junon à pétoire.

Reste Paul Agnew. Il est Platée, avec un art assez fin du burlesque, et son courroux qui donne aux dernières pages de l\92\9Cuvre le noir violent avec lequel elle avait flirté sans cesse, impressionne. Mais a-t-il la voix de Platée ? On y entend, contre son baryton plus assumé aujourd\92hui qu\92en 1990, un ténor plus élevé, au timbre plus acide, à l\92aigu coupant, non pas les manières de Sénéchal, mais bien la verdeur, la méchanceté, l\92ironie amère, le buffo désopilant qu\92y mettait jadis Gilles Ragon. Jean-Paul Fouchécourt, annoncé pour les représentations des 19, 24, 28 avril et des 2 et 5 mai, risque de proposer une alternative diablement excitante."

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

"Paul Agnew crée un stupéfiant univers de nonsense. Vocalement, ce pur ténor britannique poursuit la technique registrale apprise dans les maîtrises d'enfants de son pays, en sollicitant son registre de tête dès le médium ; son aisance est ici sans faille...Dramatiquement, Paul Agnew, étonnant feu follet, fait de nous les spectateurs hilares de cette comédie...Quant à Gilles Ragon, anciennement pure haute-contre et devenu ténor de caractère, avec un timbre plus corsé...il dessine une trajectoire plus construite...Avec Gilles Ragon, le rire est grinçant et teinté de douleur. Avec un égal talent et une identique réussite, ils magnifient une production étourdissante...Le reste de la distribution est au diapason...Mireille Delunsch au premier chef, qui peint une Folie délirante et aussi inoubliable que son costume."

Le baron Grimm et Jean-Jacques Rousseau - lesquels n'étaient pas précisément des enjoués - auraient sans doute trouvé "sublime" (comme à la création de l'\9Cuvre, en 1745) cette Platée de Rameau montée en avril 1999 par Laurent Pelly et Marc Minkowski. Véritable révélation musicale et dramaturgique, la production n'a rien perdu de son implacable cruauté, de son joyeux piquant ni de sa noirceur et de son ineffable pouvoir de nostalgie. Car ce chef-d'\9Cuvre du répertoire lyrique du XVIIIe siècle pose un regard d'une extraordinaire acuité sur l'objet opératique lui-même, au point d'en assurer à la fois la déconstruction (Rameau y parodie à loisir les ingrédients de la tragédie lyrique) et la survie (et cela avec un raffinement, un art, un brio !). A ce jeu du juge et parti s'opère la mise en scène miniature de ce qui, à la manière de la grenouille bovine de la fable, s'enflera jusqu'à l'éclatement quelques années plus tard de la querelle des Bouffons.

Si la prestation de Jean-Paul Fouchécourt dans le rôle-titre est encore dans les mémoires, celle de Paul Agnew (à l'époque "simple" Thespis) n'a rien à lui envier. De la nymphe naïve et ridicule, il pénètre l'âme navrante et ravie, rendant avec un scrupule d'entomologiste émois et pâmoisons de cette Bécassine touchante jusque dans l'expression d'une laideur qui s'ignore pour mieux se reconnaître dans le miroir de la tromperie. Parfaite antithèse, la Folie incarnée par une Mireille Delunsch belle et arrogante à souhait. Une incarnation magistrale de ce que l'esprit français a produit de plus cruellement drôle, de plus sombrement comique, de plus radicalement lucide. Un régal d'intelligence scénique et d'ingéniosité musicale. A tel point que les dieux mêmes en pâlissent quelque peu : le rutilant Mercure de Yann Beuron, le fringant Jupiter de Vincent Le Texier, la belle autorité de Laurent Naouri en maître du jeu, l'impertinent Amour de Valérie Gabail, le désopilant Momus de Franck Leguérinel et jusqu'à la furie de service qu'est la Junon de Doris Lamprech.

Enlevée, inventive, poétiquement désespérée, la mise en scène de Laurent Pelly se veut baroque au premier sens du terme. Les gradins rouge et or du grand théâtre des dieux vont se fracturer comme un grand navire en perdition pour s'échouer dans les marécages de Platée, Atlantide glauque et dérisoire. Quant à la chorégraphie de Laura Scozzi, sa vitalité exacerbée prend à son compte la violence d'un propos de séduction qui, sous le manteau de la parodie, cache le poignard assassin d'une certaine critique sociale.

Dans cet apologue en forme de ballet bouffon, l'Orchestre et les Ch\9Curs des Musiciens du Louvre - Grenoble ne se contentent pas d'être de formidables orateurs. Ils sont aussi de remarquables acteurs. La direction de Marc Minkowski, vive et sensible, ironique et sensuelle, donne à l'\9Cuvre la véritable force rhétorique que le théoricien Rameau appela toute sa vie de ses écrits et de ses v\9Cux.

"L'un des meilleurs spectacles proposés ces dernières années par l'Opéra de Paris...Platée est présenté ici dans une version moderne et très délirante, bien que respectueuse du livret. On rit sans retenue, on est ému par moments, on est embarqué par la mise en scène et l'excellente direction d'acteurs de Laurent Pelly, on admire les ingénieux et superbes décors de Chantal Thomas, on est ébahi devant la chorégraphie de Laura Scozzi et ses danseurs, on savoure le travail des Musiciens du Louvre et l'excellent choeur dirigés avec fougue par Marc Minkowski."

"Même imagination généreuse, même pertinence du décalage et de la parodie, même accomplissement de la direction d'acteurs, d'une vitalité et d'un naturel rares (sans parler des géniales chorégraphies de Laura Scozzi) : la production de Laurent Pelly demeure l'une des plus réussies dont ait bénéficié un ouvrage baroque cette dernière décennie, et recèle toujours quelque plaisir inédit à chaque nouvelle vision. La direction de Marc Minkowski a sensiblement évolué pour sa part, peut-être face aux accusations de motorisme proférées par certains ramistes collet monté - dans cette optique, les représentations bordelaises de la saison passée constituèrent une forme d'apothéose. Tempos plus larges, attaques plus rondes, assorties d'un approfondissement du travail sur les timbres et la polyphonie (les longues tenues des basses ressortent ainsi dans toute leur étrangeté harmonique, tandis que Nicolas Mazzoleni effectue un superbe travail au pupitre de premiers violons). Cette volonté d'apaisement entraînait au soir de la Première un léger divorce avec les danseurs, dont la motivation, l'élan rythmique semblait venir d'eux mêmes plutôt que de la fosse (chaconne et tambourin du troisième acte en particulier) ; lors de la représentation du 15 toutefois, Marc Minkowski semblait être parvenu à un équilibre idéal entre ces recherches plus fouillées et la vitalité qui lui est habituelle, les décalages ch\9Cur - orchestre induits par la mise en scène au troisième acte s'étant également atténués. Mireille Delunsch a suivi le chef dans cette maturation, et leur complicité scénique et musicale rend inoubliable la grande scène de la Folie. Aucune outrance, mais une force comique foudroyante et dérangeante dans ces attitudes, ces expressions et ces regards d'une extraordinaire subtilité, ces couleurs vocales pleines d'audace, ce phrasé d'un parfait raffinement (Amour, lance tes traits passera avec un peu moins de facilité), cette diction française en net progrès. On retrouve avec bonheur Yann Beuron, plus épanoui que jamais en Mercure (l'aigu paraît raffermi), et Laurent Naouri, un peu contraint le 11, plus libre de son émission le 15. Franck Leguérinel compense par la verve de son numéro la banalité de la voix, Le Texier vire à l'inécoutable, incapable de phraser et d'articuler. Nouvelle venue, Doris Lamprecht ne vaut guère mieux, mais au moins ne lui demande-t-on guère de musique et beaucoup de burlesque, ce dont elle s'acquitte à merveille. Valérie Gabail réussit en revanche de splendides débuts sur la scène de l'Opéra : le timbre brillant mais équilibré et bien ancré dans le médium, le soutien assuré nous valent un Soleil, tu luis en vain remarquable de lignes et de nuances. Jean-Paul Fouchécourt, sa totale identification au personnage, la personnalité de son timbre, la perfection de ses mots faits musique et l'alliage inimitable entre grotesque et bouleversant ont manqué à cette reprise. Mais les deux titulaires sont mieux que des doublures, et lui rendent des comptes sur plusieurs terrains où ses limites étaient patentes. Paul Agnew souffre de l'impossible jonction entre ses registres, et ne parvient pas à trouver la vraie couleur du rôle. Il arrive fatigué à l'acte final, où l'émission devient trop fixe et la ligne incertaine. Tout le début fait valoir, outre une diction soignée, une autorité virtuose et une précision des ornements qui ne souffrent guère de concurrence dans les redoutables Habitants fortunés ou Quittez, Nymphes, quittez, et le personnage, finement dessiné, est à la fois drôle et touchant. En comparaison, Gilles Ragon se prend pour Zaza Napoli dans ses deux premiers actes et affiche des manières musicales\85 de camionneur. Mais la voix est parfaite de volume et de projection pour cette salle, le timbre égal et large sur toute la tessiture, et le final exceptionnel, tant par sa véhémence que par une incarnation dramatique soudain juste, signant comme peu d'autres la résolution tragique de la farce." 

"Platée demeure dans l'histoire de l'opéra français et disons le, dans l'histoire de l'opéra tout court, une exception fulgurante. La partition est une bouffonnerie inimaginable par laquelle Rameau, l'érudit et le savant, ose tourner en dérision l'intouchable et noble mythologie, non pas dans les sujets abordés (voici une Janon Jalouse, un Jupiter empressé volage), mais plutôt dans les registres choisis : le délire, la désarmante ironie dont le comique de situation, et quelles situations où de facétieuses métamorphoses transforment le Dieu des dieux en âne et en hibou, permet toutes les mises en abîme, échafaude à l'infini, les perspectives de l'illusion baroque la plus libre. Ici règne la Folie, personnage emblématique de cette parodie burlesque inédite.

Mais là où Rameau émerveille, puissant génie du théâtre, c'est assurément lorsque la verve divertissante dénonce l'essentiel de la vie, sa cruauté, sa terrifiante vérité : l'amour qui est au centre des relations entre les êtres, est ici épinglé sous les feux de sa brûlante horreur. Il n'est d'amour que dans l'illusion. Nous voilà bien au c\9Cur du théâtre baroque. Junon est trompée par Jupiter, et Platée, grenouille aussi laide que vaniteuse, reine des Marais, souveraine grotesque, paie très cher les fruits de sa naïve sincérité qui la fait croire aimée du plus puissant des Dieux. Proie des astuces d'un Priape excité, Platée incarne sous le masque de l'humour, le désarroi final de la souffrance la plus aiguë. En elle retentissent avec douleur, les déchirures de la solitude impuissante. Platée in fine peint un comble du tragique. Voilà bien pourquoi l'ouvrage est un laboratoire où les contraires s'associent : délire du comique, vagues du tragique, surenchère parodique, pointes délirantes.

La musique est violente et perfide par sa justesse. Rameau y a conçu une matière en incandescence. Et son trait le plus ingénieux est évidemment d'avoir réservé le rôle de Platée à un ténor léger. Rôle travesti, le personnage central est un morceau de bravoure pour tout chanteur élu. C'est l'incomparable Jélyotte qui créa l'ouvrage à Versailles le 31 mars 1745. Pendant la Querelle des Bouffons en 1752, confrontés aux fulgurances de la partition, les pourfendeurs de l'Opéra Français, Jean Jacques Rousseau et Grimm - qui goûtaient mieux les délices intimistes des intermèdes italiens - reconnurent de mauvaise grâce, la valeur de Platée où Rameau signait l'un de ses chefs d'\9Cuvre.

Revoici donc la production qui fut déjà en 1999, un succès mérité. Les ors et rouges de la salle Garnier, comme le volume du théâtre se prêtent idéalement à l'ouvrage. Qu'il s'agisse des fureurs ourlées de la fosse d'orchestre, du jeu des acteurs et des nombreux ballets parcourant une \9Cuvre dense, riche en rebondissements, le duo Minkowsky/Pelly a montré avec quel tempérament les oppositions contenues dans la partition ressuscitaient avec passion. Qu'en sera-t-il en 2002 ? Le plateau de cette reprise promet un aussi bon crû qu'en 1999. Deux ténors « baroques » se partagent la vedette dans le rôle-titre : Paul Agnew (les 11, 13, 18, 20 et 24 février) et Gilles Ragon (15, 22, 27 février) qui interpréta la Reine du Marécage dans la version discographique signée Minkowski (Erato). Mireille Delunsch sera La Folie dans l'un des airs les plus débridés de l'Opéra baroque du XVIIIe siècle. Quoiqu'il en soit, courrez voire Platée car Rameau à l'Opéra demeure trop rare !"

  

 

Jean-Paul Fouchécourt dans Platée

 

"Quoi, quoâ, côâ !", vous reprendrez bien un peu de cette Platée-là. Non seulement les lyricomanes en reprennent mais ils en redemandent. Car les grenouilleries délirantes qui avaient enthousiasmé Paris en mai passé n\92en finissent pas de conquérir tous les publics sur leur passage. À Genève, cité calviniste où règne traditionnellement un quant-à-soi de bon ton, les spectateurs ont succombé, comme partout ailleurs, à la fantaisie et à l\92humour de l\92opéra de Rameau. Revu par la fine équipe de Laurent Pelly à la mise en scène, Marc Minkowski à la baguette, Chantal Thomas aux décors et Laura Scozzi aux ballets, l\92\9Cuvre prend, il faut bien l\92avouer, un salvateur coup de jeunesse. On ne redira jamais assez ce que le répertoire baroque, quand il est dopé par des esprits frondeurs et joueurs peut apporter de renouvellement dans le domaine lyrique. Et de l\92imagination, les comparses de cette production n\92en manquent pas. On se souvient de leurs Orphée aux enfers et Belle Hélène d\92Offenbach avec délice. Dans le cadre de la musique ancienne, ils auraient pu se fourvoyer. C\92était sans compter avec l\92oeuvre piquante et ironique de Rameau, qui se complaît à critiquer, par Dieux interposés, les travers d\92une société pas franchement loin de la nôtre\85

La musique, d\92abord, a trouvé le bon révélateur de ses espiègleries. Marc Minkowski en souligne toute la verdeur, la drôlerie et les attendrissements en alliant fougue et finesse avec une énergie du diable. Les Musiciens du Louvre-Grenoble s\92avèrent aussi remarquables dans la virtuosité des traits, poussée à l\92extrême par leur chef, que dans la subtilité des sonorités, tirées, elles, aux limites du possible. C\92est donc dans l\92ivresse que les chanteurs s\92appuient sur l\92interprétation inspirante qui sévit dans la fosse. Jean-Paul Fouchécourt en irrésistible et attendrissante Platée, Yann Beuron (Mercure éclatant), Vincent Le Texier (hilarant Jupiter) et Mireille Delunsch en folie étourdissante se lancent dans l\92aventure avec une gourmandise intacte. Et l\92extravagante salle de spectacle que des mousses marécageuses envahissent progressivement, permet à Laurent Pelly les digressions les plus acrobatiques. Placeuses affolées, banquet de grenouilles et autres courses hystériques d\92un public désorienté trouvent leur place dans cette histoire de nymphe grotesque et de Dieux ridicules, décapée de toutes ses afféteries baroques. Avec en prime les ballets déjantés de Laura Scozzi, qui bouscule de façon désopilante les relations de couple, on entre de plain pied dans le c\9Cur d\92un sujet éternel : l\92amour et ses caprices. Un régal. (Altamusica - "Vent de folie sur Genève")

 

 

 

 

 

 

" Une grande majorité du public s'amusait franchement le soir de la première de Platée à l'Opéra de Paris et il est difficile de nier que le spectacle de cette "comédie lyrique" ou "ballet bouffon" est souvent réjouissant, avec d'indéniables réussites et des gags réjouissants comme, d'entrée de jeu, le Prologue situé dans un théâtre, un opéra ou un cinéma, côté salle, avec des fauteuils rappelant de loin ceux du Palais Garnier. N'assiste-t-on pas à la naissance de la comédie, avec le projet d'une réalisation qui vise à corriger les défauts des humains en se servant du mauvais exemple des dieux (ici la jalousie de Junon, mise à l'épreuve par son mari à travers son grotesque mariage avec Platée). Thespis (dont c'est peut-être un rêve auquel on va assister), Thalie, Momus, l'Amour, satyres et ménades, vont et viennent, rampent, s'asseoient et se lèvent au milieu des fauteuils, conduits par des ouvreuses de cinéma, munies de lampes de poche. Dans le Prologue ainsi traité, sans l'habituelle célébration bachique, déjà un ballet s'esquisse et annonce ce qui est, à notre sens, un des points forts de cette production, les divertissements dansés, où la chorégraphe Laura Scozzi n'a pas tenté une hypothétique reconstitution, mais s'est mise à l'écoute de la musique. La verve de Rameau a été pour elle une source d'inspiration débridée et quelques mouvements imaginés par cette artiste italienne, inspirés du hip hop et du rap, ont fait à cette occasion leur entrée à l'Opéra de Paris. Par la suite, en ce qui concerne la représentation scénique, se pose le problème de l'encombrant décor de fauteuils du Prologue. Chantal Thomas le transforme certes progressivement - avec notamment des ajouts de mousse -, mais tout de même bien maladroitement, et sans que ce soit vraiment en harmonie avec l'ambiance musicale, en "grand marais plein de rozeaux et entourés de vieux saules" sur lequel règne la disgracieuse et précieuse nymphe Platée. Le dispositif s'améliore vers la fin de l'ouvrage, sans verser pour autant dans le réalisme. Reste une interrogation : le vaste plateau de Garnier convient-il à cet opéra qui y perd de son impact, obli-geant Laurent Pelly à forcer le trait?

L'orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble est installé dans la fosse, dont le plancher a été judicieusement surélevé. Marc Minkowski les mène à la cravache, en donnant à chaque note, chaque inflexion, une finalité expressive et musicale. Son travail n'est pas aisé, car la partition de Rameau est complexe. Le compositeur, en accord avec son librettiste Le Valois d'Orville, n'y livre-t-il pas une satire de son propre style dans la tragédie lyrique, avec également des références au style italien en vogue àl'époque ? La lecture de Minkowski évite toute emphase malvenue. A l'écoute de l'interprétation vocale, le soir de la première, on ne retrouvait pas la même exigence de la part du chef : la distribution, en effet, manquait d'homogénéité, tant sur le plan du style que de la prosodie, fort inégale. Le cas du rôle-titre est à part : comme comédien, Jean-Paul Fouchécourt, auquel on a fait une tête frisée à la Harpo Marx, est irréprochable. Le soir du 28 avril, il avait ce que l'on appelle une présence, une intelligence et une sensiblité, sans aucune trace de vulgarité, mais son chant demeurait décevant, comme en deçà. Les aigus de ce ténor - ou contre-ténor, on ne sait plus - manquent d'impact et de projection, bien qu'émis dans un diapason très bas. Où sont les sons ouverts qui obligent à l'utilisation de la voix mixte ? On ne retrouve surtout pas, dans son chant, ce qui fait l'étrangeté et la préciosité de cette laide, et finalement pathétique, vieille nymphe qui croit, dur comme fer, être aimée de Jupiter. Etrangeté et préciosité qui doivent s'exprimer autant dans la voix que dans le jeu. Le reste de la distribution, le soir de la première, était dominé par la présence d'Annick Massis (Folie efficace, drôle, mais au style parfois un peu relâché), de Yann Beuron (Mercure), Vincent Le Texier (Jupiter) et Franck Leguérinel (Momus), au style et à la prononciation parfaits. Laurent Naouri ne trouve pas, en Citheron, son meilleur emploi, Nora Gubisch s'avérant incompréhensible en Junon.

Pour les rôles de Platée et de la Folie, l'Opéra National avait prévu une alternance. Le soir du 7 mai, l'Américain Tracey Welborn a apporté à la nymphe sa haute taille et sa silhouette dégingandée, qui confèrent une allure totalement différente au personnage. Sa voix de ténor, plus corsée que celle de Jean-Paul Fouchécourt, s'épanouit à merveille dans le bas médium et le grave de la tessiture ; l'aigu, en revanche, lui pose des problèmes d'intonation, surtout dans l'air d'entrée, faute d'un allégement suffisant de l'émission. Mais l'engagement de l'interprète balaie toute réserve, et le tableau final est un grand moment, à la fois de chant et de théâtre. Mireille Delunsch, pour sa part, tire le meilleur parti de la mise en scène, qui place la Folie à l'avant-scène, presque au milieu des musiciens de l'orchestre. Elle se livre à un ahurissant numéro d'actrice, avec des accents de tragédienne tout droits sortis de ses récentes Armide et lphigénie de Gluck, au point de faire oublier les aspérités de son timbre et son manque d'aisance dans les vocalises."

"Retour du tandem Pelly - Minkowski à la parodie mythologique, après cet Orphée aux Enfers déjanté présenté à Lyon, Grenoble et Genève. Rameau bien sûr exige une profondeur, des zones d'ombre que le jeune Offenbach ignore encore. Nous les avons. La première qualité de ce spectacle est de refuser l'intellectualisme pédant comme la préciosité esthétique pour assumer un rire franc dont naîtra spontanément l'émotion, au besoin le malaise. Veut-on un seul exemple ? Prenez la chaconne de l'acte nuptial, dont la sublime inspiration s'harmonise étonnamment avec le ballet burlesque, à l'imagerie sexuelle appuyée. La chorégraphie de Laura Scozzi, épinglant avec une virtuosité redoutable certaine vacuité de la danse contemporaine comme des clichés classiques, contribue puissamment à la réussite d'une production qui restitue à l'oeuvre ses jeux de décalages entre le discours noble et la culture populaire. Puisque le théâtre de foire n'est plus dans nos rues, c'est dans l'univers du cartoon, voire de Chantal Goya que Pelly et sa décoratrice vont chercher l'indispensable farce, déclinée de la naïveté attendrissante (cette grenouille qui sautille dans la fosse d'orchestre) à la plus extrême élégance (le pas de deux du street-dancer tenu en laisse et de sa hautaine maîtresse). Exigeant beaucoup des choristes et des chanteurs, Pelly en obtient dans la tenue de scène (les mains en particulier, avec ces gants de batracien hilarants) et dans les mimiques une réceptivité rare, et construit avec eux une progression implacable du rire au déchirement, à laquelle le spectateur s'identifie profondément. Nous nous trouvons tous, tour à tour, dans la situation de Platée et de ses bourreaux, victimes de la concupiscence, de l'humiliation, de la détresse.

Marc Minkowski, qui mûrit l'oeuvre depuis plus de dix ans, est évidemment pour beaucoup dans l'approfondissement de sa dimension dramatique. Ses Musiciens du Louvre prônent le même engagement virtuose, les mêmes articulations incisives, mais le tempo respire avec davantage d'ampleur, les plans sonores se superposent avec une netteté qui est à la fois source de plaisir en soi et illustration théâtrale (plus que les bruits de la nature, son atmosphère : quels pupitres d'harmonie, quels frémissements du continuo, quels tourbillons des cordes !). Là encore, l'émotion naît aussi bien de la perfection formelle - les danses, vigoureuses et aériennes - que de la violence des accents, proprement terrifiants dans la scène finale. Minkowski s'est entouré des chanteurs qu'il affectionne, s'offrant même le luxe d'un Naouri qui peut se permettre aujourd'hui des emplois plus gratifiants que celui de Cithéron. Yann Beuron prouve encore une fois ses immenses qualités (cette plénitude du timbre et du soutien dans la déclamation de l'annonce faite à Platée !), on aime le couple infernal Gubisch - Le Texier et le numéro de Franck Leguérinel. Annick Massis, qui peine toujours à se libérer complètement, est une Folie ravissante et mutine, au timbre admirablement fin et coloré, à la diction savoureuse, au phrasé délié sinon toujours très précis rythmiquement, jouant avec esprit des cocottes et des grands éclats dans l'air de Daphné - mais il faudra voir, aussi, la flamme d'une Mireille Delunsch. Et puis il y a Fouchécourt, hallucinante Platée, d'une féminité plus touchante que grotesque dans les scènes de coquetterie, d'une drôlerie à la fois rayonnante et fragile. La voix n'a pas tout à fait l'ampleur que demande la scène finale, mais la lumière ambiguë du timbre (extraordinaire intégration du registre de tête), la subtilité de la dynamique, la précision des ornements et la musicalité inscrite dans les mots eux-mêmes en font l'un des plus formidables interprètes du rôle-titre jamais entendus. On en reprendrait bien une cuisse..."

"Changements de tête pour le Platée de Pelly et Minkowski chaleureusement accueilli par le public du Palais Garnier. En total contraste avec Jean-Paul Fouchécourt, Tracey Wellborn prête au rôle titre une stature physique et vocale héroïque - avouons que son apparition évoque un petit peu Priscilla folle du marécage. Sans l'ambiguïté du timbre, la facilité dans la voix mixte (d'où un aigu fixe et souvent bas), la finesse d'ornementation et la parfaite diction de son collègue, il peine dans la coquetterie comme dans la tendresse, mais livre un dernier acte bouleversant par l'intensité dramatique, la vigueur des accents portés par un souffle inépuisable. Delunsch est au delà de ce qu'on espérait ; évidemment moins fière de suraigu (d'ailleurs absent de la partition) et moins déliée de phrasé que Massis, mais ample d'émission et de dynamique, riche en couleurs jusque dans l'extrême grave, rythmiquement sûre, formidablement concernée scéniquement et musicalement. Il faut la voir toiser l'orchestre, regard perdu et sourire malsain au lèvres, avant d'attaquer les couplets de Daphné d'une voix arrogante (et avec une diction aussi claire que savoureuse, contrairement à ses prestations antérieures), la main fourrageant haineusement dans les partitions de sa robe, la vocalise hululant à plaisir, pour comprendre que les meilleures incarnations comiques se nourrissent souvent de la fibre de tragédienne."

 

 

Platée - septembre 1997

"Nouvelle production du Royal Opera, présentée au Festival d'Edimbourg en août 1997"..."Le chorégraphe Mark Morris livre un spectacle en tous points divertissant et délicieux"..."Adrianne Lobel, décorateur, imagine un marais vivement coloré"..."Le ténor aigu de Jean-Paul Fouchécourt trouve un emploi idéal dans le rôle de la nymphe : maquillé comme un personnage de cauchemar, il n'en demeure pas moins humain de bout en bout, avec un style impeccable et une diction absolument exemplaire." (Opéra International - novembre 1997)

 

 

 

 

 "Il n'y a rien à redire de la prestation de la Grande Ecurie, visiblement en peine forme et parfaitement préparée. La distribution vocale remplit sur le plateau les promesses du disque et confirme les talents de Nicolas Rivencq (Cithéron), Isabelle Poulenard (Amour, la Folie), Chris de Moor (Jupiter), et les autres. Une mise en scène poure le moins décalée et grand guignolesque...Ce joyeux délire s'exprime d'abord à travers d'invraisemblables costumes, au demeurant fort bien conçus et réalisés ; l'ennui, c'est qu'au cinquantième degré de distanciation, le spectateur n'a plus aucune chance de saisir ce qu'on cherche au juste à parodier...Tout ceci fourmille sans doute d'idées, mais partition et livret s'éclipsent, faute de se sentir chez eux". (Opéra International - mars 1989)

 

 

 

 

"Une lecture d'une grande vitalité et d'une belle expressivité, avec un art consommé des différenciations rythmiques"..."Si le timbre de Axel Reichardt est pour le moins peu avenant, il caractérise à merveille le rôle titre." (Opéra International - septembre 1984)

 

"Un Platée anglais, hélas"..."la vision de Rameau précieuse, maniérée, hyper-raffinée, et dépourvue de sensualité lasse vite"..."Honnête musicien, malgré une voix terne et à,l'aigu décoloré, Jean-Claude Orliac se contente de jeux de scènbe stéréotypés"..."Un décor banal de Terence Hemery, des costumes aux couleurs acides, une chorégraphie sans grâce"..."Sous la baguette de Jean-Claude Malgoire, qui entraînait l'English Bach Festival Baroque Orchestra , la musique retrouvait sa verve et ses couleurs." (Opéra International - novembre 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 Platée à Aix en Provence - Michel Sénéchal et Jacques Jansen

 

 

 

 

 

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