RINALDO

Rinaldo

COMPOSITEUR

Georg Friedrich HAENDEL
LIBRETTISTE

Aaron Hill et Giacomo Rossi
 
ORCHESTRE
Freiburger Barockorchester
CHOEUR

DIRECTION
René Jacobs

Rinaldo
Vivica Genaux

Almirena
Miah Persson

Armida
Inga Kalma

Goffredo
Lawrence Zazzo

Argante
James Rutherford

Eustazio
Christophe Dumaux

Mago cristiano
Dominique Visse

DATE D'ENREGISTREMENT
août 2002
LIEU D'ENREGISTREMENT

ENREGISTREMENT EN CONCERT

EDITEUR
Harmonia Mundi
COLLECTION

DATE DE PRODUCTION
mars 2003
NOMBRE DE DISQUES
3
CATEGORIE
DDD

Nominé pour le Prix international du disque 2004 - Cannes Classical Awards - catégorie Opéra

 

Critique de cet enregistrement dans :

"L’excellent orchestre, il est vrai, joue face à une distribution tout aussi noble et on ne peut que faire l’éloge de tous ses protagonistes, Vivica Genaux (Rinaldo), Miah Persson (Almirena), Lawrence Zosso (Goffredo), Inga Kalna (Armida), James Rutherford (Argante) , Christophe Dumaux (Eustazio) et le magicien qu’est Dominique Visse."

"Haendel venait d'arriver en Angleterre lorsqu'il produisit, en 1711, Rinaldo, le premier opéra qu'il ait destiné à la scène londonienne. Désireux de marquer un grand coup, il utilisa l'acquis de son séjour italien pour traduire son inspiration. Cela se solda par un grand succès que René Jacobs a entrepris de ressusciter à sa manière qui nous est maintenant bien connue, c'est-à-dire en se basant sur une analyse très fouillée de la partition ainsi que sur l'étude de chroniques et autres documents de l'époque afin de guider ses choix en mmatière d'interprétation, d'instrumentation. d'effets. etc... Il s'explique dans le texte, notamment en matière dc continuo, de bruitages, de cadences de clavecin et de bien d'autres éléments qu'il serait trop long d'énumérer ici. Comme Haendel, il a voulu mettre les petits plats dans les grands et rendre ainsi justice à l'esprit qui avait pu présider alors à l'événement. Ce faisant, il amplifie le matériau haendélien en en soulignant les traits tout en restant dans les limites de la "décence", limites fixées par la grande expérience qu'il a en la matière. Ceci étant dit, il est certain que les plus purs des puristes risquent des spasmes de la trompe d'Eustache. Sans être des leurs, on ne peut par moment éviter la surprise "dérangeante". Certains bruitages y contribuent de même que l'exagération. dans la rapidité ou la lenteur, de certains tempi. Changement d'habitudes? La distribution réunie ici est superbe, cela personne ne le contestera. Vivica Cenaux chante un Rinaldo tout simplement splendide, beauté intrinsèque de la voix, chaleur, sens du texte. Ses récitatifs et arias sont un vrai bonheur comme le sont ceux de Lawrence Zazzo, si beau et inspiré Goffredo. Miah Persson donne beaucoup de sensibilité à Almirena et James Rutherford est un Argante de belle carrure, Ayant moins à faire, mais le faisant très hien, Dominique Visse donne un timbre particulier au mage chrétien. Vient maintenant ce qui à notre avis est le plus sujet à débat, la prestation de la balte Inga Kalna qui donne voix à la sorcière Armida. Elle ne manque certainement pas de sens dramatique, mais l'exprime à notre sens avec trop de vibrato ezt un sens trop peu présent des exigences stylistiques du chant baroque. Les Freiburger sont en grande forme et cela veut dire beaucoup."

"Rinaldo, en 1711, est le premier opéra qu'Haendel produisit pour Londres, et d'ailleurs la première oeuvre lyrique « italienne » composée spécialement pour une scène londonienne. À ce titre, Haendel, le compositeur, Rossi, le librettiste, et Hill, l'impresario, ont vu large, et déployé tout ce qui, dans la grande artillerie d'opéra, pouvait emballer le public. Ce lieu commun qu'est l'opéra de Croisés inspiré du Tasse ne constitue rien d'autre, en effet, qu'un prétexte ? jusqu'au tristement célèbre lâcher d'oiseaux pendant l'air d'Almirena ? pour en mettre plein les yeux et plein les oreilles. C'est ce que, à l'inverse nous semble-t-il de Christopher Hogwood chez Decca, René Jacobs a parfaitement compris ? et réussi ? dans cet enregistrement : faire de cet opéra sur la magie un envoûtement sonore permanent. D'une des orchestrations les plus riches jamais composées par Haendel, le chef a en effet tiré tout ce qu'il a pu pour donner sens et relief à une intrigue passablement alambiquée et faire en sorte que les personnages fassent plus qu'aligner une succession d'airs somptueux, et, l'expérience de la scène aidant, prennent chair et crédibilité dramatique. Du coup, on trouve dans cet enregistrement quantité de détails neufs qui viennent constamment rafraîchir l'oreille : trilles soulignés ici (air d'entrée de Goffredo), castagnettes rajoutées là (air des sirènes), tout comme un certain nombre d'autres percussions « à l'orientale », effets de monumentalité démonstrative dans certaines pages orchestrales ou dans certaines introductions d'airs (« Or la tromba »), étirement ou resserrement des tempi ; tout est prétexte à créer un ravissement constant et inédit. Ajoutons, pour parachever notre bonheur, que le continuo ? violoncelle, harpe et luth ? est d'une grande richesse et inventivité et que les cadences, dont celle à deux clavecins du « Vo' far guerra » d'Armide (signées Haendel et Babell), sont, sous les doigts de Nicolau de Figueiredo et Piers Maxim, d'une virtuosité à couper le souffle. Dans un contexte ainsi revivifié, l'équipe vocale, d'une moindre renommée et ? en valeur absolue ? d'une moindre qualité que celle réunie par Hogwood mais plus investie, plus personnalisée, surpasse plus d'une fois cette dernière. Les deux contre-ténors, Lawrence Zazzo en Goffredo et Christophe Dumaux en Eustazio, sont absolument impeccables. Cela faisait même très longtemps que nous n'avions pas entendu des contreténors d'une telle qualité : timbres somptueux, homogénéité sur toute la tessiture, fines musicalités et vraies personnalités (la comparaison avec les quatre contre-ténors réunis pour le Rinaldo de Munich sorti récemment en DVD est cruelle pour ces derniers). Miah Persson n'a pas le génie que Bartoli sait mettre en tous ses rôles, mais son Almirena toute classique de chant et d'incarnation, est de premier ordre. Le son est rond et fruité, le timbre absolument charmant. « Augelletti » et « Lascia ch'io pianga », servis par de splendides ornements aussi bien à la voix qu'à l'orchestre, sont des instants miraculeux. Il en va de même a fortiori pour l'Armide de Inga Kalna, qui, servie par une technique infaillible et un puissant tempérament dramatique, sait tout autant être de larmes (« Ah, crudel ! ») que de braises (ses « Furie terribili », avec force coups de timbales et suraigus meurtriers, annoncent d'ailleurs splendidement la couleur). La belle basse James Rutherford, quant à elle, se perd un peu trop dans la noirceur de son timbre ce qui rend ses vocalises imparfaites (« Sibillar gli angui »), mais la puissance de la voix impressionne. Seule légère nuance à ce tableau irréprochable, le Rinaldo de Vivica Genaux, dont nous ne cacherons pas qu'il ne nous satisfait pas entièrement, ni sur le plan strictement vocal, ni sur celui de l'incarnation. Le timbre nous semble trop clair, pas assez étoffé, la voix trop peu puissante et presque trop féminine pour rendre au personnage toute sa complexité. L'air final « Or la tromba », dont le tempo singulièrement lent rogne volontairement la propension à la pure virtuosité, est de ce point de vue terrible : l'orchestre est si ample et martial que la voix, perdue dans autant d'inhabituel éclat, y paraît ridiculement petite et terne, franchement insuffisante ? dans un tel contexte, une Podles, par exemple, aurait bien mieux convenu. Plus grave, « Cara sposa », pourtant magnifiquement interprété, met en évidence de façon patente ce qui constitue le vrai défaut vocal de cette chanteuse par ailleurs singulièrement douée : une émission dure et nasale de certains sons, parfois vraiment désagréable. En comparaison d'un Daniels virtuose mais un peu mécanique chez Hogwood, ce ne sont peut-être que broutilles ? partout ailleurs, le personnage émeut, la musicienne hors pair convainc ? mais elles se devaient malgré tout, au milieu d'une telle fête vocale et orchestrale, d'être signalées. D'autant qu'elles n'empêchent finalement en rien cet enregistrement de se placer au sommet de la discographie actuelle."

"La réussite sensationnelle de ce Rinaldo tient à un nom : René Jacobs. Parce qu'il est chanteur. Et en chanteur il assemble des voix qui vont ensemble ; chanteur aussi, il fait chanter l'orchestre dans des réponses de timbres qui déjà annoncent Mozart. Les instrumentistes baroques de Fribourg montrent ici une fantaisie sonore de chaque instant qui donne à chaque air sa caractérisation, à la différence de tant de Haendel au disque, bien cotés, où seul l'exploit virtuose de la voix sort l'auditeur de l'enchantement distingué du répétitif. C'est grand mérite à Jacobs d'avoir réuni trois contre-ténors aussi distincts de timbre que Zazzo, l'excellent jeune Dumaux et Visse, et d'avoir distribué dans les deux rivales deux sopranos virtuoses, mais qui d'abord se différencient et s'opposent par le timbre...Mais le rôle-titre, Vivica Genaux ? Il y a quelque chose d'étroit, de non épanoui dans le timbre de cette considérable musicienne et éblouissante vocalisatrice...Mais le travail d'équipe, la somptuosité musicale atteinte ici, sont sans concurrence."

"Ne considérant que les versions de studio, celle que nous découvrons aujourd'hui nous paraît la plus juste, la plus ambitieuse et la plus globalement réussie. A cela, plusieurs raisons. Tout d'abord, et c'est ici que cet enregistrement nous semble révolutionnaire, il s'agit d'une direction et d'une élaboration de la partition à partir des sources manuscrites et imprimées, telles que nous ne les avions encore jamais entendues. Jacobs se permet, et à mon sens il a raison, des variations d'orchestration (instrumentales ou ornementales) qui n'apparaissent pas dans ces mêmes sources, mais qu'il déduit des pratiques musicales de l'époque. Ainsi dès l'ouverture, l'instrumentation est amplifiée (ajout de flûtes à bec et le continuo richement élaboré ; les reprises des airs sont toutes glorieusement ornementées de somptueuses cadences. Pour qui connaît bien les autres enregistrements de la partition, c'est à une totale redécouverte qu'il s'émerveille. Pour mener cela à bien, et c'est l'une des autres raisons de la réussite de cette gravure, il fallait disposer d'une équipe de chanteurs capables d'exécuter, dans le style adéquat, les folies vocales que le chef attend d'eux. On peut dire que le pari est globalement gagné. Certes, on peut rêver d'une voix moins monochrome et plus grave pour Rinaldo, mais Vivica Genaux se surpasse dans ce rôle si important et si varié, de la déploration éperdue de "Cara sposa" à la virtuosité frénétique de "Venti, turbini", en passant par le mezzo carattere d'"Ogni indugio". On pourrait également souhaiter plus de souplesse chez l'Argante de James Rutherford : n'est pas Samuel Ramey qui veut ! En revanche, les deux sopranos sont parfaites, la vibrante Almirena de Miah Persson et l'éblouissante Armida d'lnga Kalna, comme les Goffredo et Eustazio des contre-ténors Lawrence Zazzo et Christophe Dumaux. Quant à Dominique Visse, à qui est confié le petit rôle du Mage, il n'en fait pas trop, pour une fois, dans l'acidité. Signalons enfin le continuo jouissif de Nicolau de Figueiredo, et la qualité des instrumentistes du Freiburger Barockorchester."

"Les nombreuses respirations de Vivica Genaux, très audibles avant les traits redoutables, n'aident pas à la fluidité de l'air et à son impact. On pourra se demander pourquoi Jacobs, comme très souvent, a prêté au rôle titre parfois ambigu la voix féminine - certes jamais anachronique - de l'excellente Genaux. Les contre-ténors, justement, sont relégués aux seconds rôles. Ils tirent cependant judicieusement parti de cette place grâce à des airs d'une belle réalisation. On remarquera alors le timbre sen-suel de Lawrence Zazzo, très à l'aise dans son " No, no, che quest aima" homogène dans ses registres et jamais pris à défaut par les dangers de la partition. En revanche, si le ba-ryton James Rutherford ne rencontre aucun problème lors des récitatifs et des passages élégiaques, ses airs de bravoure deviennent vite fastidieux; un vibrato très actif n'aidant pas à la légèreté des vocalises ni à l'intelligibilité du texte. Quelle différence avec la volubilité mêlée de profondeur sonore dont fait preuve Armida campée par lnga Kalna. La rencontre du Freiburger Barockorchester et du chef familier de l'art haendélien vous fera pourtant entendre une qualité orchestrale constante. Dans cet opéra où les pièces instrumentales sont particulièrement nombreuses, c'est un gage de réussite. Après tant de points forts de part et d'autre, le choix entre Hogwood et Jacobs en sera d'autant plus difficile. Pour résumer, si la version Decca, plus captivante et plus joviale, accuse certaines faiblesses dans la direction d'orchestre, elle dépasse de peu côté solistes et éclat celle d'Harmonia Mundi. Jacobs est un formidable directeur vocal, soucieux du détail, trop peut-être, et en ce sens ôte l'instantanéité de l'action. Une version presque spirituelle en somme, supérieure en qualité orchestrale à celle d'Hogwood, mais plus calme vocalement. Même le célébrissime "Lascia ch'io pianga" de Miah Persson n'atteindra pas les sommets émotionnels atteints par ses concurrents masculins. Mais faut-il tant chicaner ?"

"Se basant sur de multiples sources, le chef justifie un continuo foisonnant - joutes de clavecins, chevauchées de violoncelles, orgue bavardant avec les chanteurs, un luth, une harpe et même des castagnettes ! - ainsi qu'une percussion fournie, chargée, tel un deus ex ma-hina sonore, de dispenser nombre d'effets spéciaux - enfers, tempêtes, cataclysmes en tout genre. De tels choix risquent, de même que la quasi-réorchestration d'une partie de l'accompagnement et l'opulence de l'ornementation vocale, de dérouter des oreilles habituées à de plus sages lectures...A Miah Persson revient la lourde tâche de succéder à Ileana Cotrubas - splendide Almirena pour Malgoire - et à Cecilia Bartoli - inoubliable - chez Hogwood. L'impétrante s'en tire honorablement, jouant d'un timbre gorgé de sucs délectables mais venant après d'aussi illustres devancières, c'est peu de dire que le caractère semble moins affirmé, et que les mots glissent avec moins de poids dans son chant que dans celui de l'Italienne...Si "Furie terribili", l'air d'entrée d'Armida, montre Inga Kalna en grande difficulté, c'est essentiellement à cause de nombreuses notes aiguës rajoutées. Par la suite, le récitatif vibrant, la plainte éperdue et l'élan guerrier révèlent l'étendue des possibilités expressives de l'artiste. Lawrence Zazzo et Christophe Dumaux forment une belle fratrie de contre-ténors, le premier tenant parfaitement la comparaison avec le Goffredo de la grande Bernarda Fink, le second éclipsant l'insuffisant Eustazio de Daniel Taylor. Voix trop lourde, sans élégance, James Rutherford est en revanche un Argante très en retrait...Reste Vivica Genaux...les registres ont gagné en homogénéité alors que l'aisance dans la vocalise est toujours aussi époustouflante. Des atouts qui la font triompher des airs les plus virtuoses. Là où le bât blesse, en revanche, c'est dans l'élégie, défigurée par un vilain vibrato qui déstabilise l'intonation. Passant "Cara sposa" ou "Cor ingrato" comme de redoutables épreuves, Vivica Genaux se situe loin, très loin, derrière l'immense Carolyn Watkinson (Malgoïre), fleuve de velours et de legato. L'impression finale est celle d'une aventure inaboutie, où les moyens n'égaleraient pas tout à fait l'exigence des idées. Le miracle de Jules César, premier opéra de Haendel gravé par Jacobs, ne s'est, hélas! pas reproduit. Malgré tout, il faudra désormais compter avec cette intégrale dans la discographie de Rinaldo ; pour son goût de l'expérimentation et sa vie théâtrale, pour quelques figures, elle aura ses partisans."

"Il semble que la mise en scène ait fortement influencé l'interprétation de Jacobs. Le refus de la dimension épique est clairement illustré par le choeur final " Vinto è sol dalla virtù" qui s'achève dans un surprenant effet de diminuendo et de smorzando. Jamais trompettes n'auront claironné moins solennellement ; certains tempi sont inhabituellement retenus. Au total, vingt minutes de plus que la récente version Decca dirigée par Christopher Hogwood. Et pourtant, certains airs ont été coupés celui d'Eustazio (acte 2, scène 3) "Scorta rea di cieco amore ", celui de Goffredo (acte 3, scène 5) " Solo dal brando ". En revanche, les épisodes orchestraux sont plus étoffés et fourmillent de détails inventifs, avec notamment l'utilisation d'un luth, d'un petit orgue et d'une harpe. La réalisation orchestrale est remarquable dans les da capo et les cadences...Il n'en demeure pas moins que Rinaldo requiert ses moments de pompe et de faste, absents de la vision humaniste de Jacobs, qui manque alors de théâtralité...Vivica Genaux est un Rinaldo inhabituel. Non pas contralto mais mezzo-soprano clair avec un grave sonore, elle ne cherche pas à rendre l'aspect héroïque de son personnage, à la différence de Marilyn Home ou de Ewa Podles. Et pourtant elle ne leur cède en rien au niveau de la pure virtuosité (da capo inventifs et coloratures étourdissantes)...Excellente surprise de la part de la soprano Inga Kalna. Elle n'a pas la perfection vocale de Luba Organosova mais un tempérament dramatique hors du commun. Soprano lyrique au timbre percutant avec certaines âpretés, elle incarne une Armide torrentielle...A la jeune soprano suédoise Miah Persson revient la lourde tâche de succéder à Ileana Cotrubas, Cecilia Gasdia et récemment Cecilia Bartoli. Elle ne se montre en rien inférieure à ses illustres devancières grâce à une voix cristalline et un art du chant consommé. Par rapport à la contralto Bernarda Fink (Decca), Goffredo exemplaire, le contre-ténor Lawrence Zazzo a une couleur plus claire, mais ses accents sont virils et son chant est sans reproche. Les autres contre-ténors sont tous deux français. Le tout jeune Christophe Dumaux campe un très bel Eustazio, avec une voix saine, bien conduite et affichant déjà une maturité surprenante. Il fait jeu égal avec David Taylor. Dominique Visse est un Mage moins beau vocalement mais plus intéressant de caractérisation que celui de Bejun Mehta. La déception de cet enregistrement vient de la basse James Rutherford, pourtant doté d'une voix puissante et d'une belle couleur. L'émission est cotonneuse, ce qui compromet le cantabile et aussi la capacité à vocaliser avec aisance...Au total, un bel enregistrement, à confronter à la version de Hogwood."

"Ce Rinaldo a conservé l'électricité de la scène. Débarrassé de la mise en scène envahissante de Nigel Lowery et Amir Hosseinpour, il explore les différents registres (conflit religieux, faits militaires, attirances et affrontements sentimentaux, effets magiques) de ce premier opéra offert par un Haendel de vingt-six ans au public londonien...Pour cet enregistrement, René Jacobs a conservé la distribution du spectacle, où le rôle-titre était confié à une femme (un castrat alto à la création), celui de Goffredo (une contralto) et d'Eustazio (un alto castrat) à des contre-ténors. Le chef présente une version relativement complète de l'oeuvre, où seuls manquent les airs d'Eustazio " Scorta rea di cieco amore " (acte II, scène 3) et de Goffredo " Solo dal brando" (acte III, scène 11). Un contre-ténor endosse le minuscule rôle de héraut (ténor à l'origine) tandis que Miah Persson et Inga Kalna se transforment en sirène le temps d'un bref duo (acte II, scène 3).

Jacobs a montré depuis longtemps sa familiarité avec Haendel, et ce ne sera pas faire injure aux chanteurs que de le proclamer vedette de cet enregistrement. Il rappelle avec superbe que, contrairement à certaines idées reçues, les voix ne sauraient réussir seules un opéra. Dès la première mesure, Jacobs gagne son pari : il fait vrombir un Freiburger Barockorchester aux riches couleurs, plante le décor et installe un climat. Durant plus de trois heures, il ne lâchera plus prise. Il faut souligner l'extraordinaire travail qu'il a réalisé sur les récitatifs, sa façon de les animer, de les présenter (improvisation des continuistes) et de les conduire le plus naturellement du monde vers le chant...Aiguillonnés par un tel moteur instrumental, les chanteurs ne peuvent donner que le meilleur d'eux-mêmes. Une juste attribution des rôles et des voix permet de bien distinguer les personnages. Un peu en retrait sur scène, Vivica Genaux fait montre de tempérament et campe un Renaud à la fois vaillant et amoureux. Miah Persson habille Almirène d'une troublante féminité tandis qu'Inga Kalna (qui, elle, brûlait les planches) restitue avec finesse et panache les ambiguïtés d'Armide. Les trois contre-ténors et la basse incarnent parfaitement leur personnage."

"Harmonia Mundi joue la carte de l'économie : aucune vedette, Almirena et Armida prêtent leurs voix aux sirènes et René Jacobs la sienne au héraut (son nom ne figure nulle part, mais ses fans le reconnaîtront). Le disque a été enregistré après la création du très controversé spectacle de Montpellier, juste avant sa reprise à Innsbruck. C'est ce qui fait toute la différence : cette expérience commune de la scène offre un avantage incomparable aux nouveaux venus...Écoutez seulement l'air d'entrée d'Armida : en quelques notes le décor est planté et Inga Kalna se déchaîne, vocifère et hurle ses contre-notes. C'est l'antithèse d'Organasova, vocalement parfaite, mais monolithique et glaciale. A la perfection du chant s'oppose l'incarnation et tant pis si le belcanto est malmené : cette magicienne est excessive, folle, d'amour, de rage et de douleur, humaine et monstrueuse. La Medea de Della Jones (Teseo avec Minkowski) sacrifiait aussi la pureté de l'intonation, la beauté de la ligne et l'homogénéité des registres à la vérité dramatique. Nous sommes au théâtre, pas au concert ni dans un studio aseptisé. Tout oppose les versions de Jacobs et d'Hogwood, à commencer par le tempérament des chefs. Non seulement le Gantois et sa troupe ont réalisé un travail exemplaire sur le récitatif, fluide organique de cette somptueuse partition, mais l'homme n'a pas son pareil pour restituer l'atmosphère de chaque scène avec un sens aigu du théâtre, de l'ambiguïté et du rebond, un entrain et une fantaisie qui font cruellement défaut à son trop flegmatique concurrent. Fidèle à lui-même, il réorchestre certains accompagnements, étoffe le continuo, ajoute des cadences, recourt aux effets spéciaux et rend justice à la partie instrumentale, dont le rôle prépondérant a trop souvent été négligé par ses prédécesseurs. Toutefois, certaines options du musicien ne feront pas l'unanimité. La suppression des airs de Goffredo ("Solo dal brando", acte III, scène 11) et d'Eustazio ("Scorta rea di cieco amore", acte II, scène 3), par exemple, irritera d'autant plus les puristes et les amateurs de beau chant que l'interminable et très narcissique solo de clavecin (acte II, scène 10, "Vo' far guerra") est maintenu. Jacobs nous avait déjà fait le coup dans Agrippina, mais aux prouesses de Nicola de Figueiredo répondaient alors les exquises minauderies de Rosemary Joshua, Poppée glamoureuse à souhait. Non seulement cette excentricité perd de son charme et de son intérêt au disque, mais elle vole la vedette aux chanteurs. Du temps de Haendel, ce sont les divas et les castrats qui tiraient la couverture à eux et multipliaient les extravagances pour le plus grand bonheur du public. Rinaldo, le primo uomo, devrait nous surprendre, nous éblouir. Vivica Genaux en a-t-elle les moyens ? Les qualités intrinsèques de la voix et la technique ne suffisent pas : la virtuosité manque d'éclat et l'artiste ne semble jamais concernée par les états d'âme de son personnage, elle survole les pages les plus expressives ("Cara sposa", "Cor ingrato") sans jamais se troubler ni se livrer, à mille lieues de sa partenaire, Miah Persson, qui nous offre un "Lascio ch'io pianga" dépouillé et bouleversant. Si le rôle-titre manque d'aura, l'Argante pataud et fruste de James Rutherford frise carrément le contre-emploi : où sont passés le formidable abatage d'Ulrik Cold, l'élégance et le panache de Gerald Finley ?

Lawrence Zazzo s'impose aujourd'hui comme l'un des meilleurs contre-ténors de la scène lyrique : son Goffredo allie la plénitude vocale et la sensibilité d'un grand interprète, il soutient parfaitement la comparaison avec ses devanciers, toutes catégories vocales confondues. Christophe Dumaux n'a pas le timbre flatteur et nacré de Daniel Taylor, mais sa voix est agréable, saine et il fait surtout preuve d'une maturité étonnante. La suavité et la mollesse du Canadien confinaient parfois à la mièvrerie, rien de tel ici : le jeune Français (à peine vingt-quatre ans) campe un Eustazio viril et déterminé, aux accents presque farouches. A force de l'entendre diriger et s'enflammer pour des mezzos, on en aurait presque fini par oublier que René Jacobs fut aussi et d'abord un contre-ténor... Une distribution inégale et quelques licences discutables n'entament pas longtemps notre plaisir : ce Rinaldo mérite amplement de figurer dans toute bonne discothèque haendélienne."

 

 

 

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