ANTIGONA

ou Antigono ou Antigone

COMPOSITEUR

Tommaso TRAETTA
LIBRETTISTE

Marco Coltellini

DATE
DIRECTION
EDITEUR
NOMBRE
LANGUE
FICHE DETAILLEE
2000
Christophe Rousset
Decca
2
italien

Opéra en trois actes, sur un livret de Marco Coltellini (1719 - 1777), librettiste officiel du Théâtre Impérial, inspiré de la tragédie de Sophocle (441 av. J.C.). Le livret est dédié à Fiordispina Graziani Tommasi Boscia.

Création au Teatro Nuovo de Padoue le 16 juin 1764, sous le titre Antigono.

Reprise à Saint Pétersbourg, au théâtre de l'Ermitage, sous le titre Antigone, le 21 avril 1770, puis le 27 août 1772, puis au Théâtre Impérial, le 11 novembre 1772, devant Catherine II.

Reprise à Londres, au King's Theatre in the Haymarket, sous le titre Antigono, le 8 mars 1774, puis en 1775, puis le 23 mai 1776.

Reprise à Florence, au Teatro degli Armonici, le 25 mars 1779.

Caterina Gabrielli (1730 - 1796), dite la Coghetta, avait suivi Traetta, dont elle avait créé Ippolito ed Aricia à Parme en 1758, et assumait le rôle-titre.

La chorégraphie était assurée par Antoine Bonaventure Pitrot (1720-1792).

Edition par Gaetano Cambiagi, à Florence, en 1773.

 Personnages : Antigona, princesse de Thèbes (soprano), Ismene, sa soeur (soprano), Creonte, roi de Thèbes (ténor), Emone, fils de Creonte (contralto), Adrasto, magnat de Thèbes (ténor) ; Eteocle, Polinice (personnages muets)

 

"Le livret de Marco Coltellini suit dans ses grandes lignes le drame de Sophocle, à l'exception du finale. L'opéra débouche en effet sur un lieto fine où l'on voit Créon, repenti, faire libérer Antigone et permettre que celle-ci épouse Hémon. La clémence du souverain était, au siècle des Lumières, un thème très répandu. Parallèlement à Gluck, Traetta rénove le théâtre lyrique en rompant le cadre strict de l'opera seria et en recherchant une plus grande vérité dramatique." (Opéra International - mai 2003)

 

"L\92héroïne est ici Antigone, fille d\92\8Cdipe. Après la mort de ce dernier, ses deux fils, Etéocle et Polynice, doivent régner à tour de rôle sur Thèbes, mais, au bout d\92un an, le premier refuse de rendre la couronne à son frère. A la suite d\92un combat mortel pour les deux rivaux, Créon, leur oncle, devient roi. Considérant que Polynice a déclenché une guerre civile contre sa patrie, le nouveau souverain interdit à quiconque de lui offrir une sépulture. Antigone, défiant son autorité, le fait incinérer et Créon la condamne aussitôt à mort.

Si Sophocle la fit périr emmurée vive, Traetta, lui, réalisa un changement significatif dans le finale : le tyran Créon, exerçant sa clémence, pardonne à Antigone. L\92influence des idées philosophiques des Lumières est perceptible dans ce dénouement heureux, ce qui ne pouvait que flatter Catherine II de Russie, destinataire de l\92\9Cuvre. Traetta était en effet compositeur de sa cour lorsqu\92Antigona fut créée, en 1772, au Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg.

Antigona, considérée à la fois comme la pièce majeure de Traetta et l\92apogée de l\92opera seria, révèle l\92emploi de techniques reprises par Mozart dans Idoménée." (Opéra de Montpellier - présentation - 2003)

  

 

 

Représentations :

 

 

 

 

 

 

Maria Bayo en Antigona

Kobie van Rensburg au ChâteletRaffaella Milanesi au Châtelet

"La musique de Tommaso Traetta est aujourd'hui quasiment oubliée. Le compositeur italien, né près de Bari en 1727, connut cependant une carrière prestigieuse. Elève de Durante et de Porpora à Naples, il deviendrait en 1758 maître de chapelle à la cour du Duc de Parme, poste qu'il occupe pendant sept ans, et dans le cadre duquel il tente une réforme de l'opéra, en revisitant les livrets des tragédies lyriques françaises. Si son Farnace qu'il écrit à vingt-quatre ans reste encore respectueux des conventions du genre, Ippolito ed Aricia (1759) - que Montpellier présentait il y a trois ans - illustre déjà les préoccupations formelles et structurelles du musicien. En 1761, il présente Armida à Vienne, ouvrage encore plus engagé dans ce projet. Deux ans plus tard, c'est encore Vienne qui joue son Ifigenia in Tauride avec succès. Après avoir été directeur du Conservatorio dell'Ospedaletto de Venise, Traetta fréquente la cour de Catherine II, de 1768 1775. C'est la tsarine qui lui commande Antigona, créé à Saint-Pétersbourg en novembre 1772. Pour honorer la souveraine, les librettiste et compositeur ménagerons un gentil happy end à la tragédie grecque : Créon est soudain frappé de stupeur devant sa propre rigueur et, prenant conscience que la gloire ne doit pas être plus longtemps confondue avec la cruauté, pardonne à son fils et à la rebelle.

Christophe Rousset nous rendait cette \9Cuvre novatrice à plus d'un titre, dans une lecture plutôt tonique, accusant toutefois le défaut de cette qualité, à savoir une inclination à un marcato omniprésent qui masque assez systématiquement la teneur mélodique de la partition. On apprécia une nouvelle fois un art de la nuance indéniable, se gardant sagement de s'engager dans des contrastes trop violents, et une véritable intelligence dramatique. Les Talens Lyriques offrirent des solos élégamment réalisés.

C'est dans un univers d'abstraction graphique que la production très formelle de l'Opéra National de Montpellier évoluait. Eric Vigner, à qui était confié la mise en scène, fit une nouvelle fois appel à M/M (Michaël Amzalag et Mathias Augustyniak) pour le décor et à Paul Quenson pour les costumes. Le public du Théâtre du Châtelet a réservé un accueil extrêmement vivant à leur travail, puisqu'à l'apparition de ces maîtres d'\9Cuvre sur scène lors des saluts, il se déchaîna copieusement en sifflets, huées et quolibets qui ne nécessitaient aucun surtitre...

Le plateau vocal demeurait assez inégal. Le bébé de Madame Bayo ayant souhaité découvrir les joies de ce monde en avant-première, Raffaella Milanesi chantait ce soir le rôle titre. Le timbre est charmant, la ligne de chant raffinée, la vocalise semble facile, mais toutes ces bonnes choses - qu'on ne goûte que lorsque la soprano émet depuis l'avant-scène - restent excessivement confidentielles. Marina Comparato était une Ismène plus convaincante, et Laura Polverelli campait un Emone magnifiquement projeté, bénéficiant d'une diction exemplaire et d'un timbre attachant. Le jeune ténor américain John McVeigh brillait d'un timbre clair, connais-sant néanmoins quelques d'aigus dans les airs, alors que ses récitatifs ont toujours été mordants et efficaces. Enfin, Kobie van Rensburg fut un immense Creonte : si les graves sont parfois disgracieusement sur-nasalisés, la voix est généreusement présente, le chant toujours nuancé et expressif ; il n'est qu'à citer sa grande lamentation du troisième acte, sans doute le seul moment d'émotion de cette soirée. En avance sur son temps, cette Antigona convoque régulièrement un ch\9Cur fort intéressant : on félicitera Les Eléments et Joël Suhubiette qui ont su donner toute sa mesure à cet aspect important de l'ouvrage."

"Cette production de l'Opéra National de Montpellier, accueillie au Châtelet dans le cadre de son Festival des Régions, a permis au public parisien de découvrir une oeuvre très séduisante. La mise en scène d'Éric Vigner en est réaliste et sobre. Les beaux décors noir et blanc au trait offrent un fond agréable qui ne détourne pas de l'action et crée un bel espace scénique. Le plateau est prolongé devant la fosse d'orchestre pour créer un espace de jeu supplémentaire bien utilisé. Les costumes eux aussi noir et blanc s'y intègrent bien et caractérisent bien les personnages. Il résulte de cette disposition que la fosse semble plus enterrée que d'habitude, ce qui peut être préjudiciable pour un orchestre baroque. Sonnant d'abord un peu étouffés, les Talens Lyriques prennent vite la mesure du lieu et trouvent après l'entracte toute une palette de couleurs qui soutient très bien les chanteurs. Tout prend alors un tour plus dramatique, et cette tension ne faiblira plus. Traetta apparaît alors comme un continuateur de l'opera seria par la variété des affects associés à chaque air, avec quelques belles trouvailles d'orchestration. Ce qui pouvait apparaître comme de la tiédeur ou de la mièvrerie avant l'entracte, surtout par rapport au tragique du sujet, devient une grande sensibilité. Son écriture chorale offre de belles lignes lyriques aux voix aiguës et de beaux plans sonores magnifiquement rendus par le choeur de chambre Les Éléments, d'une exemplaire clarté de timbres et d'articulation et d'une très belle musicalité.

La distribution vocale est très adaptée. Raffaella Milanesi remplace brillamment, avec sa voix très bien conduite, Maria Bayo victime d'un heureux événement. Kobie van Rensburg dérange d'abord par son vilain timbre, mais il semble l'outrer exprès pour jouer le méchant, et trouve plus de rondeur dans son bel air de regrets du dernier acte. Laura Polverelli et Marina Comparato sont superbes et John McVeigh est prometteur."

"On devait à Christophe Rousset la renaissance de cette Antigona de Tommaso Traetta au concert, à Beaune, et au disque, avec déjà Maria Bayo. A la tête de ses Talens Lyriques, il en dirige à présent une production scénique qui n'est pas de tout repos. On ne sait à quoi attribuer la méforme de l'orchestre, passagère, heureusement, mais elle compromet gravement la première partie du spectacle. Vocalement, aucun déshonneur. Les deux ténors, John McVeigh (Adraste) et Kobie Van Rensburg (Creonte) assurent honnêtement, sans grand relief pour le premier, avec plus d'engagement pour le second. Pas tout à fait à l'aise dans la tessiture d'Emone, Laura Polverelli n'en est pas moins émouvante. Le chant soigné et délicat de Marina Comparato (Ismene), sa féminité charmante l'aident à cerner son personnage. La probité de Maria Baya, qui n'esquive aucune difficulté, sa musicalité - en dépit de quelques incertitudes dans l'intonation et les vocalises - sont hautement respectables ; est-elle vraiment une tragédienne ? Une chose est sûre : depuis leur enregistrement, le chef et sa principale soliste ont approfondi leur vision d'un ouvrage dont l'intérêt historique est indéniable, tant il a contribué à sortir l'opéra de l'ornière seria pour rechercher, à travers la vraisemblance théâtrale, la vérité des sentiments. Gardons le meilleur pour la fin : la mise en scène d'Eric Vigner et les décors de l'atelier M/M. Place à la laideur et au comique involontaire, à une cérémonie de crémation transformée en succursale du Gymnase Club, à des costumes (Paul Quenson) d'inspiration Courrèges années soixante, à des rideaux de scène hallucinants. Et, comme il se doit, Etéocle et Polynice ressuscitent rapidement, et Antigone, à laquelle Créon pardonne, meurt, alors que musique et livret disent expressément le contraire. Le tout franchement hué par un public qui conserve sa sympathie pour les musiciens et les chanteurs. Un détail important : ceux qui se demandent ce que fait, à droite, sur le rideau, le tronçon de sexe masculin émettant une goutte de semence, apprendront de M. Vigner qu'il s'agit d'une allusion au cabinet érotique et secret de l'impératrice Catherine II, qui, on le sait, n'avait froid ni aux yeux ni ailleurs (Antigona a été créée à la cour de Saint-Pétersbourg en 1772). C'est quand même beau, la culture !"

"Avec la complicité de Paul Quenson pour les costumes et de l'Atelier M/M pour les décors, Eric Vigner a situé l'action de l'A ntigona de Traetta dans un monde imaginaire, intégralement noir et blanc, rideau de scène et toiles peintes y compris, qui évoque Miro (on y déchiffre dans un graphisme chargé les six lettres qui forment le nom de Thèbes). Des blocs rectangulaires massifs sont poussés sur le plateau par des jeunes gens (initialement, chacun représente lui aussi l'une des lettres du nom de Thèbes, graphisme qui fait penser à Dubuffet ; plus tard ce ne seront guère que d'anonymes meubles blancs d'exposition). Les costumes sont eux aussi noirs et blancs (certains, assez beaux, pourraient être signés Cocteau, d'autres par les stylistes d'Adidas). Nous sommes hors du temps, mais tout ici, dans un décor " tendance " comme dans la mise en scène chargée de symbolisme de Vigner, invite le spectateur à un décryptage irritant car le sens n'apparaît pas clairement : pour preuve, ces deux acteurs jumeaux (les frères d'Antigona) qui miment un combat et s'entretuent au prologue, et que l'on verra ensuite arpenter le plateau ou observer, l'air grave ou absent, le déroulement de l'action. Il est nécessaire de lire ensuite les notes de programme pour trouver les clefs, des considérations sur la gémellité sans rapport évident avec le livret de Coltellini. Et si l'on a besoin de lire les intentions du metteur en scène pour décoder et comprendre, c'est que la mise en scène ne fonctionne pas. Pire, elle distrait l'oeil et l'attention sans les concentrer sur l'action et l'émotion musicale, et pour qui ne connaîtrait pas l'italien, elle ne rend en rien compréhensible l'enchaînement des événements. Il faut attendre le troisième et dernier acte pour qu'elle fonctionne enfin. Et c'est bien dommage car Antigona apparaît indéniablement comme un chef-d'oeuvre, dont il est inexplicable qu'il ne fasse pas partie du répertoire des théâtres lyriques. Le travail sur la rénovation de l'opéra mené par Traetta trouve ici son aboutissement, et le dramatisme et la splendeur funèbre des interventions des choeurs évoquent la densité et l'émotion de ceux de l'Idomeneo de Mozart. Musicalement, l'opéra est aussi magnifiquement servi que l'avait été l'Ippolito ed Aricia de Traetta par le même Rousset, il y a quelques années, sur ce plateau de l'Opéra Comédie. Maria Bayo est une Antigona à la voix impérieuse, de belle étoffe, parfois inhabituellement durcie dans quelques aigus, et qui se joue des pièges de la partition. A ses côtés, l'Ismene de Marina Comparato et l'Emone de Laura Polverelli sont parfaites de musicalité et de sensibilité, tandis que Kobie van Rensburg campe un Creonte dramatique, pathétique dans sa grande lamentation. Les choeurs (ceux de l'Opéra de Montpellier) et Les Talens lyriques sont parfaits, mais on admire avant tout la cohérence dramatique et la vie que donne à l'opéra un Christophe Rousset inspiré, lui qui en avait gravé la version intégrale chez Decca, en première mondiale, avec déjà l'Antigona de Maria Bayo."

"En prêtant à l'Antigone de Traetta une pensée visionnaire, la mise en scène la paralyse sous les symboles. A ntigona, de Tommaso Traetta (1727-1779), s'inspire de Sophocle mais substitue à la noire issue de l'original (la pendaison d'Antigone) une fin heureuse plus appropriée à la scène lyrique ici, Créon pardonne à Antigone d'avoir incinéré son frère Polynice. Grand connaisseur de l'opéra napolitain, Christophe Rousset a révélé au concert puis au disque la force dramatique de cette tragedia permusica. L'Opéra de Montpellier en présente une version scénique signée Eric Vigner. Affligeante, elle fait regretter le simple concert. Un décor entasse sur un même panneau noir et blanc le nom de la ville de Thèbes, un phallus éjaculant et une gigantesque limande ! Vigner abandonne les chanteurs bras ballants : "C'est une cérémonie d'achèvement sur les mines du monde dans un espace-temps indéfini à laquelle nous allons assister ", précise-t-il. L'opéra et le spectateur sont accablés par tant de prétention. Face à ce déluge de laideur, les musiciens écopent pour éviter le naufrage. Christophe Rousset anime et ordonne plus qu'il ne galbe son orchestre. Lui répond une distribution homogène et sûre. Malgré quelques passages en force, Maria Bayo donne au rôle-titre sa dimension dramatique et son caractère entier." 

"Quel dommage pour Traetta, quelle déception pour Rousset ! Eric Vigner a totalement raté sa production d'Antigone, ce chef-d'oeuvre de l'opéra napolitain que l'on se réjouissait de voir monté (Montpellier - 26 mars). Le chef et Maria Bayo peinent à sauver la soirée."

"Faut-il croire au mauvais sort ? La question se pose à l'entracte de cette «Antigona». Jamais on n'a entendu Les Talens Lyriques en si petite forme : manque de précision, de justesse, de cohésion, égarements des vents, maigre son des cordes - et ce malgré tous les efforts de Christophe Rousset. Sans compter les décalages avec le choeur de chambre Les Eléments, dont on sait pourtant les qualités. Il est vrai que le praticable qui entoure la fosse ne doit rien arranger pour la diffusion du son. La deuxième partie efface heureusement ces impressions pénibles. Le chef conserve son dynamisme, sa vitalité. Il connaît bien cette partition, qu'il avait révélée au Festival de Beaune. Il en laissait alors pressentir le potentiel dramatique, comme dans son enregistrement paru chez Oiseau-Lyre ; aujourd'hui, il prouve qu'il en a percé les secrets. Il est vrai que les deuxième et troisième actes sont aussi les meilleurs ; relativement fidèle à Sophocle, le livret de Marco Coltellini, après la nécessaire exposition, a laissé la tension s'installer au coeur d'une intrigue linéaire (Antigona désobéira-t-elle à Créon et réussira-t-elle à donner une sépulture à son frère Polynice ?), les personnages sont fermement cernés, et la musique plus captivante.

Tommaso Traetta (1727-1779) fait partie de ces musiciens « de transition » désireux de se libérer de l'opéra seria et des conventions qui ont amené sa sclérose - c'est aussi le propos de Gluck. Créée au Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg en novembre 1772, « Antigona » illustre sa manière : brièveté des récitatifs pour ne pas entraver l'action, intensité et densité des airs, ceux de l'héroïne, difficiles et d'une sombre beauté, étant exceptionnellement plus développés, fréquent recours aux duos, pour éviter la monotonie, forte présence des choeurs et virtuosité qui se doit d'être expressive.

Cinq chanteurs seulement sont mis à contribution. John McVeigh (Adraste) fait partie de ces interprètes d'outre-Atlantique musicalement corrects mais sans personnalité marquante. Le métier de Kobie van Rensburg lui permet de tracer un portrait de Creonte dont la sévérité n'exclut pas l'humanité, ce qui justifie le pardon final. Si la tessiture d'Emone (le fils de Creonte promis à Antigona) semble un peu basse pour elle, Laura Polverelli n'en est pas moins sobrement émouvante. Marina Comparato (Ismene), au timbre délicieusement fruité, ne se contente pas d'une ligne mélodique impeccable ; son chant émeut parce qu'il est vraiment habité. Comme à Beaune, le rôle éponyme revient à Maria Bayo, fine musicienne malgré quelques incertitudes d'intonation, voix claire et brillante ; son lyrisme foncier n'est pas celui d'une tragédienne, mais sa sincérité force la sympathie.

Quelle idée peut-on se faire aujourd'hui de l'Antiquité ? L'équipe des scénographes a opté pour le noir et blanc : pourquoi pas ? Mais les costumes de Paul Quenson, dont on ne sait s'ils relèvent du Courrèges des années 1960, de la combinaison de cosmonaute ou du survêtement de jogging, sont hideux. Le groupe de plasticiens M/M a conçu un décor gigogne dont l'élément central est un panneau orné de dessin hésitant entre le sous-Fernand Léger, le sous-Picasso et les graffitis de toilettes d'école primaire. La laideur est subjective, certes...On cherche en vain la mise en scène d'Eric Vigner et la direction d'acteurs. Transformer la superbe cérémonie funèbre qui ouvre le deuxième acte en cours de gym, il fallait l'oser. Et pourquoi faire mourir Antigona alors que musique et livret disent le contraire ? Pour résister à ce spectacle affligeant, copieusement hué au rideau final, Traetta et ses défenseurs ont eu bien du mérite. Qu'en penseront les spectateurs du Châtelet qui le verront en juin prochain dans le cadre du Festival des régions ?"

"Tommaso Traetta a composé une Antigona des plus étranges. Musique baroque de 1772, créée à Saint-Pétersbourg, ce qui a eu pour conséquence un happy end destinée à glorifier la magnanimité des souverains comme la Grande Catherine. Sophocle ne s'en retourne plus dans sa tombe. Mais il faut donc se résigner à ne point retrouver le caractère d'Antigone, et convenir que Maria Bayo est vocalement extraordinaire dans le rôle titre. Tout repose sur cette grande présence, dont la déclamation est impeccable et percutante. Elle se joue de toutes les difficultés, avec beaucoup d'invention dans les timbres, mais parfois un soupçon de dureté et un peu de froideur dans la perfection. Dommage que la mise en scène d'Eric Vignier la laisse statique dans les airs les plus longs comme Ne pleurez pas mon sort.

La distribution est toute brillante : Kobie van Rensburg est un Créon impressionnant et crédible, rayonnant dans les aigus. John Mac Veigh est dans le rôle d'Adraste un protagoniste vif, très à l'aise, talentueux. Quant à Marina Comparato, elle a une réelle intelligence du personnage d'Ismène et beaucoup de style. Une vraie voix baroque tout comme Laura Polverelli, superbe mezzo interprétant le rôle travesti d'Hémon : moins de puissance parfois, mais que de nuances et d'expressivité !

Si l'on n'a pas d'a priori contre le noir et blanc, on peut apprécier le multigraphisme très inventif des costumes et des décors de MM. Paternité Dali, filiation Kandinsky, cousinage Cocteau, Miro, Di Rosa, ainsi que "Terrain Vague" et fashion. Optical de rigueur. Les différentes toiles rythment le drame, et la présence des jumeaux Etéocle et Polynice contribue à la tension du ressort tragique. Les costumes forcent la note branchée, avec des combinaisons mi-sportives, mi-science-fiction, ou le déguisement des choristes en club de gym américain...

La musique est conduite avec fougue par Christophe Rousset. Les choeurs de Montpellier sont excellents. On entend l'efficace ardeur du violoniste Stefano Montanari, dont tous les musiciens partagent la fougue, donnant à cette musique rutilante sa vie exacerbée, sa franchise. 51 intermittents en sursis, précise la banderole déployée au moment des saluts. C'était la dernière création de la résidence des Talents lyriques à Montpellier."

 

 

 

Antigona à Bruxelles

"L'oeuvre est montée avec grand soin dans cette production originale de l'Opéra de chambre Muziektheater Transparant, proposée par la Monnaie au Kaaitheater. Le metteur en scène néerlandais Gerardjan Rijnders signe sa première production d'opéra, et le résultat est plutôt concluant. Le décor est quasi abstrait ; sur fond bleu se détache un carré jaune qui est le lieu principal de l'action, tandis que trois parois en verre se referment au finale pour constituer la grotte d'Antigone. Au fond de la scène, quelques discrètes échappées sur des paysages. Les costumes, bien que contemporains, sont en fait atemporels dans leur sobriété et leur uniformité noire. Dans ce cadre presque esthétisant, Rijnders insuffle vie aux personnages, et fait preuve de trouvailles heureuses. Comme dans la première scène, où les dépouilles d'Etéocle et de Polynice sont sobrement symbolisées par deux te-nues guerrières étendues sur le sol, l'une étant enlevée par les gardes de Créon, l'autre dérobée par Antigone. Au finale, cette dernière et Hémon sont affublés de perruques poudrées, comme pour mieux souligner que la fin heureuse est affaire du XVIIIe siècle.

On peut s'étonner de ce que les deux soeurs soient très semblables, Ismène étant quasi aussi revendicatrice qu'Antigone, leurs interprètes - également soeurs dans la vie - étant surtout différenciées sur le plan vocal. La soprano Raffaella Milanesi campe une intense Antigone ; après un début hésitant, elle se montre précise dans ses vocalises et chante une émouvante scène d'adieux. Beau mezzo, Giorgia Milanesi est Ismène. Remplaçant Guy De Mey, souffrant, Markus Brutscher souligne davantage la brutalité de Créon que son appartenance royale. Hémon est confié à l'alto Maartje de Lint, au timbre chaleureux, mais au souffle assez court et au phrasé un peu négligé. Satisfaisant, l'Adraste de David-Erich Fankhauser. Tous font preuve d'une égale conviction dans l'interprétation de leurs rôles. Intervention engagée aussi du choeur La Sfera del Canto et de l'ensemble Il Fondamento, sous la direction de Paul Dombrecht. L'orchestre n'est cependant pas exempt de quelques cafouillages, et son positionnement dans une fosse beaucoup trop profonde n'est guère favorable à des sonorités distinctes." (Opéra International - mai 2003)

 

 

 

 

 

"La période pétersbourgeoise de Traetta fournit les ouvrages dramatiques les plus accomplis, et Gino Negri note que cette Antigona créée en 1772 marque l\92apogée de son expressivité dramatique et de la solidité de ses structures en une synthèse créative des formes novatrices et des suggestions réformistes annonciatrice du second Gluck. C\92est que Traetta - et c\92est très sensible dans sa musique- est comme le chaînon manquant entre la tragédie lyrique française et l\92opéra mozartien. Alors qu\92on décèle aisément dans le traitement des couleurs orchestrales le parti qu\92il sut tirer de l\92étude approfondie des \9Cuvres de Rameau lors de son séjour à Parme et que par ailleurs la thématique et les tournures vocales nous rappellent opportunément combien Mozart fut redevable au maître transalpin, le plus étonnant reste le rôle dévolu au ch\9Cur. Conçu comme un véritable soliste, la place qui lui est attribué est de premier plan. Poignant dans les débuts du deuxième acte, il est présent tout au long de l\92\9Cuvre, soit en dialogue avec les solistes, soit en ponctuation, rompant tout au long la monotonie de la succession air-récit, propre à l\92opera seria. Ici encore Traetta se montre novateur puisqu\92il introduit, outre les ch\9Curs, de nombreux ensembles (voir le duo d\92Hémon et Ismène du premier acte) retenant en cela les leçons d\92Algarotti sur la réforme du genre".

 

 

 

 

 

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